‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 59 sur 67 · DE LHISTOIRE MODERNE, DU PRINCE SYACH ISMAIL, DIT SOPHY ARDVELIN · texte numérisé non relu

DE LHISTOIRE MODERNE, DU PRINCE SYACH ISMAIL, DIT SOPHY ARDVELIN

Roy de Perse et de Mede, et de 'plusieurs autres Terres et Prouinces.

Apres avoir monstre (1) combien il y ha de diiFerence entre Schismes et Conciles, et que les Schismes sonnent tousiours en mal, et les Conciles en bien : et que le vingtquatrieme tresgrand schisme futur sera précurseur de la venue d'Antéchrist : nous monstrerons consequemment lequel est digne de plus grand louenge ou reprehension, ou le Chrestien qui ha promis et iuré solennellement faire la guerre aux Turcz et mescreans, et nen fait rien, ains garde les autres de ce faire : et qui plus est, trouble et scandalise toute la Chrestienté, ou lautre qui nha point de loy, et neantmoins tache à destruire les autres infidèles de la loy Mahomethiste. Et qui plus est, ledit Prince sans loy (sinon de Nature comme on dit) enhorte par exemple

(1) Ce préambule n'est justifié que dans les éditions qui, comme celles de 1528, 1533, 1548, etc., font réellement précéder La différence des Schismes et des Conciles. Jean de Tournes, l'éditeur lyonnais de 1549, s'avise seulement de supprimer, après venue d'Antéchrist^ les mots : selon la teneur et promesse que nous avons f dicte au premier prologue de ceste œuvre.

de fait, et seflbrce dadmonnester par ambassades expresses, les princes Chrestiens à faire le semblable : là ou celuy qui se dit le chef de la religion Chrestienne, monstre tout lopposite. Pour lesquelles choses declairer plus à plein, iay cueilli la généalogie et les gestes de Syach Ismail, dit Sophy : coniecturant que parauenture il pourroit estre précurseur d'Antéchrist (ie ne scay. Dieu le scait) mais ce que ie mettray icy de sa généalogie et progression, ie Iay aprins à Romrae et à Venise par escritures autentiques, et dignes de foy. Et en ayant veu (1) aussi nouuelles correspondantes escrites à lempereur Maximilian, et à Madame Marguerite Auguste, et ailleurs.

Nous diuiserons ce présent Opuscule en trois petites parties. En la première partie sera declairee la généalogie et origine du Prince Sophy. En la seconde, de sa manière de viure, et de ses premières fortunes. Et en la tierce, du merueilleux auancement et progression de ses armes belliques.

Dt lancienne gcMalogie du cnslé paternel, du Prince Syaeh Jsmaily dit Sophy Arduelin Kusdhas, Elnazery : et de la cause desdits surnoms : et de sa gra7id noblesse, du costé maternel.

Mahometh séducteur, faux Prophète, et législateur de la loy Sarrasine, eut vn sien frère, nommé Haly. Lequel après la mort de son père, demouré petit enfant, fut nourri et esleué de son frère Mahometh, lequel le traita

(I) et en ay veu (éd. 1511, 1528. 1533 et 1548). De même en Promptuaire des Coticiles (Lyon, 1532). Le 18 décembre 1509, J. Le Maire écrit de Dole à Marguerite qu'il a traduit de Titalien/M Gtstes <i e Sophy et prinse d'Orant (prise d'Oran par Xiraénès).

DV PRINCE SYACII ISMAIL. âOl

tresbien, et lauança tousiours au plus quil peut en honneur mondain. De cestuy Haly, par droite et vraye ligne masculine, est descendu celuy qui de nous auiourdhuy vulgairement est appelle Sophy, Et ainsi comme ceux qui descendent en ligne masculine de Maliometh, sont appeliez Scriphy de Mahometh, semblablement ceux qui descendent dudit Haly, sont nommez Scriphy de Hâly. Et ceux cy ne sont pas moins honnorez que les autres enuers les peuples du Royaume de Perse, lesquelz ne honnorent pas moins Haly, que Mahometh.

Or nest ce pas son vray et propre nom Sophy, mais de leur secte et religion : laquelle veult et commande, que par humilité, ilz ne portent aucun accoustrement de teste, qui soit de chose plus précieuse que de laine. Et pource quen langue Arabique la laine se nomme Sophy, ceux de ladite secte sont appeliez Sophy. Ilz doiuent viure en poureté, abstinence de vin, et de viandes, et en continuelles veilles et oraisons : combien que plusieurs dentre eux obseriient mal toutes ces choses maintenant.

Son propre et vray nom est Syach Israail : cestadire le Prophète Ismail, duquel les ancestres, et mesmement son père de fresche mémoire, ont tousiours esté seigneurs dune petite contrée nommée Arduel, à cause de laquelle lesdits Sophys ont aussi esté nommez Arduelins. (1)

Encores sont ilz nommez daucuns autres Etnazery. Pource que leur coustume estoit de porter vne tocque, diuisee en douze bendes. Et Nazer, en langage Arabiq,

(1) Ismaïl l®"", shah de Perse, fondateur de la dynastie des Sofis ou Sefewis né le 17 juillet 1487 à Ardëbil, mort le 19 mai 1524. Grand conquérant, prophète r< douté et poète admiré. Cf. De Hammer, Hist. de l'empire ottoman. — Quant aux Scriphy, c'est pour Chéri/.

^2 BISTOIRE MODERNE

signifie douze. Laquelle tocque, ou barrette, pource quelle est toute rouge, se nomme Kuselbas : qui vaut autant adiré, comme teste rouge. Si que ceste secte, pour diuerses causes et accidens, ha sorty diuers noms.

Le père de cestuy Sophy, fut homme de grand literature, tant en la Théologie de leur loy (ou plustot superstition) comme en plusieurs autres sciences, et principalement en Astrologie. Il fut de poure et honneste vie, pour lesquelles raisons, il fut grandement ayraé et honnoré du Roy Kazerabech, que nous disons Vsumcassan, tellement quil luy donna sa propre fille en mariage, de laquelle est yssu cestuy Syach Ismail, que nous disons Sophy. Parquoy, il appert, que de par sa mère il est extrait de tresnoble et Royale lignée.

Des premières fortunes du Prince Syaoh Ismail, surnommé Sophy Arduelin, Etnazery, Kuselbas : Comment il fut exilé après la mort de son père, et depuis retourna à sa seigneurie. De ses mœurs et manière de viure, et de sa forme, et grand libéralité. Et de la merueilleuse hayne quil ha contre la nation des Turcz.

Tant comme le père de cestuy Syach Ismail fut en vie, il tacha tousiours de nourrir et introduire son filz en noble accoustumance, et façon de viure. Si comme, en bonnes lettres, et mesmement es escritures de leur loy. Si dit on, que par sa science d'Astrologie, il congnut à la naissance de son filz , quil seroit vne fois merueilleux homme. Toutesuoyes il ne fut point permis au poure père dinstruire longuement son filz, pource que dedens brief temps le Roy Kazembech, Vsumcassan dessusnommé alla mourir. Auquel Vsumcassan , le bon Duc Phelippes de

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Bourgongne enuoja ses ambassades, pour linciter contre les Turcz. Ainsi appert, que le Roy Vsumcassan fut ayeul maternel du présent Sophy. (1)

Si succéda après Vsumcassan au Royaume de Perse, son filz nommé lacobbech : lequel auoit en si grand hayne le père dudit Sophy (pource que parauenture il luy sembloit moins noble, et indigne dauoir espousé sa sœur) que tantost après quil fut establi en son Royaume, il le persécuta à toute rigueur, et luy tollut ce peu de pais quil auoit, et flnablement le feit mourir.

Or auoit Syach Ismail au temps de la mort de son père, seulement huit ans ou enuiron : mais quelque petit et ieune quil fut, il luy fut nécessaire et eut bien le sens de senfuyr, (2) pour crainte de la mort. Si sen alla bien loing : ccstasauoir en la prouince de Geylan, prochaine de la mer Caspienne, voisine de Tartarie : et sarresta en vne cité nommée Lezian, (3) de laquelle viennent à Venise plusieurs draps de soye et tapis veluz. Si demoura illec long temps en la court dun seigneur, nommé Pirkayi. Et le temps pendant quil y fut, cestasauoir huit ans, et plus, il ne voulut onques taster de viande de court, pour prière ou exhortation quon luy sceust onques faire : mais viuoit seulement de ce quon luy donnoit en ausmone. Et ce qui luy demouroit de son repas, il le donnoit derechef tout pour lamour de Dieu aux poures.

Maintenant il peult estre en laage de vingthuit ou trente

(1) Le nom a été encore plus généralisé en Europe :

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi,

Je m'écarte, je vais détrôner le Sofi. Lafontaink.

(2) Il comprit la nécessité de s'enfuir.

(3) Labidschan, dans le Ghilan, province du royaume de Perse.

âOi HISTOIRE MODERNE

ans. (1) Petit, quant à la stature, et quant à la corpulence grasset, de forme assez belle, ferme, et constant en iustice. En telle sorte que tous ses capitaines constituez au gouuernement de diuerses citez et prouinces, lesquelz il ha trouué auoir vsurpé les biens des subietz et priuees personnes, ou commis quelque autre delict, il les ha tous fait mourir, et ha donné leurs offices à autres.

Il est libéral, autant quil est possible de dire. Et namasse ny or ne richesses, ne point ne les estime. Et auec ce, despend tant, et donne tant, que tout le monde sen esmerueille. Et sont plusieurs gens qui pensent et cuident, quil ayt congnoissance des trésors mussez en terre : et quand il ha mestier de finance, quil en puist trouuer à sa poste. (2)

Il boit du vin, mais secrètement, et menge chair de porc. Lesquelles choses sont deffendues en la loy Mahomethiste. Et pour la grand hayne quil porte à la nation des Turcz, il fait tousiours nourrir en sa court un pourceau gros et gras. Et pour despriser et auilenner le Roy des Turcz, il fait nommer ledit pourceau Pazahith, qui est le propre nom du Turc à présent régnant. (3)

Son plaisir sexerce en toute chose vertueuse, tant douurage manuel, comme de labeur destude et dentendement. Et quand aucun luy vient présenter quelque chose digne destimation, il la paye tousiours au double, voire trois fois plus quelle ne vaut. Ne iamais personne ne se part de luy sinon content, et bien satisfait.

(1) Si cet écrit est de 1511, Ismaël n'avait que 24 aus.

(2) .S'a poste =^ sua potestas. Ce Sofi, roi philosophe ou théologien, devait être considéré comme un sorcier.

^3) Bajazet II.

OV PRINCK SYACH ISMAIL. iMK

De ceux de sa court, et de ses subietz, il est adoré comme Prophète. Et luy pour plus grand réputation, ne se laisse voir, sinon la face couuerte et voilée, comme faisoit iadis Moyse, aux enfans d'Israël.

Touchant la luxure, il est assez honneste , selon la coustume du païs, et selon ce que porte sa loy. 11 nha esclaue nulle, ne femme qui soit coniointe auec luy, sinon par mariage. Et icy terminerons la deuxième partie.

La troisième partie de ce Traicté, qui est des grands conquestes, et faits darmes^ du Prince Syach Ismail, surnommé Sophy. El premier du recouvrement de son païs, et patrimoine d'Arduel : et comment il conquit la cité de Symiaque. (1)

Maintenant reste la tierce et dernière partie, qui est des gestes merueilleux du Prophète Sophy, quant à la guerre. Donques il faut entendre, que endementiers quil fut fuitif, et exilé de son païs d'Arduel, durant le temps de sa prime ieunesse, il se tint en la cité de Lezian (comme dessus est dit) près de la mer Caspienne, voisine de Tartarie. Et durant ce temps mourut son oncle maternel et mortel ennemy, le Roy lacobbech, lequel (comme dessus est dit) auoit fait mourir le père de Sophy, et vsurpé son païs et ses terres. Par la mort duquel Roy lacobbech, oncle de Sophy, le Royaume de Perse fut tout esmu aux armes, et mis en telle controuerse de guerres et diuisions, quen moins de deux ans, lestât Royal fut entrechangé et remué par cinq fois.

Pour lesquelles choses (cestasauoir, que mort son ennemy capital, et les nobles hommes et gensdarmes du Royaume

(1) Symoniaque, éd. 1528. C'est Scheraachi, ville du Shirwaa, renommée pour ses soieries.

206 HISTOIRB MODERNE

de Perse, occupez continuellement à guerroyer lun lautre) il fut facile à Syach Ismail de retourner en son païs, et recouurer son héritage et succession de son père : cestasauoir la contrée d'Arduel, en laquelle il estoit souuerainement aymé et honnoré de ses subietz.

Lequel sien domaine recouuré et obtenu pacifiquement, et illec demourant aucun temps, il rassembla vne petite armée (si armée se doit nommer) cestasauoir de trois cens hommes seulement, à tout laquelle il se tira vers vne cité nommée Symiaque, non pas trop loing de son païs, qui est vn lieu dont (1) les Vénitiens apportent les soyes grosses, et autres semblables marchandises. Laquelle cité de Symiaque il print soudain, et à despourueu, et la mit à sacquement : cestasauoir, au feu et à lespee, plustot miraculeusement, que par force de gens quil eust auec luy. Attendu que ladite cité deuoit estre suffisante pour résister à vne puissante armée, de plus de trois mille chenaux.

Comment les Persans tiennent Syach Ismail, surnommé Sophy., ainsi comme vu Prophète anciennement promis en leur loy. Et de la crainte que le Turc ha de luy.

Apres ceste emprinse acheuee, la renommée de Sophy creut et sestendit si auant, que de plusieurs lieux et païs circonuoisins sassembloient à luy grand nombre de gens de sa secte et loy. Et la cause estoit, pource que par leurs liures ilz trouuoient prophétisé, quil deuoit venir vn nouueau Prophète en leur loy, lequel deuoit accroître et exaulcer icelle, et fouler, abaisser et destruire toutes les autres.

(l) pour d'où. On trouve encore dans Voltaire {Mahofnet) II, 1 : c( Ma vie est dans les camps dont vous m'avez tiré. »

DV PRINCE SYACH ISUAIL. 1207

Dont pour aduertir les lisans, il est asauoir que la secte de Mahometh est diuisee en lxxii. sectes principales : comme expressément il est designé en l'Alcoran, qui est le fondement de leur loy. Et met (1) après, que des lxxii. vne seule va en Paradis, et toute la reste au feu d'Enfer. Si laisse (2) sans détermination celle qui va en Paradis. Et de là vient, que chacun tient la sienne estre bonne. Desquelles LXXII. la secte de Sophy est lune. Si croient entre eux, que cest celle seule qui meine les gens en Paradis. Et disent, que cestuy Syach Ismail, ha esté enuoyé de Dieu, pour la publier et manifester à tout le monde, et pour agrandir et magnifier icelle, et destruire totalement les autres lxxi. En manière que sil est possible, il ne deraourera aucunes des autres, ainçois seront mises en obliuion (3) perpétuelle.

Et de là vient, que larmee de Syach Ismail est toute sans ses despens ou gages, ainsi comme se fait la croisée entre nous, pour aller contre les infidèles. Et à ceste cause, de tous les quartiers d'Asie, les hommes de sa secte, courent à luy, auec tous leurs biens, et toute leur famille, silz nen sont destourbez ou empeschez par leurs seigneurs, comme ha fait desia le Roy Turc Pazahith, Othuman, (4) depuis six ou sept ans ença. Lequel, entendant la renommée de cestuy Syach Ismail croître de iour en iour, et sa puissance, son armée et son estât augmenter, ha tiré de la Natolie et Turquie, tous ceux qui publiquement estpient congnus estre de sa secte : qui furent en nombre de dix

(1) aussi (1528, 1533 et 1548).

(2) laissa (ibid.)

(3) et misérable peine (ibid.)

(4) de la dynastie d'Othman.

mille : et les ba fais trestous marquer au visage, à celle fin quilz soient congnus dunchacun : Et les ha transportez en la Romaigne, cestadire, en certaines prouinces de Grèce. Et encores à fin que non sans grand difficulté ilz se puissent rassembler ensemble, il les ha séparez en diuers lieux, lointains lun de lautre. Cestasauoir aux extrêmes confins de la Grèce, Albanie, Bossine, (1) et Seruie : et ha esté rapporté par gens dignes de foy, quon en ha veu dedens Modon, en la Moree, laquelle le Turc puis dix ans en ça ha toUue aux Vénitiens. Or ie laisse à considérer aux lecteurs bien entenduz, que veu et attendu quune si grand puissance, comme est celle du Turc, craint cestuy Syach Ismail, que le bruit qui de luy vole par tout le monde nest pas fable. Mais retournons à nostre propos.

De la conqueste de la grand cité de Tauris, en Perse : et desconfiture du Roy Aluant. Et comment Sophy feit démolir le sépulcre de son oncle : et occit sa mère de ta propre main.

Depuis la victoire et prinse de la cité de Symiaque, larmee de Syach Ismail, creut aucunement et monta iusques au nombre de mille hommes tant à pied, comme à chenal : à tout lesquelz il eut bien la hardiesse de venir en Tauris, cité grande et noble, et siège du Royaume de Perse : et dassaillir courageusement le Roy Aluant, qui pour lors estoit Roy de ladite cité. (2) Si luy donna la bataille, mais le Roy Aluant ayant cinq mille cheuaux sans les piétons en son armée, fut defFait et vaincu : et Syach Ismail gaigna lors la seigneurie de Tauris. Et audit lieu chacun afferme

(1) Bosnie.

(2) Elvand Beyg, prince de la dynastie tureomane'^ du Mouton- Blanc (1501) à Tébriz.

DV PRINCE SYACH ISHAIL. ^09

quil exerce (1) vne merueilleuse exécution et cruauté sur les gensdarmes, et souldars du pais, lesquelz sappellent Turcomans, non seulement enuers les hommes, mais aussi enuers les femmes et petis enfans, lesquelz il feit mourir de diuerses sortes.

Et pource quil ne pouuoit faire autre vengeance du Roy lacobbech, son oncle maternel, lequel estoit mort despieça, et lequel comme iay dit cy dessus, luy auoit tué son père, et toUu son estât et sa seigneurie, il sen alla à son sépulcre lequel estoit somptueux et magnifique, comme il appartient à vn si grand Prince, si le feit tout desrocher, ruiner, et mettre par pièces, en sorte quil ne demoura aucune enseigne de ladite sépulture. Et feit oultreplus tirer les os de la tombe, et iceux brûler et espardre la cendre au vent. De laquelle chose aduertie la mère dudit Syach Ismail, sœur dudit Roy lacobbech, se tira deuers son fîlz : et tant pour la confidence de ce quelle lauoit porté en son ventre, comme pource quil estoit encores ieune, elle le reprint et tença, dauoir vsé dune si grand cruauté et inhumanité à la sépulture et aux os de son oncle : laquelle reprehension luy fut tant grieue, et la print à si grand desdain, que soudainement il feit prendre sa propre mère, et la tuer. Aucuns disent que luy mesmes loccit de sa main.

Comme le Prince Syach Ismail occit en bataille le Roy Aluant «on aduersaire : à cause dequoy le renom et larmee dudit Sophy se renforça de beaucoup.

Povr les raisons dessusdites, larmee de Sophy croissoit de iour en iour : et montoit en plus grand nombre et puis-

( 1 ) exerça ( 1 528) exercea (1518).

in. 14

9tO HISTOIRE HODER^E

sance. Et pour la grand rigueur dont il auoit vsé enuers lesdits Souldans, Turcomans et es lieux prochains, ilz craingnoient beaucoup le nom de Sophy. Nonobstant toutes ces choses, le Roy Aluant ne perdit pas courage : car combien quil eust esté vaincu en bataille, et chassé de son Ryaume, neantmoins dun grand courage et diligence, il remit sus vne nouuelle armée, beaucoup plus puissante que la première, auec layde et faueur de tous les nobles hommes gensdarmes et soiildars du pais : lesquelz il mit sus, et sen vint deuers la grand cité de Tauris en Perse conquestee par Sophy, comme dessus est dit. Et quand il fut près, il enuoya deffier ledit Prince Sophy en la pleine campaigne, selon lancienne coustume de la guerre du païs de pardelà, lesquelz ne corabatent iaraais sur les terres labourées, à fin de non faire dommage aux païsans, mais tousiours donnent la bataille en vn plein champ infertile. Et qui demeure vainqueur, il est seigneur du païs.

Laquelle chose entendue, le bien fortuné Sophy rassembla toute son armée, moindre en nombre et en puissance, du double ou du tiers, que celle du Roy Aluant, et auecques icelle lalla affronter courageusement : et le vainquit, desempara et occit auec la plus grand partie de son armée. Si en rapporta despouilles assez, et perdit peu de gens. Et ceste victoire donna si grand crainte es courages des souldars Turcomans (qui sont comme dessus est dit, les gensdarmes et ordonnances du païs, es mains desquelz lart militaire et le maniement des faits de la guerre ha tousiours esté) que incontinent quilz oyoient le nom de Sophy, ilz senfuyoient tous tremblans,et ne trouuoient lieu, auquel il leur semblast quilz fussent à seureté. Par ainsi Syach Ismail retourna victorieux dedens la cité de Tauris, auec

DV PRINCE SYACU ISHAIL. 211

si grand gloire et renommée, que depuis ceste victoire, beaucoup plus de gens que parauant couroient à luy, tellement que dedens peu de iours, son armée creut iusques au nombre de six mille hommes et plus.

De la grand descon/lture de Morath Cam, faite par le Prince Syach Ismail dil Sophy.

Or advint que Morath Cam (qui est vn grand Prince, et dominateur es parties de pardelà) entendant que son cousin, ou selon que aucuns disent, son neueu le Roy Aluant estoit mort, auquel par vn appointement fait entre eux, il auoit donné la seigneurie de Tauris, en prenant pour recompense vne autre tresnoble cité au Royaume de Perse, nommée Syras, (1) laquelle est tresabondante de fins draps de soye, et y fait on des harnois de toutes sortes, si tresexcellents tant pour hommes que pour cheuaux, que ceux qui le sauent, ne se tiennent point suffisans assez pour le bien sauoir descrire. Entendant donc ledit Morath Cam, la perte, le deshonneur, et loccision faite sur les Turcomans par Syach Ismail, et de leurs femmes et enfans, luy comme homme tresprudent au fait de la guerre, congnoissant que tant plus quil demoureroit à mettre sus son armée alencontre de Sophy, de tant plus sa force saugmenteroit : délibéra de mettre en poinct le plustost quil luy fut possible, vne trespuissante armée contre ledit Sophy, et ainsi le feit il : car il ioingnit ensemble sa force et sa puissance en toute extrémité : et pensant par grand prudence, si vne seule fois il pouuoit vaincre Sophy, il seroit sans contradiction aucune Roy de toute Perse, establi et conformé. Et

(1) Schii'az. — Morad Beg, fils d'Yacoub Beg (cf. d'Herbelot).

âl2 IIISTOIRt: UODERNF.

aussi leust il esté, si les affaires fussent venuz à son souhait. Par ainsi Morath Cam rassembla en peu de iours vn bel, riche et puissant exercite, de douze raille cheuaux, bardez de bardes trescleres, tresfînes et tressubtilement labourées. Et avoit aussi vn grand nombre de piétons nourris à la guerre : auec laquelle armée il print son chemin deuers la grand cité de Tauris. Et mena auec luy, selon lancienne coustume des Persans, toutes ses femmes et ses enfans. Laquelle chose estre venue à la congnoissance de Syach Ismail : luy comme vn Dragon ou Lyon furibonde, (1) et plein de courage, presques en vn instant rassembla telle poingnee de gens quil auoit, laquelle tant en nombre de cheuaucheurs que de piétons, ne montoit point plus de huit mille hommes, duquel nombre et puissance il y auoit beaucoup adiré enuers celuy de Morath Cam.

Et tant estoit ledit Sophy ardant à la bataille, quil ne se pouuoit contenir : et neut point la patience dattendre que son ennemy le vinst assiéger dedens Tauris : mais hardiment luy alla au deuant deuers Syras. Lesquelles deux citez sont distantes lune de lautre par vingt iournees. Et tant cheminèrent lun et lautre exercite, quilz sentrerencontrent enuiron à my chemin.

Auquel lieu Syach Ismail, nonobstant que sa puissance fust beaucoup moindre, au regard de larmee dudit Morath Cam, neantmoins il fut le premier assaillant et donnant dedens. Mais à la première meslee, Sophy eut du pire, et furent beaucoup de ses gens morts et occis : toutesuoyes ce nonobstant, ilz ne firent onques semblant de tourner le dos. Et la cause estoit, pource que non pour gaigner terre il leur serabloit quilz combatoient, mais pour augmenter leur

(1) furibonde dans tootes les éditions.

UV PKIACE SYACII ISMÂiL. 2^^

loy. Au moyen dequoy, nesun (1) dentre eux ne craingnoit la mort : pource quilz auoient espérance quelle les deuoit conduire à la vraye éternelle vie de Paradis.

Pour laquelle raison les gens de Sophy batailloient si tresfurieu sèment, en marchant sur les corps de leurs compaignons mesmes, sans crainte quelconques, (2) et se fourroient en la presse de la bataille, en combatant si longuement et si franchement, quilz desconârent et desbareterent toute larmee de Morath Cam. Laquelle chose est plustot miraculeuse et diuine, que humaine.

Loccision fut innumerable. De prisonniers ilz nen prindrent aucun à mercy, sinon pour ceste fois les Dames, lesquelles le Prince Sophy donna en mariage à ses gens : et gaigna grand butin de bagages, et beaucoup de harnois, et cheuaux. Morath Cam senfuyt du costé de Bagadeb (3) : et ne sest trouué depuis aucune nouuelle de luy, aumoins que le sache.

Des autres merueilleuses victoires, et conquestes dîc Prince Syach Ismail.

Ainsi poursuiuant le courageux et bienfortuné Sophy, son bonheur de victoire en victoire, dressa son armée et son chemin deuers la cité de Syras : là ou il se trouua dedens peu de iours : et print là possession et seigneurie dicelle, sans contradiction quelconques. Dont pource que cestoit cité abondante darmures, et conuenable à fortifier vne armée, il y seiourna beaucoup de temps. Et illec com-

(1) nesung (\o2%) ^= l'italien nessuno. L'éd. 1548 substitue dëjà pas un.

(2) quelconque (1528).

(3) Bagdad.

âf4 HISTOIRE MODERNE

mença son exercite à se faire plantureux, plus que parauant : tellement quil paruint au nombre de cinquante mille hommes, et plus. Donques ses gens qui parauant estoient armez de harnois communs, se commencèrent à accoustrer de plus belles et plus riches armures, si que chacun qui les voyoit, lestiraoit et iugeoit estre chose merueilleuse et délectable.

Par ainsi voyant le Prince Sophy quil nauoit plus en tout le Royaume de Perse pour ennemy quelque seigneur de grand estime, excepté vn capitaine, chef et conducteur dune nation bien hardie, lequel tenoit sept chasteaux imprenables : et lesquelz, pour la force de leur situation, nesun Roy de Perse, excepté Vsumcassan ayeul maternel de Sophy, auoit peu subiuguer : iceluy Prince Sophy délibéra dentreprendre vn si noble affaire, lequel ne luy fut pas facile à en venir à chef : car il y fut deux ans entiers, menant la guerre guerroyable, et tenant le siège volant alentour desdits sept chasteaux. Et là moururent beaucoup de ses gens, entre lesquelz y demoura son principal capitaine.

Finablement il gaigna tous lesdits chasteaux, et retourna victorieux et depuis conquit assez de grands citez en Mede et en Perse : entre lesquelles, il en y ha vne tresgrande, qui se nomme Hère, (1) des autres ie ne scay le nom.

Puis après il dressa son chemin enuers Straua et Corassan. Et au mylieu du chemin il conquesta une tresforte place, de la bende des Turcomans, lesquelz pilloient et destroussoient autant de marchans quil en passoit par là, pour venir en Tauris. Et de ceste victoire, il rapporta grand trésor, et grand quantité de draps de soye de plu-

(1) Hérat, Âatérabad, Chorasan.

DV PRINCE SYACH ISMAIL.

sieurs sortes : lesquelz le capitaine des Turcomans, iusques alors auoit toUu par force à plusieurs marchans de diuerses nations. Il ha oultreplus conquis plusieurs autres païs et seigneuries, dont nous ne sauons les noms. Mais dautre part le Roj Emmanuel de Portugal, par son nouueau nauigage des Indes, luy ha tollu quelque place, séant sur la mer, quon dit le Goulfe (1) Persique.

Celuy de qui iay translaté vne partie de ceste histoire, d'Italien en François, escriuant au Duc moderne de Venise, lan mille cinq cens et huit, dit que quand il partit de la cité d'Alep, en Surie, le Prince Sophy et son armée, estoient à huit iournees de Tauris au siège dun fort chastel , lequel seul estoit restant entre les mains des Turcomans. Et met quon pouuoit bien estre certain quil leust conquis, attendu le merueilleux nombre et puissance de son armée, qui est de quatre cens mille hommes : entre lesquelz il y ha cent mille hommes de cheual armez et bardez, selon que les marchans dernièrement venus dudit quartier ont rapporté : lesquelz aussi afferment, que ledit Sophy ha desia mesparty (2) entre ses Barons et capitaines, toutes les terres du Souldan, et aussi celles du Turc-

Disoient oultreplus lesdits marchans en ce temps là, que après la conqueste dudit chasteau, le Roy Sophy prendroit son chemin deuers Bagadeb, et par le païs de Mésopotamie viendroit en la haute Arménie, et en la basse : auquel quartier il peult descendre sans contradiction quelconque. Et quand il y seroit venu, estant frontier dune part au païs du Souldan et du Prince Alladolat (3) : et dautre part

(1) ffolphe (1548).

(2) En espagnol despartir, partager.

(3) Le Soudan d'Egypte et Ala-Ed dewlet-Mirza, prince turcoman

au Roy Turc, il pourroit dresser son emprinse, quelque part que bon luy sembleroit, ou demourer là quelque temps sil luy plaisoit.

Dt la grand hayne que le Prince Sophp porte aux lui/z, et aux Turcz, et aux Sarrasins. Et comment Ufauorise aux Chrestiens en toutes ses victoires. Et des ambassades par luy enuoyees aux Princes de Chrestienté. Et des nouuelles plus fresckes de ses emprinses.

Syach Ismail, hait si tresparfondement les luifz, que par tout ou il en treuue, il leur fait creuer les yeux, et puis les laisse aller. Mais comme ia dessus est touché, il persécute encores plus les Turcz. Car de tous ceux qui tombent en ses mains, il nen eschappe pas vn quil ne fasse mourir de maie mort. Et fait destruire leurs Temples et Meschites. (1) Et dit que le trenchant de son espee, ou (2) symeterre, ne cessera iamais de couper et pourfendre, iusques à ce quil ayt mis à fin tous ceux qui adorent deuers Mydi : comme font les Turcz et Sarrasins. En lieu que nous Chrestiens adorons deuers le Soleil leuant.

Aux Chrestiens il se monstre beniuolent : car il laisse en son entier toutes leurs églises et chappelles, sans y toucher par violence. Et meine auec luy le Patriarche d'Arménie, et plusieurs prostrés et religieux tenans nostre foy. Dont pour monstrer le grand désir quil ha de destruire de

qui, sous le règne de Bajazet II, commanda en Caramanie le pays qa'on appelle aujourd'hui Ala-Doulat-Ili. Cf. Hammer et d'Herbelot.

(1) Musquettes (1528), musequettes (1533 et 1548). C'est l'italien meschita, mosquée. /

(2) de sa symeterre (les autres éditions).

DV PRINCE SYACH iSHAIL. 91?

rasse et de fons en comble (1) la loy Mahometiste, il sest efforcé par plusieurs fois de solliciter les Princes Chrestiens, à ce quilz esmussent la guerre au Turc, du costé d'Europe. Et que de la part d'Asie il ne luy faudroit pas.

Lun desdits ambassadeurs de Sophy, venant deuers le Roy de Hongrie pour ceste matière, fut descouuert et mené à Constantinoble, et là fut mis en pièces, par le commandement du Turc. Les autres qui sadressoient deuers les autres Princes de Chrestienté, si comme à Lempereur et au Roy, ont esté destourbez par les Vénitiens de tirer oultre. Comme ce leur ha reproché bien adcertes (2), messire Loys Helian natif de Verseil, en la harengue quil feit lannee passée, de la part du Roy à Lempereur Maximilian.

Somme toute, le Prince Sophy se monstre tresafFectueux à pourchasser la destruction de la loy de Mahometh, qui est lexaltation de la sainte foy catholique. Et de fait, ha desia porté merueilleux dommage au Turc, et pour vne iournee occis en pleine bataille trente mille Turcz, dont estoit chef lun des filz du Turc, Pazahith Othuman à présent régnant. Et ha ledit Sophy, prins la cité d'Arzimine, qui est en terre ferme de Turquie. Là ou il sest fortifié par le moyen dun Prince nommé Aladolat, grand seigneur en Caramanie, lequel luy ha donné passage par ses terres. Le Turc ha bien voulu faire appointement auec ledit Sophy : car à fin quil le laissast en paix, il luy donnoit tout Lempire de Trapezonde, auec deux milions dor, pourueu quil retournast en Perse à tout son armée. Ce que Sophy ha refusé, disant (comme feit Alexandre à Darius) quil vouloit tout auoir.

(1) deraseretdefonsencomhler (éd. 1548), Cf. Ducange. v. Rasura.

(2) a certes (1528). Cf. Daru, Hist. de Venise V, 58 (éd. Bruxelles).

Les premières nouuelles manifestées de la renommée dudit Prince Sophy, furent enuiron le temps que monseigneur Phelippes Conte de Rauestain alla en lisle de Methelin, contre les Turcz : qui fut lan mille cinq cens et vn. Et les dernières sont venues de messeigneurs de Rhodes. Lesquelz par vnes lettres escrites à Candelore. dedens le goulfe de Laiazzo, datées du vingtdeuxieme daoust, mille cinq cens et dix, ont escrit, que Sophy auoit planté son siège deuant la cité d'Alep en Surie, qui est à trois iournees dudit goulfe de Laiazzo, et non pas trop loing de Hierusalem : Et que le peuple dudit Alep auoit enuoyé demander secours au Souldan, lequel auec ses Mores et Mameluz, redoute fort la puissance dudit Sophy. Et qu'il estoit vraysemblable, que ladite cité d'Alep ne tiendroit point longuement contre sa puissance. Oultreplus, le seigneur d'Alep auoit prins aucun ambassadeur Vénitien, retournant de deuers Sophy : et lauoit enuoyé au Souldan qui se tient au grand Caire : auec les lettres de Sophy, par lesquelles il mandoit à la seigneurie de Venise, quelle deust faire vne bonne grosse armée par mer, pour la ietter deuers le costé de Baruth (1) : et que de lautre part, il donneroit sur les terres du Souldan.

Conclusion de a présent petit Traicti.

Si nous auons en autre endroit (2) monstre quelle différence il y ha entre les Schismes et les Conciles, maintenant aussi auons nous donné bonne et facile coniecture, combien il y ha à dire, entre vn Corbeau et vn Coulomb. Le Cou-

(1) Beiroath.

(2) Les autres éditions portent : « si par Vautre traicté précéient. »

DV PRINCB SYACU ISMAIL. 319

lomb apporta en larche de Noë, la branche doliue, qui est signe de paix, entre Dieu et les hommes : mais le Corbeau demoura obstiné sur vne charongne puante. Sophy cherche et tache par tous moyens daccorder les Princes Chrestiens, pour destruire les infidèles : et le grand Euesque de nostre loy» oy V6ult entendre. Dieu vueille pouruoir à tout.

SENSUiT L0C5CASI0N ET MATIERE DU RECENT ET NOUUEAU

SAVFCONDVIT

donné de plein vouloir par le Souldan, aux subietz du Roy treschrestien, tant pour aller en pèlerinage au saint Sépulcre^ comme traffiquer marchandement en ses terres et seigneuries DouUremer.

En ceste petite dernière particule, qui conclura toute lœuure présente, sera monstree la tierce différence : Cestasauoir du Souldan au Pape moderne, quant à lafFection quil ha au Roy treschrestien, Loys douzième heureusement régnant, et à tout le bien publique de Chrestienté. Pour laquelle chose faire, il faut vn peu remémorer la victoire de messieurs les Cheualiers de Rhodes : laquelle ilz obtindrent lannee passée contre les gens dudit Souldan et du Turc : car de ce, procède la fondation dudit Saufconduit, qui est presques chose miraculeuse, et redonde à grand honneur et gloire dudit seigneur Roy treschrestien.

Lan passé, qui fut mille cinq cens et dix, au moys d'Aoust, la tresnoble et tresualeureuse Cheualerie de saint lean de Rhodes, laquelle est le boluert, et fort auantmur de Chrestienté deuers les parties d'Orient, comme elle ha accoustumé de faire tous les ans, mit sus vne bonne armée sur mer, pour résister aux nouuelles emprinses du Turc et

3S3 SAVFCONDTIT

du Souldan. Lesquelz combien que de tous temps ilz soient ennemis lun de laatre à cause de leurs seigneuries frontières et limitrophes, non pourtant, pour crainte de lalliance et confédération des Princes Chrestiens, faite et iuree à la paix de Cambray, laquelle estoit directement contre eux (si Dieu eust voulu que le chef de la ligue eust charié droit) iceux Princes Orientaux, Turc et Souldan, sestoient aussi ralliez et contrebendez entre eux : et auoient conspiré de destruire premièrement Rhodes, comme celle qui trop les grieue, et assubiettit.

Dont pour mettre leur intelligence à effect, le Turc Pazahith Othuman à présent régnant, auoit enuoyé au Souldan lun de ses filz nommé Courconcy, (1) auec toute fourniture dartillerie, de harnois de guerre, de ferraille, de nauires, dancres, et autres choses pertinentes iusques à suffisance, pour armer cent galères : et le Souldan de sa part, faisoit grosse diligence de mettre la chose en train. Mais pource que le pais d'Egypte est diseteux et stérile de boys et de grands forestz, et que ledit Souldan ha vn autre quartier de pais en Surie, là ou il croit abondance desdites matières de fustaille et mesrien, souz ombre dune paix et appointement qu'il disoit auoir auec monsieur le grand maistre de Rhodes, iceluy Souldan feit equipper vingtquatre ou vingtcinq voiles, que Fustes que Barches et Gallions, tresbien armez et erapauaisez à la mode de pardeça, et tresbien fournis de traict à pouldre ; et sur icelles enuiron deux mille combatans que Turcz que Mameluz. Desquelz estoient chefz et conducteurs ledit Courconcy, filz du Turc, et vn autre capitaine pour le Souldan. Si chargèrent leurs-

(1) Corcad, dépossédé par son frère Sëlim I*'.

dites Fustes, de boys pour faire nauires, de lin pour faire voiles et cables, et darcz Turquois et de flesches.

Or sachans lesdits seigneurs de Rhodes, que cecy se dressoit au desavantage de leur religion, et de toute la Chrestienté, ilz se délibérèrent dy obuier par bon moyen. Et de fait, quand ilz virent leur opportunité, enuahirent et enuestirent courageusement lesdits nauires du Souldan, estans chargées au port de laffe, tellement que après grosse et aspre bataille, qui fut le vingtetunieme iour d'Aoust, raille cinq cens et dix, lesdits seigneurs de Rhodes demourerent maistres et vainqueurs. Le capitaine des gens du Souldan y fut tué. Le filz du Turc fut contraint dabandonner ses nauires, et se ietter en terre auec la reste de ses gens : si se sauua à la fuite. Parquoy grand honneur en aduint à messieurs de Rhodes : après laquelle victoire, ilz sen retournèrent triomphamment à Rhodes, et amenèrent les nauires chargées desdites despouilles, des ennemis de nostre foy.

De ceste perte ha esté le Souldan si tresdolent, que après le conseil tenu auec ses Satrapes et Mameluz, il feit premièrement prendre, enferrer, enchainer et emprisonner, tous les marchands Chrestiens estans en Egypte et Surie, iusques au nombre de mille personnes, et tous les religieux du saint sépulcre de Hierusalem, et des autres lieux sacrez de la terre sainte. Et iusques à ores les détient en estroite garde.

De son premier motif, et de chaude choie, il ordonna de faire ruiner et démolir le tressaint monument de iesvs CHRIST. Toutesuoyes depuis il se modéra, et refréna, pour Ihonneur et contemplation du Roy, par les prières et exhortations du Consul de la nation Françoise, nommé Phe-

224 8AUFC0NDVIT

lippes de Parées (ou plustost, par le vouloir de Dieu toutpuissant qui luy changea le courage) parquoy il ha fait seulement murer les saints lieux iusques à ce quil ayt response du Roy, touchant cest affaire, auquel il ha enuoyé vn ambassadeur, non pas infidèle, mais Chrestien, natif de Ragouse en Dalmace, homme de belle et honneste représentation, auecques ses lettres escrites en langage Arabie, dont la substance est telle : Que ledit Souldan présentement régnant, nommé Abymazar, Causer, Elgaury, (1) donne au Roy treschrestien Loys douzième le domaine et gouuernement du saint sépulcre : et le veult sans plus retenir au nom du Roy , et serablablement tous les autres lieux sacrez : et iceux faire ouurir, consigner et deliurer es mains des ambassadeurs que le Roy y enuoyera, pour estre gardez et tenus par telz religieux quil plaira au Roy députer à ce, et ordonner den prendre la possession en son nom. Et pour ce faire, le Souldan par sesdites lettres ha donné Saufconduit grand et ample.

Lequel Saufconduit le Roy ha fait publier solennellement à son de trompe, en sa cité de Lyon, durant le temps de ceste foire de Pasques au moys de May, lan mille cinq cens et onze, par deux officiers darmes : presens ledit ambassadeur du Souldan, et Montioye, souuerain Roy darmes de France, qui de son propre nom sappelle messire Gilbert Chauueau, Cheualier créé de la main de Lempereur, et seigneur de Vomeaux en Bourbonnois, et Baron de Hypsala, en terre ferme de Grèce, homme de grand port, éloquence, et audace. Lequel ledit seigneur Roy, ha ordonné pour aller en ambassade deuers le Souldan, et faire ouurir

(1) Le sultan Malek el Âchraf Aboulaaer Saifeddin Qansou el Ghoury a régné de 1501 à 1516.

et desmurer le saint Sépulcre, et les autres lieux sacrez : et en prendre la possession au nom de la treschrestienne couronne de France : et ouurir du tout le passage doultremer pour les pèlerins et marchands, lesquelz y pourront dorenauant fréquenter seurement, au tresgrand honneur, proufit et consolation du Roy, et de toute la nation Françoise, et Gallicane, voire de toute Chrestienté. Et ny ha nul qui ne sen doiue resiouyr, sinon les Vénitiens, lesquelz souloient auoir ceste prerogatiue, et maintenant ilz en sont forclus et aliénez par leurs démérites,

La grand nau de Rhodes, qui est preste à lancre, au port de Toulon en Prouence, fera ce premier voyage, et y pourront aller marchands et pèlerins souz la sauuegarde du Roy, protection de messieurs de Rhodes, et conduite dudit seigneur Montioye : lequel saura bien guider cest affaire par grand prudence, comme céluy qui non seulement ha eu tousiours bonnes et honnorables commissions de par le Roy son maistre, enuers presques tous les Princes Chrestiens, mais aussi enuers le Turc infidèle, Pazahith Othuman, Empereur de Grèce et de Trapezonde, Roy des Turcz, de Natolie et d'Arménie, lan de grâce, mille quatre cens quatre vingts et dixneuf. De laquelle ambassade il rapporta honneur et proufit, comme il fera si Dieu plait de ceste cy.

Les tUtres que ledit Souldan, nommé Aiymazar Causer^ Elgaury^ Roy des Egyptiens, Arabes et A.gariens, laille au Roy treschrestien par ses lettres, sont ielz, et la forme du Sauf conduit ainsi quil sensuit. (1)

A la présence du Roy exalté et magnifique, combateur tresfort et tresnoble, Loys de Valois, defi*endeur des Royaumes de la Chrestienté, Nobilitateur de la Loy Chres-

(1) Hagareni, nom byzantin des Sarrasins, u iB

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tienne, Exaltateur du peuple Chrestien, Sage en ses Royaumes, Deffendeur de ses vassaux, Gardien de la terre, et de la mer, et des citez et ports, Seigneur du Royaume de Franco, et de Bretaigne, et autres prouinces qui sont souz son domaine : Justificateur de la Loy et du Baptesme, sanctifié par dessus les Roy s et Souldans, Dieu le maintienne, auec sa noblesse, et garde sa personne : et luy baille puissance auec bon moyen de radresser les choses gastees, et le conserue en sa bonté accoustumee.

Va, lettre présente, pour luy faire participation de tout bien en conseruation : Et quil luy plaise accepter nostre beniuolence, que luy faisons sauoir, ce qui nest point absent à son intelligence.

Laseureté que (1) de nostre saint vouloir ha esté concédée à la nation des François dedens noz ports en gardant leurs biens, leur ottroyant de vendre et acheter. Et defFendant (2) à tous ceux qui les pourroient offendre, et à leurs Consulz, honnorez auec toute libéralité. Principalement au Consul honnoré, reueré, et à nous prochain, Phelippes de Parées : et que au dessusnommé auons concédé honneur abondant, et nul semblable ha esté permis en nostre temps.

Et combien que par le passé la nation Vénitienne fust estimée enuers nous, plus que toutes autres Chrestiennes, en vendre et acheter, neantmoins depuis que ledit Phelippes Consul honnoré, me feit entendre le différent suruenu entre la présence de vostre sérénité, et lesdits Vénitiens : et la voulenté et beniuolence de vostre sérénité enuers nostre sainte puissance, désirant agrandir lamitié entre nous ; (3)

(1) que n^eet supprimé que dans l'éd. 1548.

(2) offendant (1548) ; défendre {Xh'i»).

(3) agrandit lamytie entre nous (1528 et 1533).

pour telle cause, auons eslu ledit Consul honnoré, par dessus les Vénitiens et tous autres. Et luy auons concédé priuilege de paix, en ses paroles. Ce que nul Chrestien nha iamais eu.

Conclusion de ceste dernière particule^ et de toute lœuure.

Grands merueilles différentes voyons nous en nostre temps. Voylà le Souldan Abymazar Sarrasin, qui se monstre tant gracieux et tant beneuole, et donne au Roy treschrestien le tiltre de la conseruation du saint sépulcre : et oultreplus, saufconduit, seureté et grans priuileges aux subietz de la couronne de France. Et le Pape au contraire, les maudit et excommunie à tort et par grand ingratitude. Le saint sépulcre ha autresfois tant cousté dargent et de sang des Chrestiens à recouurer, et maintenant on le présente pour néant.

Le chef de la loy Mahomethiste ne demande que paix, après quon luy ha fait la guerre. Et le Primat souuerain de nostre église, se treuue tant rigoureux et mal traitable, quil ne se veult déporter ny abstenir des armes, et deffusion de sang humain. Mesmement après quon Iha restitué en possession de paix et de tranquillité du patrimoine ecclésiastique, sil y eust voulu deraourer : et quil en ha esté requis tresinstamment, de la part de tous les Princes Chrestiens.

Lempereur Maximilian (comme iay fait mention en vn autre traité) ne désire fors entretenir la sainte ligue et confédération iuree (par la paix de Cambray) auec ses frères, les autres Roys Chrestiens, pour se bender contre les Turcz. Le Roy catholique Dom Fernand d'Arragon (comme on dit) fait merueilleuse preparatiue de passer en Afrique

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à grand puissance, contre les Mores et la gent Sarrasine, pour dilater et exaulcer la foy Chrestienne.

Le Roy laques d'Escosse, ne prétend autre chose, fors rendre le rœu quil ha voué, daller en armes en la terre sainte. Et dautre part, le Roy Emmanuel de Portugal, fait son effort et diligence extrême, de greuer les infidèles, par son nauigage des Indes : et de réduire à la foy catholique plusieurs peuples simples, rudes et nouueaux, des Isles estranges et Barbares. (1)

Le Roy treschrestien sest mis en tous ses deuoirs, de trouuer paix auec le chef de leglise Romaine. Tellement que la iustification de sa bonne querele, est congnue par tout le monde. Bref, vnchacun bon Prince ne quiert auiourdhuy que paix, et ha postposé (2) toutes vieilles inimitiez et rancunes, excepté les Vénitiens, populaires, (3) et de police bastarde et illégitime, lesquelz ont suborné le Pape. Et ne se monstrent estre autre chose, sinon les certains procureurs et deffenseurs des Turcz. Et ne se conuertissent à bien, pour mal ou infortune qui leur aduienne. Hz mesprisent les signes du ciel, les prodiges, les comètes, les tremblemens de terre (qui sont admonitions diuines) et sont obstinez, comme les luifz estoient du temps de leur grand ruine faite par Vespasian.

Or prions Dieu quil vueille tout adouber : et que toute la Chrestienté se concorde vnanimement, et donne victoire, prospérité et félicité, présente et future, aux tresnobles

(1) Emmanuel-le-Grand, mort en 1521. C'est sous ses auspices qae se fit le Kavigage des Indes, c.-à-d. l'expédition de Vasco de Gama au cap de Bonne-Espérance.

(2) mis de côté, écarté, négligé.

(3) c.-à d. républicains, doao sans droit véritable.

Princes Chrestiens, qui s'entretiennent en paix et vnion. Et oultreplus, que le souuerain Prélat de leglise (puis quil est ainsi affectionné aux armes) vueille les siennes ioindre auec celles du Prince Sophy, et là se transporter en personne, comme bon pasteur. Et lors le suiuront ses ouailles de toute part. (1)

(1) L'édition 1528 ajoute : « Ici clorrons nous ce présent labeur: mais que par manière de récréation soit mis le blason des armes des Vénitiens qui sont cause de tous ces maulx comme il est dit au préambule, et deux prophéties anciennes de leur décadence. » L'édition 1549 donne ces pièces après le Traité des Schismes. — Par la conclusion du Sauf conduit^ on s'explique les mots : entretenement de Vunion des princes, qu'on trouve en tête de toutes les éditions spéciales du Traicte des Scismes.

LE TRAICTÈ

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