EPISTRE DU ROY
Lors ie voyant deux si rudes tonnoirres, De toutes pars, croître les nues noires, Pur haut, par bas, et par mille parcelles Leuer fumée, et tresluire estincelles, Abatre gens, testes, membres voler Morts, et naurez, par tas amonceler, Dressay les yeux en haut, et dy ainsi :
0 Dieu viuant, quel' tempeste est ceoy? Il peult sembler, que les hommes mortelz, Par leurs engins redoutables, sont telz Comme tu es, ô haut altitonant.
Mais tu seul es les victoires donnant.
Si i'ay bon droit, si i'ay iuste querele, Soit cy ta main, et moy humble auec elle.
En ce disant, voicy nouuelle chose Digne deserire en mettres, et en prose : Car Dieu ietta, par vn nouueau présage, Aux ennemis, vent, et pluye au visage.
Encores plus, en ce temps ombrageux.
Comme depuis pour vérité ie sceus, On vid descendre vn colomb par les nues, Faisant en l'air vireuoustes menues.
Or, dois sauoir, que pour diuin augure Le Saint esprit se monstre en tel' figure. (1) Par le Colomb, plein d'amour, et sans fiel, Est figuré le grand Seigneur du ciel.
Par sa blancheur, de clere relucence, Désignée est lustice, et Innocence.
Ne iamais Dieu, ne demonstre vn tel signe. Qu'il n'y ayt cas merueilleux, et insigne. Le beau Colomb de loyauté naïue, Porta en larche vne branche d'oliue,
1) telle (1516).
Monstrant iadis en ce monde, ou nous sommes Que paix estoit, entre Dieu, et les hommes. Si scay pour vray, que paix souuent requise, Peult tresbien estre en iustes âmes quise (1).
Par ainsi donc, la blanche Colombelie, Sans craindre temps furieux, ne rebelle, En volletant, ses esles dresse, et met Tout à l'entour de mon Royal armet.
Dessus l'armet que i'euz hautain, et riche, Sur vn plumas de grands plumes d'Austrichf , (2) Que seul portoje, armé sur vn coursier Haut, eminent, orguilleux, franc, et fier, Car de mes gens, dont i'euz lors grand amas, Nul entre tous ne portoit son plumas.
Et ce fut fait, à fin qu'eux tous vojans De mon armet les plumes ondojans, Neussent ia peur, que ie fusse absent d'eux. En vn estour si rude et si hideux :
Car du mourir, ie n'euz lors peur, ne soing Si m'en soit Dieu, et l'Eglise à tesmoing.
Dont, comme alors semble (3) que le ciel tombe, Et que Ion vid la tresbelle Colombe Dessus mon chef par céleste prodige, Ce qu'apperceut maint homme franc et lige. En cest instant, Dieu qui sauoit mon cœur. Vainquit pour moy, et me rendit vainqueur : loint auec ce, que des miens fus seruy. Pour ce iour là, aussi bien qu'onques vy. Par ce moyen, fut à chacun rendu Des alliez, ce qu'il auoit perdu
(1) Armes, éd. 1528 et 1533 — ames. éd. 1516.
(2) plumes d'autruche? On trouve autrichon, petit d'autruche, dans Gringore.
(3) semblast (1528) et veist.
78 KPISTRE DU ROY
Tout à mes frai», dont grand' estoit la somme, Et mesmement, au saint siège de Romme, Pour lequel mis mon corps à l'abandon.
Mais il m'en rend vn tresmauuais guerdon. (1) Loué soit Dieu qui feit ciel et abjmd, De la victoire ainsi haute et sublime.
C'est le grand Dieu, qui puis ans quinze cens Et onze auec, tira les Innocens De la prison infernalle, et du gouffre, Ou ny ha rien, que puanteur et souffre, Et despouilla les ombres Plutoniques De leur possesse, et rapines iniques.
Lors ie croy bien, que ton ame prisée, Il establit au beau champ Elysée.
Car il peult tout, et luy seul ha les clefz Des bas enfers, et des hauts deux sacrez.
Et ia soit il, qu'en son essence monde, ladis hantant en ce bas mortel monde, Eust peu tollir aux Roys, Ducz, Empereurs, Toute la terre : et dire aux laboureurs, le suis seul Roy, de vostre temporel Comme vray Dieu, visible et corporel :
Ce nonobstant, le simple, trine, et vn Donna la terre aux Princes en commun.
Si n'en retint, sans plus que ie dismage. Qui luy est deu, pour foy, et pour hommage.
Or laissa il, pour ce tribut cueillir, (Non que par force aux gens on deust saillir, Mais en humblesse, en douceur et repos) Vn Lieutenant, auecques ses suppostz.
Ce Lieutenant, en cas spirituel, Est serf des serfz de Dieu perpétuel,
(1) Allusion à la guerre contres Jules II en 1511. ^
Tel est son tiltre, et tel nous l'aduouons, Quand par effect semblable le voyons.
Mais s'il est autre, et du tiltre il abuse, Chacun des bons, d'entre nous, le refuse.
Or à présent en auons nous vn tel. Qui se dit serf du grand Dieu immortel, Mais il tient peu de son bon exemplaire : Parquoy ne peult aux tresurays Chrestiens plaire, Ainçois complaît plustot aux infidèles.
Quand par efforts de ses armes cruelles Il ne fait rien, sinon s'esuertuer, De sang espandre, et faire gens tuer.
Et pour monstrer qu'il j met son estude. Et qu'il nous rend pour grâce, ingratitude, Noz ennemis par tout il solicite, Que contre nous la guerre resuscite :
Et que François pour vne fin totale, Soient frustrez de noz biens en Itale.
Dieu, quelle erreur ! Et quelle frénésie ! Luy qui deuroit, Europe, Afrique, Asie, Par bon exemple à tous biens esmouuoir, N'ayme rien tant, que de mal faire voir, Frauder autruy de sa iuste possesse, Peuple esmouuoir à rebeller sans cesse, Rompre la foy, conspirer, machiner.
Et rien ne faire autre qu'imaginer Comme il puist nuire au Royaume de France, Qui pour l'Eglise ha eu mainte souffrance, Fait maints grans frais, gaigné maintes victoires. Telles qu'on void par toutes les histoires. . Et maintenant, vn Pape ingrat conspire, Dont de douleur (non de crainte) souspire, (1)
(1) Moi, Louis XII, j'en gémis de douleur, (ou de colère, cf. dolor en latiu.)
80 BPISTRE DU ROY
De remonter noz ennemis vaincus À grand effort, de lances et dVscus :
Vaincus dis ie, Voire pour sa querele, (1) En exposant ma personne pour elle.
Et maintenant contre nous il s'aDime, Plus par faneur, (2) que de cœur magnanime : Car pour Gasteur, il se nomme Pasteur, En lieu de Père, il est Desolateur.
0 mon vray Dieu, quel' guerre monstrueuse. Mal consonante, encor moins fructueuse !
Il fait beau voir vn ancien prestre en armes, Crier Tassault, enhorter aux alarmes.
Souillé de sang, en lieu de sacrifice, Contre Testât de son tresdigne oâîce :
Fermer (3) son camp, en temps rude et diuers, Illec souffrir le plus dur des hyuers.
Pour à chacun grands merueilles donner.
Puis, en la fin ses gens abandonner, Laisser là tout. Bombardes et canons.
Meubles de guerre, enseignes, confanons, Sans que mes gens daignassent le poursuiure : Car de le vaincre il ne s'en peult ensuiure Los ne proufit, trop moins que d'vne femme,
D'estre vaincu, ce me seroit diffame, Ce scet il bien, car assez ha vescu.
Donc, pour non vaincre, et non estre vaincu. S'il renient plus, et ouy comme on dit, Par tout mon ost ie feray faire edit, Aux gens de pied, quand ilz sont en fureur. Que nul ne touche au Pape par erreur :
(1) Les éditions antérieures portent : querelle.
(2) fureur ? Mais toutes les éditions ont : faveur (qui peut Rignifîer protection.)
(3) frmare, fortifier.
Et que par tout tresbien soit cduisé, Qu'il ne soit prins en habit desguisé. (1)
S'il ha sa croix, et le saint sacrement, Qu'on garde bien d'y toucher nullement : Mesmement, quand l'artillerie sonne, Que canonnier n'offense sa personne : Car de tous poincls nous voulons escheuer, Que meschef nul ne le puisse greuer.
Aussi desia, ie proteste et promets.
Si mal luy vient, que ie n'en pourray mais, la soit il or, que de ce soucy n'ha, Car oncques Pape en armes no fina.
Mais au surplus, en ceste guerre amere, S'il y ha Grec, ou né de Grecque mère. Puis que les Grecz haient tant les François, Que tout gensdarme en face à son franc chois.
Tout Grec portant la barbette moustache, Qu'il n'ayt respit, aumoins s'il ne se cache : Tout Geneuois, qui ha tourné sa robe, Souz ceste loy, soit comprins, s'il ne hobe. (2)
Veniciens, Marranes, Mores, Turcz, luifz, Mamcluz, trop obstinez et durs Contre la foy, tressainte et treschrestienne, S'ilz sont vaincuz, que mercy ne leur vienne, N'ha tous les leurs complices, alliez, D'honneur, de sens, de vertuz, oubliez.
Et soit crié, par mes gens, Le Roy viue. Qui pour la foy, contre malice estriue.
Voila la loy, voila l'edict Royal, Que doit garder tout souldoyer loyal.
Or soit assez parlé de tel' matière, (3)
(1) V. la même idée dans une sotie de Pien-e Gringore.
(2) sortir, partir. On trouve ; sil ne se hobe, éd. 1528.
(3) tel, éd. 1516.
BPISTRB DU ROY *
Honny soit il par qui il la faut querre, Mieux me plairoit auoir empris la queste, De retirer par vne grand conqueste, Dos mains des Turcz le Troyen territoire, Qui nous attient, par droit ample et notoire.
Car pour fonder noz quereles et droits, l'ay regardé par tous sens et endroits. Que nul n'est tant prochain de toy, que ié : Tu le scez bien, ie ne l'ay pas songé.
Si est il vray, que mon tronc, mon blason N'est point sorti d'Hercules, ou lason.
Qui furent Grecz, tes anciens aduersaires, Tous deux tyrans, tous deux chefz des coursairea, Mais de Francus, le tien tresnoble filz. Lequel cueillant de tes biens les proufits, Laissa sa terre, et conquist grand païs Sur les palus du fleuue TanaVs.
Estant illec, sa gent creut en tel nombre, Que l'vn faisoit, à l'autre grand encombre. Si conclud lors (dont vn chacun le loue) D'aller saisir le grand fleuue Dunoe, Là fonda il, pour sa Royale chambre, Vne cité, qu'il appella Sicambre :
Mais a présent, se dit Bude en Hongrie : Qui de tous biens ne fut point amesgrie.
Là prindrent nom les Francz de Sicamber, Durs comme sont les marteaux Mulciber.
Et par ainsi, de ces deux noms, que prindrent Tes héritiers, d'estre nommez aprindrent De Francus francs, et par commun adueu Sicambriens, de son filz ton neueu, Dont sont sortis : deux peuples Sicambrois : Cestasauoir, les Hongres, et Gheldrois.
Les vns sont mis en basse Pannonie,
Les autres sont en basse Germanie.
Pareillement, de Francus sont dits francs Les hauts Germains, puissans hommes et grans, Qui par prouesse, et force, non inique Premier regnans, en terre Germanique, Ont donné nom au pais de Franeone, Qui est prouince, illustre, riche, et bonne : En leur langage, on lappelle Franclant, Oultre le Rhin, lequel fleuue est coulant En rOcean, qu'on dit la mer de Frise, Vers le cartier du Nort, et de la Bise.
La grand cité de Franeone, est Francfort : Qui de tel nom se prise encores fort.
Que diraj ie de tes gens au surplus ? Sicambrois, Francs, ainsi que du ciei pleus (1) A grand ondée enuahirent les Gaules :
Lors les Romains tournèrent les espaules, Si que tantost presque Gaule totale, Receut le nom de France Occidentale, Pour désigner par vraye demonstrance Qu'AUemaigne est Orientale France.
Voila comment ton noble filz Francus Vint en Europe, ains long temps que Turcus, Qui d'aucuns est pour ton neueu clamé, Dont le pais de Turquie est nommé.
Or depuis ont, les tiens hoirs, mes ancestres, (La mercy Dieu) tant eslargi leurs sceptres, Qu'en ensuiuant les tresgrans labeurs tiens, Hz sont par tout nommez Rojs treschrestiens. Donques par tout les climats renommez Chrestiens sont francz, et pour francz sont clamez.
Aussi France est de toute gent franchise :
(1) Se rappeler le mot historique : « Il en pleut, des flamands ! »
84 EPISTRB DU ROY
Franche en tous cas, tant soit chose précise.
Franco ores est tresfranche en liberté,
Et tousiours franche en libéralité.
Et ce sufllt pour t'aduertir des choses.
Tout simplement, sans grans textes ou gloses.
Dont se ainsi fust que Dieu, qui tout ottroye, Nous donnast voir la grand terre de Troye, Et la endroit noz fleurons embellis Fussent plantez, noz armes, et nos lis, Lors en rendant à sa hautesse grâces, Nous enquerrions des grands ruines basses De ta cité, en contemplant le tout, En souhaitant qu'elle refust debout :
Mesmcs le lieu de ta très riche tombe, (1) Là ou Xerxes feit son grand hécatombe.
Sacrifiant pour vn iour mille bœufz , A ton honneur, comme bien sauoir peux.
lUec iadis, par merueilleux exemples.
Furent dressez riches autelz et temples. Comme on faisoit aux vertueux heroës, Ayans vaincu, de fortune les roues.
Là Alexandre, et César tous deux preux, Allèrent voir leur chef cheualereux Gisant en terre, et le reuerenderent.
Et pour l'honneur de toy seul commandèrent, Que tous Troyens, en quelque part qu'ilz fussent, Fussent dits francs, et toute franchise eussent.
Lequel tresgrand privilège, ont gardé Les tiens François : car Dieu y ha aydé : Et croy qu'encor aussi le garderont, Tant que le ciel sera mobile et rond.
Pareillement, vn grand Magicien
(1) tretchere tumbe (éd. 1516). '
Dit Apollin, philosophe ancien, Alla veiller vne nuict en ton temple.
Et comme illec demy dormant, contemple Tes grands vertus, apparoir luy voulus. Et questions douteuses luy solus. (1)
Ton ombre estoit de douze grands couldees Si falloit bien grands forces redondees En vn tel corps. Encores pour entendre, Que chacun veult à toy congnoitre tendre, N'ha pas long temps qu'vn Prince de haut sang, Qui en parfin mourut armé au blanc, (2) Voulut par l'art d'vn clerc Nigromantique Te voir debout, en vn corps fantastique : Ce qui fut fait. 0 chose bien spectable ! Ton fier regard, ta face redoutable, Feit à aucuns aussi hardis que Heures, Faire trembler les belles fortes fleures.
Non sans raison : car la loy le deffend. Aussi beaucoup les trespassez offend.
Qui par rigueur des incantations Les fait sortir hors de leurs mansions, Soit par instinct de cœur trop curieux, Ou pour désir d'estre victorieux.
Et de sauoir la vérité apporte Des cas futurs, en victoire ou en perte.
Le Roy Saul y fut trop sensuel, Quand traire feit lame de Samuel Hors des enfers, par vne Phytonisse, (3) En vsant lors de son sens assez nice : Car il perdit tout premier corps et ame,
(1) Apollonius de Tyane.
(2) On dit encore : Armes blanches, les armes d'un jeune chevalier dont reçu n'était chargé d'aucune armoirie.
ÇS) Phitonisse (éd. 1516).