‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 26 sur 67 · EPISTRE DU ROT · texte numérisé non relu

EPISTRE DU ROT

Mais encor plus de grands biens douez sont, Si iusque au ciel par leurs mérites vont. Or, iasoit ce, que des religions.

Sectes, et loix, coustumos, régions, Ayt entre nous différence et distance, Si sommes nous tous d'vn sang et substance Trestous extraits, de la maison Troyenne, ladis fondée en la secte Payenne.

Mais maintenant, comme bien m'as escrit, Moy et les miens adorons lesvs Christ.

Si ne faut ia penser, que moins te prise, D'auoir vescu en ta loy sans reprise : (1) Car lors ne peux estre participant De nostre foy, qui par tout se respand.

Tu donqucs, puis qu'en nulle place et lieu, N'as fait offense au saint peuple de Dieu, Ne dois iamais douter qu'on te reproche Si ta créance à la nostre n'approche, Veu que Traian Empereur des Romains, Qui par erreur feit mourir Chrestiens maints. Pour les contraindre à croire à ses faux Dieux, Ce nonobstant monta lassus es cieux :

Car tant pria, pour sa grâce et faueur Vn Pape saint, que Dieu nostre sauueur Le ietta hors des horribles enfers, Ou il estoit enferré de gros fers.

Que pleust à Dieu, qu'eussions or' vn tel Pape, Qui fust content de sa Mitre et sa Chappe Sans armes prendre, et soy tant desguiser, Qu'on ne le peut bonnement diuiser : (2)

(1) sans reproche.

(2) séparer, distinguer ? Il s'agit de Jules II, le plus belliqueux des papes.

Lors feroit tant ce saint à ma prière,

Que ton esprit trop plus cler que verrière,

Nostre haut Dieu prendroit entre ses mains,

Et garderoit que les Dieux inhumains.

Qui du salut des hommes se lamentent,

Et les forts bras des bons Troyens tourmentent

(Comme tu dis, et dont il me desplaist)

Ne peussent plus ne par fait iie par plaid

Si nobles gens ainsi nuire et offendre :

Car rien nont fait, que ton païs deffendre

En bien seruant, iusqu'à la mort ton père,

Sans encourir honte ne vitupère,

Mais bruit, et los, triomphe, et gloire eterne.

Plus que autres tous, dont la basse cisterne

Des infernaux, ayt eu la congnoissance.

Espère donc la diuine puissance, (1)

Qui quelquesfois ton corps fera reuiure,

Et congnoitra que point n'as voulu suiure

Volupté orde, ou lâche villenie.

Mais prins vertu, pour vaincre tyrannie :

Et que tu es seul exemple aux bons Princes,

Pour bien garder Royaumes et prouinces.

Or, reuenons à ton epistre belle.

Que receiie ay pour vn plaisant libelle. Par lequel tu me semons et me poings, Que ie responde à chacun de ses poincts, Ce que de cœur certainement vueil faire. Et t'informer de tout le mien affaire.

Entens donc bien, ô vray tronc (2) de noblesse. Tout nostre effort n'est rien que pure humblesse Enuers ta force, et puissante altitude :

(1) Espérer, v. actif. Dans Baudouin de Condô (édit. Scheler, p. 221, craindre.)

(2) c.-à-d. estoc, souche.

71 epistbe du rov

Mais nonobstant, solon la fortitude

Que Dieu nous donne, et veult qu'on s'y (1) employé,

Si ce n'cstoit que le vueil d'autruy ployé,

Si qu'il nous fait tout le cas dilayer.

Bien ay désir ma puissance essayer

De recouurer la terre ou tu nasquis

Et ou iadis tant de louenge acquis,

Que tout le monde en parle iusqu'à ores,

Et parlera à tousioursmais encores.

Priam, iadis en ses nobles arrois, Fut renommé le Roy de tous les Roys : Troye la grand sur la mer Hellesponte Tenoit souz piedz, la mer maiour de Ponte, Et Larchipel, iusqu'à la mer d'Egypte : Car vraye histoire ainsi le nous recite. (2) Et maintenant (dont certes il me poise) Tout cela tient gent estrange et Turquoise, Gent dissolue, infidèle, bastarde, •

Gent toute infâme. Et pource trop me tarde Que celle terre, et de si noble estime Ne soit rendue à son hoir légitime.

Or voyons or' si la querele est iuste. De demander en bras fort et robuste, Que de ces Turqz la gent abominable, Pleine de vice, et d'horreur tresdamnable, Nous rende franche, et sans point de tribus Ta région, ou tant ilz font d'abus.

Certes ouy, cela de main en main Se peult prouuer, mieux ennuit que demain : Ny ne me meult en rien, ce qu'ilz se disent Estre Troyens, et de ce moult se prisent Disans qu'ilz ont contre les Grecz vengée

(1) Si, éd. 1516.

(2) Rem. la rime.

Ta' mort, iadis vilainement forgée Par Aohilles, Myrmidon desloyal, Qui onques n'eut cœur noble ne Royal.

0 Grecz légers, qui tant auez menti, Vostre vanter (combien qu'il soit basti Par artifice extrême, incomparable) Toutesfois vainc vérité désirable.

Tant qu'auez peu, vous auez déprimée La gloire haute, et clere renommée Des bons Troyens, et la force Hectorine Plus cler luisant, que Soleil en verrine.

Mais voz fatras, voz fauts contre uue mens Pource qu'ilz n'ont nulz fermes fondemens, Sont ia tombez en telle irrision.

Que vraye histoire, et pleine vision En sont d'autant ores plus exaltées, Com' par auant estoient occultées.

Si donc les Francs eussent par leurs escrits Tant exaulcé leurs armes et leurs cris. Que fust ce d'eux ? ou quelles nations Eussent produit plus hautes actions ?

A ce peult on congnoitre homme parfait, Qui ne dit guère, ains se montre à l'effect.

Par ainsi donc si les Turqz peu ciuiles Vous ont en main, et vous tiennent si viles, Que faites vous ? pourquoy ne resuscite Vostre Achilles, à tout son exercite ?

Le Turq, se dit Troyen à toute force.

Et nul de vous contre luy ne s'efforce.

Ha poures Grecz, s'vn Turq Troyen bastard Vous ha batus, que fera tost ou tard L'hoir légitime ? et qui ne vous veult batre Ains vostre iniure, et leur orgueil abatre. (1)

(1) Louis XII ne voudrait que confondre l'orgueil des Turcs.

74 EPISTRB DU ROT

Notez ces mots, ce que i'en pense et dis, Vous le saurez mieux par faits, et par dits.

Or, pour venir à l'exécution.

De déclarer la nostre intention, Et pour monstrer que ne sommes amis De ceux qui sont hors de nostre foy mis, N'ha pas long temps, que nostre parantele lointe auec nous, sans fraude et sans cautele Feismes accord, et parfaite alliance.

Délibérez d'enuoyer deflSance Au Turq, qui est le grand vsurpateur Du bon pais ou naquit ta hauteur.

Ce que bien faire alors on ne pouuoit Si tout premier à force on ne ruoit Sur ceux qu'on dit, le peuple de Venise, Fiers ennemis du monde, et de l'Eglise. Par ainsi, nous et nostre parentage Ajans promis, que du tien héritage Ferions deuoir le réduire à tes hoirs, (1) Ceux de Venise occupans les manoirs De leurs voisins, et faisans auantmur Aux Turqz prochains, ce qui nous estoit dur Se sont bendez, eux et les Grecz ensemble, Tous contre nous : Car peult estre, il leur semble Qu'on les tenoit, pour infidèle gent.

Qui croit trop moins en Dieu, qu'en son argent. Si faisoit on : Car tousiours veulent prendre Le bien d'autruj, et lurent de non rendre.

Donques ces gens héritiers de malice la mis aux champs, et faisans forte lisse Encontre nous, ie me mis sur les rengs Premier que nul de tous mes adherens.

(1) Nous les forcerions de le rendre à tes héritiers.

Alors croy ie, comme bien tu descris, Qu'on peult ouyr iusque aux enfers, les cris Des Grecz mourans, et des Antenorides, Qui des enfers demandoient subsides.

Bien croy aussi, que l'infernalle porte letta dehors vne horrible cohorte D'esprits malins : car ie veis l'air troubler, Venter, plouuoir, tonnoirres redoubler, Les nues fendre, et vomir rouge escler Sur maint harnois, resplendissant et cler, Mais ce faisoit, plus de peur, que de mal.

Si dois sauoir, pour vn cas anormal.

Que nous auons autre tonnoirre et fouldre Faite par art, de merueilleuse pouldre, Qui fait partir vn si soudain boulet.

Qu'autant résiste homme armé, qu'vn poulet.

Ha Prince Hector, penses y bien, et iuge, Tu ne veis onc si estrange déluge :

Car de ton temps, les guerres, et victoires On les faisoit en bras falminatoires Tant seulement ; Mais nostre artillerie, Sans point de faute, est vne diablerie : Car posé or, que tu, plus corpulent Beaucoup que nous, et de cœur excellent, Penses reuiure, et reprendre les armes, ' Quand se viendroit (1) à hanter telz alarmes, la ne pourrois attendre le hutin D'vne Bombarde, ou Canon serpentin.

Car ton grand corps seroit plustot atteint Qu'vn plus petit, qui sassouplist, ou feint. Si ne serois d'vn si hideux coup seur, Sans vn harnois de vingt piedz d'espesseur.

(1) Quant ce viendroit (1516;.

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