PROLOGUE
les persuader et enhorter, tant en gênerai comme en particulier destre désormais dun mesme accord et voulante, sans plus auoir de controuerse entre eux, car trop en couste la façon. (1) Laquelle amitié ne feauté ne se pourra trouuer au temple de Venus qui signifie lascheté, et oisiueté. Attendu quelle est trop amoureuse et accointe de Mars, le grand Dieu des batailles, lequel ne quiert sinon semer diuision et zizanie entre loyaux amans : Mais bien la pourra on recouurer au temple de la Déesse Minerue : cestadire de parfaite opération, de prudence , paix et concorde : Comme on verra par la déduction de ce présent traicté, qui sera divisé en deux parties. La première contiendra la description du temple de Venus, selon la mode poétique. Et sera rhythmee de vers tiercets, à la façon Italienne ou Toscane, et Florentine : Ce que nul autre de nostre langue Gallicane ha encores attenté densuiure, au moins que ie sache. Lautre qui fera mention du temple de Minerue, sera meslee de prose et de rhythme Françoise, quon dit Alexandrine. (2) Et pource que de la fin procède la dénomination, il sera intitulé Le chemin du temple de Minerue. Or commenceray ie ce labeur , comme si autrefois ieusse esté curieux de fréquenter le temple de Venus : et que maintenant ie cherche le chemin de celuy de Minerue la belle et vertueuse Déesse, à qui ce Présent est consacré, désirant quelle le reçoiue pour aggreable.
( 1 ) faction et faulté (éd . 1528).
(2) Baïf et Desportes ont fait des stances semblables, mais souvent en entremêlant les rimes masculines et féminines.
t02 LA DESCRIPTION
Lactcur descrit en la première partie le temple de Venus : auquel il ne fui pas du tout bien recueilli/. Parquoy il sadressa depuis au chemin du temple de Minerue.
Kn la verdeur du mien fleurissant aage, D'amours seruir me voulus entremettre :
Mais ie n'y euz ne proufit n'auantage.
le fois maint vers, maint couplet, et maint metr> , Cuydant suiuir, par noble Poësie, Le bon Pétrarque, en amours le vray maistre. (1)
Tant me fourray dedens tel' fantasie, Que bien pensoyë en auoir apparence.
Comme celuy qui à gré l'euz choisie.
De luy à raoy se trouuoit conférence : Veu qu'il eslut sa dame Auignonnoise, la nonobstant qu'il fust né de Florence.
Et ie qui fus, en temps de guerre et noise, Né de Haynnau, pais enclin aux armes, Vins de bien loing querre amour Lyonnoise. (2)
Or quittay ie tumultes et alarmes : Si cLangeay Mars au noble Dieu d'amours, Et chant bellique aux amoureuses larmes.
Bien me sembloit que plus loing qu'à Nemours On m'eust ouy plourer, gémir, et pleindre :
(1) Cf. Trionfo d'Amore, etc. Pour ren>lre Timitation des tercets \ italiens plus exacte, Lemaire n'emploie que des rimes féminines.
(2) Tout ce début est cité par Jordan, Histoire d^un voyage littéraire en France, en Angleterre et en Hollande (La Haye, 1736). En parlant de la rareté des œuvres de J. Lenaaire, il dennande qi^'on publie à part ses poésies direrses.
Tant furent grans mes cris, et mes clamours.
Par ainsi donc, pour ma douleur esteindre, Au grand saint temple à Venus me vouay, Cuydant mon dueil à meilleur couleur teindre.
Ce temple n'est à Cambray n'a Douay.
iSi me falut le chercher ou il est.
Dont à le querre en maints lieux tressuay.
Au chemin fus, sur le temps nouuellet.
Non sans souuent souspirer et frémir, Pour parfournir mon vœu, fust bel, ou laid.
Lassé de pleindre, ennuyé de gémir, le quis sommeil cuydant prendre repos.
Mais le songer infesta mon dormir.
Car tous les pleints, les pleurs, et les propos, Dont en veillant esseruellé m'estoye, Renouuellay, sans aucun interpos.
Et dis aussi : Trop me suit et costoye Fortune dure, et le doux mal d'amer, Duquel Venus durement me festoyé.
En ce disant, auec maint pleur amer, le veis en l'air clere et resplendissant Celle qui fait mes pleintifz entamer.
C'est la Déesse outrageuse, et puissant Mère d'Amour, le fier et orguilleux.
Par qui ie suis en douleur languissant.
Trop bel estoit son arroy merueilleux.
Trop y auoit de grands beautez insignes. Trop y fut tout plaisant et périlleux.
Son chariot meinent, (1) Coulombs, et Cygnes, Blancs comme neigo, à coliers, argentez. Alentour sont, ris, et amoureux signes.
Pensers ioyeux, richement charpentez
(1) mainant (1516), menant (1528).
Tout H esmail, le tjmon enrichissent»
Et doux attraits bien faits de tous costez.
Piaisans regards à l'enuiron marchissent, Des roues d'or, richement estoffees, Qui de perles et djamans blanchissent.
Quand Boreas vid Venus, et ses Feos, Marcher par l'air, tant cler et sapphirin, (1) Il rengorgea ses horribles bouffées.
Si feit Auster, qui du gouffre marin Non esleuant ses nuées obscures, Veult faire place au doux vent Zephjrin.
Lors ÂpoUo, passant par les arcures Du Zodiac, entra au mouton d'or, Et à chauffer la terre mit ses cures.
La terre rit, et se mit à l'essor, Quand elle vid, Hyuer, glace, et bruine. Plat confondus, et beaucoup pis encor. (2)
Hucha Printemps, luy monstra la ruine D'Hyucr fuyant les monts hyperborees, Qui craint Phebus à la come aureine.
Printemps ioyeux feit venir cent charrees De fueille verde, et d'herbette iolie, Dont Zephjrus ha les Landes parées.
Puis vint Flora, qui son trésor deslie, Parestendant ses beaux tapis semez De mainte rose, et do mainte ancolie.
Mars, Auril, May, de florettes armez Tindreiit leurs rengs, par champs, et par prarics, Souz pauillons, de beaux arbres ramez.
Les pastoureaux, des vallées flouries.
Font rcsoner les hauts monts verdoyans
(1) tau cler et seraphiri» (1516). ,
(2) même ponctuatiun bizarre en 1528 qu'en 1549.
De leurs flageolz, et musettes séries.
Pan, et Eglé, à chanter s'employans, Tous d'vn accord fournissent douce noise, Resiouissans les esprits des oyans.
Mais plus que nulz, s'esiouit et dogoise Le franc Tityre, en doux et ioyeux sons, Parquoy le prys luy demeure, ou qu'il voise.
Car à Venus, tant ont pieu ses chansons. Qu'elle arresta son chariot doré Dessus vn tertre, à lendroit des buissons.
A son venir, Faunes l'ont adoré.
Satyres, (1) Pans, Egipans, Dieux agrestes, Et Syluanus, par les bois honnoré.
Nymphes aussi, diligentes et prestes, A la Dessse ont offert leur seruiee, Tout à lenteur faisans danses, et festes.
Les Nappées, exerçans leur office.
Font bouillonner fontaines argentines, Creans vn bruit à sommeil trespropice.
Puis à dresser les tentes celestines Ont mis leur soing, les mignonnes Dryades, Faisans de bois ombrageuses courtines.
Les Hymnides, et les Amadryades Prindrent prez, fleurs, et tous arbres en cure. Pour reuestir les monts des Oreades.
Si n'est la gloire aux Naiades obscure. Qui vont gardant par les riues herbues, Que fleuue aucun d'eschapper ne procure.
Quand Venus vid les régions imbues De flair plus doux, qu'odeur ambrosiane, Partant du clos des florettes barbues :
Elle appella la fllle de Diane
(I) 1516 a encore Satires.
Rosée douce, et de refreschir plantes Luy enchargea cure cotidiane. (1)
Et celle à qui telz œuures sont plaisantes, Feit vn milier de perles rondelettes, PluB que crystal, cleres, resplendissantes,
Puis les pendit autour des entelettes, Sur les rainceaux des espineux rosiers, (2) Et au sommet des flairans violettes.
Ce temps pendant, les fins iojeux gosiers Des oiselets, Aurora saluèrent, Qui coulouroit desia fleurs, et frasiers.
Tous éléments, de ioye transmuèrent. En admirant sa blancheur rubiconde :
Et les clers Cieux, leurs beautez, desnuerent. (3)
Cy, ô Clio, eslargis moj faconde, Pour expliquer des hauts faits de Venus, Ce que i'en veis, en matière féconde,
Vn Temple y ha, plus beau ne vid onq nulz, Assis sus Roc, en lieu fort autentique, (4) Aux confluents d'Arar et Rhodanus,
Là est le chef de la Gaule Celtique, Refleurissant comme vn autre Ilion, Et surcroissant en sa valeur antique.
Peuple Royal, portant coaur de Lyon, Y fait seiour, dont France est décorée. Et y void on Nymphes vn million.
Nymphes d'honneur, de beauté naturee, Beaux esperits, visages angeliques, Plus qu'onques n'eut, en Cypre, ou Cytharee. (5)
(1) quotidiane (1528), cotidiane (1516).
(2) c.-à-d. petite ente, petite greffe.
(3) c.-â-d. mettre à nu, dévoiler.
(4) c.-à-d. considéré, notable, autrefois autentif, autentih.
(5) Citheree (1528), Cytharee (1516).
Là, ha Venus son temple, et ses reliques, Ou maints amants par grand' ardeur se vouent, Et y font vœux, tant priuez que publiques.
De temples maints que les Poètes louent Ce n'est plus rien, ilz sont tous abolis : Mais cestuy seul, les Dieux font et aduouent.
Les piliers sont de dyamans polis, Le fondement est d'argent bien duisant, L'auantportal, tout de sapphirs iolis.
. L'ordre du comble, ordonnée en croisant, Fait enlasser les beaux piliers ensemble, Qui sont d'iuoire, et de fin or luisant.
Tout le dehors, vn Paradis ressemble :
Le dedens n'est ne trop cler, ne trop brun, (1) Mais délectable à voir, comme il me semble.
ladis Venus, en deux temples, dont l'vn Fut Corinthois, et l'autre de Sicile, Mainte fille eut, dédié en commun.
Mais ceux destruits par guerre difficile, La grand Déesse, ha depuis mieux assis En Occident, son temple et domicile.
Car là void on simulacres massifz.
Idoles peints, et viues imagettes, Sans encombrier de verre ou de châssis.
Qui des griefz maux, ou (2) personnes subiettes Sont maintesfois, ainsi que par miracle Donnent respons de leurs douces gorgettes.
De ce haut temple, et merueilleux oracle, Les autelz sont de lis tresbien parez, Encourtinez, pour euiter spectacle.
Les chappes sont, de draps bien figurez :
(1) c.-à d. sombre, quelquefois farouche, funeste-
(2) oii, auxquels.
Le propre encens, est d'odeur naturelle, Les benoitiers, des (1) vaisseaux corporelz.
Et là dedens Jamais eaue ne gelle.
Se l'asperges (2) n'est d'estoffe amortie, Ou qu'vn froid vent de crainte ne s'y mesle.
Les confanons, de couleur assortie Sont les atours d'accoustremens gorriers, Branslans au vent, d'vne et d'autre partie.
Lesquelz on porte .aux Testes voulentiers, Danses et ieux, ou se font fictions, Là mieux qu'ailleurs, les desploje on d'vn tiers. Là les templiers font leurs processions, Mainte statue est droit là transportée, Et là se font grands intercessions.
Là est Venus par musique enchantée, Et tout le chant prend d'amours accordance. Ou volupté, sans nulle autre est hantée.
Là est l'vsage, et coustumiere danse De l'ordre humain, et le droit naturel Du diocèse, ou tant ha d'abondance.
C'est au lieu dit. Paradis corporel, Dont Genius est métropolitain, Qui tire plus que bœuf ou que torel. (3)
Genius donc, premier Primat hautain.
De toute Gaule, ha citez suffragantes Tant en pais (4) prochain comme lointain.
Villes, citez, mignonnes et fringantes.
En qui les biens du monde se comprennent, Comme on congnoit par œuures élégantes.
(1) de (1528 et 1533), des (1516).
(2) Lacurne St Palaje ne doaae que le sens d'aspersoir, goupillon.
(3) GeniHS, chapelain de Dame Nature dans le Roman de^ la Rose.
(4) pays, dissyllabiq. (1516 et 1528).
Et d'autres tant, qui tous les iours apprennent, Que Genius, Prélat Vénérien, Est esbahi, dont tant de gens luy viennent.
Or fait il bruire en maint lieu terrien Son tintinnable, et mener grand tintin : Qui ne le peult sonner, (1) il n'aura rien.
Les cloches sont de métal argentin, Et qui ne tire, ainsi qu'à labandon y
Il aura beau cliqueter le patin. (2)
Car ia n'aura, ne grâce ne pardon :
Tant est le prestre estrange de nature, Qui tout deuroit présenter en pur don.
Ainsi Venus, parmy la flouriture Au iour poingnant, que matines sonnèrent, Feit de son temple ouurir la grand' closturo.
Et là séant, les oiseaux entonnèrent, Vn doux cantique, entrebrisé d'accords, Dont les parois du temple résonnèrent.
Philomena (3) moduloit ses records, Contre tenant, à Progne l'arondelle, Par vn doux bruit accordant sons discords.
Merles, mauuis, de plus belle en plus belle. Serins, tarins, faisans proportions, y murmuroient, par tenson non rebelle.
Chardonnerets, en diminutions,
(1) Dans ce vers décasyllabe a majori, comme on a dit, le plus long hémistiche est quelquefois marqué par la virgule qui correspond au signe / des éditions gothiques.
(2) Cf. cliquet, son d'une cloche et clique-patins, traine-savates. Dans Villon, clique-patins désigne les amoureux qui faisaient claquer leurs souliers pour attirer l'attention des belles.
(3) Toutes les éditions antérieures ont aussi Philomena pour Philomèle.
Lynottes, gays/^trestous, à qui mieux mieux, Feirent oujr leurs iubilations.
Leurs poincts d'orgues, volèrent aux hauts deux Leurs versets dits alternatiuement Délectèrent les oreilles des Dieux.
Et quand leur hymne eut prins definement, II vint auant maint nouuel Arion, Maint Orpheus, iubilant doucement.
D'vn vieil Terpandre, ou d'vn vieil Amphion, D'vn Apollo harpant en sa coquille On n'ha plus cure, et si les defSe on.
Pour vn Linus chantant Je voix tranquille, Vn Thamyias, Tubal, ou Pythagore, Il en est cent, et pour cent en est mille. (1)
Au nouueau chant, à la nouuelle gorre, (2) Venus s'endort, mieux qu'au chant des Seraines, Ou qu'à menger pauots, et mandragore.
Tous vieux flageots, guisternes primeraines, Psaltôrions, et anciens decacordes, Sont assourdis par harpes souueraines.
Par le doux son des nouueaux monocordes, Ont mis souz banc les gens du Roy Clouis, Leurs viiesles, leurs vieux plectres et cordes. (3)
Et maintenant fréquentent à deuis Les cœurc diuins, les pulpitres dorez.
Anges nouueaux, dont les cieux sont seruis.
Au fin mylieu du cœur, ouyr pourrez Entrebriser musique Alexandrine,
(1) cf. Trionfo d'Amore, capitolo IV. ,
(2) t. e. mode ; gorrier = /risque, brocard, qui recherche la mode avec excès.
(3) Ua autre apôtre de la Renaissance, J. Dutellaj (dan^ la De/fense) traite de même les espiceries du Moyen Age.
Et de losquin les verbes coulourez.
Puis d'Ockeghem, l'harmonie tresfine, Les termes doux de Loïset Compère, Font mélodie aux eieux mesme confine. (1)
Les neuf beaux eieux que Dieu tourne et tempère, Rendent tel bruit en leurs sphères diffuses, Que le son vient, iusqu'en nostre hemispere.
Et de là sont toutes grâces infuses Aux clers engins, et le don celestin De la liqueur et fontaine des Muses.
Tant en François, que Toscan et Latin, L'air y resonne, entre les murs du temple, Et plus au soir qu'il ne fait au matin.
Or, quand le nombre et l'ardeur ie contemple De tant de gens, qui deuant Venus chantent, le n'ay veine qui de stupeur ne s'emple.
Poètes maints, en ce grand temple hantent En descriuant les ioyeux esbanois.
Et leurs escrits y dédient et plantent.
Non pallissans deuant ces doux mynois.
De peur de mort, ou de honte importable, Comme iadis aux aultez (2) Lugdunois.
Mais de cœur gay, de vouloir délectable. Leurs conceuoirs hautement pindarisent,
(1) Josquin Desprez né à Condé (1450 -j* 1531), musicien de la cour de Louis XII, et disciple de son compatriote Ookeghem (1430 -j- 1513). — Louis ou Louiset Compère, célèbre contre- pointiste de la Flandre wallonne, condisciple de Desprez et peut-être aussi de Guillaume Crétin, l'auteur d'une Déploration sur Jean d'Ockeghem.
(2) 1516 a également aultez; mais 1528 et 1533 ont autelz. Allusion à Juvénal. Sat. I, v. 43 :
Palleat ut nudis pressit qui calcibus anguem, Aat Lugdunensem rhetor dicturus ad aram.
lli LA DESCRIPTION
En figurant mainte couleur notable.
Musiciens de leurs voix sympbonisent.
Et leurs buseaux vnanimes concordent, (1) Soufflent, harpent, tympanent, citliarisent.
Facteurs, Rimeurs, maint beau dictier recordent, A la louenge, et bruit de la Déesse, Et de beaux mots leurs dits ornent et bordent. (3)
La n'ot on rien, que plaisaçce et liesse, Du bruit hautain le haut ciel en resonne. Tout à soûlas s'y déduit et acquiesce.
Là ne voit on, que gloire qui foisonne, Là se produit lasciuité Comique, Lyriques vers, dont amours on blason ne.
Là recite on d'inuention sapphique Maint noble dit, cantilenes et odes.
Dont le style est subtil et mirifique.
Tout ce qui est en Hures ou en codes, Se met auant, hymnes et élégies.
Chansons, motets, de cent tailles et modes.
Là se déduit par généalogies Le tronc d'amours, son los qui resplendit, Et le nombre des grâces eslargies.
Là maint gosier, barytonnant bondit, (3) Qui Lay prononce, ou Balade accentue, Virelay vire, ou Rondel arondit.
Maint seruentois là endroit se punctue, (4) Chant Royal maint si chante et psalmodie :
(1) MÂnage donne ce passage pour montrer que buieau signifie flûte et tuyau de flûte. Scheler signale dans Gillon li Moisit huse au sens de trompette. Confusion avec bnccina, en flamand bazuin ?
(2) Est-ce un souvenir du provençal bordo = vers?
(3) c.-à-d. sonne, retentit.
(4) terme de musique : marquer les repos, diviser les phrases, dans U composition musicale.
DV TEMPLE DE VENTS. il3
Brief, vnchacun s'y pt ine et esuertue.
D'amours seruir vnchacun s'estudie.
Parquoy leans i'ouys si doux tumulte, Qu'au monde n'est semblable mélodie.
Du bruit souef, qui au temple resuite Incessamment, sans silence ne poses, Dame Venus sesiouist et exulte.
Et ce pendant qu'on chantoit tant de proses. Le grand Prélat de ce temple notoire, Sacrifioit d'encens pur et de roses,
Dont le doux flair, espars par l'oratoire, Retbcilloit les cœurs des amoureux, Puis tost après on sonna l'oflfertoire.
Lors Genius (lequel prioit pour eux, Laissa l'autel) s'alla mettre en son throne, Et deuant luy deux bassins grans et creux.
Maint poure amant de grand frayeur sestonne, Quand il perçoit ces grans vaisseaux d'argent, Esquelz il faut que chacun mette et donne.
Aussi maint chantre, et maint poëte gent, Par grand desdain laissa liure et pulpitre, Et s'en va hors de secours indigent.
Et Genius triomphant souz sa mitre.
Bien accoustré d'habits pontificaux, Hucha Danger, (1) son diacre et ministre ;
Et luy dit bas : Monstre combien tu vaux. Garde que nul n'approche l'autel sacre, S'il n'ha argent, tant soit il fin ou faux.
Puis appella, Belacueil, souzdiacre.
Disant ainsi : Garde bien souz ton œil D'abandonner statue, ou simulacre,
(1) Personnage du Roman de la Rose, lequel symbolise la puissance maritale, le mari, Tobstacle.
Ne de souffrir, qu'homme en face son vueil, Sans premier mettre, or ou bagues en gage. Mais bien les peax attraire, Belacueil.
Et ceux s'en Tont, sans gueres de langage, Mettre aux deux coings de l'autel grand et ample Pour reoeuoir chacun selon l'vsage.
Dame Venus, la maistresse du temple, Voyant l'apprest de l'offertoire grand.
Voulut monstrer vn grand signe et exemple ;
Car elle dit, doucement souzriant.
Aux trois Grâces, qui sont ses pedisseques, Que chacune eust œil, et maintien friant.
Lors Pasithee, en regards extrinsèques Attrait maint homme, et sa sœur Egiale Les entretient, par maints plaisans obsèques. (1)
Euphrosyna, gentile et curiale.
S'adonna toute, à ce que seiourner Long temps les fasse, en amour sociale.
Quand Genius vid son cas bien tourner Au gré Venus, et secours des Charités, Il s'appresta, pour vn peu sermonner.
Et déclarer de Venus les mérites :
A fin que ceux, qui d'offrir prests se monstrent Ne feissent pas leurs ententes irrites.
Chacun se teust, tous pour ouyr s'accoustrent. Si print son thsume :
LE SERMON DE LARCHIPRESTRE GENIVS
Aetatis breue ver.
Ces mots icy grand chose nous demonstrent.
(1) Renouvellement de latinisme, à la mode de la Renaissance : obséquiosités, paroles aimables, etc. Dès le XII* siècle au moinn, ce mot signifiait cependant la même chose que exseguia, funérailles.
DV TEMPLE DE VENVS. ii5
Peuple gentil, vieillesse est vostre hyuer, Et ieunesse, est le printemps de voâtre aage, Lequel n'est point si durable que fer, (1)
Ieunesse est brieue : et pourtant (2) qui est sage, Il sert les Dieux, il employé son temps, Ains que vieillesse vsurpe en luy seruage.
Voyez vous point, selon que ie prêtons, Qu'animaux tous, Dieu et Nature seruent, En leur ieune aage, en ce ioly printemps ?
Les Cerfz au bois, tiltre d'amours obseruent : Les oiselets, maintenant s'apparient.
Et par grand sens leurs espèces conseruent,
Les éléments, les vns aux autres rient. Célestes corps, l'vn à l'autre se louent. Toutes choses d'amours, ores se prient.
Tous sexes or*, en concorde se vouent. Maslc, femelle, ont accord réciproque :
lusqu'aux poissons, qui souz les ondes nouent. (3)
Mutuel meuf, vnion vniuoque, (4) Font connexer la machine du monde Souz vn Moteur, qui à paix les prouoque.
Et de là vient, que le Ciel noble et monde, Aspire en terre vne amour affectiue, De procréer tout ce qui y abonde.
D'administrer vigueur vegetatiue A plante, à arbre, et iusqu'à vne feue. Fournir à tout essence nutritiue.
Et ceste amour, qui ainsi tout acheue,
(1) « 0 giocentù, primavera délia vita ! »
(2) c.-à-d. et partant.
(3) c. â-d. nagent. Cf. i'excornaïuaication da Genius {Roman de la Rose).,^. 'ZO, 050 et sq.
(4) Cf. meuf, ancien terme de musique, et mœitf, ancien terme de grammaire pour indiquer le mode du verbe.
Se dit nature, estendant les branchettes
Des arbrisseaux, quand ilz sont en leur seue.
Nature donc, de ses mains tant doucettes Ne fait que tistre, et peindre, et labourer A faire fleurs, arbres, hommes, et bestes.
C'est pour le tout Vniuers décorer.
Et puis Venus, par ardeur indicible, Les fait trestous ensemble énamourer.
Dame Venus employé son possible, A tout conioindre en amour melliflue, ^ Leur prapinant vertu concupiscible.
A toute beste vtile, ou superflue, ^lle consigne vn esguillon d'amours, Et vn désir sensuel leur influe.
Mais sa cure est principale tousiours Sur les humains : ausquelz ses grâces donne, Au beau printemps : et en leurs ieunes iours.
Si donques or', tout animal s'adonne D'amours seruir, de Venus mercier.
Ainsi que Dieu, et Nature l'ordonne,
Que ferez vous, qui pour approprier Bien voz hauts noms, estes tous Demjdieux, Et qui sauez le bien du mal trier ?
Saints animaux, la semence des cieux, Hommes prudents, esperits raisonnables, Et qu'entre tous, Nature ayme le mieux :
Serez vous point aux hauts Dieux seruiables. Dame Venus, l'honnorerez vous point Comme ses serfz, deuots et amiables ?
Si serez dea, Nature vous y poingt :
Et mesmement en ce doux temps vernal, Auquel estes, gays, frais, forts, en bon poinct
N'attendez point le froid temps hyuernal. Auquel serez destituez de forces.
Et de vigueur perdrez le gouuernal.
En ce temps là, voz ridées escorces De grand vieillesse, aspres seront et dures : Et voz branches, inclinées et torses.
Lors Vulturnus, et ses noires froidures, Cifflans, bruyans, vous feront escroler, Flastir, fener, voz fleurs, et voz verdures.
Lors verrez vous, voz fueillettes voler, Voz bruns cheueux semez de neige blanche, Et voz hauts troncs, desnuer et peler.
Si vous faudra appuyer, tige et branche, \ De bastonneaux, et autres sustentacles,
Que vent aucun ne vous tombe ou desbranCfee.
Voz yeux rouillez, trouueront pour obstacles Larmes sans vueil, auec mailles, et toilles : (1) Qui sont de Mort assez prochains signacles..
Plus n'y aura d'humeur dedens voz moilles, Fors distillans catarrhes, et roupies.
Le chef baissé loing du cours des estoilles.
Vieillesse grieue enuoira ses espies Tremeur, Langueur, Infrigidation, Dont voz vertus (2) seront fort assoupies :
Car par leur fort, et congélation. ^
Tout vostre corps sera froid comme marbre, Farsi de goutte, et d'autre infection.
Voz membres or', plus prests qu'vn Candélabre, Seront alors, non mouuans, non dressables, Et pourrira le fin cœur de vostre arbre.
Pour vous guinder, il faudra bien cent cables, Plus ne voudrez sinon au feu croupir :
(1) Cf. le diminutif toiletle (memhvane), terme de boucherie et le provençal teleta, pellicule.
(2) c.-àd. énergies.
Tant serez vous, morfondus, misérables.
On vous verra, tous froidureux tapir, Souz pellissons, souz chaudes vieilles nattes, Toussans, crachans, et iettans maint souspir.
Si tiendrez lors voz vies pour ingrates. Quand vous verrez voz forces deperies, Ajans regret aux iuueniles actes.
Ayans despit, qu'aux plaisances âories D'adolescence, et de ieunesse heureuse, Recreus serez, et voz liqueurs taries.
Et maudirez l'obscureté ténébreuse (1) De Taage triste, odieux, mat et sombre. Vieillesse crue, offensant, quereleuse.
Et si ferez veux, et souhaits sans nombre, Tendans à fin, de vous raiouenir :
Mais c'est pour néant, car trop grief est lencombre.
Trop est grief fais, que de vieux deuenir, D'auoir passé le iol y temps d'Esté, Le riche Automne, on n'ha nul reuenir.
Plus ne serez, ainsi qu'aurez esté, Dont pleurerez, et moult vous poisera, Voir vostre cours par vieillesse arresté. ^ Chacun de vous alors s'accusera, De ses beaux iours perdus et oubliez, Et ses genoux de pleur arrosera.
En requérant à deux genoux pliez, Mercj aux Dieux, et Venus la Déesse, Par qui tous biens nous sont multipliez.
Mais tard sera : Car iamais en vieillesse Venus n'ottroye à personne pardon, Qui n'aura fait son deuoir en ieunesse.
Et puis Amour, qui est nostre guidon,
(I) Pour avoir le vers, 1516 et 1528 ont : obscurté.
De l'autre part tiendra pour grieue offense, Vn tel mespris, de son dard et brandon.
Nature aussi, qui vous propine essence, Estimera le défaut trop énorme, D'acquiter mal si belle adolescence.
Et oultreplus, ie vous dis et informe, Que ie qui suis vostre chef souuerain, Condamneray vostre erreur si difforme.
le Genius, grand Primat primerain De toute Gaule, et de mainte autre gent, Vous choisira^ du premier au derrain. (1)
Et s'il s'en treuue aucun si négligent, Qu'en son temps n'ayt seruy Venus sa dame, Il en mourra de pardon indigent : (2)
Et sera dit Anatheme et infâme, Forclos d'aller aux beaux champs Elysees, Ou le siège est de mainte benoite ame.
Mais pas ne croy voz hautesses prisées. Si regimbans encontre l'esguillon.
Si peu sauans, ne si tresabusees :
Car quand Amour, plus gay qu'vn papillon S'adresse à vous^ bendant son arc d'iuoyre, Point ne deuez euiter son raiilon. (3)
Son vulnerer vous est triomphe, et gloire Sa playe inflicte, est pour vous honnorer, Et anoblir vostre nom et mémoire.
Par ainsi donc, deuez vous adorer Dame Venus, et Cupido son filz, Et à leur vueil du tout optemperer. (4)
(1) c.-à-(l. examiner, discerner.
(2) c.-à-d. ayant besoin de pardon, latinisme fréquent dans Lemaire.
(3) espèce de flèche, d'où raillonnade, le coup de cette flèche. Cf. Ducange \° Raille.
(4) obtempérer (1516 et 1528).
ISO LA DESCRIPTION
En ce deuoir dduez estre confits, 0 hommes clercs, nobles adolesceni, De tous les biens de nature assoufis.
Leucz voz cœurs, desployez cy voz sens, Mes chers enfans que ie vueil introduire, Et m'adressez vos beaux yeux relucens.
le suis celuy, que Dieu ha fait reluire En haute essence au reng des Demydieux, Pour assister aux hommes, sans les nuire,
Genius suis, vous suiuant en tous lieux Pour vous semondre, et vous persuader, Ce que ie scay qui vous affiert le mieux. (1)
Crée ie fus, pour vous duire et guider, Pour procurer la vostre geniture.
Et au surplus vous dépendre et garder.
Ma substance est de haute intellecture.
Comme vniforme à noblesse angelique ; Et mon tiltre est, vray amy do Nature.
Mon géniteur, céleste et deïfique Se dit Mercure, éloquent, prompt, et sade. Le Dieu d'engin, et de toute trafique.
Et ma mère est, vne Nymphe Naiado Nommée Lare, à Venus pedisseque, Fort domestique, obsequente et non fade.
Or suis ie donc le moteur extrinsèque, Qui voz plaisirs vous addresse et auance, Et voz ennuys vous recule, et résèque. (2)
Si pouuez voir, sans nulle deceuance, Comment ie suis vostre vray gardien.
(1) C'est l'idée pajenne du génie tutélaire d'une personne, d'une localité, d'une chose quelconque.
(2) de resecarg, trancher, retrancher, abréger.
Grand Paranymphe, et tout plein de sauance. (1)
Car mon labeur, mon train cotidien, Est vous instruire, ainsi que le voyez, Principalement, en lart Vénérien,
Auecqties vous quelques part que soyez, Tousiours ie suis, et ay prerogatiue De vous instruire, à ce que me croyez.
Vostre penser, vostre imaginatiue Sont souz ma loy : car l'en scay les secrets Et aussi est la force genitiue.
A Genius voz fronts sont consacrez, Voz beaux semblans, toutes voz bonnes chères, Voz dits plaisans, voz mots doux et sucrez.
Vos yeux gentilz, et voz plaisans manières, Voz ris, voz chants, voz faits ingénieux, Souz Genius obseruent leurs banieres.
Tous malplaisans, tous auaricieux, Ne me sont rien, ne sots", ne coquibus : Mais les frians, libéraux, gracieux.
Et ceux là sont, qui me doiuent tributs Comme Gentilz, Biencomplexionnez, Sanguins, ioyeux, sans fraude, et sans abus. (2)
La raison est, pource, qu'ilz sont bien nez, Souz l'horoscope, et regard Venerique, Ou que d'eux mesme, ilz s'y sont façonnez.
Leur oraison, est pure rhétorique, Leur liesse est, propice et géniale, Et leur attrait, amoureux et lubrique.
Leur façon est, humaine, sociale,
(1) scavence en 1516 et 1528, science, .savoir, expérience. — Cf. Ducange v Savirnm et Scientialis.
{'l) cf. l'anglais Singuine, arJent, vif, confiant.
iSSi LA DESCRIPTION
Sauant (1) sa court, tresbien mondanisant, Et leurs habits, de gorre spéciale. (2)
Telz estes vous, ô peuple reluisant, Peuple de Gaule, aussi blanc comme laict, Gent tant courtoise, et tant propre et duisant.
François faitiz, francz, fors, fermes, au fait Fins, frais, de fer, féroces, sans frayeur, Telz sont voz noms, concordans à l'effect. (3)
Peuple hardi, de perilz essayeur, Illustre sang, Troyenne nation, Non espargnant son sang ne sa sueur.
Neueux d'Hector, enfans de Francien, Qui sur les borts du grand fleuue Dunoe Fonda Sicambre, et y feit mansion.
Vostre haut los, en parfond honneur noue, Vostre nom cler vole iusques aux cieux, Mydi vous craint, Septentrion vous loue.
Tout Occident, tous Orientaux lieux, Indes, Persans, Scythes, et Parthes scaiuent Que vous estes les bien vouluz des Dieux.
Voz clers penons en Asie se lieuent :
Les Turqz ont peur de vostre bruit et famé. Et voz flertez redoutent et eschieuent. (4)
Grèce ha fiance en Tardant Auriflame, Qui d'iceux Turqz les yeux esblouira.
C'est tout Tespoir qu'elle attent et reclame.
Vostre hauteur de ce l'esiouira Dedens brief temps : car l'en voy les apprestz, Dont vnchacun vostre nom bénira.
(1) Scavant (c -à-d. sachant) dans les autres éditions.
(2) de parure, de richesse.
(3) ÂlIitératioB digne de Molinet.
(4) A propos d'une nouvelle et vaine promesse de croisade.
Mais cependant, à fin d'estre plus fraiz, Reposez vous, reprenez voz haleines, Et de labeur soyez vn peu soustraits.
Refocillez voz membres et voz veines, Impossible est que tousiours arc puist tendre : Car ses forces en seroient trop veines.
Entredeux faut à volupté entendre, Et y vaquer à l'exemple de Mars, Qui s'accointoit de Venus blanche et tendre, Et mettoit ius, escuz, et braquemars.
FIN