‹ Œuvres de Jean de TinanChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Vallonges se décide à rentrer à pied.

Il glisse son télégramme dans la première boîte qu'il rencontie... Suzette l'aura demain avant de sortir...

Vallonges voudrait bien qu'Odette revînt... Sa petite Odette... elle est si gentille... elle est si gentille... elle est si gentille...

Rue de Rivoli, Vallonges examine sa chère conscience... c'est son heure.

Il y remarque un trouble furieux et de l'impatience... le plus agaçant libertinage d'ironie... de l'hypocrisie sentimentale... de la méthode... de la vanité... Ce n'est pas le meilleur Vallonges.

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— Je suis... — commence-t-il — mais il préfère se trouver tout de suite des excuses, et se démontrer qu"il est très heureux...

(Cet insupportable saint Paul parle quelque part en mauvais termes de gens « amateurs cV eux-mêmes, fiers, impies, gonflés (T orgueil, amateurs de voluptés plutôt que de Dieu )>... « voluptatum amatores magis quam Dei » ■ — Vallonges s'est toujours volontiers reconnu dans ce petit tableau... « amateurs d'eux-mêmes »...)

Il se le démontre avec énervement, classique énervement :

— La \'ie est incertaine !... Pourtant !...

« Ah ! c'est que c'est bien ça, la vie... c'est la gueule de bois qu'a ma chère âme ce soir... c'est des folies, des sécheresses, des espoirs, des égoïsmes, des tendresses... tout cela effeuillé, expédié en dix phrases - — au passé. C'est ça, il n'y a pas à dire... je ne suis pas vieux et il y en a déjà un joli paquet... et ça continuera comme ça,... c'est ça mon bonheur... car je suis heureux n'est-ce pas! Ah!... Xe nous emballons pas !... »

Vallonges se sent mal maître de ses pensées... dirige leur confusion tant bien que mal...

— Oh je n'hésite pas... je ne doute pas de la « méthode »... ce sont les résultats qui me fatiguent... Je me demande si... £i... SI...

« Vais-je donc retomber ce soir — simplement parce qu'Odette est absente depuis onze jours — dans l'erreur déplorable de supputer SI, dans d'autres circonstances, j'aurais pu entasser plus de bonheur... « Entasser », c'est bien cela... il faut penser qu'à mesure que l'on progresse, la joie que l'on prend à chaque satisfaction nouv^elle est fortifiée, soutenue, par la conscience des satisfactions échues auxquelles elle s'ajoute... on thésaurise...

« Et vraiment, regretter des impossibilités... quelle sottise inutile ! Songer, par exemple, que SI cette Flossie, dont Kerante a éprouvé le besoin de me faire souvenir aujourd'hui, s'était trouvée être précisément du modèle que j'imaginais... ou SI telle de mes passagères amies avait été assez parfaite pour ne donner lieu à aucune des lassitudes par quoi toutes ces liaisons ont pris fin à leur tour... j'aurais pu connaître un bonheur moins agité et plus profond — c'est seulement une façon de retomber au vieux « rêve » chimérique et bleu que l'on a irrémissiblcment condamné, mais qui en appelle parfois de notre raison à nos nerfs... Il ne faut pas... D'ailleurs ces poussées d'impossible doivent se faire de plus en plus rares à mesure que le possible vous satisfait davantage... et voici trois ans que la vie vraie me donne presque sans relâche assez de beau réel pour qu'il n'y ait guère de place laissée à des rêves d'un sublime un peu forcé comme goût...

« Si je dors mal cette nuit, ce qui est fort possible, je r.e tendrai pas les bras, dans mon insomnie, à quelque figure

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idéale -et vague, panacée certainement infaillible, mais qu'il n'est guère plus efficace d'attendre que de songer, devant la note de son tailleur à payer, que SI l'on avait une bourse avec toujours cinq louis dedans, ce serait véritablement bien commode...

« Odette n'est-elle pas délicieuse, gaie, caressante, bien à moi et pas accaparante!... n'a-t-elle pas toutes les qualités que l'on peut !... »

Vallonges quitte les arcades de la rue de Rivoli et tourne la rue des Tuileries. Le vent glacé le cingle à travers son foulard, toute sa psychologie en est refroidie...

— Odette est très bien quand elle est là, pense-t-il, mais elle est insuffisante quand elle n'y est pas...

Vallonges admire comme il suffit de peu de chose pour mettre bien les choses au point...

— Et c'est pourquoi, s'explique Vallonges, étant sorti de chez moi à cinq heures après avoir travaillé sans feu sacré toute l'après-midi à cette Vie et opinions du Prince de Ligne que je ne peux pas arriver à terminer, je me suis successivement intéressé, beaucoup plus qu'un « fidèle amant » ne devTait le faire, à la petite frimousse rose d'Andrée de Stenta, à la grâce frêle et transparente de Jane de Serby, à une patineuse fragile, au nouvel embonpoint de mon amie Suzette, et, momentanément, tout le long de la soirée, à une douzaine de jolies personnes... puis j'ai été mélancolique chez Maxim' s, j'ai eu envie de la jeune Marguerite de Kerante, j'ai envoyé un petit bleu rue Brémontier... ce sont des concessions, et

je me sens disposé à les pousser plus loin. J'en aimerai mieux sans doute, par comparaison, Odette lorsqu'elle reviendra...

« Mais il est tout de même bien tentant d'imaginer une tendresse faite de sécurité et que la solitude ne diminuerait pas... il faut vraiment que les moralistes nous aient bien dégoûté de la vertu pour que nous acceptions tous les inconvénients de l'adultère... Alors quoi?... se marier?... se coller?... à quoi vais-je penser là ! n'ai-je pas déjà cent fois, sans succès, suivi cette classique ornière de raisonnement sentimental !... Il « faut se laisser aller », voilà ce qu'il faut... Et quand on a eu la chance de rencontrer une aussi aimable partenaire qu'Odette... chère petite Odette... il faut profiter de sa chance jusqu'au bout... Voilà ce qu'il faut...

« Oui, mais il faudrait... il faudrait...

(Vallonges sent qu'il n'échappera pas à la crise... banale, bête, connue,... mais que l'on subit. Il sent que tout cela va l'envahir très brutalement, très douloureusement peut-être aussitôt que d'une petite phrase stupide il aura ouvert la route à la vieille faiblesse... et il hésite. S'il s'attarde à des verbiages médiocres, à des résumés psychologiques, à des redites hal)ituelles et faciles... « Il faut... il faut... la vie telle qu'elle est... » — c'est qu'à se les répéter une fois de plus, comme s'il en doutait, il prend un peu confiance pour cette crise nouvelle qu'il va falloir subir, malgré qu'il en ait...

Vallonges sent en lui prétentieusement danser les idées...

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comme lorsqu'elles ne font que masquer une autre idée qui monte, et qui va vous faire son esclave, et dont on a peur... La crise... l'énervement ennuyé...

— •.<. Il faudrait... Il faudrait... » (...il se crispe !...)

Vallonges arrive au coin du Pont-Royal. Une main se pose sur son bras, et une petite voix qui tremble un peu de froid lui dit :

— Monsieur... si vous pouviez me dire...

— Qu'est-ce que tu veux?...

— Monsieur... c'est que je ne sais pas où aller cette nuit... et je commence à avoir très froid...

Vallonges se pencha... vit des cheveux épais sous une toque et un bout de nez rose...

Il prit rageusement un parti... Il y couperait, à la crise...

Il emmènerait cette fille, puisqu'il l'avait rencontrée... ça le distrairait toujours... comme ça au moins il ne serait pas seul... Ça serait d'ailleurs très bien de finir cette journée comme cela... les bonnes blagues du hasard... Hah!...

Et puis elle avait une drôle de façon de raccrocher... qu'est-

ce qu'elle fichait là, à trois heures du matin, au coin du Pont-Royal !

Si elle n'était pas possible, il lui ferait raconter des liistoires...

— Allons ! viens !

— Oh, monsieur ! vous êtes bien aimable ! je n'osais pas demander à quelqu'un... et je ne pouvais pourtant pas passer la nuit ici... Je ne vous gênerai pas, vous verrez...

Elle parlait d'une voix douce qui étonna Vallonges. ' — Qu'est-ce que j'ai ramassé là? se demanda-t-il. — Bah ! je verrai bien !...

Il lui prit le bras.

— Dépêchons-nous!...

— Vous habitez loin?

— Rue de l'Université...

— Ce que je vais être contente de me chauffer 1

Vallonges n'avait pas d'allumettes, naturellement... Il tint son acquisition par la main pour la guider dans l'escalier... Elle buta contre la première marche et se mit à rire... Vallonges ouvrit la porte à tâtons... ne trouva pas le bougeoir à sa placé habituelle... fit entrer la petite dans son cabinet de travail, que quelques tisons éclairaient faiblement, tandis qu'il passait dans la chambre à coucher, prenant des allumettes, et allumant une lampe...

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Lorsqu'il revint et posa la lampe sur le bureau, 1' « hôte » avait jeté sa toque et son manteau sur un fauteuil et se chaufTait à la petite flamme bleue agonisante... Elle se retourna en souriant...

Elle est certainement toute jeune... des traits fins... des cheveux d'or si épais que leur masse se fonce dans la profondeur. Vallonges ne regarde d'abord que ces cheveux...

— Vous avez de beaux cheveux, jeune personne...

— Ce que j'ai eu froid ! dit-elle.

— Veux-tu boire quelque chose de chaud?... du thé... — - Oh ! Je veux bien !... Je vais le faire... montrez-moi où

il y a ce qu'il faut...

— Sur la petite table, là, prés de la cheminée... Vallonges s'est jeté sur le divan, éreinté. Il la regarde,

dans la demi-clarté de la lampe, allumer le réchaud, mesurer le thé, préparer les tasses... Elle est habillée d'une robe de drap gris uni tombant assez bien... la taille très mince... les gestes soigneux... Elle n'a pas du tout l'air...

— Viens t'asseoir à côté de moi — dit Vallonges.

Elle s'asseoit sur le coin du divan, souriant encore d'un

sourire un peu gêné, les mains croisées... Elle est tout frêle... un teint rose et blanc... Ces cheveux d'or foncé sont \Taiment étonnants, relevés en une simple torsade souple... C'est une enfant...

— Ah ça !... qui diable?... se demanda Vallonges.

— Comment t'appelles-tu? dit-il.

— Je m'appelle Aimienne... mais on m'appelle Mimi... vous pouvez m'appeler Mimi...

Et un peu vite, en se forçant un peu, elle ajoute :

— Je vous suis bien reconnaissante... je ne savais plus du tout que devenir quand je vous ai rencontré...

Elle s'arrête brusquement, le regarde et sourit... Il lui prend les mains, — de petites mains fuselées et douces...

— Qu'est-ce que j'ai trouvé là au coin du Pont-Royal ! se demanda Vallonges.

Et, pour ne pas laisser tomber la conversation :

— Quel âge as-tu?

— J'ai quatorze ans et demi...

— -Tu as... mais alors!... quatorze ans et demi... qu'estce que tu...

— Oh, j'ai presque quinze ans... j'ai l'air plus que mon âge, n'est-ce pas?... on me donne souvent dix-sept ans... voilà l'eau qui bout...

Vallonges se redresse sur les coussins... la regarde mieux.

Comment n'a-t-il pas vu tout de suite... c'est une gosse !... ^lais qu'est-ce qu'elle faisait là, au coin du Pont-Royal !...

Vallonges s'amuse... Et lui qui avait si peur de passer une nuit d'énerv'ement ennuyé!...

Elle reNdent avec une tasse à la main... il est un peu clair, son thé, mais elle tend la tasse d'un geste joli...

— Merci... encore un morceau de sucre. Et maintenant me diras-tu ce que tu faisais au coin du Pont-Royal?...

Elle se rasseoit tranquillement sur le coin du divan et fait fondre son sucre en tournant avec la cuillère... Elle ressemble à diverses chromolithographies anglaises connues. (Allez voir boulevard des Capucines, à côté des filtres Pasteur.) Elle dit tranquillement, d'une petite voix décidée :

— Voilà... c'est que je suis partie avant-hier de chez papa. Elle raconte posément, avec des airs sérieux :

— Je suis allée dans un hôtel... rue de... près du Luxembourg. C'est là que j"ai passé l'autre nuit... cette aprèsmidi je me suis promenée... et puis quand je suis rentrée ce soir, après dîner, la dame de l'hôtel m'a dit : « Ah ! vous voilà vous !... vous nous en faites des ennuis !... il paraît que vous êtes mineure et qu'on vous cherche !... » ...Alors j'ai eu peur et je suis ressortie en courant... j'ai fait des zigzags dans les rues, tellement j'avais peur qu'on me suive... J'ai marché... je n'osais pas aller à un autre hôtel sans malle... et puis le temps a passé, tout était fermé... Je ne voulais pas parler à un sergent de ville parce que j'avais peur qu'il ne me demande d'où je venais... J'ai hésité comme ça jusqu'à ce

qu'il ne passe, plus personne dans les rues... J'avais joliment froid quand vous êtes passé !... Vous avez été bien gentil...

— Tu dois être éreintée... déchausse-toi... je vais chercher des pantoufles...

Il va chercher des pantoufles à Odette — des amours de pantoufles brodées d'or... on dirait deux petits soleils.

— Oh! qu'elles sont jolies !... Elles me vont très bien. Non... je ne suis plus fatiguée maintenant... je vais prendre encore un peu de thé...

Elle s'arrête, la théière en l'air :

— Vous n'allez pas me ramener à papa, au moins?... Promettez-moi !...

Vallonges pense que c'est probablement tout de même ce qui arrivera...

Elle a eu encore de la chance de le rencontrer, cette petite... elle a dû filer par un coup de tête, demain elle sera désolée...

Et Welker qui prétend qu'il n'« arrive » jamais rien!... si ce n'est pas une « aventure », ça, qu'est-ce qu'il lui faut... ça n'est pas de cape et d'épée, évidemment, mais enfin... c'est une petite aventure !

Elle est gentille comme tout, cette gosse, et elle raconte son odyssée avec un sérieux...

En tous cas, je ne te ramènerai pas ce soir...

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— Et puis, vous ne savez pas qui je suis, — dit-elle d'un air rassuré.

— Oh ça ! — c'est facile à savoir...

Elle s'inquiète :

— Promettez-moi que vous ne me ramènerez pas... si vous me ramenez je me jette à l'eau...

— Holà!... holà!...

— Je vous jure ! vous pensez bien que je ne suis pas partie de la maison sans bien réfléchir avant...

^ Vraiment !...

— Veux-tu, Mimi, tu mê raconteras tout ça demain... tu meurs d'envie de dormir...

— Vous me promettez de ne pas me ramener?...

— Je te promets tout ce que tu voudras... Elle lui tend la joue :

— Embrassez-moi...

Et il l'embrasse. C'est frais et doux comme tout. Ça finit d3 le calmer tout à fait, ce baiser.

— Comment vous appelez-vous?

— Raoul.

— Il me semble que vous êtes mon frère... C'est vrai...

— Tu as un frère?

— - Non. J'aurais bien voulu, il nous aurait défendues... J'ai trois petites sœurs qui ont douze, sept et quatre ans...

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Maman est morte il y a deux ans... C'est depuis ce tempslà que ce n'est plus tenable, à la maison... lorsqu'Elle est venue s'installer...

— Qui ça —Elle?...

— La maîtresse de papa... Elle ne peut pas nous sentir, mes sœurs et moi... INIaman ne s'occupait pas beaucoup de nous parce qu'elle était toujours malade, mais celle-là !... Ah non ! je ne veux pas rester là-dedans !... ]\Ies sœurs, ça va encore, elles sont petites, quand on les gifle elles pleurent, et puis voilà... mais moi je lui répondais, alors... Hier elle m'a encore battue, alors je n'ai rien dit, j'ai mis mes aiïaires dans une malle, et quand elle est sortie, je suis partie...

Vallonges pense que c'est une histoire simple... tout à fait simple... et même lamentablement simple...

— Qu'est-ce qu'il fait, ton père?

— Papa? II.... non, je ne veux pas vous dire... Si vous deviniez qui c'est, après, vous voudriez peut-être me ramener... Ce n'est pas que je n'aie pas confiance en vous, mais je ne veux pas que vous me rameniez...

— Mais non ! Et puis tu sais, il n'y a pas beaucoup de chances que je le devine... Je ne le connais pas, ton père...

Elle ne répond pas, se laisse aller contre lui, toute prise de fatigue et de sommeil tout à coup...

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-^ Allons... tu me raconteras tout cela demain... faut dormir...

— Je vais m'installer là, sur le divan. Je ne vous gêneiai pas...

— Pas du tout... pas du tout... tu vas prendre mon lit... moi j'ai à travailler... Allons !... Attends que je t'allume une lampe...

— Mais je ne veux pas vous déranger...

— Dépêche-toi ! dépêche-toi !... Veux-tu que je te donne une chemise de nuit?...

— ■ Je veux bien... toutes mes affaires sont à l'hôtel... Vallonges lui donne une chemise de nuit à Odette... pas une chemise de pensionnaire précisément...

— Oh qu'elle est johe !

— Couche-toi vite — et dors vite...

— Bonsoir, Raoul...

— Bonsoir, Mimi...

— Embrassez-moi... vous êtes bien gentil!...

Vallonges pense que le thé sera plus « fait » et s'en sert une autre tasse. Il marche de long en large... de son divan à son bureau...

(Le cabinet de travail de Vallonges a deux fenêtres sur les jardins. La chambre à coucher est à gauche et la salle à manger est à droite; derrière il y a le cabinet de toilette, l'antichambre, la cuisine et l'office... appartement simple, pièces à peu près carrées...

Vallonges professe en ameublement la théorie des tons assortis. Son cabinet de travail est tendu de toile écrue; aux fenêtres, des demi-rideaux de petite soie bleu gris; la même petite soie aux panneaux de la bibliothèque basse qui tient tout le fond de la pièce. — Vallonges n'aime pas «voir les livres ». — Sur le divan bas, fait de tapis de chèvre dans les tons blancs et bleus, des coussins à volants de toutes les soies gris-bleu qu'il a pu trouver; un tapis gris et des portières d'un bleu paon et blanc attendrissant. Tout ça est très bien.

Les meubles légers sont en chêne. Sur la grande table, entre les deux fenêtres, règne ce beau désordre que l'on a si spirituellement déclaré être « un nez fait de l'art »... Dans une bibliothèque tournante, des dictionnaires et des répertoires. — L'encrier de Vallonges est un vieux morceau de plomb déformé qui a dû servir à quelque moine antédiluvien : c'est une chose à quoi Vallonges tient le plus sur la terre. — Dans le fond à gauche, un petit piano droit. .

Sur la bibliothèque, deux beaux vases laiteux à décor l)leu de la manufacture de Copenhague, avec des gerbes de chardons et de monnaic-du-pape... Vn moulage d'une petite tête antique au douloureux sourire. Aux murs quelques estampes dans des cadres en frêne : une pointe sèche

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de Helleu, petite fille triste, de profil, le menton dans la main longue et maigre... Une litho de Léandre, charge d'un Gérard de Kerante, agressif... Une Polaire de Henri de Toulouse-Lautrec, impitoyable; une eau-forte de Pierre Louys, Jeune Sirène au bain... uns jupe de femme de Maxime Dethomas... un Prince de Bismarck, de Nicholscn. Et puis la photograp'iie de la Mademoiselle Fel, de Latour, une image anglaise (touchante !) de Thefirsi interview of Werther and Charlotte, un panneau de Fleurs dans Vobscurité, de cette Mademoiselle Betsy qui expose de si étonnantes choses aux « Indépendants )'... un portrait de Vallonges par Henri Bataille, fatigué et malade, avec des mains de cire et un complet de voyage, très « départ pour le Midi «...

Sur la cheminée, un grés patiné de la Tête de Faune, de Jean Carriés; de chaque côté de la cheminée, deux tables si compliquées, destinées, l'une, à « ce qu'il faut pour boire », l'autre à « ce qu'il faut pour fumer », que je r^once tout à fait à vous les décrire...)

...Vallonges trouve qu'il y a à tout cela un petit ridicule touchant qui lui plaît... son « beau geste » ajaxien de « bafouer le Rêve » en ramassant une fille quelconque s'achevant ainsi en fraternel baiser sur la joue fraîche d'une fillette...

— Elle a encore eu de la chance de me rencontrer... Elle

aurait pu tomber sur un goujat qui... Elle est pleine de confiance, cette gosse... elle est très bien, pas effarée, ni pudeur, ni innocence, elle trouve tout ça naturel... Elle est très gentille, elle a des cheveux superbes... elle sera très jolie... elle est déjà très jolie... elle a une taille... On lui donnerait au moins dix-sept ans...

« Qu'est-ce que ça peut bien être, cette petite, avec ces airs décidés... pas de piqûres d'aiguilles aux mains... Le père qui installe sa maîtresse avec ses filles... la femme qui les gifle... la petite qui file... C'est pas naturel, tout ça... ça doit être vrai, elle aurait inventé quelque chose de plus compliqué...

« Qu'est-ce que je vais en faire, de cette gosse? Elle doit dormir maintenant. — Elle est très gentille... Je suis bien avec ma fraternité honoraire... De la poudre incesticide ! dirait Silly. — Ma foi non ! Elle est très gentille pourtant... cette robe grise incontestablement « modeste » avait l'air de quelque chose sur elle... et puis elle était bien dans le ion de mon cabinet, c'est énorme !... Les pantoufles d'Odette lui allaient très bien, et elle a un pied rare, Odette... Si elle me voyait, Odette ! Me voilà transformé en asile de nuit pour jeunes personnes de quatorze ans... Elle doit doimir maintenant...

Vallonges frappe doucement à la porte, puis l'ouvre doucement...

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Airaienne a plié bien soigneusement ses vêtements sur une bergère... et puis, aussitôt au lit, elle s'est endormie de fatigue... comme elle était... toute perdue dans ses cheveux défaits... la couverture ramenée jusqu'au menton, une petite épaule mince seulement et un petit bras mince dehors, un joli bras d'enfant aux lignes effilées...

— Est-elle assez gentille comme ça !

Vallonges la regarde longuement et hausse les épaules... Il rentre dans son cabinet, secoue les coussins du divan, constate que le feu est tout à fait tombé et qu'il n'a aucune envie de le rallumer... Il rentre dans sa chambre à coucher avec un li\Te, tire une bergère près de la cheminée, s'y jette et s'étire...

(La chambre à coucher de Vallonges est toute drapée d'une étoffe imprimée, « orange pourrie », de Voysey, semée de vols d'oiseaux sentimentaux et un peu japonais, des oiseaux partout, à tire d'ailes... « Trop d'oiseaux I » dit Kerante...

Le grand lit bas, en pied, sous des tentures... deux de ces bergères larges et profondes que l'on appelle marquises et où l'on s'asseoit si bien à deux... une table à plateaux au bas du lit... et c'est tout... horreur des meubles inutiles !

Sur la cheminée, une petite terre cuite de Clodion dont Vallonges est assez fier : une nymphe nue, frêle, timide, assise à terre, les jambes repliées sous elle, s'appuyant d'une

main au sol, tenant distraitement de l'autre main une fleur qu'elle regarde sans la vcir... (11 a « trouvé ça pour rien » aux environs de Grenoble et n'a jamais eu le courage de la revendre...)

Le cabinet de toilette est tout laqué blanc et assez compliqué, avec une cretonne à fleurettes bleues et des nattes... Armoires et robinets.

Tout ça fait un appartement bien Liberty-Morris-Jansen ! Mais que voulez-vous !... — « C'est le mal de Maple 1 » dit Silly. — « Oh ! » dit quelqu'un...)

— Eh bien ! elle est là, cette petite, voilà tout !... est-ce que je vais m'exciter dessus, maintenant!... D'abord elle dort !... et puis elle n'a pas l'âge réglementaire... et puis elle ne saurait probablement pas du tout de quoi il est question... des responsabilités, ah ! non ! merci !... et puis... J'suis béte !...

Il chantonne :

— Dors, dors bien iranquillement... Tra, la,la, la, la... sur ton innocence I

« Qu'est-ce que je vais en faire, de cette gosse?... Elle est gentille!... c'est égal, je suis joliment bien dans mon rôle d'ange gardien !... « Un ange au radieux visage, — Penché sur le bord d'un berceau »... on nous fait apprendre ces machines-là par cœur quand nous sommes trop petits pour nous défendre, et nous ne pouvons plus les oubUer après !... « Char-

niant -enfant qui me ressemble, — Disait-il, oh! viens avec moi, — Viens nous serons heureux ensemble... » Tiens, je ne m'étais jamais aperçu que c'est obscène !...

« Elle a une naïveté pas naïve qui est drôle comme tout... « Je m'appelle Aimienne, mais on m'appelle Mimi... » — Pauv'gosse qui recevait des gifles de « la maîtresse à papa »... Est-elle assez gentille dans ses cheveux !... on ne voit que le bout de son nez comme cela, et ce bras... Si je regardais ce qu'elle a dans ses poches... Un mouchoir... marqué? — c'est toujours au quatrième coin, la marque — marqué A. F... Une clef avec un numéro de cuivre : 23... la clef de l'hôtel... Un porte-monnaie avec... vingt, quarante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt... quatre-vingt-treize francs! Elle est très riche, ma protégée, elle a une dot... ça doit être « l'argent de ses étrennes )>... c'est tout. Comme renseignements, c'est insuffisant... Bah ! on me renseignera bien à la Préfecture, si je veux... si elle a filé depuis avant-hier, on a déjà dû la réclamer... Je lui ai promis de ne pas la ramener, mais... D'ailleurs je ferai aussi bien de me renseigner..^ Si ce qu'elle m'a raconté est vrai, je ferai peut-être aussi bien de la mettre ailleurs...

« Ah ! et puis je m'occuperai de tout ça demain... je lui ferai donner des détails... Il est quatre heures... Si je veux, dormir un peu... »

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