LE CHEMIN
France, pource que les prouesses du Roy Alexandre le grand, en sont descrites es anciens Romraans : dont aucuns modernes ne tiennent conte auiourdhuy. Toutesuoyes ceux qui mieux scauent en font grand estime. le fus bien ioyeux, et ruminant longuement en ma pensée, notay par exprès les six vers, dont lun commence : Dedens ce palais est le temple de Afinerue, etc. Car de long temps ie mestoye enquis et souuent remis en doute, en quel lieu ne comment se pouuoit trouuer la concorde des deux langages : cestasauoir François, et Toscan, ou Florentin. Et ie fus lors certain quelle estoit au haut et riche palais dhonneur, dedens le temple de Minerue, et que illec on en pourroit fîner, mais dy aller, ie ne sauoye aucun moyen. Pource que par ladite escriture de la Roche, il estoit deffendu dy monter sans guide.
En ceste contemplation ie mendormis et non gueres, car ie fus tantost esueillé par vn Esprit familier, qui me sollicite aucunesfois, nommé Labeur historien : lequel repaire souuent en aucunes bonnes maisons, et ne sappert iamais pour quelque coniuration quon luy fasse : sinon que dame Nature luy commande, et tousiours en personnage graue, antique, et vénérable : à tout vne barbe longue et blanche, ainsi comme vn ermite. Si me dit quand ie fus leué debout, à cause de luy faire reuerence, quen bonne heure fusse ie venu en son ermitage. Et lors ie luy requis par grand instance, quil me voulsist dire et declairer par quelle ordonnance auoient esté grauees ces lettres au Rocher.
A ceste demande il me respondit, que ce fut parlinstitution de raaistre lean de Mehun orateur François, homme de grand valeur et literature, (1) comme celuy qui donna
(1) littérature (1516 et 1528).
premièrement estimation à nostre langue : ainsi que feit le poëte Dante au langage Toscan, ou Florentin. Alors ie fus bienaise, et respondis : Que puis que (comme iay autrefois ouy dire) le bon maistre Jean de Mehun estoit contemporain, cestadire dun mesme temps et faculté à Dante : qui précéda Pétrarque, et Bocace : et que lun estoit emulateur (et nonobstant amy) des estudes de lautre : et que des ce temps mesmes, tout se portoit bien dun costé et dautre : Cestasauoir que France, et Florence, qui se intitulent de mesme lettre, estoient franches, flourissantes, et coniointes. Toutes ces choses attendues et considérées, il estoit bien séant, que le semblable aduinst en nostre temps. Mesmement pource que la fleur de lis de Florence, est précédée du don du grand empereur Charlemaigne Roy des Francz, fondateur ou instaurateur de la cité de Florence la belle, et non rebelle aux François : car on en void lapparence, attendu que leur flourissance nha onques failli à la franchise des nostres, depuis le temps quon fréquente les Itales. loingnons donques ces fleurs de lis ensemble, qui desia sont vnies. Les vnes sont dor en champ dazur : les autres sont de gueules sur argent. Or nest il possible à personne qui veult viure en ce monde, mesmement à vn Roy, de se passer en ses armes de gueules. Cestadire, de gensdarmes et autres gens qui mengent : ne dargent pour les payer : ne dor, qui signifie noblesse et puissance. Et encore moins dazur, par lequel est designé le ciel, et lair, sans lesquelz nous ne pouuons aspirer ne respirer. Adioustez ces choses ensemble, en vn bon fort escu colé et nerué de constance et durableté, toute Italie sera à iamais concordee auecques France.
Oyant ainsi parler et conclure Labeur historien, le bon ancien vieillard, ie fus bien ioyeux. Et luy suppliay très-
i34 LE CHEMIN DV TEMPLE DE MINERVE.
humblement, quil mottroyast vn don. Cest, que à tousioursmais ie demeurasse auecques luy, et le seruisse comme son clerc : ce quil maccorda, considérant ma grande affection et inclination naturelle à laymer. Si me mena héberger (1) en son plaisant ermitage, tressolitaire, mais bien garny de librairie ancienne et nouuelle. Disant et promettant que si quelquesfois, cestadire après le decours de ma vie (et non deuant) il me trouuoit digne de monter au haut palais dhonneur, là ou est le temple de Minerue, laquelle autrement se nomme Pallas, ou Bellona, Déesse de science, destude, de vertu, de paix, qui est aussi quise par armes, maistresse de tout artifice et ouurage, inventeresse darmures, et de tous autres accoustremens, quon scait deuiser, ou souhaiter de main ouuriere en linge, ou en soye : Que lors il feroit tant, que iauroye deux guides, qui sont deux Paranymphes archangeliques, lun nommé Repos, et lautre Guerdon. Lesquelz me feront voir à plein la tresuertueuse et tresnecessaire concorde des deux langages, au temple de la Déesse dessus spécifiée. Dont en vn miroir artificiel, fait par art Magique, il me monstra les viues images embrassans lune lautre à la présence de la Déesse. (2)
(1) herbtrffer {\b28).
(2) C'est le miroir magique qu'on rencontre si souvent chez les trouvères, p. es. dans le Roman de Troie.
De pev assez.