‹ Œuvres de Jean de TinanChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

— Cher ami !

— Ça va... il y a un siècle ([u'oii ne vous a vu J

— Très occupé... très occupé !

Et après avoir très soigneusement posé son chapeau sur la cheminée et ses gants sur son chapeau, Max Caublance se laisse aller dans les coussins du divan avec la plus élégante nonchalance.

Le « jeune et distingué » romancier est joli garçon — trop joli garçon; il est bien mis — trop bien mis; il s'exprime avec soin — trop de soin; et il choisit toujours des cravates

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trop claires qu'il noue trop bien autour de cols trop serrés... c'est pourquoi il a toujours l'air de parler avec des phrases dépareillées de ses romans ou de ceux des autres...

Mais sous toute cette afféterie on devine de la méchanceté... la méchanceté du petit garçon qui tire les cheveux de ses petites sœurs... Caublance ne déteste pas « faire crier ». Il s'en est expliqué quelque part : « Les femmes peuvent... sourire par politesse, on est plus certain de la sincérité de leurs sanglots. »

Beaucoup de talent d'ailleurs, de 1' « exhibitionnisme » minutieux... Il rajuste son monocle du même geste maniéré dont il ajuste les célèbres « petits chapitres » rosses de ses romans... Il a des besoins d'argent, bientôt il « fera du théâtre » et ne fera plus que cela.

— C'est un mufle, dit Kerante, mais en tant que mufle il est très bien.

— Je suis venu vous demander un renseignement, mon cher Vallonges... J'ai besoin des Bouchers, vous savez, les Bouchers exécutés sur l'ordre de Louis XV pour... l'éducation du Dauphin, avant son mariage. Vous m'en avez parlé un jour... vous en avez vu des reproductions dans un album de maison de passe... Je sais qu'ils sont restés dans les greniers des Tuileries... qu'ils sont passés à l'Empereur...

— Il les avait dans une armoire, dans son cabinet de travail. Il les donna au baron Lepic qui les vendit après les avoir fait transformer... j'ai une note...

Vallongcs chercha dans son cartonnier. -

— Je sais qu'il y en a un chez Adolplie de Rothschild, dit Caublance... Ah mon cher! une jolie anecdote!... Je vais chez le duc d'Ormelles, l'autre semaine... Près de la cheminée, dans un petit salon, un adorable pastel de jeune fille, une merveille... je m'extasie... il me répond : « C'est un portrait de famille... une de mes grand'tantes... ce n'est qu'une copie, c'est mon ami Rothschild qui a l'original... il l'a payé un bon prix, quarante-huit mille. » — Ah mon cher, la façon dont il a dit « mon ami Rothschild » et « il l'a payé un bon prix » !... Trouvez-vous?

— Voilà... Il y en a un en elîet chez Adolphe de Rothschild... Il a été payé douze mille à la vente Crabbe — c'est le Marché aux Bergères... Vous savez, il y a une belle endormie qui regarde du coin de l'œil, l'autre exprime par ses gestes une certaine appréhension... Il est complètement modifié; c'est un restaurateur ([ui habite rue Pigalle, près de la rue de la Rochefoucauld, (jui a « arrangé » les cinq sujets... comme il a pu !... c'est devenu très convenable... Un second panneau a été coupé en ovale, on n'a gardé que les deux têtes, le reste n'était pas « arrangeable »... Je l'ai vu, avec un troisième également retouché, chez une marchande de curiosités qui est installée quai de Béthune, au coin de la rue Bretonvilliers... Le quatrième est chez M. Maurice Kahn... et le cinquième a disparu... Voilà !

— I\Ion cher Vallonges, vous êtes précieux comme un dictionnaire...

— Vous travaillez donc, Caublance? Kerante me racontait tout à l'heure que vous filiez le fil doré du bel amour...

— Ah ! il vous a raconté !... Une délicieuse créature, mon cher!... rencontrée justement, tenez, un jour où je faisais la chasse aux documents pour la nouvelle où prendront place vos Bouchers... le quartier de rHôteî-de-Ville... il y a là un Hôtel des Archevêques de Sens, « construit en 1300 par les ordres de Tristan de Salazar », dit une plaque commémorative, dont je voulais prendre une description minutieuse....

— C'est votre adjectif chéri, cela : minutieux.

■ — Oui... C'est un quartier lointain, on y est tout à fait en voyage... rue du Paon Blanc... rue du Figuier, rue de l'Ave Maria... rue des Nonnains d'Hyères... Connaissezvous la rue Geoffroy TAsnier?

— Vaguement...

— C'est une rue mal pavée... d'anciens hôtels d'encore belle apparence y ont reçu des destinations commerciales... UHôlel de Châlons et de Luxembourg (1625) sert d'entrepôt à beaucoup de siphons d'eau de Seltz... c'est très bien, il y a une grande porte cintrée où s'effacent des armoiries compliquées que les marchandes de siphons ont prises pour marque de fabrique... ]Mon cher... en face de la porte, des petites filles dansaient des rondes à perdre haleine... vous savez, des petites filles avec des cheveux déteints trop tirés, et des

rubans bleus épingles attestant leur bonne conduite... J'écoute la ronde : Avant de nous séparer — // faut rire, il faut rire — Avant de nous séparer — // faut rire et s'amuser... Je trouve ça charmant... je pense aux folkloristes de nos amis... je cherche mon crayon... plus de crayon... — ça m'a même embêté... c'était un cadeau de lapetiteM"*^ Vernaud, un amour de crayon en argent niellé. — Alors je suis entré dans la papeterie en face... Et voilà... si Kerante vous a raconté...

Caublance se renverse tout à fait sur le divan...

— Voyez-vous, reprend-il, il faut étudier sur nature, on ne peut rien imaginer... On ne se doute pas de ce qu'il y a, comme ça, dans les arrière-boutiques où le soleil ne fait jamais danser la poussière, de jeunes femmes anémiques et d'une douceur charmante... Elles ont épousé sans enthousiasme, sur le conseil de leurs parents, le bel homme sanguin, avec des touffes de poils sur les phalanges, ou le jeune scrofuleux, avec du coton dans les oreilles, qui représentent les deux principales variétés du petit commerçant parisien... Elles en sont rarement complètement satisfaites...

— Et elles lisent des romans feuilletons, dit Vallonges.

— Vous l'avez dit... elles lisent des romans feuilletons !... On a souvent reproché, à Messieurs les signataires de ces drames en tranches, de trahir la sainte réalité... ils font mieux qu'analyser et fixer la réaUté, ils l'inspirent!... J'ai noté cette déclaration d'un assassin récent : « Je ne savais comment faire, mais un soir que ma femme me lisait la

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Main mystérieuse, au moment que le marquis donne un narcotique à la sœur de la duchesse, je me suis dit comme ça : je tiens mon coup )\.. L'auteur de la Main Mystérieuse peut être fier... Nous avons bien, nous autres, quelque petite influence dans des arrangements adultères, mais notre fâcheux « scepticisme » nous fait du tort comme directeurs de conscience et nous ne déterminons que la lingerie... ^lais comment lire un de ces feuilletons pathétiques sans se laisser aller au doux rêve de fracturer un cofîre-fort après un léger assassinat pour s'en faire cent mille livres de rente?...

« ^Nlais les jeunes femmes des arrière-boutiques s'arrêtent surtout aux pages d' « amour ». — Ce sont des amours profondes, subites, et lyriques avec gestes... un regard, au crépuscule, sous une tonnelle, lie deux âmes pour l'éternité... les fiancés au regard loyal, souvent envoyés au bagne par un concours de circonstances qui se démêleront vers la fin, trouvent dans ce fâcheux accident une occasion parfaite d'apprécier Finaltérable foi des fiancées au front chaste — et j'ose dire que tous les baisers ont un goût d'infini...

« N'insistons pas... songeons avec mélancolie, Yallonges, à toutes les passions inutilisées, ou si mal, qu'éveillent dans les arrière-boutiques les romans qui nous font sourire... Je sais bien que toutes les passionnées n'ont pas, comme Valentine, le physique de l'emploi, mais quelques-unes d'entre elles, certainement, mériteraient d"être rencontrées par un des jeunes gens qui, faisant leur principale occupation de l'étude mi...

— ...nulieuse...

— ...des diverses variétés de l'amour moderne, sont le mieux qualifiés pour jouer le rôle simple de séducteur providentiel...

Caublance rajuste son monocle...

— Les existences de ces jeunes femmes seraient sans doute bientôt « brisées »... mais elles auraient au moins connu la « petite secousse » qui vaut la peine qu'on vive...

--...Qui vaut la peine qu'on vive! répéta Vallonges... Je disais ce matin la même phrase à Kerante à propos de je ne sais quoi... Voulez-vous une cigarette, cher ami?... Non ! c'est dans un article sur des peintres que j'ai mis cela... Qui vaut la peine qu'on vive !... C'est la vie qui vaut la peine qu"on vive !

— Si on s'y appli([ue, dit Caublance.

— I\Ion cher, continue Caublance, c'a été délicieux... Kerante vous a dit?...

— Il m'a dit que vous alliez acheter un crayon par jour...

— Oui... Je voyais palpiter peu à peu ce jeune cœur timide... C'était exquis ! Au cinquième crayon, je devinais qu'elle se disait en tremblant que ce jeune homme ne devait tout de même pas usjr tant de crayons que cela... Au septième crayon, comme je trouvais que cela avait assez traîné, je lui ai pris les poignets en murmurant avec toute l'onction que je sais y mettre : « Je vous aime !»... elle se renversa en iKdbutiant : « Ah mon Dieu ! ce que je fais est mal !... » ...Des scrupules à écarter, j'adore ça... Ce fut délicieux, mon cher.

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d'efileurcr ces petites lèvres roses, toutes tremblantes de la conviction c^ue cela avait de Timportance... Et puis je lui donnai rendez -vous dans un des bas côtés de Saint-Germaindes-Prés... par couleur locale...

— Côté cour, ou côté jardin?

— Ce fut très bien... Moi j'aime les situations franches et résiliables... sans cela, n'est-ce pas, ma vie sentimentale serait trop complicjuèe... Je lui explicjaaicjue, pour d"inèluctables raisons, je n'avais qu'unmois d'amour à lui donner — je lui dis cela avec des ménagements câlins et une certaine profondeur dans le regard... mais ces façons amoureuses non prévues dans les feuilletons la troublèrent un peu, redevinrent feuilletonnesques à force de la troubler. — Je ne saurai jamais quelles idées de fatalité compliquées se pressèrent derrière son front blanc... Elle était jolie ! !... avec deux grosses larmes qui montaient !...

— Vous les avez bues d'un baiser? demanda Yallonges.

— Cela ne m'a pas semblé dans mon personnage... et puis il passait un sacristain... Et voilà ! Elle s'est appuyée à moi d'un air confiant et caressant et a dit avec une certaine simplicité : « Je consacrerai le reste de ma vie à me souvenir de ce mois-là »...

— Pauvre Valentine !

— Elle n'est pas si à plaindre ! — Je m'applique d'autant plus à la rendre heureuse ({ue ce n'est pas pour longtemps... Elle a une beauté douce... ce n'est pas la délicatesse mièvre que je préfére,mais c'est harmonieux, et elle a de la pudeur...

Il y a, au point de vue littéraire, des choses très obscènes à faire avec la pudeur... Je pourrais m'amuscr à la bien dépraver... J'aime mieux pas... Cette retenue me plaît... Elle a des grands yeux noyés où se passe très bien la petite fête des extases, et vous savez sans doute, cher ami, que les étreintes où les regards se croisent sont les plus simples... Caublance s'étire.

— Ah ! mon cher Vallonges ! c'est une volupté fraîche comme une source dans une forêt... poésie indoue !... Sakounlala !... il faut des épithètes pastorales, ce sont des baisers de villanelle.

— Joli, les « baisers de villanelle », dit Vallonges en souriant...

— Tiens, oui, c'est vrai... c'est pas mal 1 Je le noterai.

— Littérateur !

— Ah ! ça... « inutile de le nier », comme dit Kerante... tout à fait UHcraleur... J'ai même trouvé dans Halzac une phrase qui s'apphcjuc à mon cas : Ils en viendront à chercher des auenlurcs, moins pour en être les héros que pour les raconter... Après Valentine, il faudra que je trouve une fille de cirque et de music-hall... avec des regards durs, hein?.., quelque chose de très fardé, décors violents, musiques de cuivre... j'ai besoin de ça...

— Vous songez déjà à la suivante !

— Non! Non!... j'ai encore trois semaines délicieuses à

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passer... je lui ai dit un mois... et huit jours... je suis strict en affaires, moi...

« Elle est gentille... je suis sûr qu'elle vous plairait... seulement je ne montre jamais mes femmes à mes amis... ce n'est pas par jalousie, c'est parce que, n'est-ce pas, quand je les lâche, c'est que j'en ai assez, ce n'est pas pour que quelqu'un me les ramène... Et puis on peut citer d'excellents écrivains qui ont eu l'air d'avoir fait le même roman parce qu'ils l'avaient fait avec la même femme... Elle est très gentille, Valentine, c'est un petit crampon timide... Elle vient à toute heure, lâchant la papeterie avec les plus classiques et stupides excuses... L'amie malade, ou le coupon d'étoffe à changer au Louvre... Elle vient le matin sous prétexte de messe... Elle vient le soir sous prétexte de théâtre... Elle ne se lasse pas de ne pas me trouver, elle revient avec un je ne te dérange pas qu'elle dit d'un air sérieux de première communiante amoureuse... Oh ! et puis elle n'est pas gênante... Quand je n'en ai pas envie, je dis : «J'ai à travailler », alors elle s'installe et regarde le mouvement de la plume sur le papier, ou la fumée de la cigarette, se levant par intervalles pour m'embrasser doucement... elle est patiente, heureuse d'un sourire... c'est une bonne petite fille... elle a des phrases comme : « Tu es bon de me laisser t'aimer »... Je lui ai appris à faire des cigarettes... « Allons, je file... que je rentre m'habiller... tas de visites à faire et Valentine est peutêtre là... et la pièce d'Ismaël Lévy ce soir... vous n'y allez pas?... On vous verra demain soir chez madame Stolon?

— Sais pas...

— Venez donc! Quelle charmante femme... Bonsoir. Merci pour les Boucher... Ah ! vous avez vu l'article de Robert Greslou : Les Exacts....

— Kerante me Ta montré...

— C'est lui qui me l'a fait voir ce matin, il est furieux... Moi j'ai envoyé une carte de remerciements... Kerante ne comprend jamais qu'un crcintcment vaut mieux que vingt échos... Bonsoir.

— Bien des choses à la jeune Valentine...

— On fera ce qu'on pourra... Bonsoir...

Vallonges trouve Aimienne à genoux, les deux coudes sur un fauteuil et sanglotant...

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Tu veux me renvoyer 1

— Mais non ! mais non... que t'es bête ! Je ne veux pas te renvoyer du tout ma chérie...

— Oh ! je comprends bien que je te gêne !... que !... que !...

— Allons ! Allons !...

— Que je te gêne !... Seulement si tu voulais seulement me garder jusqu'à ce que l'on ne me cherche plus... Je ne veux pas retourner là-dedans... Je ne veux pas !...

— Écoute, Mimi, si tu me mettais mieux au courant... je te donnerais peut-être raison... je chercherais un moyen d'arranger les choses... je...

— Xe me renvoie pas... ne me... renvoie pas... Vallonges la prend dans ses bras comme un enfant.

■ — Allons !... voyons !... sois sage !... nous avons bien le temps de nous occuper de tout cela...

— Je ne veux pas que tu me renvoies... Embrasse-moi ! Vallonges embrasse la petite joue salée de larmes.

— Ça me ferait déjà tant de peine de te quitter... Il me semble que j'ai toujours habité avec toi... Tu ne veux pas de moi pour ta petite fille, dis?

— Si, si...

■ — ■ Je serais si tranquille... je ne t'empêcherais pas ae travailler... je recopierais des choses pour toi, si tu voulais... papa me faisait toujours copier pour lui...

— Comment, copier... copier quoi?

— Dans des livres, des choses dont il avait besoin...

— Mais enfin, qu'est-ce c{u'il fait, ton père?

— Je ne veux pas te dire qui c'est... Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne me ramènes pas... Et puis je m'occuperai de ton ménage. Au lieu de dîner dehors, tu pourras dîner chez toi... quand tu auras à sortir, je resterai à lire ou à coudre... Je ne serai pas gênante, tu verras... il ne me faut pas beaucoup de place, je suis si petite... Embrasse-moi 1... dis-moi que tu veux })ien?

— Ne pleure plus...

— On va commencer tout de suite, veux-tu? — Tu vas travailler et je vais m'installer à côté de toi avec mon livre...

Elle se lève, avec encore des marques de larmes plein son sourire, s'essuie les yeux devant la glace de la cheminée...

— Est-ce que tu me trouves jolie... Maman me disait toujours que je serais jolie... Je vais me recoiffer, n'est-ce pas?

— Non. Reste avec ta natte dans le dos... tu es plus petite fille...

Et Vallonges pense :

— Il y a moins de malentendu...

Aimienne se blottit sur le divan avec Quentin Durward. Vallonges s'asseoit à son bureau, trie quelques notes, puis s'alanguit...

— Bah !... Je geignais de la solitude, hier soir, me voilà en compagnie... Kerante a beau dire, je ne peux pourtant pas la remettre au coin du pont, ou la conduire au commissaire... Ce que j'ai de mieux à faire pour le moment, c'est de ne pas la tourmenter.

Il la regarde; elle lit sans distraction, toute rosée en une attitude souple, très bibliothèque rose... La jupe un peu relevée sur une cheville mince, faisant danser au bout de son pied, la pantoufle d'Odette...

— Si ^\\e savait ça, Odette !... Bah... Elle rirait, Odette I

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• — Elle aurait bien pu trouver moyen de me glisser un mot, Odette ! — Ah ! elle est comme les autres, celle-là, elle m'aime bien quand je suis là...

(Vallonges ne s'aperçoit pas qu'il retourne avec une gratuité cynique, des sentiments qui étaient les siens la veille...)

— C'est du propre, tout cela!... Madame voyage avec son mari, mais on me prie d'attendre... Il y a quelqu'un !... Des compromissions, toujours... et l'on s'étonne que nous n'aimions pas, comme si c'était possible? — comme si tous ces amours-là n'étaient pas salis avant le premier baiser par ces compromissions...

(Il n'y a pas de mot que Vallonges trouve plus ridicule que le mot « compromission «... et il vient de l'employer deux fois coup sur coup... ce que c'est que de nous !)

Vallonges fait des petits points à la plume sur une belle feuille blanche de simili-japon... Ce sont d'abord quatre points en carré, puis un au milieu... il essaye de faire un rond, mais c'est trop difficile — tout à fait comme Chrysis, dans V Aphrodite de Pierre Louys... seulement Chrysis piquait des trous avec une épingle d'or dans un oreiller de lin vert. Les temps sont changés.

Le temps passe. Aimienne lit toujours Quentin Dunvard, et les aventures de la délicieuse comtesse Isabelle de Croy la passionnent... Vallonges, pour s'occuper, flétrit l'adultère avec injustice. — Odette n'a pas écrit, c'est incontestable... et puis, Odette... Odette...

Il regarde Aimienne.

— A-t-clle d'assez beaux cheveux, celte petite... on dirait...

Vallonges trouverait des comparaisons excellentes, mais Aimienne relève la tête, leurs regards se croisent, elle sourit, lui aussi... elle veut lui mettre les bras autour du cou, appuie sa joue contre la sienne... Vallonges se retourne pour l'embrasser, rencontre le coin frais de la petite bouche, recule un peu, mais elle se met à rire et tend franchement les lèvres...

On sonne. Kerante et Welker.

— Alors voilà votre lillc, dit Welker.

— La voilà. Mimi, fais nous du thé... un peu ])lus fort que celui d'hier soir. Quoi de neuf dans les journaux de cinq heures, Welker?...

— Rien. Si... une extraordinaire interpellation de Vincent Ferrier sur la censure... La moralisation de la presse... Ah! il est bien, notre leader socialiste... Au fond, ce n'est pas un disciple de Karl Marx, c'est un disciple d'Alphonse Allais...

— Qu'est-ce qu'il a inventé?

— L'inutilité de la censure, naturellement...

— La censure est une institution admirable, dit Kerante,

parce qu'elle est dangereuse... elle fait croire à la sécurité alors que précisément elle ne s'occupe guère que des œu\Tes qui s'adressent à un public qui ne risque rien, et pas du tout de celles qui vont influencer un public qui croit que c'est arrivé... On condamnera un jour un roman de Caublance, — il l'espère bien d'ailleurs — mais je connais un vieux jardinier en Normandie qui lit convenablement depuis \'ingt ans quinze livraisons d'une excellente publication populaire sur les crimes du marquis de Sade... ça lui a donné des idées fausses sur beaucoup de choses, parce qu'il généralise... — ■ Enfin, Ferrier a trouvé contre la censure un argument tout à fait insensé... Il a déclaré qu'il n'y avait pas à réprimer la presse pornographique, parce qu'elle ne corrompait que les enfants des bourgeois... et il a développé : quinze colonnes à VOfficiel demain...

— On voit bien qu'il n'a jamais pris l'omnibus à l'heure où les jeunes ouvrières, pures fleurs du prolétariat, s'en vont aux ateliers en se délectant de petites brochures doucement intitulées Chairs en feu ou Spasmes et caresses... Ça coûte deux sous, c'est pour rien ! ça prépare les voies à ce que Ferrier n'hésitait pas à appeler le « Minotaure de la Prostitution... ))

— Les marxistes sont fatalistes, dit Welker.

— Ils ont raison, dit Vallonges — un journal peut lancer un numéro de music-hall, mais...

— Napoléon n'admettait que les journaux de modes, dit Welker.

— « Nous en avons soupe, de Napoléon... poléon ! » chantonne Kerante.

— Quel charlatan prétentieux, ce Vincent Ferrier, reprit Kerante... l'm'dégoûte !... Cette gueule qu'il a d'apôtre blet, cette gueule d'abcès... et ces minauderies de vieille blonde... le geste de main dans les cheveux en arrière... qui laisse des pellicules dans les ongles...

— Continue, je t'en prie !...

— Il a l'air d'un Ciirist commandé aux Japonais par des missionnaires jésuites... Les détails sont soignés, mais les proportions n'y sont pas... Il suinte cet homme — il a les yeux pas assez cuits...

— Il ne manque pas de talent, dit Vallonges... il a quelquefois des reparties... et il a une belle rhétorique...

— Oui... Il emploie alternativement toutes les parties du discours...

— Il paraît qu'il est tout à fait collé avec Corinne... qu'ils habitent ensemble...

— Ah bien, ça fait une jolie paire !... Corinne !...

— D'où ça vient, ça?

— Est-ce qu'on sait ! On dit qu'elle a fait le trottoir rue Mazarine... mais quelle est la femme dont on ne dise pas cela aujourd'hui !...

— Elle a été au théâtre?

■ — Sous l'Empire... le second Empire, pas le premier... depuis elle a roulé... représentations à bénéfice... Elle a sali du linge et inspiré des passions... Elle a beaucoup fait pour la cause de l'idéal. — Elle a servi des Soupes Populaires, et il n'y a pas une afïaire de chantage depuis Ndngt-cinq ans où elle n'ait été citée comme témoin... pour écoper de considérants fâcheux...

— Elle est sinistre, maintenant. Cette figure crépie...

— Décrépie !...

— Recrépie !...

— Accroupie !...

— Les yeux sont encore admirables... ils ont un côté Société protectrice des animaux étonnant... paupière lourde, regard noyé...

— Est-ce que ce n'est pas elle que Dalsace définissait « un rhume de cerveau dans un bas de soie mauve »...

— Je ne crois pas, mais ça ne fait rien... il l'appelle toujours « la lettre de faire part »...

— C'est un joli couple... U Abcès et la Lettre de faire part — Fable...

— Sans morale.

— Surtout sans moralité... On dit que Ferrier a à peine attendu que sa femme fût morte pour installer la Corinne chez lui... une petite femme blonde délicieuse, paraît-il, qui l'avait épousé par admiration... là ! là !...

— Ce que j'aime dans Ferrier, c'est le côté déiste... On

sent qu'il a trouvé que le matérialisme plus on moins « scientifique » des patrons ne fournissait pas assez à la phrase... Alors il fait appel à une Nature sentimentale... il a introduit le dogme de la majuscule en économie politique, et...

Eh bien, et ce thé, Mimi? l'eau ne bout pas?...

Aimienne restait debout devant la table à thé, le dos tourné... Vallonges s'approche, lui passe le bras sur l'épaule... Elle tourne vers lui un visage crispé avec de grosses larmes de colère au coin des yeux...

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Ne dis rien... emmène-moi dans ta chambre... je t'en prie...

— Qu'est-ce qu'il y a?

Aimienne sanglote sans presque pleurer, contre l'épaule de Vallonges...

— Que tu es donc nerveuse, ma pauvre Mimi; — qu'estce qu'il y a encore?

— Je ne pouvais pas les entendre parler comme ça !... J'étais bien malheureuse puisque je me suis sauvée, mais ce n'est pas une raison...

— Qu'est-ce que tu dis?... qu'est-ce qu'il y a... mon chat...

— Ce qu'ils disaient... sur papa...

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— Quoi, papa?... C'est ton père, Ferrier? ce que tu racontais?... ma pauv'gosse...

— Tu ne me ramèneras pas, dis?... tu ne me ramèneras pas...

— ^lais non — mais non... Ne sanglote donc pas comme ça ! Ah, c'est Corinne qui te fichait des gifles...

— Papa ne savait pas, je t'assure... elle lui fait croire tout ce qu'elle veut...

— Oui, oui... Écoute, je ne peux pas laisser mes amis comme ça — installe-toi dans le fauteuil, je reviendrai quand ils seront partis...

■ — Tu m'aimes un peu, dis...

— Mais oui, ma chérie, embrasse-moi...

— Eh bien, vous êtes gentils, vous autres 1

— Qu'est-ce qu'il y a?...

— Elle sanglote tous les sanglots de sa jeune âme... Tu sais, Kerante... le père... la maîtresse... les gifles... Eh bien, c'est Ferrier, le père...

— Non !...

— Si ! Alors elle vous a trouvés un peu durs...

— Et bien et elle donc... qui file ! — Ah, c'est Ferrier, le père... Je te fais mes compliments... Tu vas pouvoir te créer de belles relations...

— C'est vrai, tout cela? demanda Welkcr.

— Mais certainement que c'est vrai...

— Ta môme est la fille de Vincent Ferrier?...

— Comme je vous vois...

— Elle a fichu le camp de chez lui parce que Corinne la battait...

— Vous l'avez trouvée dans la rue et... Elle est bien bonne !... Eh bien mais, qu'est-ce que vous allez en faire?

- — Ah ! ça ! par exemple ! — Si vous pouvez me le dire, vous me ferez plaisir !... Du thé, Gérard?

— Cinq morceaux de sucre... Merci... plus de lait que cela...

— Et vous?

— Sans sucre...

— Du lait?

— Un nuage...

— Qu'est-ce que vous allez en faire?

— Voilà ! ce matin je t'ai conseillé de la reconduire immédiatement au coin du Pont-Royal... il en était encore temps... maintenant...

— Maintenant il peut la reconduire à Ferrier...

— Jamais de la vie ! s'écrie Vallonges — Pauv'gosse ! Ce que je comprends ça, qu'elle ait filé !... Ça serait d'un mufle !

— Ce qui serait vraiment rigolo, dit Welker, ce serait que

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Ferrîer poursuivît Vallonges en détournement de mineure... Il atteint un Code sur les rayons et le feuillette...

— « Article 332 », ça doit être ça. « Si le crime a été commis sur la personne d'un enfant au-dessous de Vâge de quinze ans accomplis »... Travaux forcés à temps, mon ami...

— Comme c'est spirituel!...

— ■ Ce sera bien ennuyeux pour ta digne mère...

— Ah ! non !... non ! ■ — reprend Welker — moi je ne sais pas du tout chercher dans les Codes... Ça doit être 1' « Article 334 »... « facilitant habituellement la débauche et la corruption de la jeunesse de Vun et Vautre sexe... »

— De Vautre seulement, dit Kerante.

— ...« emprisonnement de six mois à deux ans et une amende de cinquante à deux cents francs. »

— C'est pour rien !

— • Laissez donc ça, dit Vallonges, en retirant le Code des mains de Welker... Vous feriez beaucoup mieux de me dire ce que vous feriez à ma place...

— Je me suiciderais tout de suite, dit Kerante... avec des fleurs!...

— Je me livrerais à un léger chantage, dit Welker. — Obliger le citoyen Vincent Ferrier à se « ralUer », ça ne serait pas mal... il y aurait un joli article à faire...

— Pas de bêtises, hein !...

— Mais non ! — vous savez, Kerante, Vallonges est très inquiet...

— Il est vert... « plus vert que l'herbe »... ça lui apprendra !

— 11 a une amie charmante — comme toutes les amies d'ailleurs — il a voulu la trrrahir... c'est bien fait ! Ils ne trouvent pas assez de femmes, ces jeunes gens, pour assouvir les passions... qu'ils n'ont pas !... Il leur faut ce qu'il y a de plus pur et de plus sacré sur la terre — de chastes vierges, filles de députés de l'extrême gauche !...

— Mais...

— Ah ! N'essaie pas de nous faire croire que tu l'as respectée... ! Satyre ! Ton trouble t'accuse !... Article trois cent et quelque !... Ton affaire est bonne 1

Welker est pris d'un fou rire...

— Je ne trouve pas ça drôle ! dit Vallonges.

■ — Le fait est, dit Kerante, que Ferrier n'est pas le rêve comme beau-père... car je pense que tu n'hésiteras pas à réparer... ça te fera du tort, ce mariage-là...

— Non, mais... sérieusement, Kerante, qu'est-ce que tu ferais à ma place?...

— Ce que je ferais, mon vieux?... Écoute : ta jeune Aimicnne est gentille comme tout, elle est blonde comme fou la reine Ginevra et M"^^ Yseult aux blanches mains, elle a une simili-naïveté charmante, dos mains exquises, et fait passablement le thé... Je la reconduirais immédiatement au commissaire de police de mon quatier...

— Mais ça serait dégoûtant ! Je lui ai promis...

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— Il faudra que ça finisse comme ça; plus tu tarderas, plus tu auras d'embêtements... Ou bien ramène-la au père... ça peut être plus rigolo... je t'accompagnerai si tu veux...

— Et si elle refile...

■ — Ça ne te regarde plus... Méfie-toi — tu vas « t'attacher», on s'attache toujours... c'est effrayant ce qu'on s'attache facilement .'

— Certainement, elle ne m'est plus tout à fait indifférente, cette gosse...

— Tu es attaché !... Il est attaché !... — Le commissaire de ton quartier, je te dis, tout de suite !... Il y a encore une autre solution, c'est de la garder tout à fait...

— Tu sais bien que ce n'est pas possible... - — C'est toi qui n'as pas l'air de le savoir !

— Enfin, je vais toujours la garder encore ce soir — on verra demain.

— Aïe ! — Enfin, moi je vais faire un tour au Palais de glace... Vous venez, Welker...

— C'est mon chemin... je dîne du côté de TArc-de- Triomphe... Vous allez à la pièce d'Ismaël Lévy ce soir?

■ — Ah non ! Je- dîne avec Bertie Desborough... Et puis, c'est bien fait, les pièces d'Ismaël Lé\y... ça à l'air d'être en noix de coco... mais c'est trop spécialement destiné aux atiullères Israélites... Je viendrai voir ce que tu deviens demain, après-midi, Raoul...

— Déjeune...

— Peux pas — un oncle...

— Et VOUS, Vallonges, vous ne vener pas à la pièce d'Ismaël Lévy non plus?

— Je ne peux pas quitter ma gosse comme ça...

— Non ! ce que tu es ridicule avec tes charges de famille !... — ■ Je crois que vous auriez aussi bien fait de rentrer

hier par l'Avenue de l'Opéra et la place du Carrousel, dit Welker. Bonsoir...

— Peut-être ! pense Vallonges...

On resonne avant qu'il soit rentré dans sa chambre...

— Welker se trompe toujours de parapluie !

— Monsieur, dit Clovis d'un air grave, c'est M"^ Suzanne Pradier qui veut parler à Monsieur...

— Suzette !

(Il l'avait tout à fait oubliée, Suzette !...)

— Faites entrer !

Elle entre en criant à Clovis :

— Hein ! il y a longtemps qu'on ne m'avait vue !... Tu as toujours une bonne tête, toi !

Clovis sourit de toute son âme : des amies de Vallonges, Suzette est la seule dont Clovis ait été vraiment amoureux.

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