CHAPITRE QUATRIÈME
Raoul se glisse dans le lit et reste assis, .,
— Eh bien, Mimi?
— Embrasse-moi...
— Attends, là... mets ta tête là.. Tu es bien? Vallonges se sent profondément ridicule — Aimienne se
laisse aller — il installe avec soin une position de dessus de pendule... le bras, la tête... il est fort mal !
— Tu es bien — Mimi?
— Oui...
Et la conversation languit un peu. — Il n'y a presque plus que la clarté du feu dans la pièce. Vallonges a mis ses
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jambes en biais pour ne pas rencontrer celles d'Aimienne. Elle lui a pris la main et joue avec ses doigts en souriant...
— Ah ! dit-elle tout à coup — si tu savais comme j'étais... malheureuse!... Elle me disait toujours que j'avais une vilaine nature et que je finirais mal... Papa, lui, il n'est pas méchant, seulement il est toujours occupé, tu comprends — • il y a tout le temps des gens qui viennent, pour des syndicats, ou bien des journalistes — et puis il prépare ses discours... alors il s'enferme et il les écrit en parlant à mesure, ' pour voir comment ça fait, et il ne faut pas faire le moindre bruit dans la maison... On ne le voyait plus qu'aux repas, et chaque fois que j'essayais de me plaindre, il me disait que j'étais une ingrate et que je devrais être bien reconnaissante que Corinne veuille bien se charger de moi et de mes sœurs, de leurs leçons, de la cuisine, de tout... pour n'être même pas encouragée... — Et sais-tu pourquoi elle était si méchante, Corinne, c'est parce qu'elle était jalouse... de moi et de ma sœur Alice. — Elle est jolie, Ahce, si tu la voyais, elle me ressemble ])eaucoup... seulement elle a une figure fine, fine, on dirait que c'est transparent : elle est tout le portrait de maman... Alors tous les gens qui venaient nous faisaient des compliments et ça rendait Corinne furieuse — elle, elle est vieille maintenant — si tu la voyais le matin sans poudre de riz, sans noir et sans rouge, elle est
toute jaune, elle est horrible... c'était toujours ce que je lui disais, quand elle me giflait — qu'elle était laide... alors elle me giflait encore... elle a dans sa chambre un tas de portraits d'elle d'autrefois — je lui disais que ce n'était pas possible, que ça n'avait jamais dû être ressemblant... Seulement maintenant que je ne suis plus là, j'ai peur qu'elle ne se mette après Alice, et qu'Alice lui répète tout ce qu'elle m'a entendu lui dire... Alors si elle la tape comme elle me tapait... comme Alice n'est pas aussi forte que moi... Enfui ! moi je ne pouvais plus, je ne pouvais plus...
Aimienne pleure sur ré])aule de Vallonges comme une petite flUe — des sanglots qui s'arrêtent, et puis qui reprennent, tout à coup...
— Pleure pas, Mimi — puisque c'est fini tout ça...
— Fini, fini... est-ce que je sais ce qui va arriver!... tu es bien gentil pour moi — mais... je ne sais pas comment te dire ça... je sens bien que je ne suis pas ici pour toujours... Et puisqu'on ne peut s'arranger ni en travaillant ni en faisant la noce...
Ils se sont assis tous les deux dans le lit — Vallonges la prend dans les bras, lui essuie les yeux... elle se calme tout à coup...
— Serre-moi bien dans tes bras...
— Là...
— Oui ! — Serre-moi bien... attends que nous croisions nos jambes, veux-tu...
— Ah ! mais ! se dit Vallonges !...
C'est que c'est tout de même un délicieux petit corps mince et frais de femme qui se blottit contre lui... les deux genoux froids contre sa cuisse... à travers le caleçon... un des bras frêles à sa ceinture... la petite haleine chaude dans son cou... et les cheveux tièdes qui le chatouillent... c'est une position où d'habitude...
Vallonges tient une des mains d'Aimienne dans une des siennes... et laisse pendre son autre main hors du lit... parce que... Il s'énerve... oh ! mais il s'énerve !...
— Après tout, pense-t-il, quand je flirterais avec elle jusqu'à un certain point, il n'y aurait pas grand mal... je n'emploie pas la force...
Il met la main sur le front d'Aimienne... il lui renverse un peu la tête — elle ferme à demi les yeux. Ses dents brillent dans la bouche entr"ouverte d'un sourire un peu nerveux... les petites lèvres humides et naïves sont si tentantes !
...Aimienne reçoit le baiser sans fermer la bo'uche... elle respire un peu fort et serre ses hanches contre Vallonges... puis elle s'ouvre au baiser qui continue... s'agite un peu... Vallonges l'étreint à la taille... Il s'applique à son baiser avec le sentiment que c'est le premier qu'elle reçoit et qu'il faut qu'il en vaille la peine... Les yeux d'Aimienne battent doucement, ses genoux se serrent — le baiser devient tout à fait profond, il demeure encore frais, cependant... Vallonges
raidit les épaules, il sent le cœur d'Aimienne battre plus fort contre sa poitrine... les lèvres doucement meurtries se sont mêlées, le baiser maintenant pénètre, les deux respirations sont plus pressées... Aimienne défaille un peu, secoue la tête sans dégager sa bouche, puis se tend de nouveau... Vallonges commence à être satisfait de son baiser... ses tempes battent... les petits chocs des dents lui glissent le long des membres... les lèvres d'Aimienne s'écrasent, tout son visage semble se fondre dans le baiser, lorsque ses yeux s'entr'ouvrent, ils ont comme une lueur à eux... Et ce baiser qu'elle ne rend pas, mais qu'elle reçoit de toutes ses forces, au-devant duquel elle revient lorsqu'il s'adoucit, qu'elle laisse venir lorsqu'il se crispe, s'étend et se replie dans leurs épaules, dans leurs poitrines qui ondulent l'une contre l'autre... Vallonges s'engourdit, ferme les yeux et ne sent plus que ses lèvres qui peu à peu s'échaulîent et se dessèchent. Aimienne se débat sous le baiser, ses jambes se replient. Mais il la relient — le baiser brûle, brûle... Vallonges étouffe, sa gorge se serre, tout le sang lui saute à la tête... Il se rejette brusquement en arrière, passe la main sur son front, tandis qu' Aimienne reste sur l'oreiller, pâmée, gémit fail)!ement...
— Ah ! Mimi !...
— Ah!...
Il se laisse retomber loin d'elle sur l'oreiller, mais elle se rapproche, se pelotonne contre son épaule...
— Embrasse-moi!...
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Il l'embrasse au front. Puis ils restent là, tous deux, sans bouger.
Vallonges conçoit vaguement qu'il est en train de faire une bêtise... qu'il est dans une mauvaise voie... que...
Il étend le bras, trouve le bouton de la lampe et refait la lumière...
La couverture a pas mal glissé — l'épaulette de la chemise d'Aimienne aussi... La gorge si jeune, si peu indiquée... une pauvre petite ligne qui se relève timidement de l'épaule à la tache rose du sein... c'est attendrissant comme une petite fleur sauvage...
Vallonges a un peu honte de son baiser de tout à l'heure... Aimienne le regarde avec de grands yeux qui clignent de petits sourires brusques... elle s'aperçoit que sa chemise a glissé et la relève un peu... elle prend la main de Vallonges et y appuie sa joue...
— Alors quoi ! se dit Vallonges...
Il éprouve le besoin de faire des raisonnements et ça l'ennuie...
— Alors quoi !... faut que je prenne une décision... Ça n'est pas que j'attache une extrême importance à... mais je me demande si j'en ai bien envie... Et puis, il est bien évident
qu'après je ne serai pas aussi libre pour m'en débarrasser... c'est une question de...
« Ça serait peut-être pourtant délicieux à faire, une éducation comme ça... elle serait très... et elle ne s'épaterait pas... seulement...
— Alors, demande Aimienne, quand on s'est embrassé comme ça, on n'est pas encore amant et maîtresse? ^
— Mon Dieu ! Mimi... tu me poses des questions aux- ([uelles il est bien diflicile de répondre... tu voulais que je t'embrasse bien fort, je t'ai embrassée bien fort...
— Ça ne t'a pas fait plaisir?
— Mais si, ça m'a fait ])laisir...
— Moi, il me scml)laiL que j'allais mourir, que tous mes os fondaient... Ça n'est pas du tout la même chose que les autres baisers... Mais, dis-moi, Raoul ! qu'est-ce qu'il y a encore?...
— Comment, (}u'est-ce qu'il y a encore?...
— Oui. Qu'est-ce qu'on fait encore...
— Je ne peux pas t'expliquer ça comme ça, ma chérie !... Ça se fait peu à i)eu... On s'aime, n'est-ce pas... et puis on ouJ)lic tout le reste et on se prend...
(« Que je dis de drôles de choses ! ! » pense Vallonges.)
— Mais il y a d'autres choses qui font sembler, comme tout à l'heure, qu'on ne sait plus où on est?... Dis-moi?...
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Vallonges ne sait plus du tout quoi répondre... Il prend la tête d'Aimienne et l'embrasse doucement dans les cheveux... cela lui semble bien et diplomatique... Mais elle se jette tout entière contre lui... les fameux croisements de jambes...
— Caresse-moi !
Il lui tapote l'épaule comme il flatterait un bon chien...
— Là!... Là!...
Puis peu à peu la douceur de la peau le caresse à son tour, il appuie doucement la main, comme pour faire faire ronron à son chat... L'épaule cède gentiment... la main glisse à la nuque... le long des côtes... Vallonges ne pense à rien... et caresse la peau douce et chaude en appuyant régulièrement les cinq doigts l'un après l'autre, puis la paume... sa main glisse aux hanches... les reins s'enfoncent et se cambrent... Aimienne gémit un peu, et Vallonges ne pense toujours à rien... et respire largement, les yeux fermés, tout engourdi... sa main passe le long des cuisses, ses doigts se referment autour d'un petit genou froid... Aimienne se jette encore contre lui, en tendant maladroitement les lèvres... Vallonges sursaute, écarte la tête, se redresse dans les oreillers... Aimienne lui passe les bras autour de la taille, cache sa figure contre sa poitrine...
— Oh ! Raoul...
Il lui met les deux mains aux épaules pour la retirer... Et tout à coup, voilà les tempes qui battent, les lèvres sèches. Aimienne toute serrée dans ses bras... C'est très imprudent, ces exercices... elle laisse aller sa tête en arrière, avec
les cheveux... les dents brillent comme tout à l'heure entre les lèvres...
Vallonges a juste le temps — mais bien juste — de penser :
— Je vais faire une bêtise !...
Il prend les bras d'Aimienne aux poignets, les dénoue, et saute du lit... s'asseoit sur le bord en tenant toujours les poignets fragiles dans ses mains...
— Raoul !
— Ma chérie !...
- — Où vas-tu?...
■ — Je... Je vais revenir. Il faut que j'aille un instant à côté... une lettre importante que j'ai oublié d'écrire...
— Oh !...
— J'en ai pour cinq minutes...
■ — Dépêche-toi !...
Vallonges enfile un pyjama, prend la lami)e... passe dans son cabinet... se verse un verre de porto, puis un autre, fait deux ou trois tours et se jette sur le divan...
— ...Savoir ce que je veux, n'est-ce pas !... Ça n'est pas un métier, non plus, que de coucher avec des petites filles qui vous ont déclaré successivement que vous leur sembliez être leur frère... et qu'elles voulaient bien être votre mai-
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tressé en s'en rapportant bien à vous... Il est évident que ça n'aurait aucun des caractères d'un viol... quelle petite masque!... Seulement, c'est le premier pas qui... Et c'est idiot — je n'en ai pas la moindre envie... Je ne demande pas mieux que de faire les pires sottises, moi, c'est comme cela qu'on fabrique l'expérience... ^lais au moins faudrait-il y être entraîné autrement que par la suite des gestes... La fatale suite des gestes... D'autant...
Vallonges allume une cigarette et la promène de la table au divan...
— D'autant que si je dois garder cette petite... il faut laisser les choses se faire plus... plus... plus esthétiquement que cela et s'y attacher d'abord davantage... la débrouiller un peu... Le tout est de savoir si ça vaut la peine de... C'est que c'est toute une affaire... ça chambardera toutes mes habitudes... et sans croire à l'éternité des tuyaux de pipe en terre... je ne peux tout de même pas raisonner là-dessus à trop petite distance... C'est toute une cérémonie civile !... Et Odette!...
« Aussi elle avait bien besoin de s'en aller en Italie comme ça, Odette... ! »
(Coup d'œil furieux au « Portrait de ]\P^^ Fel »...)
— Odette ! !... Il est évident que c'est stupide... il n'y l pas de comparaison. — Odette fait mille fois mieux mon affaire... Odette... enfin ça ne se discute même pas !... Seulement... ! Et Kerante qui me dit de ne pas « m'attacher «... Ah bien !... c'est pas ça qui est dangereux... seulement elle
est là, cette gosse, elle est vraiment par tFop là... Moi je la regardais n'osanl approcher d'elle. — Car le baril de poudre a peur de rélincelle !... On peut citer de mauvais vers lorsqu'ils sont d'un grand poète... je t'en fiche, l'étincelle !... C'est qu'elle ne demande que cela l'étincelle?... elle a des « Et après? )) comme si on lui racontait le Chat boité... Non ! quoi que je fasse, il ne faut pas le faire comme ça sans rélléchir... Il n'y a rien qui ait besoin d'être aussi sûrement décidé qu'une bêtise... Seulement voilà ! Elle va vouloir continuer maintenant... Mon Dieu ! mon Dieu ! ({ue je suis donc ridicule ! — C'est vraiment dommage qu'il n'y ait personne là pour s'amuser. ■ — Elle s"est peut-être endormie?... Je ferai mieux d'altendrc encore un peu avant d'aller voir...
« Et puis ça n'est pas une vie... je ne peux pas rester éternellement chez moi à faire la bonne d'enfant ! — Aujourdhui j'avais besoin d'aller chez Mirving pour parler à Didier... Et il y avait la première d'Ismaël Lévy... Demain je... il faut absolument demain que j'aille dîner chez M"ie Stolon... Geneviève Bressier est revenue et je n'ai pas été la voir... Tant pis... La jeune Mimi pourra bien dîner .sans moi... Elle est bien gentille, et puis enfin elle est bien à plaindre, mais ça n'est pas possible de tout changer... Je n'ai seulement pas ouvert un journal aujourd'hui — il a fallu Welker pour...
« C'est tout de même une veine d'avoir découvert le père comme ça !... Je vois la tête du grand homme d'ici, si je m'amenais chez lui avec l'enfant prodigue... Elle doit exa-
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gérer beaucoup... Cependant Corinne!... Enfin, c'est à Ferrier de trouver un moyen d'élever ses enfants, ce n'est pas à moi... C'est encore des remerciements qu'il me doit... Je le vois d'ici, préparant ses discours en gueulant les phrases d'avance... « Non ! vous ne m'empêcherez pas de le dire à la face de tous : sept et sept ça fait vingt -trois ! vous ne changerez pas les grandes lois de la Nature ! vous n'étoufïerez pas la voix de la conscience!... » ... Il aime beaucoup cette forme de raisonnement... Et le défilé des gens « qui viennent pour les syndicats » !... ça doit être un intérieur charmant !...
« Pauv'gosse !... Mais enfin il y a comme ça une quantité de jeunes personnes qui sont malheureuses dans leurs familles... si chaque fois que j'en rencontre une au coin d'un pont je... Faut être juste aussi — elle dit à Corinne qu'elle ne ressemble pas à ses photographies... c'est des choses dures à entendre pour une belle-mère dont les débuts furent éblouissants l'année de Sadowa... Elle doit avoir un sale caractère la jeune Aimienne... je suis sûr qu'elle serait insupportable avant quinze jours...
« Si je la confiais. à Suzette qui en veut... ça serait très bien — ça serait ce qu'il y aurait dî mieux en somme... Mais c'est pour le coup que je serais passible de l'article je ne sais pas combien... facilitant habituellement la débauche et la corruption de la jeunesse.. Détournement de mineure !
« Elle doit dormir... Je pourrais peut-être me ghsser au bord du lit.
Elle dort en eiïct — dans la même altitude gentille que la veille... une petite épaule mince seulement et un petit bras mince hors de la couverture, un joli bras d'enfant aux lignes effilées... Seulement elle s'est endormie en travers du lit — il n'y a pas moyen de ne pas la déranger...
— Ah zut ! dit Yallongos.
Il prend un plaid de voyage... s'étend rageusement sur le divan, s'enveloppe, bouscule les coussins...
— Ah !... et puis j'en ai assez !...
...ferme l'œil et s'endort...