‹ Œuvres de Jean de TinanChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE PRE:\IIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRE:\IIER

Vallonges se réveille — et il est un peu étonné de ne pas se trouver dans son lit...

— Ah !... la gosse... elle dort toujours !...

Il n'ouvre pas les rideaux pour ne pas la réveiller, passe dans son cabinet de toilette, sonne Clovis. (C'est son domestique, Clovis... vieux serviteur).

— Quelle heure est-il?

— Onze heures, Monsieur ! Je n'ai pas voulu réveiller Monsieur... Monsieur aurait au moins pu s'installer sur le divan... ^Monsieur se fatigue trop...

(Clovis a la manie de s'intéresser aux fatigues de Vallonges... Vieux serviteur.)

— C'est bien... c'est bien...

(Quelques gouttes de vinaigre de Pennés dans de l'eau bien froide (usage externe) c'est souverain après une nuit à courbature...)

Vallonges s'habille.

— Voici les journaux de Monsieur. Il y a une lettre... ]\Ionsieur de Kerante est venu avant dix heures... Il m'a demandé si Monsieur déjeunait; je lui ai répondu que c'était probable... Il a dit qu'il reviendrait... Le chemisier de Monsieur a apporté sa petite note; je lui ai dit de repasser.

— C'est bien... vous mettrez trois couverts...

— Des œufs brouillés... des côtelettes?

— Ce que vous voudrez...

Vallonges ouvre la lettre... c'est de sa mère...

— Que me narre-t-elle, ma sainte mère?

(La mère de Vallonges ne peut absolument pas se passer de l'épithète sainte... elle l'impose... c'est une « épithète de nature »...)

— « Mon cher enfant — Tu sais que Véloignement et labsence me font juger plus justement, mais aussi plus sévèrement, ta conduite )>... oui... oui... « la vie que tu mènes «,.. et dire que depuis cinq ans que nos destinées sont séparées, elle m'écrit la même lettre deux fois par semaine, ma sainte mère !... « Quand je te vois compromettre ton avenir par cette liaison scandaleuse »... Je finirai cela tout à l'heure... C'est

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curieux comme ma mère et moi nous avons des façons différentes d'envisager les choses... Pauvre Odette! pauvre petite liaison scandaleuse... Je voudrais bien avoir de ses nouvelles... Jeannette Silly revient demain matin, elle a dû en recevoir. Je la verrai demain soir chez M^^^ Stolon...

« ...Et ma gosse... que j'aille voir ce qu'elle devient, la jeune Mimi... »

Vallonges ouvre les rideaux... La gosse dort — la figure dans l'oreiller. Elle a rejeté les couvertures; l'épaulette de la chemise a glissé, découvrant toute la gorge si jeune, si peu indiquée, une pauvre petite ligne qui se relève timidement de l'épaule à la tache rose du sein... Elle respire lentement... Elle est délicieuse, cette gosse, délicieuse...

Vallonges s'asseoit au bord du lit...

C'est gentil... c'est jeune... c'est frais. Cette bouchette entr'ouverte... le dessous de la lèvre supérieure qui brille, et le bord des lèvres rose clair comme... ma foi, comme des pétales de rose rose... Petites dents courtes... Délicat petit nez droit... Cils longs sur les joues rondes... Les cheveux à reflets cachent le front...

Mais c'est cette épaule mince qui est exquise, et le bras avec si peu de chair à l'attache... c'est tendre, c'est souef... un peu maladroit peut-être, mais si sincère et flexible...

Quelle gosse ça fait!...

Vallonges se penche, touche de ses lèvres la pointe de

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l'épaule... le bras frissonne. Vallonges se relève, remonte soigneusement la couverture jusqu'au menton... frappe dans ses mains. La petite ouvre l'œil, sourit presque tout de suite...

— Mam'zelle Aimienne ! il est temps de se lever !... Elle ne bouge pas, ne répond pas, sourit un peu plus.

Vallonges se penche, l'embrasse au front, elle murmare :

— Bonjour...

— Faut se lever!... Tu viendras me retrouver quand tu seras prête... Tu n'es pas trop fatiguée?

— Pas du tout !...

— Tu trouveras tout ce qu'il faut à côté...

— Me voilà avec une famille... Y a pas, j'ai une fille ! — ■ se dit Vallonges en s'asseyant devant son bureau. — Où est-ce que j'en étais?... Chapitre XXVI... D'une morale bien indulgente... Je dois avoir des notes là-dessus... Je...

Vallonges feuilleta.

— ...Voilà. — La vie est aussi bien une promenade dans un jardin. Cueillez des roses, cueillez des myrtes, cueillez des lauriers si vous pouvez — ne laissez faner aucune fleur, ni l'humble violette, ni la prétentieuse orchidée — ne laissez aux arbres que les fruits que vous ne pourrez pas atteindre... et, sans tant de métaphores : sachez manier l'espérance, ne mêliez de prix à presque rien, tirez parti de tout, n'cnchaincz

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voire -liberté que par des chaînes légères, admirez ce que vous trouvez beau, faites assez de bien pour en être content, prenez tous les plaisirs de votre âge et de votre situation, gardez, livrez, reprenez votre cœur selon l'occasion, et, quand vous ne serez plus présentable, retirez-vous ci la campagne, confortablement, lisez, aimez les arbres et les enfants, ne craignez pas la mort...

Vallonges posa la note...

— Allons ! on sonne !...

C'est Kerante,

— Tu travailles?... Je suis venu tout à l'heure, on t'a dit?... tu dormais. Tu déjeunes?

— Je déjeune...

— Tu m'invites?

— Je t'invite...

— Ah la la ! Je suis éreinté ! Des courses toute la matinée, quelle scie ! — Je trouve en rentrant hier un télégramme de Jacques Rolfe... y aller ce matin... très urgent. Je fais lever la jeune Marguerite à huit heures... ce qu'elle bâillait !... Quelconque d'ailleurs, cette enfant... Elle ne se doute pas de ce que c'est, et par honnêteté elle veut y mettre de l'ardeur... j'ai horreur de cela — enfin !... Je la mets en fiacre; j'arrive chez Rolfe... La petite Brébièrcs, naturellement. —

Décidément la séparation de corps est transformée en divorce... et elle veut qu'il l'épouse... tu penses si j'ai crié : — fais pas ça !... Mais il paraît que, s'il ne l'épouse pas, après elle n'aura plus personne à son jour... Devant d'aussi puissauts motifs il n'y a qu'à s'incliner, n'est-ce pas?

« D'ailleurs, Jacques m'a déclaré que c'était Brébières qui avait tous les torts... Ce pauvre vieux Brébières ! Il consent à ce que le divorce soit prononcé contre lui à condition qu'il garde les enfants... c'est admirable !... Moi je l'ai en horreur, cette petite Brébières... il faut toujours qu'elle se frotte après un pantalon... Je ne l'ai vue à peu près tranquille que lors(iu"elle était enceinte... Jacques aura de l'agrément...

— Elle est un peu « sous rinflucnce de son sexe » comme disent les organes sportifs... La fortune est à elle?

— Jacques n'a pas besoin de cela... tous comptes faits il y perdra... Naturellement il est tout à fait décidé, avec un tas de bonnes raisons comme celle du jour... Il me faisait venir pour que je lui conseille ce qu'il voulait... Alors, moi, je lui ai conseillé. Il l'aurait fait tout de même... Ça n'est peut-être pas très Tiburce ce que j'ai fait là, mais je ne tiens pas à ce qu'elle le brouille avec moi... Alors je me suis (( rendu à ses raisons »... tu aurais ri !... Il disait : « En somme, n'est-ce pas, elle s'est compromise pour moi... » Je répondais : « Évidemment ! évidemment ! »... -^ « Elle est... » éuumération de toutes les qualités. « Évidemment ! évidemment ! » Je l'ai laissé enchanté de moi... Nous devons

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dîner tous les trois ensemble la semaine prochaine... Je serai scn témoin... je profiterai de l'occasion pour me faire faire un autre habit... Non, mais, crois-tu ! ce Rolfe ! quel crétin ! — s'affubler de ce petit rat écorcbé !... Je sais bien qu'il aura la ressource de divorcer à son tour... Ah la la !

— C'est toutes les nouvelles?

— C'est tout... Ail ! si... nous sommes éreintés dans la Revue Mauve, toi, Caublance et moi... un article de Robert Greslou; il pousse la bonté jusqu'à intituler cela Les Exacls... sens péjoratif... « Les plus beaux noms portés par les hommes sont les noms donnes par leurs ennemis )>, a dit Barbey... J'ai la Revue Mauve dans mon pardessus...

Voilà !... je prends au hasard : « MM. Gérard de Kerante, Raoul de Vallonges et Max Caublance ont l'habitude de faire sans cesse allusion à des événements passés, à des Heux publics qu'ils ne précisent pas assez pour que nous y prenions autant d'intérêt qu'eux. Nous en ressentons la même impression d'impolitesse qui choque chez les gens affligés de la manie de vous entretenir sans cesse d'amis à eux qui ne vous ont pas été présentés... »

— Ça ne me paraît pas si mal, dit Vallonges.

— Laisse donc! avec cela que... — « Nous remarquons trop, dès lors, que ces jeunes gens attachent à leurs moindres actes une importance excessive »... Et puis les considé-

rations sur la « méthode » naturellement... « S'ils ont véritahlement une « méthode » aussi excellente, au lieu d'y faire allusion sans cesse, qu'ils nous l'exposent moins confusément... mais si cette « méthode » consiste seulement, comme il semble, à laisser venir les aventures, en se bornant, comme contribution d'activité morale, à les analyser assez soigneusement, en acceptant pour en j^rofiter le mieux possible ce que l'on ne peut empêcher... c'est assez simple et pas inédit : il n'y a pas Heu de l'étaler avec autant d'ostentation. » — Voilà... et puis : « Si MM. Caublance, de Vallonges et de Kerante n'avaient ])as eu la facilité de ne s'occuper à rien autre qu'à regarder vivre et « aimer», facilité due à quelques mille livres de rente, des relations toutes faites, une culture intellectuelle suflisante et même un i)hysique, ont-ils soin de nous dire, agréable... nous voutlrions bien savoir ce qu'il serait advenu de la confuse phraséologie que ces égoïstes professionnels appellent pompeusement leur « méthode » !... »

— « Égoïstes professionnels » me ])laît — dit Vallonges, — Au lieu de me lire les articles de Greslou, veux-tu un peu de porto?... c'est celui que m'a cédé Valtérier, tu sais...

— Mer?i... Il est parfait, ce porto... Il éclaircirait, j'en suis sûr, les idées de Greslou lui-même... Et il est cependant certain que nous lui déplaisons beaucoup... Comme il a tort... .lamais on ne fera comprendre à ces geni-là que lorsque deux « personnes » d'un roman bavardent, elle-, ne sont pas obligées — au contraire ! — à la même « tenue » idéolo-

gique que si elles faisaient une dissertation pour le baccalauréat !...

— T'occupes donc pas de ça !... qu'est-ce que cela fait, ces articles !...

— Ça m'agace, mon cher !... J'ai la prétention de faire delà littérature tout à fait naturelle et limpide... Toi aussi... S'il y a des gens qui ne comprennent pas, ils nous mettent dans notre tort... Et ils sont d'une mauvaise foi!... Ils ne peuvent pas nous reprocher laa conclusion» de nos scènes... elles sont élémentaires à force d'être simples, nos «scènes», réduites au minimum... Alors ils se rattrapent sur la « confusion » delà «méthode «...c'est un mot plus général... La «méthode» ne leur paraît pas«mé:iter le cas que nous en faisons»... la « méthode » n'est pas « inédite »... Dieu merci ! elle n'est pas inédite ! On ne peut pourtant pas leur expUquer en note que cette « méthode » qui les taquine est justement l'aspect nous concernant de la théorie de l'hédonisme qui figure avantageusement dans les dictionnaires... Et la façon indécise, outrecuidante ou timide, dent nos sensibilités de vingt-tiois ans l'interprètent, renseigne avec bien plus d'autorité sur sa valeur actuelle que le mieux composé des articles à la Revue de Morale et de Métaphysique... «■ Méthode ! » on dirait \Taiment que ce mot écorche les lèvres... Mais si nous ne montrions pas chez les jeunes gens les thèo:ies,.. chaimantes illustrations !... il n'y aurait plus aucune sincérité dans nos livrets. ..je sais bien que la sincérité, ils s'en fichent pas mal !...

— Comms tu es enthousiaste, Gérard !

— Je suis toujours comme cela le matin... 'Ils nous reprochent d( prétendre à une conception méthodique de la vie alors que seulement nous « laissons venir »... Ils veulent bien reconnaître cependant que nous « analysons assez soigneusement »... Eh bien, mais c'est justement en cela que consiste la conception méthodique en question : laisser venir en analysant assez soigneusement... comme ça se trouve !... et je persiste à croire que si simple qu'il paraisse de « piofiter le mieux possible de ce que l'on ne peut empêcher », c'est-à-dire de jouir des choses telles qu'elles sont, il y faut tout de même une énergie estimable — à en juger par le nombre de ceux qui s'y brisent et l'énervement même de ceux qui réussissent ■ — et la formule vaut bien d'être rabâchée...

— Nous la rabâchons, c'est incontestable ! — dit Vallonges.

— Quant à l'argument insidieux que si nous n'avions pas eu la facilité financière, mésologiquc, etc., etc., de nous regarder vivre... C'est pas la peine de s'y arrêter... Ça ne fait pas honneur à leur intelligence... C'est de l'ordre : Supposez que l'ous vous appeliez Yau-de-Poêle et que je vous tutoie... ...Si j'étais né au pied de l'Himalaya, de parents indigents mais honnêtes, fâcheusement atteint de surdi-mutité congénitale et cul de jatte, il est en effet probable que j'aurais eu une existence toute différente... Mais comme je suis né rue Louis-lie -Grand, de parents ayant réuni assez d'héritages pour porter des chemises pareilles, ^u'aj^ant d'abord appris

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à lire j'ai poussé ensuite mes études plus loin, et que je suis parfaitement ingambe, il est superflu de s'inquiéter de ce qu'il serait advenu si...

— Tu n'aimes pas la conjonction si, dit Vallonges.

— Pas du tout ! Non... mais... ces gens m'agacent... Comment ! Nous sommes d'une complaisance rare !... Nous nous présentons à eux, dans nos chapitres, sans coquetterie... dans nos attitudes habituelles et avec nos mesquineries habituelles... Nous faisons « comme s'ils n'étaient pas là )>... nous ne nous gênons pas avec eux... nous consentons, dût notre précieuse vanité en souffrir, à parler et à penser devant eux à tort et à travers... sans le chiqué « d'éviter les répétitions »... nous consentons à être « ressemblants »... nous les invitons à être, au prix le plus réduit, les voyeurs de toutes ces étreintes de mots, de toutes ces culbutes d'idées, de toute cette débauche intellectuelle généralement voilée sous la triple pudeur qu'inspire la crainte d'avoir l'air... Et ils ne nous en savent pas plus de gré que cela ! Ingrats !...

Kerante jeta la revue sur le divan :

— Lis ça !... Tu y apprendras que dans ton Musée de Béguins tu t'es cruellement complu, dans de sèches monographies, à dépouiller de leur touchante parure d'illusions les fraîches amours des premières années de l'adolescence... Je cite de mémoire... Quant à moi, dans CharleUe... « cette idylle pharmaceutique »... tu penses si le choix d'un tel sujet dénote une certaine bassesse d'esprit!... on dirait vraiment qu'ils n'ont jamais pris de santal 1...

« Ah la la ! Toutes les fois que l'on parle de quelque chose « que l'on connaît », toutes les fois que l'on ne bafouille pas au hasard du cœur comme au hasard de la fourchette... et qu'il y a la moindre physiologie dans quelque chose... « on se complaît » ! Je te crois qu'on se complaît !.,.

« Sois tranquille, quand tu auras publié ton roman le Métier (V Amant, on t'annoncera que tu t'es complu à noyer dans les injecteurs les plus nobles aspirations de l'âme... et ne réponds pas que tu te trouvais être plus documenté sur l'emploi des injecteurs que sur celui de l'âme... ça se ait du cynisme !...

« Greslou reproche amèrement à Max Caublance d'avoir « affecté » dans son Un heureux amour de faire passer un chapitre sur deux « au lit »... il me semble pourtant que ce pauvre lit méprisé a une certaine importance !... Les amants, nom de nom ! ça se couche !...

— Je suis assez de cet avis — dit Vallonges en souriant.

(Vallonges aime beaucoup les colères « littéraires » de Kerante... Ce sont les seuls emballements de Kerante, et encore il les réserve à ses amis très habituels. Cette aprèsmidi, au « cinq heures » de Charlie Mirwing, s'il y va, et si on lui parle de l'article de Robert Greslou, Kerante se contentera de dire : — « Très bien ! Très bien !... remarquablement écrit et puissamment pensé... on est heureux d'inspirer des études aussi intelligentes. »

Cela signifiera tout à fait la même chose.

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Kerante reprend la revue sur le divan et la jette sur le bureau.

— Les Exacts!... Ah \Taiment !

— Penh ! dit Vallonges. Nous aimons la vie comme on aimerait une maîtresse prenante, un peu « rose et vache » au fond, mais infiniment voluptueuse et diverse, rieuse parfois, capable à d'autres heures d'agrandir ses yeux de mélancolie Si Welker était là, il nous réciterait le poème de

Nietzsche qui débute à peu prés : « Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie, — à cette volupté mon cœur a cessé de battre. )>... Nous l'aimons comme une femme, cette « Vie », c'est pourquoi les plus belles images des gens qui s'occupent d'Idéal ne remplaceront jamais pour nous le plus léger croquis d'une attitude d'Elle... Nous voulons seulement faire des portiaits à' Elle... comme nous la voyons... des portraits d'une simplicité profonde, impitoyable et apitoyée...

— Il a fort bien parlé !... chantonna Kerante...

— Que si d'autres préfèrent, aux vrais visages émus et contradictoires des femmes, les tètes mieux souriantes ou plus « distinguées » des vitrines de Messieurs les parfumeurs, je ne vois pas pourquoi on les en empêcherait...

— Eh bien, moi, je vais écrire l'histoire d'un bon jeune homme... Il s'en ira le matin dans les champs vérifier que toutes les marguerites aient bien quatorze, dix-neuf, vingtquatre ou vingt-neuf pétales... pour qu'elles répondent toujours passionnément aux amoureux qui les interrogent... Je crois que cela sera assez délicat...

— Ce qu'il y a de vraiment drôle, dans Tarticle de Greslou, c'est qu'il éreinte Silvande avec nous... Il lui reproche la « matérialité » de ses métaphores... pauvre Pierre-Lionel !

— Si on déjeunait!

— Je crois qu'il serait temps... une heure moins dix...

Vallongcs entr'ouvre la porte de la salle à manger.

— Eh bien Clovis? — ce déjeuner?

— Je sers, Monsieur... je sers!

— Et ma gosse !... se dit Vallonges.

Aimiennc est habillée... Elle est debout près de la fenêtre et regarde dans le jardin trois moineaux qui font des grâces... Elle a la figure reposée, semble plus jeune encore qu'hier soir... est-ce parce qu'elle a simplement natté ses cheveux?..,

- — Eh bien, Mimi !...

— Oh, il y a longtemps que je suis prête, seulement je vous entendais causer... je ne voulais pas vous déranger...

— C'est un de mes amis qui déjeune avec nous...

— Oh ! Je ne suis pas coiffée...

— Ça ne fait rien... ça ne fait rien !... Dis donc... tutoiemoi, n'est-ce pas... j'aime autant ça...

— Je veux bien...

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— ■ Essaie voir...

— Embrasse-moi !...

Vallonges embrasse la joue ronde tendue — ou\Te la porte... fait passer Aimienne devant lui...

— Hah ! hah ! fait Kerante.

Vallonges présente très sérieusement.

— • Mon ami Gérard de Kerante... M^'^ Aimienne X... Mademoiselle veut bien accepter mon hospitalité...

- — Tu me demandais s'il y avait du nouveau, dit Kerante en se servant d'oeufs brouillés... Il y a les amours de Caublance... les nouvelles amours de Xaral... renseignements inédits. Je ne l'avais pas aperçu depuis huit jours; alors quand on m'a dit que tu dormais, ce matin, j'ai été jusque chez lui... Il m'a expliqué qu'il filait le parfait amour...

— Bah!

(Kerante n'aime pas beaucoup Caublance, au fond. C'est pour une « histoire de femme « : il avait retrouvé un jour dans un nouveau livre de Caublance, une phrase textuelle et ma foi fort bien, d'un ancien livre à lui... Il s'était écrié : a Ah celle-là est raide par exemple ! » — Puis il s'était sou-

venu qu'il avait lui-même transcrit la phrase d'une lettre amoureuse de cette languissante M"^^ A... M"^^ A... avait passé à Caublance depuis, et, comme elle gardait ses brouillons, elle lui avait écrit la même lettre...

(Les Exacts, disait Robert Greslou.)

Kerante avait trouvé cela « ridicule «. — Aussi ne rataitil jamais yiax Caublance. Celui-ci était très souple. Un jour cependant — c'était à l'époque où ]M. Gohier faisait des articles sur l'armée de Condé ■ — il avait été piqué à vif d'un : « ^Nlais vous, Caulilance... avec votre nom... vous devez avoir eu des aïeux à l'émigration? » — C'est que la transformation de son patronyme avait coûté à Caublance (né Coblentz) beaucoup de soins et pas mal d'argent.)

— Oui, reprit Kcranle. Il y a quinze jours, il passait dans je ne sais quelle rue lointaine, il a eu besoin de prendre une note, il avait oublié son crayon... Il m'a raconté cela avec la plus touchante fatuité...

— Et alors?...

— Alors il est entré dans une papeterie et il a été servi par une si gracieuse figure de femme... j'emploie ses expressions... qu'il a hésité longtemps entre la marque Faber et la marque Cacheu.v... Description enthousiaste... ce visage d'un ovale allongé sous les simples bandeaux bruns ! cette pure clarté des grands yeux sous les cils épais ! cette petite bouche sérieuse à peine rosée ! cette taille ronde et pleine ! ces

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mains irréprochables sans être belles!... Tu l'entends d'ici, ajustant son monocle, et : « ]Mon cher Kerante... j'eus l'impression embrumée de l'avoir déjà rencontrée... ce teint mat comme pâli d'avoir toujours manqué de lumière et dair, m2 tournait comme un .souvenir classique... j'eus un choc : c'était tout à fait une héroïne de Balzac ! ... Enfin il achète son crayon... rêve de son héroïne de Balzac... retourne le lendemain acheter un second crayon... n'y retourne pas de deux jours... y retourne le troisième... la brune papetiére rougit brusquement... Caublance en choisissant son crayon lui effleure les doigts, elle les retire — et il y a huit jours l'ange aux crayons Faber consentait éperdument à tout ce qu'il voulait... Rajustem?nt du monocle.

— Voilà une jeune papetiére qui sera plaquée avant peu !

— Je le crains !... Mais pour le moment, c'est tout beau tout nouveau... Il m'a dit qu'il passerait chez toi cette après-midi, Caublance, pour que tu le documentes sur je ne sais pas quoi...

— Mais, dit Kerante en se servant une côtelette — ça n'intéresse pas Mademoiselle ce que nous racontons là...

— Mais si, Monsieur...

— D'ailleurs, dit Kerante, je ferai remarquer que j'ai été d'une discrétion extraordinaire tout le long des œufs brouillés, mais je n'essaierai pas de cacher plus longtemps qu'elle m'intrigue beaucoup, Mademoiselle, avec sa natte dans

le dos... C'est une fille à toi que tu n'avais pas avouée?...

— A peu près, dit Vallonges.

— Elle est bien... elle te ressemble... Aimienne se mit à rire.

— Seulement, elle lit en sol dièze, c'est un ton clair... je te défie bien d'en faire autant...

— Je riais comme cela à cet âge-là... Car, puisque tu désires être informé, je t'apprendrai que Mademoiselle n'a pas quinze ans, comme dans la romance... qu'elle a quitté violemment le domicile paternel, et que je l'ai trouvée cette nuit au coin du Pont-Royal... Je l'ai bordée... j'ai été très bien pour elle, n'est-ce pas, Mimi? — Et c'est pourquoi je dormais encore dans un fauteuil quand tu es passé ce matin..

— C'est gentil, cette liistoire-là... et alors?

— Alors voilà... Je t'autorise à jouer au juge d'instruction... si tu peux m'avoir d'autres renseignements. — Nous avons trois petites sœurs, notre père est veuf et a installé à la maison sa maîtresse qui nous fichait des gifles, nous avons notre malle dans un hôtel, mais nous n'osons pas y retourner parce que la police nous cherche...

— ■ Et, dit Kerante... qu'est-ce que vous comptez faire comme cela en quittant la famille?...

.Vimienne répondit d'un air boudeur en regardant la nappe :

— Je peux bien travailler !... je sais coudre... je sais broder...

— Ah fichtre l Mais savez-vous qu'avec un peu de veine

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et beaucoup d'habitude on se fait dans les quinze sous par jour !...

— C'est pas la peine de vous moquer de moi !... J'aurais cherché quelque chose...

— - Cherchez et vous trouverez !...

— Et puis n'est-ce pas, dit rageusement la petite, si je n'avais pas pu m'arranger autrement, j'aurais toujours pu faire la noce !...

Kerante se mit à rire et Vallonges ne peut se tenir de sourire. Aimienne les regarda d'un air furieux, puis se mit à rire aussi...

— « Faire la noce » ! s'écria Kerante — il n'y a plus d'enfants!... Tu l'-as bien mal élevée, ta fille!... Et comment vous y seriez-vous pris pour faire la noce?...

— Je ne sais pas, dit tranquillement la petite.

— Comment, vous ne savez pas !

— Je pense bien que lorsque les autres commencent elle ne savent pas non plus... ça ne doit pas être si difficile... et j'en ai vu qui passaient dans des voitures chics avec de belles robes et des tas de bijoux qui n'étaient pas si jolies que ça, et vieilles... J'aurais été dans les endroits où on les rencontre... et puis j'aurais bien vu... Je sais qu'il ne faut pas se laisser mettre dedans...

— - Elle sait tout ! Malheureuse enfant — vous ne savez donc pas combien il est amer, le pain du déshonneur ! Et ce qu'il faut penser de la prostitution ! — Les quelques douzaines d'habituées avec lesquelles j'ai eu le plaisir d'en causer

s'en arrangeaient assez bien, maisje dois penserque c'étaient des exceptions... et je le pense... la prostitution ! Impitoyable Minotaure !... Nous savons bien ce que c'est, nous, allez ! qui avons un article à faire tous les deux jours !... Elle veut faire la noce ! !... Dites donc, quand vous aurez une voiture chic et de belles robes et des tas de bijoux^ vous m'emmènerez au Bois, ça me donnera du crédit chez mes fournisseurs... Faudra aussi protéger Raoul qui vous a donné du thé et vous a bordé dans son lit...

Aimienne prit la main de Vallonges dim joli geste ])rusque, et tendrement, en souriant vers lui :

■ — Il a été très gentil...

Puis elle reprit son ton de voix décidé : •

— Ce qu'il y a de sûr c'est que quoi qu'il arrive je serai toujours moins malheureuse qu'où j'étais...

■ — Donnez le café dans mon bureau, Clovis. — Mais il faudrait me le dire, Mimi, où tu étais, pour que je puisse voir ce ([u'il y a à faire ])our toi...

Aimienne, avec une moue, secoua la tête sans répondre.

— ^ J'aime beaucoup ce « portrait de Mademoiselle Fel », dit Kerante en s'agenouillant sur le divan pour mieux voir la photographie... Est-ce que tu ne trouves pas, continua-t-il

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d'un air innocent, qu'il y a quelque chose d'Odette Laurent dans la coupe du visage?... Tu n'as pas de nouvelles d'Italie?...

— Non.

■ — M™e Laurent doit faire là un délicieux voyage... Encore deux morceaux de sucre, s'il vous plaît, merci...

— Ma petite Mimi, dit Yallonges, j'ai à causer afTaircs avec Gérard... Veux-tu aller un peu dans la chambre à coucher... Je vais te donner un livre...

— L'Auberge de l'Ange Gordien, dit Kerante. ■ — Non. Tiens... voilà un Walter Scott,

— Pas Ivanhoe... je l'ai déjà lu.

— Et celui-là?

— Quentin Durward... non, je ne le connais pas...

— Soyez bien sage ! dit Kerante.

■ — Toi, tu m'embêtes, dit Yallonges en ne plaisantant qu'à moitié...

Kerante tira de grosses bouiïées de son cigare pour bien l'allumer...

— « Méfie-toi, Charlotte ! »... Méfie-toi, Raoul ! — De quoi?...

— De la jeune Aimienne, dite Mimi... Je ne vois pas ton acquisition d'un bon œil, moi... fâcheux sauvetage !... Qu'estce que tu vas en faire, de cette gosse?

— Est-ce que je sais !...

— Voilà ce que je craignais !... A ta place ce que je la ramènerais im-mé-dia-te-ment au coin du Pont -Royal en lui souhaitant bonne chance...

— Tu es bête !

— Mais non... je suis très intelligent. Sans cela... Veuxtu savoir ce qui va arriver, mon petit Raoul? Je suis extra lucide aujourd'hui... Tu vas t'attacher...

— Oh!...

— Ta, ta, ta !... Une gamine jolie, comme cela, et malheureuse, avec un drôle de mélange de jeune rire et de phrases âgées... Très mauvais ! tu t'attendriras... Elle a de l'éducation — avoir lu Ivanhoe. c'est avoir de l'éducation... nous découvrirons demain qu'elle est d'excellente famille... Ramène-la donc au coin du Pont-Royal... Tu as passé la nuit dans ton fauteuil, c'est très bien... j'admets même, parce que tu as une l)elle àme, que tu passes la seconde sur ton divan... mais tu passeras la troisième dans ton lit... et alors tu te croiras des responsabilités... car je parie un verre de ton porto contre une bouteille de quinquina Dubonnet ({u'elle n'a que des idées très vagues sur ce que Fonder appelle excellemment» les conclusions maternelles de l'intrigue », ta Mimi...

« Et alors... alors tu n'oseras plus la remettre Pont- Royal... tu seras gêné, un peu, pour dire à la famille en pleurs V'/à voC fille que fvous ramène...

— Le récit de Théramène...

— Comme dirait Silly... — Et tu tergiverseras... Ta simili : ^P^^ Fel est en Italie... tu as tout le temps devant toi pour faire des bêtises... Et j'aurais encore un camarade de collé... j'aime pas ça... La Lydie de Sylvande qui fait handeaux à part, et la celle à Morille avec sa bouche qu'on dirait un petit \'illage qui a brûlé... ouah !... des clous de girofle plantés dans du pain d"épice... moi ça me suffit... Elle a de beaux cheveux d'or à reflets bronze, iNIam'zelle Aimienne, et je ne doute pas qu'elle ne joue fort bien du piano... mais...

— Enfin, je ne peux pourtant pas la jeter à la rue !...

— Mais si tu peux ! Je me tue à te le répéter !... Remarque que c'est comme cela que ça finira... ou bien tu la rendras aux gifles de la belle-mère, ce qui sera un sale abus de confiance, et elle refilera. Tu ferais beaucoup mieux de t'en débarrasser tout de suite... A moins que tu n'aies l'intention de l'épouser... de rompre avec M™^ X... et de donner des petits enfants dodus à ta sainte mère... Préviens-moi — je n'attendrai pas le mariage de Jacques Rolfe pour me faire faire un nouvel habit... car j'espère bien que je serai ton témoin?...

— Parbleu ! Seulement tout ce que lu dis là est idiot... La madame X en question ne revient pas avant trois semaines... On a le temps de... de réfléchir en trois semaines...

— C'est bien ça !... Tu veux occuper les trois semaines !.,. Mon Dieu que les jeunes gens d'aujourd'hui manquent de

sens moral... Tu me dégoûtes, tiens !... Bonsoir, j'ai rendezvous avec Welker pour aller voir des Degas...

— Venez tous les deux prendre une tasse de thé tout à l'heure...

— Je voulais aller chez Mirving... j'irai la semaine prochaine... Entendu pour le thé... — Est-ce que l'enfant récitera des fables?

— Tu lui en veux, décidément...

— Moi ! pas du tout... elle est gentille comme tout et elle m'amuse... seulement tu auras des embêtements... alors comme c'est moi (jui suis destiné à t'entendre geindre...

— A tout à l'heure.

— Méfie-toi, Raoul ! Elle a Ui Ivanlwe... très mauvais ! J'insiste : Méfie-toi, Charlotte...

— Il est parti, ton ami?

— Il est parti.

— Il ne me plaît pas. Il a toujours l'air de se moquer de vous...

— C'est un très gentil garçon. — Ça t'amuse, ce bouquin?

— Je ne sais pas encore... Ça commence toujours par des descriptions, les livres de Walter Scott...

— C'est vrai qu'elle a de l'éducation ! pensa Vallonges.

AIMIENNE 131

— Dis donc, 'Slimi, viens t'asseoir prés de moi et causons un peu, sérieusement...

Aimienne joint les mains sur ses genoux avec une résignation exemplaire.

— Qu'est-ce que je vais faire de toi?

— Ce que tu voudras....

— Ce que je voudrai ! ce que je voudrai !... Tu comprends, ma chérie, j'ai une vie très occupée... Je dîne rarement chez moi... Je sors beaucoup le soir...

— Tu veux me renvoyer...

— Mais non, ma chérie ! mais non !... Seulement je voudrais que tu réfléchisses... Tu t'es sauvée de chez ton père ])ien inconsidérément... je sais bien que ce n'est pas toujours agréable, la famille, mais... Allons bon ! qui est-ce qui sonne 1...

Clovis frappa à la porte...

— Entrez donc !... Qu'est-ce que c'est...

— C'est 'SI. Caublance qui demande si Monsieur peut le recevoir...

— J'y vais. Allons, Mimi, nous causerons tout à l'heure... Reprends ton Quentin Durward...

— C'est comme chez papa... il venait des gens tout le temps... lorsque je lisais dans son cabinet, il m'envoyait tout le temps dans la salle à manger...

— C'est un médecin, ton père?...

— Tu brûles !

Et Aimienne rit de tout son cœur.

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