‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 10 sur 67 · INTITULEZ DE CUPIDO ET D'ATROPOS · texte numérisé non relu

INTITULEZ DE CUPIDO ET D'ATROPOS

dont le premier fvt inventé par Séraphin poète Italien, et traduit par Jean le Maire. Le second et tiers de linuention de maistre lean le Maire, et ha esté ceste œuure fondée à fin de retirer les gens de folles amours.

LE PREMIER CONTE, -i

Seigneurs oyez vn bien nouueau propos De Cupido le Dieu des amourettes, Et de la Mort qu'on appelle Atropos.

Amour voilant par voyes indiscrettes Vint rencontrer la Mort qui aussi voile : Mais il trouua ses costes trop durettes. (1)

Si dit ainsi, 0 vieille aueugle et folle, Voir ne te puis, car i'ay les yeux bendez, Dont en hurtant contre toy ie m'affolle.

Beau sire Dieu, tresmal vous l'entendez, Respond la Mort, à voix obscure et basse, l'ay bien affaire, et vous me retardez.

Ton affaire est de mauuais efficace, Dit Cupido, belle dame, allons boire.

Pas n'est besoin que tousiours mal on face.

Et tu fais bien pis que moy qui suis noire,

(l) Rem. reatrelacement des tercets à l'italienne. Dans la Concorde des deux langages, J. Le Maire se vante d'avoir introduit le vei's tiercet dans la poésie française.

40 LE PRBIIIER CONTE

Dit Atropos : car tu fais gens languir, £n leur ostant le sens et la mémoire.

Et tu les fais en la terre gésir En grand' douleur, respond le fol enfant, le les fais viure en vn iojeux deoir.

Chacun m'adora, et suis Dieu triomphant : •"^'Wais tout chacun te fuit c^mme le diable Tu est trop froide, et ie suis eschaufFant.

Tu ew Vn^grand seignénrî et fort notable, ' Dit AtVôpos : or sus soyons d'accord, • Appointons nou^î, allons nous mettre à table.

Qui ia diroit autrement auroit tort, Dit Cupido, i'ay grand soif ie t'asseure, (1) Tant ay tiré de mon bel arc et fort.

La Mort respond : mais moy qui tant labeure A bersaulder (2) de tous lés gens et gentes, En les tuant iour et nuict a toute heure.

Lors en disant les paroles présentes, Eux deux' s'eji vont entrer en la tauerne, Sans point lauer leurs mains tant innocentes.

La Mort beuuoit autant qu'vne cisterne, Vantant ses faits desquelz elle est ouuriere, Et les moyens dont les humains prosterne. (3)

Et Cupido redressoit sa bannière, Disant, comment tant de gens il fait folz, Et leur fait perdre et maintien et manière.

De tel estrif on beuuoit à tous coups, Atropos pleige, et Cupido s'enyure»

la ne feront sinon mauuais escots.

L*hoste en voulsist bien tost estre deliure,

(1) Rem. la rime.

(2) de berser ou borser^ frapper à coups de flèches.

(3) latinisme p. abattre, mettre à terrg.

DE CUPIDO ET d'aTROPOS. Ai

Mais il ne peut, tant sont ilz hansagers. (1) L'vn fait languir, l'autre nous toit le viure.

Or nous gard Dieu de lelirs cruelz dangers, Et plus d'Amour, que de Mort rude et felle, le les souhaitte aux vilains estrangers.

Mais qu'aduint il en fin de luy et d'elle ? Le tauernier receut telle monnoje.

Qu'il ha Amour et Atropos rebelle

Tous empennez, (2) ainsi que voile vne oye. Hz s'en vont hors puis d'vn lez, puis de l'autre, Sans dire adieu, sans tenir bonne voye.

La vieille Mort qui tout froisse et espautre, Par grand mesconte eut saisy l'arc d'Amours Duquel il naure et poingt Martin et Vautre.

Amour aussi qui tout fait à rebours, Cuide happer le sien, print l'arc de Mort Et son carcatz : voulez vous plus beaux tours ?

Sans y viser, et sans autre record, Hz vont trouuer vne presse mondaine De toutes gens attendant leur dur sort.

Lors Atropos qui de mal faire peine, (3) De l'arc changé tira flesches sans nombre : Amour aussi n'espagne nerf ne veine.

Là eut vn bruit tout plein d'horrible encontre, Et cris trenchans bien pour fendre vne roche : Mort fait lumière, et Cupido fait ombre.

A chacun coup que Cupido descoche,

(1) de hanse, impôt sur l'entrée des marchandises? — Scheler (Glossaire de Froissart) remplace Kansagier par hausagier, traiter avec hausage, hauteur, fierté, maltraiter. Il s'agit donc de deux orgueilleux.

(2) Saisis? V. Godefroy.

(3) s'efforce de faire du mal.

4â LE PREMIEII CONTE DE CUPIDO ET d'aTROPOS.

Il attaingnoit de mortelle sagette

Ou homme ou femme, à qui la mort approche.

Et à tous coups que faulse Atropos iette, Elle faisoit homme ou femme amoureux, Bruslant en flamme, à Cupido subiette.

Maint beau ieune homme alaigre et vigoureux Y veis ie choir, atteint de mortel dard, Et maint vieillard d'amours tout langoureux.

0 quel abus, de voir vn tel souldard Seruir Amour, et le ieune mourir, Laissant Venus et son grand estandart I

Mais quel remède ? on n'y peult secourir, Ainsi est on gourmande en ce monde, Par deux meschans qui nous font tous périr.

Or vous allez par grand tristeur profonde Désespérer de leurs folz accidens :

Sage n'est pas qui trop auant s'j fonde.

Mort et Amour sont lourds et imprudens, Sans raison nulle, et tous deux aueuglez, Yurongnes tous, et coquars euidens.

Si Mort est lieffre, (1) et ses faits desreiglez. Si est Amour dangereux et farouche, Et tous deux sont d'inconstance accomblez.

Mort ne void goûte, et Cupido est louche : L'vn me menasse, à moy l'autre ne conte : L'vn met en terre, et l'autre met en couche.

Ainsi, seigneurs, ay acheué mon conte. (2)

(1) lieffre. Gourmand, glouton, sans gêne, libéra f

(2) Conte d'Aquilano Seraphino (1446 f 1500).

FIN

LE SECOND CONTE DE CUPIDO ET d'aTROPOS. 43

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