‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 5 sur 67 · DE L'AMANT VERD, A MADAME MARGUERITE AUGUSTE · texte numérisé non relu

DE L'AMANT VERD, A MADAME MARGUERITE AUGUSTE

L'AMANT VERD

Puis que tu es de retour, sauue et saine,

Apres auoir veu le Rin, Meuse, et Seine,

Princesse illustre, et de haute value,

Treshumblement orendroit te salue

Ton seruiteur (iadis de mort couuert,

Et maintenant immortel) l'Amant Verd.

Si fais sauoir à ta clere noblesse,

Que plus ne crains rien qui me nuise ou blesse

Aias m'entretiens en soûlas et en ioye.

Mais que (1) de toy bien souuent parler i'oye.

Car quand i'entens le nom de ta personne.

Dont le record si doux cymbale et sonne,

le tressaux tout de l'amoureux désir,

Qui mon gent corps feit en terre gésir.

Lequel neantmoins tu as fait honnorer

De sépulture, et grauer et dorer

Mon epitaphe, en marbre de porphyre.

Tant qu'il me doit bien hautement suffire.

Car tant l'ont leu de Roys, Princes et Ducz,

Que mes beaux faits iamais ne sont perdus.

Et tant l'ha veu mainte Princesse noble,

(1) Pourvu que.

18 SECONDE ËPISTRB

Que mon bruit va iusques Constant! noble,

Si m'est ma mort plus belle et spécieuse,

Que ne fut onc la vie gracieuse.

\'eu que mon nom, mes armes, et mon tiltre,

Sont ennoblis par celle triste epistre (1)

Que i escriuis quand la mort me pressoit,

Et, le plaisir de viuro descroissoit.

Dont maintenant maintes dames la lisent,

Et eutredeux (2) les piteux mots eslisent,

Pour en auoir quelque compassion.

Cela leur est noble occupation,

Dont de bon cœur te loue et remercie,

Et à toute heure aparmoy me soucie,

Par quel mojen (si loing de toy absent)

Te pourray faire aucun soûlas décent,

Pour me monstrer auoir plus grand' enuie

De te seruir, qu'onques ie n'euz envie.

Si ne te puis autre seruice faire,

Que t'aduertir de tout le mien affaire

Depuis ma mort, et mon séparément.

Que d'auec toy ie feis amèrement.

Mais ie te pry, que s'en mon autre lettre

Dueil m'ha contraint des mots rigoureux mettre.

Ta grand' clémence vn peu vueille excuser

Force d'amours, qui me feit abuser.

Suppliant oultre^ (autant que tu m'as cher)

Que cest escrit ne te vueille fâcher

S'il est prolixe, et si ie te raconte

Des régions dont peu de gens font conte.

(1) Remarquer cette rime. Plus haut ducz et perdus; mais plus tard, on (lisait : u II ne faut forcer les mots en ucs de rimer à ceux en %s ; car il y a trop de contrainte. » Thurot, 1. 1. II, 67.

(2) Dana l'intervalle.

DE l'amant VBRD. ^

C'est des Enfers, desquelz premier dirons, Et puis après en meilleurs lieux irons. Or est il vray, Princesse Marguerite, Fille à César, de céleste mérite.

Que quand mon ame eust (en tristes records, Et graad' douleur), prins jssue du corps, Tantost fut prest le noble Dieu Mercure, Qui les esprits des deifuncts prend en cure. Lequel tenant son Caducée ou verge, Print mon esprit, tout innocent et vierge : Puis, en volant plus léger que le vent, Me mena voir le ténébreux conuent (1) Des infernaux, ou sied Rhadamanthus, Retributeur des vices et vertus.

Vn Rocher brun se treuue en la Moree, Dont sault vapeur horrible et sulphuree. Ce roc, se dit en Latin, Tenarus, Dont Hercules entrainna Cerberus.

Droit là voit on, vn grand trou Tartarique, Si treshideux, que nulle Rhétorique Ne sauroit bien sa laydeur exprimer :

Au fons duquel allasmes abjmer Mercure et moy. Si trouuons l'huys de fer, Par ou on entre, au grand pourpris d'Enfer. Lors Cerberus le portier laid et noir.

En abbayant nous ouurit son manoir.

Sa voix tonnant si fort retombissoit, (2) Que la valee obscure en gemissoit.

Si ne faut pas demander, si i'euz peur, Quand i'apperceuz vn si fier agrippeur.

(1) couvent, éd. 1512. La Bruyère revient également à l'orthographe archaïque dans ses trois dernières éditions.

(2) retentissait.

$0 SECONDE EPISTRB

Nous tii*on8 oultre, et allons iusques au flôuud Le plus despit, que nulle part on treuua. Stjx il ha nom : Cestadire Tristesse : Tout plein d'horreur, d'angoisse et de destresse Or nous passa le vieillard nautonnier Qu'on dit Charon, très vilain pautonnier. Sa barque estoit desbifFee (1) et vieillette : Si n'eut de moy, ne denier ne maillette. Quand on est oultre, alors la clarté faut, Et ne voit on goûte ne bas ne haut : Mais bien ot on, de cris espouuentables. Fiers vrlemens de bestes redoutables. Lors i'euz frayeur de telz mugissemens, Bruit de marteaux, chaînes et ferremens, Grans tombemens de montaigne en ruyne, (2) Et grand soufflis de ventz auec bruyne. l'ouoie aussi bien près de mes oreilles (3) Oiseaux bruyans, de strideurs nompareilles Batans de lesle, et faisans grans murmures, Claquans du bec, comme vn droit son d'armures Si me tapis au plus près de ma guide : Car de chaleur ma poitrine estoit vuide, Tant peur auoie. Et lors il me va dire :

MERCVRE

Ce lieu vmbreux, tout plein de dueil et d'ire, Est le Royaume et seiour Plutonique, Et le repaire à tout esprit inique.

Tu dois sauoir, que les fiers animaux,

(1) En rouchi, déjeté , détraqué. Déhiffé : terme familier, dit Littr^.

(2) 1512 donne et.

(3) 1512 donne y'aî?oytf, et 1528 yo^ottf (j'entendis). ^

DE l'amant VERD. SH

Qui en leur vie on fait cas anormaux, Et perpétré outraiges criminelz, Apres leur mort sont icy condamnez, (1) En griefz tourmens, en ordure et pueur.

L'AMANT VERD

En ce disant, ie veis vne lueur Estrange et bleiie, auec noire fumée Noyant la flambe et rouge et allumée.

Plus approchons, plus oyons de tumulte, Qui du parfond d'un grand gouffre resuite. Et quand ce vint que fusmes assez près, Mon conducteur s'arresta tout exprès.

Et dit ainsi :

MERCVRE

Cy demeure Pluton.

Voicy le fleuue horrible Phlegeton,

Ârdant et chaud, voy ce, que ie te monstre,

Sur son riuage, et dedens ha maint monstre,

Maint gros serpent, et maintes laides bcstcs.

Regarde Hydra le serpent à sept testes,

Qui fut iadis occis par Hercules.

Ces grans taureaux, qui tant sont noirs et laids,

Ce sont ceux là que le noble lason

Deffeit iadis, conquérant la toison. (2)

Voyla aussi le taureau de Pasiphe.

Et ce dragon qui mord sa lourde griffe.

Est celuy propre, auquel iousta saint George,

( I ) Remarquer la rime.

(2) Entrocroisement irrégulier des distiques : 4-2-6-4-2-2-4.

■a SECONDE EIMSTRE

Lautrc qui bee, et euure ainsi la gorge,

C'est (1) mesme cil, qui Marguerite sainte

Voult engloutir, toute vestue et ceinte.

Ce noir oiseau de tous desauoué,

Est le Corbeau de l'arche de Noë :

Encor sied il sur sa carongne vile.

Co monstre là, de façon peu ciuile,

Demy Taureau, et demy homme infâme,

Mengea iadis maint homme et mainte femme.

Et ce serpent venimeux et rebelle,

Mordit jadis Eurydice la belle,

Dont son amy Orpheus bien chantant,

Vint en ce lieu pleurant et lamentent

A tout sa harpe, et dit chansons piteuses

Si endormit les ombres despiteuses, (2)

Mais tout cela luy seruit de bien peu.

De lautre part, tu vois dedens ce feu

Plusieurs chenaux cruelz, et mal domptez,

Dont les vns sont, ceux qui de deux costez

Le saint martyr Hippolyte tirèrent.

Les autres sont ceux là qui dessirerent

Hippolytus filz de Theseus Roy.

Mais lautre apart, plein d'extrême desroy,

Tua iadis par vn sault inégal

Son maistre haut Prince de Portingal.

Ces autres là apprindrent de se paistre

De chair humaine, et mengerent leur maistre.

Et ce JTobin malheureux et maudit,

Est le dolent, par lequel on perdit

Iadis (helas) trop tost ta noble mère

(1) Est, 1512 et 1528.

(2) En vieux flamand : sjtitige duvelen.

DE l'amant verd. 33

Dame Marie, amie non amere. (1) Geste grand' Mulle, horrible, abominable, Seruit iadis au venin tresdamnable, Duquel mourut le fort Roj Alexandre.

Car la poison qui feit vn tel esclandre, Ne se pouuoit garder en façon nulle.

Fors seulement en l'ongle d'vne Mulle.

Or maintenant voyons lautre riuage.

Ce Senglier rude, estrange et fort sauuage. Est celuy là qui meurtrit Adonis, Pour qui Venus ietta pleurs infinis.

Et ce porc vil, qui trop s'esuertua Près de Paris, le filz du Roj tua.

* Là sont les Chiens qui tant se desriglerent, (2) Que leur seigneur Acteon estranglerent.

Et d'empres eux tu vois l'infâme chien, Maisgre et rongneux, qui onques ne feit bien : Lequel osa ton noble corps toucher, Par gref forfait, qui trop luy cousta cher. Il porte encor les playes de sa mort, Dont tous les iours la douleur le remord. Mais, au fin fons de ce grand fleuue ardant. Qui les rochers va bruslant et fendant. Et iette vn flair puant et sulphurin , Tu vois nager vn grand monstre marin, Qui iadis voult menger Andromeda, Dont Perseus tresvaillant la garda, Volant en lair o ses esles prospères.

Là sont aussi Couleuures et Vipères, Aspicz mortelz, Serpens tors et obliques,

(1) Le hoMn, cheval d'Ecosse, d'allure douce et que montait Marie de Bourgogne.

(2) detrieuler, desriuler, se débander.

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