CHAPITRE TR0ISIÈ:ME
— Eh bien, à la bonne heure ! Tu n'as pas été trop long à te décider... Seulement tu t'es trop pressé ■ — j'ai tout de même voulu venir dîner — mais j'ai un rendez-vous que je ne peux pas rater... tu vas être furieux...
— Ça, c'est une veine ! pensa Vallonges.
— Mon Dieu ! -^ dit-il — il se trouve que... écoutez...
— Dis donc, oui, au fait... qu'est-ce qu'il y a? J'ai rencontré en bas Kerante et Welker qui se sont mis à se tordre en me voyant... et n'ont jamais voulu me dire pourquoi...
— Il y a... oh mon Dieu ! c'est bien simple... il y a que j'ai recueilli ici une gosse que j'ai trouvée cette nuit, sur le quai,..
— Tiens ! J"ai lu un roman qui commence comme ça... avec un peintre — on parle des Halles... Je n'ai pas lin! parce que ça m'embêtait...
■ — C'est VŒuvre de INI. Zola... tu as eu tort de ne pas finir... ça t'aurait édifiée sur la grande peinture... Enfin ma gosse a fichu le camp de chez son père... c'est la fille de Vincent Ferrier...
— Qu'est-ce que c'est que ça, Vincent Ferrier?
— Un député socialiste...
— Ah ! Et tu...
— INIais non ! mais non ! pas du tout ! pas du tout !... je la garde comme ça, cette gosse, pour ne pas la renvoyer tout de suite... Si tu avais été libre on se serait arrangé... on s'arrangera — veux-tu après-demain...
— Ça va... je viendrai te prendre vers quatre heures, si tu veux, je serai dans le quartier...
— C'est entendu...
— Dis donc, si tu m'enlaçais tendrement...
— Suzu ! c'est toujours la fraise !...
— Attends que j'enlève mon chapeau...
— Je vais te l'amener, ma fille; donne-lui de bons conseils, hein? Elle avait l'intention de « faire la noce » !... Elle est gentille, tu vas voir... Ote ton chapeau... Tu ne m'en veux pas?... Tu comprends...
— Mais pas du tout, par exemple ! Tu as une belle âme. Puisque, justement, j'étais pas libre... mais y avait pas moyen, tu sais... c'est ce banquier de Bordeaux qui vient
comme ça par hasard à Paris... tu sais, celui qui m'avait fait aller à Biarritz... c'est déjà raide de le plaquer pour le dîner...
— Mimi, c'est une amie à moi qui vient dîner avec nous. ■ — Faut-il me coiffer?...
— Xon, non... garde ta natte...
— Voilà la mademoiselle Aimienne en question... Suzette Pradier, une vieille camarade à moi... qui te donnera de bons conseils...
Aimienne sourit d'un air gêné comme tout.
— Alors, c'est vous qui vous êtes sauvée de chez vos parents... eh bien, vous avez encore eu de la chance de rencontrer Raoul... A-t-elle de beaux cheveux!... Et vous ne voulez pas y rentrer, chez vos parents?...
Aimienne secoua la tête.
— Oh ! vous avez peut-être raison... moi je sais ce que c'est... Quand maman s'est remariée, ma sœur et moi nous n'avons pas pu y tenir... Elle avait un ami qui l'a épousée depuis, j'ai deux amours de petits neveux... Mais moi... on en a bientôt plein le dos de l'atelier, et C( mmc on gagne à peine de quoi déjeuner et prendre l'omnibus, faut
v'iue quelqu'un se charge des extras... tu te rappelles, Raoul, quand j'étais chez le vieux Lhevis, rue du 4-Septcmbre... C'est tout de même toi qui m'as l'ait lâcher les chapeaux pour aller à IMontigny — et puis ça m'a embêté de m'y remettre, aux chapeaux...
Aimienne s'intéresse et s'approche. Suzette lui prend les mains...
— Seulement, vous savez, je ne conseillerai jamais ça à personne... Moi je ne me plains pas et je suis bien tranquille... Mais quand on voil un tas de gentilles peliles femmes (jui sont malheureuses ccminie loul... ou qui sont o])ligées de faire les reslauranls de nuit et pis que ça !... Ce (jue j'en dis, c'est pas tant ])()ur les amants, on parle toujours de ça ! — Quoi ! on ne les choisit pas autant qu'on voudrait, mais en somme ce sont les mêmes types que d'autres femmes ont pour maris, — au contraire on a tous les jeunes gens qui s'amusent et qui sont très gentils... Mais c'est d'avoir toujours des notes en retard et des billets, et jamais le sou — oh là là ! Et alors, une fois qu'on a besoin de vingt francs, c'est fini — on se perd l'estomac à souper, et puis les salpingites — ah ! c'est pas amusant — on s'abrutit tout à fait pour s'y faire... et puis...
Suzette eut un geste d'une extrême philosopliie...
— Moi, je croyais... dit Aimienne, et elle en resta là,
— Monsieur est servi.
AIMIENNE 161
^— Faut pas croire... dit Suzette. Écoutez-moi, je suis jolie, n'est-ce pas? — enfin je peux le dire...
■ — Tu peux, Suzu... tu peux...
— Je dis ça, n'est-ce pas... c'est pour faire comprendre... je sais parler, même quelquefois avec des choses que je vous ai entendu dire à vous autres, je les épate... je sais m'habiller et puis maintenant j'ai des toilettes... on me connaît... j'ai une bonne presse... Eh bien — il y a combien de temps qu'on s'est quitté, Raoul? Quatre ans... depuis quatre ans, et en y faisant attention, je sais ce que je vaux, et je ne suis pas gâcheuse... je ne suis arrivée à mettre que dix-huit mille francs de côté...
— Fichtre ! si tu crois que j'ai fait depuis quatre ans dixhuit mille francs d'économie avec ma littérature...
— Ce n'est pas la même chose... Et puis, mon cher, — remarque que je considère que j'ai une veine exceptionnelle, et on ne peut pas faire ce métier-là toute sa vie, n'est-ce pas, tandis que la littérature, plus on est vieux plus on gagne ■ — admettons que je passe encore quinze ans à ça, c'est beaucoup... il y a la vente... tu vois ça ne fait pas le Pérou. — Oh, aujourd'hui lorsqu'on n'a pas la chance de tomber sur un type qui vous place une grosse somme... en se mariant, par exemple, — et ça se fait de plus en plus rare... Quand par hasard on hérite de quelque chose, la famille gagne toujours le procès... Ah non ! tu sais... Et puis, je te dis, pour une qui réussit à peu près, combien y en a-t-il qui claquent à l'hôpital, esquintées, ou qui finissent Dieu sait
OÙ... Ah non ! il y a trop de frais, tu sais... ct-puis c'est trop encombré...
— Toutes les carrières sont encombrées !...
— Et puis alors — il y a toutes celles qui sont sentimentales, qui souffrent, qui aiment, qui se font des idées... Alors lu penses ce que ça devient ! — II y a une petite Germaine que j'avais connue ([ui s'est tuée l'autre jour en avalant de la stryclinine pour une espèce de maître d'armes... il est vrai qu'elle était phtisique tout à fait au bout... alors... On est venu me demander de l'argent pour une couronne, et j'ai été à l'enterrement — mon cher, il y avait là toutes les femmes de la Place Blanche dans leurs toilettes du soir, n'est-ce pas, en plein jour, boulevard Sébastopol, ces robes roses, vertes, bleues, toutes sales et chiiïonnées, je ne peux pas te dire de quoi ça avait l'air — tout le monde se retournait, j'avais envie de pleurer... Eh bien ! il y en avait des gentilles, de ces femmes qui suivaient... seulement, n'estce pas, elles ne peuvent jamais se rattraper, elles prennent des habitudes vadrouilles, et c'est fini. Comme j'étais en noir, on m'avait mise à la place de la famille, avec la mère, une vieille balayeuse; heureusement que j'avais une voilette très épaisse... Ah non, c'est pas gai, tout ça !... passemoi la sauce anglaise, veux-tu?...
— Papa dit que la femme doit savoir se faire respecter de l'homme ! — déclara gravement Aimienne.
— Eh bien, il a des illusions, votre père !... Vallonges ne peut s'empêcher de rire...
AI MIENNE IGÎ
— Tu trouves ça bien, toi, dit Aimienne, qu'il y ait des femmes qui meurent comme ça et puis d'autres qui ont trop...
— Mimi ! ne nous engageons pas dans les idées générales !
— C'est vrai qu'il y a des choses pas justes, dit Suzette, mais n'est-ce pas, c'est comme ça !...
— Il ne faut pas dire « c'est comme ça )>, reprend Aimienne, il faut que les femmes s'unissent. ■ — • Si vous vous réunissiez pour ne pas vouloir, ils céderaient bien...
— Tu as du sang de syndicat dans les veines !
— Ça ne serait pas pratique, dit Suzette... et puis, voyezvous, les femmes ne se soutiennent pas entre elles — elles se débinent... il y a la concurrence...
— C'est égal ! dit Aimienne.
Pendant qu'Aimienne s'occupe du café, Suzette déclare à Raoul qu'elle la trouve délicieuse :
— Et elle sera ravissante ! — Écoute, si tu ne sais pas qu'en faire, si tu ne peux pas la décider à rentrer chez son père, donne-la-moi, je m'en occuperai — je lui donnerai des conseils, je la sortirai, je dirai que c'est ma sœur — tu comprends? Si elle doit faire la noce, il vaut mieux qu'elle commence dans de bonnes conditions... et puis je pourrai lui arranger beaucoup de mes anciennes affaires — elle est bien élevée, n'est-ce pas, tu comprends, ça me ferait une cama-
rade tout à fait bien — c'est très sérieux ce que te dis là....
— Mais oui, mais oui — tu es hien gentille, je te remercie... mais ne lui en parle pas...
— Toi, mon Raoul, je te vois venir, tu vas t'y attacher à cette gosse, tu vas la garder...
— Pas du tout, pas du tout — Seulement elle ne voudrait plus réintégrer... La garder ! tu es folle... j'ai une maîtresse, moi...
— Eh bien qu'est-ce qu'elle dit de ça, ta maîtresse?...
■ — Elle n'en dit rien. Elle est en Italie depuis quinze jours...
— Ah ! c'est donc ça que tu es si aimable...
— Mais non, Suzu ! — mais non.
• — Sale bête !
— Tu as engraissé, Suzu...
— Tiens-toi ! voilà ta fille !
Sa tasse de café à la main, debout à la cheminée, sa jolie figure éclairée par en dessous avec des jeux de lumière dans les cheveux — Suzcttc n'a jamais été si « vermeille »... 'Vallonges regrette infiniment qu'elle ne reste pas...
Aimienne va près d'elle et lui demande gentiment comme une petite fille :
— Est-ce que vous permettez de vous embrasser?
Elles se prennent par la taille... Vallonges, qui fume des
cigarettes dans les coussins du divan, trouve que ça fait un groupe très bien...
— Restez comme ça, vous êtes très bien...
Suzette joue avec la natte d'Aimienne qui rit de son rire d'enfant... Suzette s'asseoit dans un fauteuil, Aimienne se met à ses pieds et pose la tête sur ses genoux — elles bavardent comme de petites pies... il est impossible de savoir de quoi elles parlent, mais elles n'arrêtent pas... Vallonges les écoute béatement...
...Tiens ! une recette de cuisine ! c'est Aimienne qui explique :
— ...et puis, n'est-ce pas, on ajoute la vanille et le citron, on laisse reposer au frais pendant une heure et on cuit à petit feu pendant vingt minutes. — Papa aimait beaucoup ça..
C'est Suzette qui explique à son tour :
— ...oh très simple !... en faille blanche, avec des froncillés de mousseline de soie...
Vallonges regarde la fumée de ses cigarettes... il sent qu'il y a des réflexions très bien à faire, mais elles ne viennent pas...
— Raoul, faut que je file, ■ — Non ! ce que ça me rase ! — et ce qu'il est ennuyeux ! Il me parle tout le temps de ses enfants ! ■ — Alors c'est convenu, après-demain, entre trois et quatre...
— Convenu...
— Bonsoir, Mimi, l)onsoir, ma chérie — soyez sage.
— Bonsoir, Madame...
Raoul, dans l'antichambre, aide Suzctte à entrer les manches de sa jaquette...
— Tu sais, elle est à croquer...
— Je ne la croquerai pas...
■ — Oh, tu dis ça !...
— Je dis ça.
— Non, quelle corvée, l'arrivage de Bordeaux !...
— Amuse-toi bien...
— Ne te paie pas ma tête — faut l'embrasser tout le temps comme une vieille médaille! enfin n'est-ce pas, je suis là pour ça...
— Embrasse-moi — pour t'entraîner...
— Je t'assure que c'est plus volontiers...
— Qu'elle est gentille, ton amie
— Elle te plaît I...
— Et puis elle est si jolie !
— Elle n'est pas mal...
— 'Tu l'aimais beaucoup, dis?
— Je l'aimais comme ça...
Aimienne reste un peu pensive — tandis que Vallonges se dose avec soin le mélange qu'il préfère de cherry -brand}' et de chartreuse verte...
— Oh je comprends bien que je te gêne ! — dit Aimienne d'un air convaincu...
■ — Comment, que tu me gênes?...
■ — Oui... que... Mais si tu veux, tu sais...
Elle le regarde bien en face de son petit air sérieux.
■ — Si tu veux, moi, je veux bien être ta maîtresse...
— Qu'est-ce que tu dis ! tu dis des bêtises !... tu ne sais pas ce que tu dis !...
■ — Je ne dis pas de bêtises du tout ! Je comprends très bien que tu ne peux pas me donner ton lit et dormir comme ça dans le fauteuil indéfiniment... Tu vas me trouver sotte, mais je ne sais pas tout à fait au juste ce que c'est d'être amant et maîtresse. — Seulement je sais bien qu'on est dans le même lit, qu'on s'embrasse et qu'on se prend dans les bras — et puis, n'est-ce pas, je m'en rapporterai à toi...
— Mimi!...
— Je te dis ça — c'est très volontiers, je t'aime beaucoup. — Si tu ne me trouves pas assez jolie...
— Mais si, Mimi, mais si... Seulement, tu comprends, il faut... L'amour... c'est... il faut que...
— Eh bien nous nous aimerons ■ — je ferai tout ce que tu
voudras, tu me diras... c'est vrai, je serais même très contente de dormir dans tes bras...
Vallonges l'asseoit sur le divan, lui prend les mains...
— Écoute, tu es bien gentille ■ — ■ seulement c'est plus compliqué que cela. — Pour se donner entièrement ainsi l'un à l'autre il faut avoir... il faut s'aimer tout à fait...
— Mon Dieu que c'est idiot ce que je dis là ! pense Vallonges.
C'est sans doute ce que devine Aimiennc, car elle interrompt :
— INIais pourtant les gens qui se rencontrent comme ça le soir, dans les maisons où l'on soupe, ou bien dans les endroits comme les Folies- Bergères, où j'ai été dans l'aprèsmidi voir la Loïe Fuller, et qui s'en vont ensemble...
— Ce n'est pas la même chose, Mimi !...
— Pourquoi?
— Parce que...
— Je ne peux pourtant pas lui dire que c'est parce que ça me gênerait pour la rendre... — pense Vallonges.
— Je ne comprends pas pour([uoi lu ne veux pas... — (INIimi a un petit air vexé maintenant) — on serait si bien à bavarder tous les deux au lit dans l'obscurité... Avec ma sœur Alice, quand on avait été trop méchant pour nous dans la journée, nous nous mettions comme ça le soir dans le même lit, nous croisions nos jambes et puis nous pleurions ensemble jusqu'à ce que nous nous endormions...
Vallonges se dit qu'en somme il sera beaucoup mieux dans
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son lit... puisqu'elle ne sait pas « au juste »... il se mettra au bord — le lit est assez grand...
■ — Écoute — je veux bien reprendre ma place dans mon lit ce soir, et je t'embrasserai tant que tu voudras... seulement tu sais, il ne faut pas t'imaginer que ça suffira pour que tu sois ma maîtresse...
— Je sais bien qu'il y a autre chose... seulement je ne sais pas bien quoi... on m'a dit des choses différentes... tj me diras...
- — ;Mais non, je ne te dirai pas !... la premièie fois ça a une importance... il vaut mieux que nous attendions quelques jours, que nous nous aimions mieux... que...
— Pourquoi ça a-t-il plus d'importance que les autres fois, la première?...
— Parce que... parce que c'est la première... Et puis il y a autre chose, Mimi... ta sais bien qu'on a des enfants... et bien, il faut faire attention que...
— Oh ça !... je sais très bien pour les enfants... pas pourquoi on les a, mais comment — ^ seulement je sais que l'on n'en a que quand on veut... Papa est vice-président d'une Ligue pour cela... il dit comme ça qu'on ne doit pas avoir plus d'enfants qu'on ne peut leur assurer de bonheur... Malthus, il appelle ça... il aurait bien dû ne pas en avoir, lui, pour le bonheur qu'il leur donne...
— Enfin voilà... embrasse-moi...
Elle appuie la tête sur son épaule et se laisse aller... C'est un tout petit corps qu'il a dans les bras... une des pan-
toufles scintille au bout du petit pied qui .joue avec... Ils restent sans liouger. Au bout de cinq minutes, Aimienne formule le résultat de ses réflexions : — Pourquoi est-ce que je ne t'aimerais pas tout à fait...
— Déjà onze heures et demie !
— Si on se couchait alors...
— Oui...
— Couche-toi, veux-tu... je te rejoins... Vallonges se promène de long en large...
— Pourquoi pas... j'y toucherai pas, voilà tout... je serais horriblement mal sur ce divan... Je l'embrasserai quoi ! puisqu'elle aime qu'on l'embrasse, elle a un museau tout frais — elle me racontera des histoires et elle s'endormira comme une marmotte... Il n'y a que pour Clovis... Ah, et puis zut — moi, j'ai besoin de mon lit !...
Aimienne est déjà au lit, blottie comme la veille, la petite épaule mince et le petit bras mince seuls hors de la couverture.
— Tu viens?
— Je viens...
Vallonges se déshabille dans son cabinet de toilette...
Toutes réflexions faites. — Non... si — il garde son caleçon.
A cette heure-là, Kerante vient de quitter Bertie Desborough devant la ^Madeleine...
La préoccupation d'être satanique rend ce jeune anglais lymphatique insupportable... Toute la soirée il s'est lamenté auprès de Kerante sur la difficulté de trouver des freshgirls. A Paris... on dirait vraiment que ça lui est indispensable... Il paraît qu'il n'y a pas moyen... ça coûte les yeux de la tête, et encore on n'en trouve que immature... pas mûres, trop jeunes et déjà vicieuses, pas du tout ça... Tandis qu'à Londres, pour 20 ou 25 livres... Bertie avait un arrangement à forfait, avec une dame Defîeries de toute confiance (Il a donné l'adresse à Kerante)... On ne risquait pas qu'elle... Evy the black maid... faire du chantage, vous dites en français... eh bien pour 15 livres l'une, elle s'engageait à en fournir trois par quinzaine... et à choisir parmi plusieurs, naturellement !... et plus de seize ans, entre seize et dixsept ! — et pas de demoiselles de magasins ! parce que les demoiselles de magasin !...
— Ma.vima debetur puero reverenlia ■ — pense Kerante. — Il ne doit pas être mal, le jeune Bertie, avec ses demoiselles pas de magasins entre seize et dix-sept... enfin !
172 ŒUVRESDEJEANDETINAX
Il fait « un temps de printemps ». Kerante s'asseoit au Weber à la terrasse et demande « un américain au vin Mariani » et des petits bleus • — c'est l'heure où il fait sa correspondance... Il y a deux bleus quelconques, et dans un pneu à l'adresse de Simonne d'Omeure une entrée pour le (( vernissage des chrysanthèmes ».
Sa correspondance est faite.
Il allume une cigarette et pense :
— A cette heure-ci — Vallonges... Tiens, mais en voilà une de « freshgirl »... J'aurais dû l'indiquer à Desborough... Vallonges gagnerait (juinze louis !... Ce Vallonges ! il n'y a que lui pour rencontrer la fille de Ferrier au coin d'un pont... il faut une vocation spéciale?... Il va s'exciter... ça finira mal... Oh ! bah 1... quand l'autre reviendra. Elle ne le tiendra tout de même pas, cette gosse... Laidein habelo, dummodo Lais le non habeal... a dit mon vénéré maître Aristippe... et puis, si on ne risque rien... Ilad we never loved so kindly — Ilad we never loved so blindlij. — Never mel or never parled - - We had never been broken hearled... Et on dit que je fais des citations pour épater les gens ! Je n'en fais jamais autant (jue lorsque je suis tout seul... Tiens v'ià Sainties !
■ — Ah ! Bonjour Gérard de Kerante ! Bonsoir plutôt, car il est horriblement tard... Comment allez-vous depuis tout à rheure...
— Ça va. J'ai passé la soirée avec votre ami Desborough...
AIMIEXNE 173
— -' Ah ! quel être exquis ! il est si original !... ^loi je viens de la pièce d'Ismaël Lévy... la Tache du Baiser. Vous savez qu'il a voulu qu'on ne sache le titre qu'au dernier moment... Pouvez-vous me dire quelle heure il est exactement?
— Minuit et quart...
— jNIerci — oh c'est très bien... c'est très délicat... ça a eu un grand succès — il y avait une salle superbe...
— Il y avait quelques Israélites, peut-être !...
— Oh ! vous pouvez dire juifs, Kerante ! ça ne me fâchera pas... ça ne me fâchera pas du tout...
— Je ne suis pas antisémite, dit Kerante agacé. Je dis : « Il y avait des Israélites », parce que je suppose qu'il devait y avoir des israélites; pour moi Israélites, juifs, youpins, youtres... tout ça, ça veut dire la même chose... Je trouve Israélite plus poli, voilà tout !...
— Ah? Je... je vou3 demande pardon... Alors voilà ! j'ai rendez-vous ici avec Pierre Fontaine... Vous le connaissez...
— Non !...
— C'est un être exquis ! Si vous le voyez vous serez bien gentil de lui dire... Ah mais vous ne le connaissez pas... Je vous demande pardon si je vous quitte un instant... jeveux voir...
Maurice Sainties commence son mystérieux périple de chaque soir autour du We])er... Kerante étudie ça depuis longtemps, mais il n'a pas encore tout vu...
Vers minuit, Sainlies S(.'m))le attendre avec anxiété une nouvelle édition de la Presse... il n'y en a pas — il n'y en aura pas — mais il l'attend anxieusement — et il in(}uiète le ramasseur de mégots, qui se souvient, pour l'avoir lu chez M. de Montépin, (jue le Duc avait cet air égaré lorsque après avoir étranglé la petite fdle de la Marquise en vue du testament du Corsaire, il dévorait, aux Buttes- Chaumont, les journaux du soir... Sainties entre dans le café... puis il sort... puis il rentre... puis il sort... puis il rentre... puis il ressort... Il arrête un sergent de ville qui passe et le supplie de lui prêter un bout de crayon... Il fait groupe avec ces messieurs de bronze qui, sous une couche d'or adhésif, évoquent en des attitudes expressives les souvenirs les ])lus douloureux de notre histoire militaire... Décidément il n'y aura pas de nouvelle édition de la Presse...
— Mon cher Gérard de Kerante... je vous demande pardon... pourriez-vous me dire exactement quelle heure il est?
— Une heure moins vingt-cinq...
— Merci. Je crois décidément que Pierre Fontaine ne viendra pas... Je vais rentrer... Bonsoir. Vous ne pourriez pas m'indiquer un joli roman à hre...
— Je rentre aussi... Bonsoir. Lisez la Princesse de Clèves..,
AIMIEN^E 17
-^ Merci... Bonsoir...
■ — A cette heure-ci, pense Keiante, mon petit Raoul... enfin ! il le regrettera — mais le remords est plus pathétique que la vertu, ce qui d'ailleurs n'est pas sans inconvénient pour les bonnes mœurs... Eh ! eh ! — c'est presque une pensée, ça... je devrais me mettre à faire des «pensées»... c'est un genre où je réussirais très bien... et puis ça n'est pas une carrière encombrée... Il n'y a que M. Louis Depret...
« Ah ! Vallonges ! Vallonges !... l'homme étant couché avec sa compagne et épouse, la doit mignarcler et chatouiller, caresser et émouvoir... a dit maître Ambroise Paré... Après tout il est peut-être tout simplement sur son divan...
« ^loi je vais me coller au lit... Ah ! que je n'oublie pas de mettre mes petits bleus... ils pourraient être importants !... »