PROLOG VE
Povr ce que les Vénitiens ont maintenant le vent au visage, plusieurs allèguent certaines Prophéties, oracles, et vaticinations, par lesquelles ilz veulent entendre, que le terme et deânement de la seigneurie des Vénitiens est venu. Dont les vns disent, que depuis trois ou quatre ans en ça, sest trouué à Rorame vne pierre de marbre de grand antiquité, en faisant aucuns fondemens en la maison du Cardinal de Farnesio : en laquelle estoit escrit, et graué tout ce quon ha veu aduenir depuis la prinse du More, (1) iusques à maintenant. Les autres disent, que de long temps les Vénitiens sauoient bien entre eux, quilz deuoient souffrir ruine finale par vn Roy de France. Et que ceste Prophétie leur estoit représentée en vn mur de leglise au palais saint Marc à Venise, auquel estoit figuré dœuure musaïque (2) vn Coq creuant les yeux à vn Renard : dénotant par le Coq,
(1) Ludovic Sforza, duc de Milan.
(2) En bas-latin mv,saïcum .
5f2 LA LEGENDE
le Roy tresdirestien : et par le Renard, la nature des Vénitiens. Encores ay le ouy dire à autres, quil y ha la grand pièce que les Vénitiens auoient pour certain signe (1) que quand ilz verroient brusler ie ne scay quel clocher dune ville leur voisine, et subiette, ilz pourroient bien deslors estre asseurez de leur prochaine destruction : laquelle chose est aduenue, comme ilz disent, desia dix ans passez. Ces choses ie ne scay comment ilz les sauent, mais ie scay bien, que ian raille cinq cens et six, es festes de Pentecouste raoy estant ù Venise, on me dit que labbé loachin Calabrois, lequel auoit esprit de Prophétie, et flourissoit enuiron Ian mille cent cinquante, leur auoit préfiguré leur décadence telle que nous la voyons, par deux Lyons volans, dont ilz font leurs armes, lesquelz il leur ordonna tirer en marbre, au pauement de leglise saint Marc. Lun diceux Lyons estoit pourtrait gros et enflé, et sembloit nager de tout le corps sur les ondes, excepté que les pattes de deuant estoient en terre ferme : lautre auoit toute la corpulence estendue sur la terre, et les piedz de derrière seulement en leaue : mais il estoit maisgre, et deffait à merueilles. Demandans les Vénitiens audit abbé loachin la signification de celle pourtraiture : il leur respondit, que tant et si longuement quilz seroient seigneurs de la nauigation de la mer, ilz nauroient gueres de controuersie auec les Princes Chrestiens, ains prospereroient en planté de richesses : ce qui est signifié par le premier Lyon : mais toutes et quantesfois quilz perdroient ledit nauigage, et se mettroient à vsurper en terre ferme, ilz esmouueroient contre eux lindignation des grans Princes, desquelz ilz seroient totalement defFaits, et ruez ius : laquelle chose leur estoit dénotée
(1) Sigae certain.
par le second Lyon. Or est il certain, quilz ont perdu le nauigage des espisseries par les Portugalois, qui les vont maintenant quérir aux Indes. Et se sont iceux Vénitiens efforcez de gaigner tousiours en terre ferme : parquoy maintenant ladite Prophétie se monstreroit auersee.(l)Mais si lesdites choses ont esté prononcées desprits Prophétiques, ou non, ie nen vueil rien affermer. Bien est il vray, que ainsi que par propre curiosité ie cherche plusieurs liures, iay trouué vn passage en lepistre de Sibylle Erythrée, laquelle ie recouuray à Romme lannee passée, mille cinq cens et huit, qui dit ainsi : Porrà, congregalio in aquis Adriaticis ex desolatione Ursi i,xx. pedum c.oartabitur^ non /rang etuT : donec 'ceniani duo hirci, qui diminuant aurum eius. Mais encores ne scay ie bonnement si elle se peult approprier au temps présent : ien laisse linuestigation aux plus sages. Iay encore ouy alléguer assez dautres choses seruans à ce ainsi que chacun abonde en son sens. Si comme prognostications dastrologie, apparences de signes, estranges éclipses, comètes, fulminations, tremblemens de terre, monstres, portentes, (2) et présages diuers. Mais pource que cecy pourroit parauenture donner erreur au peuple imbecille de sens, disant que la perdition des Vénitiens est vne chose fatale et prédestinée, à laquelle ilz ne pouuoient obuier en nulle manière : à fin de congnoitre que cest œuure de Dieu, et non des Planettes, iouxte ce que dit Orose en son liure de Ormesta mundi (3) : Triàulationes et plaga, etsi plerunque per a'éreas potestates fiant,
(1) N'est-ce pas averrée, accomplie ? Joachim a composé Prophetiee et expositiones Sibyllarum.
(2) portenta.
(3) Par corruption du vrai titre : Orosii ou Or. moesta mundi.
tamen sine arhitrio omnipotentis Dei omnino non fiunt. A ceste cause ie me suis mis en peine de faire vn recueil et decours sommaire, de toutes leurs histoires et chroniques, lesquelles iay réduit en trois poincts principaux : et ay trouué par iceux, que si aucunes Prophéties, vaticinations ou prognostiques ont esté diuulguees de leur ruine, ce ha esté par preuision et preadmonition de la iuste iudicature diuine : ce que ie pretens prouuer par lesdits trois poincts ou articles. Et en la teste dunchacun, iay adiousté vne autorité ou sentence, laquelle condamne lesdits Vénitiens, et correspond et donne lustre et corroboration aux Prophéties dessusdites. Plaise aux Lecteurs supporter benignement la grosse tornure (1) du langage peu élégant : car iay plus eu de regard à ce que la narration historiale soit garnie de vérité, que coulouree de fleurs de rhétorique. Et ay nommé ce Traicté la Légende des Vénitiens, pource quelle est digne de lire (2) : non pour sa forme, mais pour sa matière.
Chapitre premier, auquel est designé, comment les Vénitiens ont traité leurs Ducz, et aussi leurs subietz.
Prima sententia Senecse ia Medea :
Iniqua nunçuàm imperia retinentur diu.
La première sentence proférée par le tressage philosophe Seneque, natif de Cordube en Espaigne, maistre et précepteur de lempereur Néron, dit que les seigneuries iniustes,
(1) le style trop simple, trop peu poétique, trop différent de sa prose enguirlandée.
(2) Gomme ob dit : hon à lire.
ne demeurent pas longuement en estre. Or congneissons maintenant par exemples si les Vénitiens sont iugez par icelle. Si verrons comment en leur police iniuste et illégitime, ilz ont plus commis de cas énormes es propres personnes de leurs Ducz, que nulle autre nation quon sache, tant soit elle Barbare. Tout premièrement donques, Vrsus leur troisième Duc par sédition populaire : cestadire mutinerie, fut tué cruellement : et enuoyerent son filz nommé Adeodatus, en exil, (1) Et depuis furent aucun temps sans Duc : mais faisoient entre eux vn gouuerneur dan en an : entre lesquelz vn nommé lean Fabritien fut par eux deietté du gouuernement, et priué des yeux. En après, ilz remirent sus lautorité Ducale. Et rappellerent dexil le dessusnommé Adeodatus, filz de leur Duc Vrsus, quilz auoient occis : lequel ilz constituèrent leur quatrième Duc. Mais peu de temps après ilz le déposèrent, et luj creuerent les yeux. (2) Consequemment (3) Gaba et Dominique ses successeurs, lun après lautre, nen eurent pas moins. Maurice Herclean, auec son filz lean, leurs Ducz par ensemble, furent en fin bannis et dechassez : et ne sceurent auoir recours ailleurs,
(1) Urse succéda ea 726 au doge Mart^el Tegaliano. Il enleva Ravenne aux Lombards, reçut de l'empereur d'Orient le titre d'hypate ou consul, et fut égorgé dans son palais d'Héraclée en 737. Son fils Théodat ne fut rappelé d'exil que pour être maître de la milice après Dominique Léo et Félix Cornicula. Il ne devint doge qu'en 742, après avoir transféré la résidence ducale d'Héraclée à Mallamocco.
(2) Cette cruauté devint un usage, dit Daru.
(3) Plus anciennement consequentement, à la suite, à la file, l'un après l'autre. Galla (et non Gaba), tué en 756 fut remplacé par Dominique Monegario, déposé en 764. Jean fut associé à son père Maurico Galbaio d'Héraclée pendant neuf ans. Obelerio s'empara du pouvoir en 804, et devînt le beau-frère de Pépin, roi d'Italie ou des Lombard»
sinon au Roy Pépin fllz de lempereur Charlemaigne. Que diray ie plus ? A peine puis ie mettre Ja plume auant pour Ihorreur qui sensuit. Obelier Tribun, leur dixième Duc, ne le pendirent Hz pas à vn gibet : et par rage forcenée et cruauté inhumaine, descirerent son corps en pièces : voire et aucuns deux tirèrent son cœur, et ses entrailles aux dents? laj honte de dire quilz le mengerent. Et non contens de ce, pour lancienne inimitié quilz ont au sang Gallique, la Duchesse sa femme, natiue de France, ne fut pas plus humainement traitée : eux mesmes sen vantent encores.
Passons oultre, et venons aux autres. Certes ilz furent vn peu plus courtois et plus modérez à lean Patriciac (1), leur douzième Duc : car ilz se contentèrent de lenuoyer en exil en la cité de Grade, et illec le faire mojne. Mais à Pierre Tradonic, son successeur, ilz vserent vn peu de plus grand rudesse : car après quil les eut serui vingtneuf ans en estât de Duc, ilz le tuèrent en leglise de saint Zacliarie, oyant vespres. Cela fut fait soudain et de chaude choie, sans le faire languir, dont il leur deuoit sauoir gré. Mais cestuy qui sensuit, nommé Pierre de Candie, fut autrement manié par eux : car ilz lassiegerent au palais Ducal, et mirent le feu dedens. Tellement que non seulement le palais
(1) Ange Participatio (ou Particiaco), fut nommé après la déposition d'Obelerio, et reconstruisit Héraclée sous le nom de Città- Nuova. II défendit le patriarche de Grado contre celui d'Aquilée, et transféra le siège du gouvernement au Rialto. Après une nouvelle conspiration, on élut doge Pierre Tradenigo, originaire de Pola (836). Il fut nommé protospataire ou grand-écuyer de l'empire d'Orient. — Quant à Pierre Candiano dont il est question ici, c'est le quatrième du nom ; il était fils de Pierre III.
brusla, mais aussi leglise de saint Marc estant voisine, et plus de trois cens maisons à lentour. Et comme le Duc se ■voyant ainsi pressé se fust retiré en vn lieu secret du palais qui nestoit point encores allumé, et le peuple séditieux comme tout enragé, lallast illecques trouuer, et quil tenant son seul filz ieune enfant entre ses bras, requist à genoux en grand pleur et pitié la miséricorde de peuple, ilz ne furent pas contens de le meurtrir cruellement auecques son filz innocent, mais après sa mort les corps du père et du filz portez à la boucherie, et deshachez par menues pièces, furent en fin iettez aux chiens, lan neuf cens cinquantehuit.
Il ne me semble point que ie raconte Ihistoire daucun peuple Chrestien, en faisant ces narrations : mais toutesuoyes il faut poursuyure puis que nous auons si auant entamé la matière. Tribunus Memus (1) leur quinzième Duc fut contraint par eux de se démettre et deuenir Moyne en vne abbaye, dont il mourut de desplaisance le sixième iour après. Othon Vrseol, lequel par leurs chroniques ilz appellent tresbon, fut neantmoins par eux banny et enuoyé en Grèce : en luy ostant la barbe, qui estoit le plus grand deshonneur quon peust faire alors à vn homme de maison et destime. (2) Dont toutesfois après ilz se repentirent et le rappellerent, mais il mourut auant quil peust retourner à Venise : car ilz nestoient pas dignes dun si homme de bien. Hz firent à Pierre Barbolan leur vingthuitieme Duc, comme ilz auoient fait au Tribun dessusdit, et dauantage : car
(1) Memmo, succe.sseur de Vital Candiano, frère de Pierre IV.
(2) Filleul de l'empereur Othon III. Othon Urseolo épousa la fille du roi de Hongrie. Il vainquit les Croates, commandés par son beaufrère .
après la barbe rese, ilz le contraingnirent à estre Moyne, et lenuoyerent en exil. Dominicus Syluius leur Duc trenteunième, pource quil auoit esté vaincu et rebouté en bataille sur mer par les Normans, qui pour lors auoient nouuellement conquis les terres quon dit maintenant le Royaume de Naples, fut déposé de la dignité Ducale. (1)
Aux dessusdits encores vserent ilz dhuraanité selon leur coustume. Mais Vital Michael leur Duc trenteseptieme ilz tuèrent furieusement. Non pour autre cause, sinon, pource quil nauoit pas assez à leur appétit oultragé lempereur Emmanuel de Grèce, et son empire. (2) En après ilz lapidèrent leur Duc Renier quarantecmquieme, mais cela leur est à pardonner : car souz luy auindrent les discordes des Geneuoys, Pisans et Vénitiens, parquoy nous auons perdu la terre sainte. laques Contarene leur Duc vingtseptieme, pource quil auoit mal bataillé auecques ceux de la Marque d'Anconne, qui sont du patrimoine de saint Pierre et de la terre de Leglise, fut mis en prison. le me tais de Daiamont Tepulus (3) lequel ilz firent pendre, pource quil vouloit estre leur Duc par force. Mais de Marinus Fallerius, (4) leur Duc cinquantecinquieme, eslu de leur consentement, ie mesbahiro3'e assez pourquoy ilz luy coupèrent la teste, si ie ne sauoye, que comme il leur est licite de les faire mourir par violence après quilz les ont esluz, aussi ont ilz priuilege de les faire aucunesfois Ducz par force, et malgré eux : si
(1) Dominique Silvio avait été battu par Robert Guiscard qui s'empara de Durazzo.
(2) Ce fut sous le doge Vital Michieli que la république fit son premier armement pour la croisade (1098).
(3) Boémont Tiepolo.
(4) Marino Faliero.
comme fut Andréas Contarene, leur soixantième Duc. Lequel sil ne leust accepté, ilz le bannissoient perpétuellement, et confisquoient tous ses biens.
Mais pour le dernier exemple de leur ingratitude enuers iceux Ducz : C'est chose mémorable de la fortune de Francisque Foscarius leur cinquantesixieme Duc, lequel commença à gouuerner lan mille quatre cens vingtquatre. (1) Et se conduisit en leur :chose publique bien à leur appétit par lespace de trentesix ans. Acquist, ou plustot vsurpa, beaucoup de terres en Italie, et les adiousta à leur seigneurie. Puis en la fin de ses iours, pour toute recompense, ilz le déposèrent de la dignité sans alléguer autre raison, fors la vieillesse, et impotence. Si fut contraint de laisser son palais Ducal, auquel il vid entrer son nouueau successeur. Et il comme homme de cœur, sen alla mourir de dueil en sa maison patrimoniale incontinent après sa déposition. Certes ilz ne luy sauoient plus humainement abréger sa vie : mais à fin quil ne se plaingnist point destre tout seul malheureux en sa maison, son propre filz fut par eux banny pour vne souspeçon (2) légère, et puis rappelle, et cruellement mis à torture, combien quil ne confessast rien de ce quon luy imposoit. Et derechef renuoyé en exil perpétuel auecques son beau frère nommé Andréas Donatus, qui auoit espousé sa sœur.
Puis que nous auons veu la belle reuerence quilz portent à leur Duc, et à ceux de sa maison, et de son sang : dont de septante quilz ont eu, il en y ha pour le moins vne vingteine de mal traitez, comme dessus est dit, il est assez facile à coniecturer que la reste de leur gouuernement est
(1) François Fosoari et Andréas Contaïuni.
(2) Suspicion. Cf. Daru, Hist. de Venise III, 128.
370 LA LKGENDK
de mesraes, enuers leurs subietz. Et nest pas proprement police légitime, mais plustot tyrannie arbitraire, et sans fondement de raison. Car souuentesfois pour néant ou pour cause légère, ilz décapitent leurs capitaines : comme ilz firent iadis Carmignole : ou ilz les mettent en prison, comme ilz firent Nicolas de Pise : ou ilz les enuoyent en exil, comme il firent nagueres Antoine Griraan. lay congnu vn maistre de leur artillerie, natif de Bourgongne, lequel ilz tindrent vingthuit mois en prison, délibérez de le faire mourir là dedens, seulement pource quil auoit salué vne ambassade de France : mais leur eschappa par subtilité de son engin.
Au surplus, quant à leurs subietz lesquelz ilz tiennent par droit dusurpation, il est certain que tous (ou la plus part) ont tousiours désiré de se secourre et ietter hors de leur ioug : comme iniuste, et insupportable, et de retourner à leurs premiers dominateurs. Si comme il appert de la cité de Hyadre en Dalmace, par eux vsurpee sur le Roy de Hongrie : laquelle par plus de sept fois se rebella contre eux, et se retourna vers son seigneur naturel. Et combien quilz fussent horriblement molestez des Vénitiens par mer, et par terre, neantmoins iamais ne se voulurent condescendre destre souz leur domination, iusques à ce que lesdits Vénitiens achetèrent ladite cité du Roy Ladislaus de Hongrie, pour le prys de cent mille ducatz. (1) Pareillement ceux de Targest en Gorice (2) : qui est cité Impériale, foulez de trop grands exactions de tributs, se soutrahirent de leur tyran-
(1) C'est pour cent mille florins que Ladislas, roi de Naples, vendit aux Vénitiens la ville de Zara et tous ses droits sur la Dalmatie. Cette ville avait échappé huit fois à la seignearie vénitienne.
(2) Trieste et le comté de Gorice ou Gôrtz.
DES VKNITIRNS. 371
nie. Et en se deffendant vaillamment se donnèrent à Leopold Duc d'Austriche, lequel les secourut à grand puissance.
Semblablement ceux de Taruis se donnèrent au dessusnommé Duc d'Austriche, enuiron lan mille trois cens cinquante : pource que par lappointement de la guerre que le Roy de Hongrie et de Naples auoit fait ausdits Vénitiens, ilz auoient promis de pardonner à leurs subietz, qui auoient tenu le party du Roy de Hongrie. (1) Et ce monobstant, ilz firent mourir beaucoup desdits subietz, mesmement des Taruisiens : pourquoy ilz se donnèrent comme dessus. Mais encores peult mieux apparoir leur cruelle et iniuste domination par ceux de lisle de Candie, lesquelz ilz tiennent si tresesclaues, quilz ne leur souffrent pas labourer la tierce partie de leurs possessions, de peur quilz ne deuiennent trop riches, comme ilz disent, et puis se rebellent contre eux. lay ouy affermer à aucuns souldars de Rhodes, que nha pas long temps quun de ces ermites, ou religieux solitaires quilz appellent par delà Caloyers, auoit semé en son iardin des faseoles (ce sont vne manière de pois) plus quil ne luy en failloit pour son estât : mais peu sen faillit que le gouuerneur de ladite isle pour les Vénitiens, ne le feist mourir à ceste cause. Et oultre, il est tout certain que les seigneurs de Rhodes recueillent plus facilement toutes manières de viures es seigneuries du Turc en Grèce, et en Turquie, quilz ne font des Vénitiens en Candie.
Ces rudesses intolérables ont fait souuentesfois rebeller ceux de Candie. Principalement souz leurs Ducz Laurens
(1) C'est le 2 mai 1381 que fut signé le traité de cession de la Marche Trévisane à Léopold duc d'Autriche.
372 LA LSGKNDV
Celsel cinquantehuitieme, et Marc Cornario-(l) cinquanteneuuieme,pour laquelle rébellion appaiser,le3 Vénitiens firent tant enuers le Pape, quilz obtindrent la croisade contre les Candiots, qui sont aussi bons Chrestiens que leurs maistres. 0 tresnoble isle iadis créée pour seigneurier sur Grèce ! Isle iadis franche et libère, maintenant asseruie et esclaue : iadis anoblie des cent citez, auiourdhuy presque déserte : iadis tant fertile et abondante en toy mesmes, et ores contrainte à stérilité par prohibition de cultiuage. Si tu estois souz la manutenence daucun Prince Chrestien, bien pourroyes tu recouurer légèrement ta resplendeur primitiue, et estre vn fort boluert de Chrestienté, pour batre et parauenture abatre, le grand orgueil du Turc, ce qui adviendra prochainement si Dieu plaist. Cest quant au premier poinct, venons orendroit au second.
Chapitre deuxième, auquel est monstre en quelle sorte les Vénitiens se sont gouuernez avecçues les Princes et seigneurs de Chrestienté.
Secunda sententia Ecclesiastici 10.
Regnum à gente in gentem transfertur propter iniustitias, et iniurias, et contumelias, et diuersos dolos.
Ceste seconde sentence prononcée par le sage ïuif nommé lesu filz de Syrach, en son liure Ecclésiastique, dit quun
(1) Laurent Celai (1361) et Marc Cornaro (1365). — En 1363, les Candiotes, pour se séparer de la république, n'hésitèrent pas à se séparer de l'Eglise latine ; ils embrassèrent le schisme grec ; et, ce qui était presque une plus criminelle apostasie aux yeux des Vénitiens, ils ne voulurent plus rçconaaiîtrâ St Marc pour leur patron et lui substituaient St Tite^
, DBS VENlTlE^S. 375
Royaume ou seigneurie est transporté de gent à autre, à cause diniustices, oultrages, et diuerses tromperies qui sy font. Si ceste sentence icy touche les Vénitiens ou non, il y faudra regarder par le menu. Car puis que par larticle précèdent nous auons assez amplement entendu comment ilz se maintiennent en leurs maisons, il nous faudra maintenant voir par quelz moyens ilz se sont entretenuz auecques les Princes Ohrestiens : quelz priuileges ils ont eu d'eux : et quelz guerdons ilz leur en ont rendu. Or treuue ie, que le tresglorieux Empereur et Roy de France Charlemaigne, fut le premier, qui leur commença à donner la liberté dont ilz ont depuis abusé. Il les franchist, et leur ottroya quilz peussent viure selon leur mode, et leurs loix : dont aussi fut le premier qui sen repentit bien tost et de son plein viuant, et la cause fut telle.
Lempereur Charlemaigne, et Nicephorus Empereur de Constantinoble, auoient guerre ensemble : pource que ledit Nicephorus estoit malcontent que Charlemaigne auoit accepté le tiltre de lempire Occidental par le motif et autorité du Pape Léon. Et les Vénitiens en ceste guerre par appointement fait auecques Charlemaigne, en leur baillant le priuilege dessusdit estoient neutres. Cestadire, ilz ne se deuoient mesier ne dun costé ne dautre. Mais selon leur nature renardiue, ils firent tout le contraire de leur promesse : car ilz ayderent secrètement audit Empereur de Constantinoble, et se mirent en essay de greuer lempereur Charlemaigne : dont il fut aduerty et malcontent à merueilles. Et deslors commanda à son filz Pépin Roy d'Italie de leur faire la guerre à oultrance, ce qu'il feit. Et leur osta tous les ports de mer quilz tenoient en terre ferme, Palestin, Clodia, Medoac, Albiolan, (l)et toutes les
(1) Les lies de Palestrina, Cbiozza, Malamocco, Âlbiola..
isles circonuoisines. Et les mist en telle perplexité, quilz furent contraints auec leur Duc Maurice septième, leurs femmes, leurs enfans, et leurs biens meubles laisser la terre ferme, et se retirer en vne petite isle déserte, nommée Riualte, (1) ouilz ont depuis édifié Venise, comme elle est maintenant, là ou encores Pépin les alla asprement assaillir. Et si ce neust esté que par force de tempeste vn grand pont de bateaux quil auoit fait faire rompit et se desempara, ilz estoient desadonc destruits à iamais.
Tel fut le commencement des Vénitiens, de tenir la foy à leur souuerain Prince Charlemaigne. Voyons désormais, comment il leur ha bien pieu de continuer enuers les autres Empereurs. Hz impetrerent iadis de lempereur Alexis de Constanti noble par lettres patentes, quilz peussent tenir à iuste tiltre, les païs de Dalmace, et de Croace par eux vsurpez sur leurs voisins. Puis après ilz obtindrent dun empereur d'AUemaigne nommé Conrad, quilz peussent batre monnoye à leur coing, et à leurs armes. Dun autre Empereur ilz eurent priuilege, que leur Duc vingtsixieme, nommé Pierre Vrseol, et ses successeurs, peussent porter le manteau Ducal de drap dor. Et oultreplus, enuiron lan M. ce. xc. ilz eurent licence de Lempereur d'AUemaigne de pouuoir forger ducatz dor à Venise. Pour tous lesquelz bienfaits et gratuitez, ilz ont tousiours à leur pouuoir vsurpé les terres Impériales tant de Lempire Oriental, comme Occidental , et contrarié lesdits Empereurs à tous costez. '
Et pour venir à la preuue des choses dessusdites, il nest rien plus certain, que par trait de temps ilz ont tant miné et afFoibli Lempire de Constantinoble, que finabl^ment les
(I) Le Rialto.
Empereurs nont eu nulle puissance de résister au Turc : car pour vn coup les Vénitiens ont autresfois amené hors de Grèce quinze mille prisonniers. Et pour vn autre coup osterent dudit Empire à lempereur Emmanuel lisle de Rhodes auant quelle fust aux cheualiers , Sio, Samos, Methelin, et Andros, toutes isles de l'Archipel : et la cité de Modon en la Moree. Et plusie^urs autres à diuerses fois, tant en mer, comme en terre ferme. Lesquelles silz auoient mal acquises, aussi les ont ilz mal gardées : car le Turc ha tout recouuert sur eux, au tresgrand preiudice de Chrestienté , comme nous dirons au troisième article. Excepté Candie, laquelle ilz extorquèrent : et aussi Methelin, de Baudojn, Conte de Flandres et de Haynau, quand il fut créé Empereur de Constantinoble, lan mille deux cens et deux. Quelz autres oultrages ont ilz fait aux Empereurs d'Allemaigne, mesmement à Sigismond tresuertueux Prince, venant en Italie pour receuoir la couronne dacier ? Ne luy furent ilz pas contraires de toute leur puissance lan mille quatre cens et treize, comme silz fussent constituez arbitres et limitateurs de la souueraine maiesté Impériale, la seconde lumière du monde : Et que ne luy soit loisible, sil ne plait aux seigneurs Vénitiens, dentrer en leur propre domaine d'Italie : nest ce pas chose bien estrange ?
le me tairoye voulentiers des oultrages quilz ont faits à lempereur Maximilian à présent régnant : pource que la mémoire en est assez fresche et récente, si ce nestoit à fin de ramenteuoir la mémorable intégrité du tresnoble Roy Charles huitième, que Dieu par sa grâce absôulle. Auquel comme iceux Vénitiens estans au siège de Lygorne, presen-
(1) Livourne en 1496.
ST6 "Ik LEGENDE
tasssent secrètement mettre entre ses mains la personne dudit Maximilian pour lors Roy des Rommains, lequel par mille promesses dérisoires ilz auoient fait venir en Italie pour le tromper. Alors le Roy treschrestien par instinct de haut courage Royal et magnanime, eut horreur dune trahison si tresexecrable. Si euoya en grand diligence icelles mesmes lettres audit R(iy des Rommains, à fin quil fust sur sa garde. NonobstaYit que alors et de long temps il y eust entre lesdits deux Princes plus dapparence dinimitié que de paix : et tout par la traffique diceux Vénitiens, et dautres semblables mauuais esprits. Lequel exemple de preudhommie Françoise est bien digne destre récité par vn Valere, ou par vn Tite Liue.
Aussi est il bien vray, que à ce fut induit ledit Roy Charles : en partie pource quil sauoit véritablement feu de bonne mémoire l'Archiduc Phelippes depuis Roy de Castille, et de bonne et entière foy en presque semblable cas, cestauoir pendant le temps que ledit Roy Charles estoit en Italie pour la conqueste' de Naples : auquel temps les Vénitiens sollicitèrent et importunèrent ledit Archiduc par secrètes ambassades, à fin de lesmouuoir à entamer la guerre en France. Et pour ce faire, luy presentoient deux cens mille ducatz : sans les autres presens quilz off'roient à aucuns seigneurs ayans crédit autour dudit Archiduc, pour atteindre à leurs fins. Mais l'Archiduc se trouua constant, et nobtempera point à leurs maudites suasions : comme il apparut par efFect. Dont le Roy Charles print si grand beniuolence auec luy, que sil eust plus vescu, on en eust mieux congnu lapparence. Et tant à ceste occasion, comme pour les autres oultrages que les Vénitiens luy auoient faits et cuidé faire en Italie, il auoit conceu contre eux la vengeance. Laquelle le tresuertueux Roy Loys douzième, son successeur ha maintenant mise à exécution.
DES TENiTIENS. 5T7
Qui sera ce cy après, si les histoires veridiques ne font foy, qui voudra croire quune telle manière de gens ayt osé en son plein conseil donner iugement mortifère sur les plus grans Princes de la terre, cestasauoir dune part sur la sacrée maiesté du Roy des Romains, auquel ceux de Bruges en Flandres par grand fureur, et témérité populaire auoient osé toucher de leurs mains sacrilèges : dont les Vénitiens pour autoriser leur malice, leur mandèrent par lettres missiues ces six motz : liuomo morto non fa piu guerra. Enhortans lesdits Flamens Brughelins par ceste grieue sentence inhumaine, de non laisser eschapper la personne de leur tresnoble Prince, ains souiller leurs mains de son sang : mais ilz furent si sages, quilz ny obtempérèrent pas. Lesquelles lettres ledit Roy des Romains ha bien gardées depuis, pour les monstrer en temps et en lieu. Et dautre part, iceux Vénitiens iettans semblable sentence de mort sur le Roy treschrestien Charles huitième, à la iournee de Fournoue, proposèrent par edit publique guerdon de cent mille ducatz à celuy qui le pourroit auoir en sa puissance mort, ou vif. Et à chacun qui apporteroit la teste dun François six ducatz, dont il y eut aucuns de leur estradiot2:,lesquelz pource quilz ne pouuoient recouurer des testes des François, décapitèrent aucuns prestres, et passans de Lombardie. Somme, à peu me repens ie, si ce nestoit le zelè de vérité, qui my enhorte destre entré en labyme de ceste matière odieuse : car tant y ha daffluence de circonstances, que ie ne scay auquel entendre. Neantmoins, puis quil est certain que leur audace arrogante ha esté tant hardie, que dentreprendre sur les treshauts Princes dessusnommez, il sera plus facile à croire des autres moindres, dont nous ferons icy mention.
Ils est asauoir, que la principale vsurpation des seigneu-
37S LA LBGENDE
ries en Italie faite par les Vénitiens, commença seulement depuis enuiron cent ans. Cestasauoir du temps de leur Duc soixantetroisieme, nommé Nicolas Stenus (1), lequel fut eslu lan mille quatre cens. Si estèrent premièrement la cité de Vincenne des mains des Vicoutes de Milan. Et puis dun "seigneur nommé Francisque Carrario vicaire de Lempire, prindrent les deux citez Impériales de Vérone, et Padue, lan mille quatre cens et six. Et non contens dauoir despouillé ledit Francisque de sa seigneurie, lenuoyerent prisonnier à Venise, là ou fînablement ilz le tuèrent en prison. Puis après tout dune main tollurent à la Vicontesse de Milan vefue, les villes de Feltre, et Ciuidal en Foriul. (2) Et deslors en auant eurent vne merueilleuse enuie et ambition de dominer en Italie.
Car souz leur Duc subséquent, nommé Francisque Foscaro, dont nous auons parlé cy deuant, ilz vsurperent Rauenne, cité tresancienne, et bon port de mer, estant du patrimoine de leglise Romaine. Mais la manière comment ilz leurent est bien digne de sauoir, pour la grand trahison quilz y commirent. En ce temps là dominoit à Rauenne vn seigneur nommé Hostase Polentan, (3) lequel estoit simple homme, et sans malice, dont les Vénitiens se donnèrent garde. Or auoient ilz de pieça grand enuie dauoir Rauenne, pource quelle leur estoit bien propice. Et à ceste cause vn iour ilz enuoyerent semondre bien magnifiquement sa femme, et son filz, et prier quilz se voulsissent venir esbatre à Venise en certaine grand feste et solennité quilz
(1) C'est Michel Sténo qui gouverna treize ans.
(2) Cividaie en Frioul.
(3) Obizzo de Polenta, seigneur de Ravenne.
faisoient lors. A ceste semonce le bon seigneur de Rauenne, qui ne se doutoit daucune tromperie, obtempéra, et sen alla à Venise auec tout son train. La seigneurie le receut à grand accueil, et triomphe de prime face : mais ce fut vne courte ioye. Car ce pendant iiz firent prendre Rauenne par trahison, et enuoyerent ledit seigneur Hostase, sa femme, et son fllz prisonniers, et en exil perpétuel en lisle de Candie : ou ilz moururent pourement.
Le semblable tour firent ilz à vn autre seigneur nommé Friscus Estensis (1), lequel après que par appétit desordonné de dominer en Ferrare, il eut mis en prison son propre géniteur, et vsurpé tyranniquement ladite seigneurie de Ferrare sur sondit père : à layde et faueur des Vénitiens, finablement ilz ne souffrirent gueres ledit Friscus iouyr de sa mauuaise conqueste, mais le prindrent pour eux mesmes, et le ietterent dehors enuiron lan mille trois cens et deux, dont le Pape Clément cinquième, estant pour lors en Auignon fut merueilleusement mal content, pource que cest terre deglise : et excommunia à ceste cause lesdits Vénitiens, comme nous dirons plus à plein au troisième article. De poursuiure par ordre toutes les autres rapines quilz ont perpétrées tant sur le Roy de Hongrie, comme sur les Ducz d'Austriche, et autres Princes, seigneurs et vassaux particuliers, mesmement sur Leglise, ce me seroit
(1) Frisque d'Esté, fils d'Azon d'Esté, seigneur de Ferrare et d'une courtisane vénitienne. Il implora le secours des Vénitiens contre son frère légitime François, après avoir emprisonné et assassiné son frère. Les Ferrarais, de leur côté, députèrent à Clément V pour être délivrés de la domination des Vénitiens. A Venise, le nonce du pape se vit outragé par le peuple, assailli de coups de pierre et obligé de quitter la Tille, «ur laquelle, en fuyant, il lança l'excommunication (1309).
chose trop difficile. Mais de lusurpation du Royaume de Cypre, ie ne me puis taire : car lastuce dont ilz vserent, est trop peruerse, et trop diabolique.
Or est il vray donques que pour frauder, frustrer, chasser, et despouiller du Royaume de Cypre monseigneur Loys de Sauoye, et la Royne Charlotte sa femme, yssue de la tresnoble maison de Lusignen, vraye héritière légitime diceluy : ilz establirent, et intronisèrent audit Royaume laques bastard de Cypre, contre Dieu et raison, et auecques layde du Souldan. Auquel laques après lauoir ainsi fait Roy, non pas par charité, mais par cautele, pour après le deffaire de mesmes, ilz donnèrent en mariage Catherine fille de Marc Corrario, (1) gentilhomme de Venise. Lequel par leur commandement auoit aydé, et assisté ledit bastard en tout son affaire enuers le Souldan, et encontre mondit seigneur Loys de Sauoye, et la Royne Charlotte sa femme, iusques à les chasser hors de Cypre. Laquelle Catherine fut solennellement adoptée en fille, par la seigneurie Vénitienne : mais ce nés toit sinon aussi pour adopter le Royaume. Car le malheureux Roy bastard, quant et quant sa femme V^enitienne espousa loccasion de la mort : cestadire, que incontinent quilz sceurent quelle estoit grosse, ilz empoisonnèrent ledit Roy. Et firent courir le bruit, quil estoit mort de flux de ventre : et quil auoit laissé héritier sa femme et sa portée. Et iceux recommandé à la seigneurie de Venise. Quand donques elle fut acouchee, ilz firent de lenfant le semblable quilz auoient fait du père. Prindrent
(1) Marco Cornaro, frère d'André, riche patricien exilé en Chypre. Sandi, Storia Civile di Venezia^ VIII, 12, chercjie à justifier l'usurpation de Jacques. Le royaume de Chypre relevait alors du Soudan d'Egypte.
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ladite Catherine, quilz appelloient Royne de Cypre : et la ramenèrent à Venise. Et deslorsse saisirent dudit Royaume, lequel ilz ont tenu depuis lan m. cccc. lxx. iusques au temps présent. (1)
Au bon Prince Phelippes Marie, Duc de Milan père de Madame Valentine Duchesse d'Orléans, ayeule paternelle du Roy Loys douzième, Duc de Milan, à présent régnant, les Vénitiens ne firent ilz pas tant de torts et de molestes, que cela fut bien cause dabreger ses iours ? certes si firent. Mais entre les autres, la plus grande fut, quilz trouuerent manière de corrompre, et suborner à force dargent le capitaine gênerai de son armée, nommé Carmaignole, vaillant homme, mais traytre. (2) Lequel print de nuict, et osta à son maistre ledit Duc Phelippes de Milan, par emblée, la forte ville de Brexe, lan mille quatre cens vingthuit : de laquelle dépendent plusieurs places et chasteaux : et lannee ensuyuant la ville de Bergame, et ses appendences. Lesquelles au fin commencement de ceste guerre m. d. ix. ledit trespuissant Roy Loys douzième, ha recouuré, comme appartenantes à luy par droit héréditaire : après que les Vénitiens contre droit et raison en ont été vsufructuaires par lespace de quatre vingts ans. Puis encores en ces mesmes guerres, ilz vsurperent sur le Marquis de Mantue les villes d'AzoUe, Lunaire, et Pescaire (3) : laquelle dernière nommée ha esté prinse dernièrement par les François, et tous les Vénitiens qui estoient dedens mis à lespee.
En après ilz fixent tant que ledit Duc Phelippes Marie
(1) C'est phitôt depuis 1475 (Daru IV, 38).
(2) Le comte de Carmagnola, célèbre condottiere italiea, décapité à Venise le 5 mai 1432.
(3) Âsola, Peschiera, Lonato.
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fut contraint par appointeraent fait lan mille quatre cens quarantedeux, de donner sa fille bastarde nommée Blanche, en mariage à Francisque Sphorce, capitaine de petite vocation : et pour douaire, Crémone, et le Cremonnois, lesquelz ilz eurent en leurs mains, et ladite Blanche aussi. Combien que Francisque Sphorce recouurast depuis le tout, quand il se fit Duc par force, et au desauantage de la maison d'Orléans, à laquelle le droit appartenoit. Mais on ny pouuoit pour lors entendre de par deçà à cause des guerres des Anglois. Par ainsi void on comment ilz se sont tousiours entremeslez de troubler le monde, pour faire leur proufit du dommage dautruy. Que diray ie plus ? Tantost après la iournee de Fournoue, en laquelle ilz se mirent en toutes peines de greuer le tresnoble sang de France, pource quilz nont accoustumé de pescher sinon en eaue trouble, ne commandèrent ilz point au capitaine de leur armée de mer, nommé Antoine Griman, quil se tirast à toute diligence sur la coste de Fouille, et de Calabre, et que à toute force il recouurast des mains des François ce quilz y tenoient. Et de fait, il y emploi ta tant, quil print deux ports de mer : cestasauoir Manopole, (1) et Mole. le ne scay entendre quel tiltre, ne quelle action ilz y pouuoient prétendre, sinon leur droit accoustumé dusurpation, et rapine. Neantmoins ilz eurent encores depuis trois autres bonnes citez, et ports de mer, Trane, Otrente, et Brandis, (2) mais ce fut souz ombre de donner ayde au Roy Fernand contre les François, pour recouurer le Royaume de Naples : voyla leurs pratiques accoustumees. Mais à fin deuiter ennuy, et pource que ie scay assez, que plusieurs nobles hommes de France, et
(1) MoDopoli.
(2) Brindes.
dailleurs en sauent assez dautres récentes et modernes, ie. me déporte à tant de ce second article, pour venir au tiers.
Chapitre troisième, auquel est declairé comment les Vénitiens se sont portez, tant enuers les personnes ecclésiastiques, comme le saint siège Apostolique. Et aussi enuers les ennemis de nostrefoy catholique.
Tertia eeutentia Honaeri Iliad. 2.
Multos imperitare malum est, rex vnicus esto.
Par ceste troisième et dernière sentence diffinitiue, laquelle est iettee sans appel en lieu darrest par le prince des poètes Homère, en son Iliade : Il appert que toute police et seigneurie ou plusieurs dominent, nest pas bonne : mais la seule monarchie est légitime. Cestadire là ou il domine vn seul Prince souuerain, comme on peult dire dun Royaume ou dun Empire. Parquoy les Vénitiens combien quilz y fussent subietz de droit, seront ores condamnez reallement et de fait à auoir vn seul Prince monarque par dessus eux. Mais pource que la première partie dudit arrest, cestasauoir que la domination de plusieurs nest pas bonne, semble requérir plus ample preuue : Combien que par les deux articles precedens il soit assez clarifié, neantmoins nous satisferons dabondance à ladite probation : et monstrerons, que si les Roys de France ont mérité destre nommez treschrestiens : et les Roys d'Espaigne catholiques, par singulière prerogatiue pour les seruices quilz ont faits tant à nostre sainte foy et religion Chrestienne, comme au saint siège Apostolique, les lecteurs de ce troisième article iugeront des Vénitiens tout le contraire : car ie les treuue
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auoir non sans plus irreu&ramment, mais aussi tresinhu^ mainement traité la dignité ecclésiastique, mesprisé lautorité Papale, et estre cause en partie de lexaltation des Tarez, et de lafï'oiblissement de Chrestienté : lesquelles choses ie prouueray facilement. Non pas que ientreprenne de dire tout ce qui seruiroit à ce : mais de chacun poinct, quelque exemple brief et sommaire, à fin. que de ce puist résulter par coniecture du surplus vne conclusion affirmatiue du présupposé.
Touchant le traitement des personnes ecclésiastiques, il me suffira damener deux de leurs actes en ieu concernans deux de leurs Patriarches. Le premier fut iadis du temps de Maurice Heraclean leur septième Duc : auquel temps ilz commirent vn criminel oultrage en la personne de lean Pairiaa'che de Grade (1), homme de grand estime et valeur, lequel ilz assiégèrent par fureur populaire en son église propre : et puis le prindrent et le ietterent du plus haut du clocher à terre, là, ou il tomba mort, et despecé piteusement. La cause pourquoy ne fut autre : sinon pource quea gardant sa fidélité^ il auoit signifié à lempereur Charlemaigne, et à son filz Pépin Roy d'Italie,, les machinations desdits Vénitiens, par lesquelles ilz fauorisoient secrètement k lempereur de Constantinoble, contre les conuenances, quilz auoient auec lesdits Princes, comme nous auons dit au deuxième article. Le second ha esté de nostre temps : et dun de leua's autres Patriarches nommé Hermolaus Barbarus, homme de grands lettres et vertus, lequel les auoit seruis d'Orateur presque enuers tous les Princes Chrestiens. Et comme il fust sur ses vieux iours en ambassade
(1) Grado.
pour eux deuers le Pape, et le Patriarchat d'Aquilee vinst à vaquer en ce temps, le saint Père de son propre mouuement luy donna icelle dignité comme à personne tresdigne, et qui lauoit bien desserui. De ce furent les Vénitiens si indignez, pource quil auoit accepté estant en légation et sans les en aduertir : que deslors ilz luy interdirent perpétuellement lentree en toutes leurs terres, bannirent ses parens, et confisquèrent leurs biens : laquelle cruauté rigoureuse redondoit autant à la vilipendence du saint siège Apostolique, comme au dommage dudit Patriarche. Lequel voyant leur ingratitude mourut tantost après de dueil, exilé de son église et de son pais. (1)
En tant quil touche leurs autres rebellions, inobediences, contumacitez, irreuerences et presumptions enuers le saint siège Apostolique, on les peult assez congnoitre par la bulle du Pape moderne. Par laquelle ilz sont excommuniez et interdits, laquelle est imprimée en François. Mais encores nest ce pas assez, qui ne scait la racine et le fondement par le menu, dont nous dirons quelque chose : car à poursuiure le tout, ce traicté pourroit croître en vn grand volume , et causeroit attediation aux lisans. Il suffira donques den atteindre la summité daucunes parcelles. Or auons nous dit cy dessus au deuxième article, comment ilz vsurperent Ferrare sur Friscus Estensis , lequel auoit mis son père en prison, et le feit mourir illec, et depuis chassèrent ledit Friscus dehors, et se firent seigneur de Ferrare, qui est terre deglise : dont le Pape Clément cinquième, natif de Bourdeaux, et le premier qui amena la court de Romme en Auignon, fut fort indigné :
(l) Ermolao Barbare II, un des zélateurs de la Renaissance au XVi siècle.
et les admonnesta par plusieurs fois de sen désister : à quoy ilz nobeïrent point. Il les excommunia, eux et leur Duc nommé Pierre Tradonic quaranteneuuieme, aggraua et reaggraua et maudit : dont il ne leur chalut, non plus que à chiens, ains perseuererent en leur malice, tant et si longuement, que ledit saint père Clément fut contraint den escrire aux Roys de France et d'Angleterre, et de leur mander, quen toutes leurs terres et seigneuries ilz eussent à abandonner et confisquer tous les biens des banquiers et marchans Vénitiens, et mesmement à vendre leurs personnes pour esclaues, comme infidèles et rebelles à la sainte Eglise Romaine : mais encores pour cela ne samenderent ilz point, mais mespriserent les censures et fulminations ecclésiastiques, par grand contumace , iusques à ce que le saint siège Apostolique les declaira hérétiques, et conuoqua le bras séculier : et feit publier la Croisade contre eux en Italie, tant quilz furent contraints par armes de rendre ladite seigneurie de Ferrare. Et neantmoins demeurèrent depuis long temps excommuniez et interdits, iusques à ce quilz enuoyerent vn ambassade (1) audit Pape Clément cinquième, en Auignon, pour auoir leur absolution, laquelle à grand peine ilz obtindrent. Apres que le Pape eut fait mettre pour pénitence solennelle vn colier au col dudit ambassadeur, nommé Francisque Dandalus (2) : et le feit marcher à quatre piedz parmy la grand salle du palais d'Auignon, dont il fut tousiours depuis à Venise appelle chien, combien quilz le fissent leur Duc cinquantedeuxieme. Et neantmoins souz lenseigne dun tel chien
; (1) masc. pour ambassademeni ?
. (2) François Dandolo.
ilz estèrent au Patriarche d'Aquilee leur voisin deux bonnes citez, cestasauoir Polie et Valence, qui sont en Gorice. Séant le Pape lean vingtdeuxierae en Auignon,' qui fut eslu à Lyon, lan m. ccc. xvii. en leglise des laco-bins, quon dit Nostredame de Confort. Cela deuroit assez suffire pour leur diffamation éternelle, si ce nestoit que ie me donneroye conscience de passer souz silence encores deux grands controuersies quilz firent tout en vn temps au Pape Sixte oncle de nostre saint père Iulius à présent séant. Lequel ayant fulminé la grieue sentence dexcommuniement sur les Florentins, à cause du grand oultrage quilz auoient commis , en faisant pendre et estrangler dedens leur cité larcheuesque de Pise et autres personnes ecclésiastiques, et eut ledit Sixte enuoyé contre eux à guerre ouuerte, Federic Duc d'Vrbin, capitaine gênerai des terres de Leglise, et Alphonse Duc de Calabre : les Vénitiens se benderent en si mauuaise querele auec les Florentins excommuniez, pour résister au Pape, et tuèrent Antoine Campane neueu diceluy, auprès de Perouse. Et tantost après ils firent aspre guerre au Duc Hercules de Ferrare, vassal de Leglise. Dont il fut mestier au Pape dessusdit les excommunier, et enuoyer contre eux Fernand Roy de Naples : contre lequel les Vénitiens firent venir le Duc René de Lorraine, dernièrement trespassé, auec grands promesses : cestasauoir de le mettre en possession du Royaume de Naples, auquel il disoit auoir action, à cause de la maison d'Aniou. Mais le Duc de Lorraine ny demoura gueres, ains sen retourna tantost par deçà, craingnant quelque nouueauté en ses païs à cause de la mort du Roy Loys onzième. Finablement les Vénitiens furent contraints de demander humblement la paix au Pape, autrement ilz estoient afiblez de tous costez par les Princes d'Italie, lan
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mille quatre cens quatre vingts et quatre. Des vsurpations quilz ont faites au temps du Pape lulles à présent séant, sur les terres deglise recouurees par le Duc de Valentinois, à layde des François : et aussi comment ilz ont fauorisé à lean Bentiuole vsurpateur de Boulongne, contre Leglise, dont ilz sont présentement excommuniez, et autres choses assez, ie men tais, pource quelles sont trop modernes, et que chacun les scait. Et viens à declairer comment ilz se sont conduits au fait de la terre sainte, et contre les Infidèles, Turcz, et Sarrasins, ennemis de nostre foy.
Or trouve ie bien quilz se vantent assez par leurs Chroniques dy auoir fait grand exploit. Et se donnent Ihonneur eux mesmes de toute la première conqueste de la terre sainte, comme si nul des Princes Chrestiens ny eussent rien fait. Mais ie treuue dautre part, que quand Baudoyn Roy de Hierusalem fut prins prisonnier et mené au grand Caire par Daloc Roy de Parthes, et que toute la terre sainte estoit en grand danger, les Vénitiens auec leur Duc trentecinquième nommé Dominique Michel, (1) firent semblant de laller secourir à tout vne grosse armée. Et de fait, recouurerent vn port de mer nommé Tyr, et non autre chose, ains retournèrent tantost sur les Chrestiens, Et prindrent par force et sans querele à lempereur Emmanuel de Grèce, les isles de Rhodes, Sio, Samos, Methelin, Andros, comme desia cy dessus est touché : et la ville de Modon en la Moree. Et sur le Roy de Hongrie, Hyadre en Dalmace, (2) Spalatre et Tragure, toutes grosses citez. Cela est bien secouru la Chrestienté : nest pas ?
(1) Dominique Michieli. En 1119, le roi Baudouin da Bourg, pris par Ternir turkoman Balac, fut conduit dans la forteresse de Cbaran.
(2) Zara, .Trau et Spalato en Dalmatie.
Et si dauenture ilz disent, que lempire de Constantinoble fut iadis conquis aux Latins par leur moyen, ie leur respons aussi, que par eux il fut perdu , comme nous dirons tantost après. Mais encores quand Baudoyn Conte de Flandres et de Haynnau, qui depuis fut Empereur de Constantinoble auecques Loys Conte de Sauoye, Boniface Marquis de Monferrat, et autres Princes se furent croisez vnanimement, pour aller contre les Turcz, ilz fussent allez à Venise pour sembarquer, les Vénitiens les firent beaucoup attendre, et ne voulurent iamais ottroyer lesquipage de leurs nauires, auant ce que lesdits Princes leur eussent promis de mettre en leurs mains la cité de Hyadre en Dalmace, laquelle leur estoit à cœur, nonobstant quelle fust du domaine du Royaume de Hongrie : par ainsi lesdits Princes furent contraints, silz vouloient parfournir leur voyage de Turquie de faire vue chose iniuste. Et appert tousiours de plus en plus, que les Vénitiens ne furent iamais affectionnez au bien publique de Chrestienté, que leur prouflt particulier nallast deuant.
Et pour prouuer ce que nous auons dit cy dessus, que non seulement lempire de Constantinoble, mais aussi la terre sainte ont esté ostez hors des mains des Chrestiens et des Latins : et mesmement des successeurs de Godefroy de Buillon, et de Baudoyn Conte de Flandres tout en vn temps, enuiron lan de nostre Seigneur mille deux cens cinquantehuit. Car comme iceux Vénitiens et les Pisans, et les Geneuoys (lesquelz estoient pour lors les trois plus puissans peuples et communautez de Chrestienté par mer) tinssent par ensemble et en commun deux ports de mer de Surie : cestasauoir Ptolomaïs, et Tyrus du consentement des Princes de par deçà, sans que lun y deust auoir plus dautorité que lautre : et neantmoins les Vénitiens, selon
leurcoustume, voulsissent tousiours vsurper quelque prééminence dauantage, finablement à l'occasion dune abbaye que chacun disoit estre sienne, il sesmut vn débat entre Vénitiens et Geneuoys : et la guerre si grande, en laquelle les Pisans se meslerent, quelle dura bien trente ans. Tellement que les Papes Alexandre quatrième de ce nom, Vrbain quatrième, et Clément aussi quatrième, et les Roys de France et de Sicile furent empeschez à les appaiser, et ny proufiterent rien. Et ce pendant Michel Paleologue Grec vsurpa lempire de Constantinoble à layde des Geneuoys : Et chassa les François et les Latins hors de Grèce. Et Bondegar Souldan d'Egypte, extermina les Chrestiens hors de Hierusalem et de Surie. Si perdit alors la Chrestienté tous les ports de mer de Leuant Tripoli, Baruth, Ptolomaïs et Tyr. Et qui plus est, lespoir de les recouurer, si Dieu ny met remède. Et fut lan m. ce. xc. (1)
Mais que dirons nous de la détestable lascheté de Francisque Condelmario Cardinal de Venise, neueu du Pape Eugène, quatrième de ce nom? Lequel Cardinal estoit Légat, et chef de larmee de mer, au temps que Ladislaus Roy de Polone auecques lean Huniades père du Roy Mathias, et les Hongres, et les Valaques entrèrent bien auant en Grèce, là ou ilz se portèrent victorieusement contre les infidèles. Et iceluy Légat fut ordonné à garder le destroit du bras saint George, qui sépare la Natolie de la Grèce, à ce que les Turcz ne passassent par là, pour aller secourir leurs gens. Combien quil eust vne bonne et grosse puissance de Chrestiens, neantmoins il laissa passer oultre ledit destroit cent mille Turcz, auec Amurathes leur Prince. Et qui pis
(1) Bibars-Bondocdar, chef des Mameluks, usurpa le trône du Soudan d'Egypte.
DES VENITiE^S. 391
vaut, ne mist aucune diligence den aduertir larmee Chrestienne estant en terre ferme de Grèce, Si nest il pas possible quilz volèrent oultre sans son sceu, attendu quune carraque Geneuoyse leur feit leur passage : dont le patron estoit de la case Grimalde, et eut de marché fait diceux Turcz, vn ducat pour chacune teste. 0 maudite infernale auarice, meslee de trahison, pire que ludaïque au moyen de laquelle le noble sang Royal, et Chrestien des nostres fut mis à perdition, et combien quilz combatissent cheualereusement, neantmoins ilz perdirent la iournee, par estre peu de nombre, et non auoir esté aduertis à temps de la suruenue desdits Turcz. Et mourut ledit tresuaillant Roy Ladislaus de Polone, et le Cardinal de saint Ange Légat Apostolique, auec plusieurs autres Princes et Prélats, et le nombre de trente mille Chrestiens. Et fut ceste lamentable iournee la veille S. Martin, lan m. cccc. xliiii. Mais aussi ledit Grimauld (I) patron Geneuoys allant dillec en Flandres employer les cent mille ducats quil auoit euz en marchandise, fut fouldroyé par tempeste marine par le iuste iugement de Dieu : mais ce ne fut pas recompense condigne pour la Chrestienté.
Tirons oultre, et voyons comment après la mort du Duc Phelippes Marie, les Vénitiens vsurpateurs de seigneuries, ne prétendissent à autre chose, fors seulement dauoir la Duché de Milan : et à ceste cause ilz donnassent (2) ores faueur à Francisque Sphorce contre les Milannois, qui cryoient liberté, et tantost après ausdits Milannois contre Francisque Sphorce, troublans par ce moyen toute Italie, le grand Turc Mahumeth Othuman père de cestuy cy, par
(1) Grimaldi.
(2) Subjonctif dépendant de comment.
la lascheté de lean lustinian Geneuoys, print Constantinoble lan m. cccc. lui. Comme si lesdits Vénitiens luy eussent donné ombre et loisibleté de ce faire. Car qui ne defFend point vn mal fait, il semble quil le fasse. Toutesuoyes, ilz disent que pour la secourir, ilz firent de grans diligences, en mettant sur mer vd nombre de leurs galees, mais il ne sen y trouua nulles au besoin. Bien y en eut il à la prinse dicelle quarantesept de leurs marchans, qui se disent gentilzhommes, prisonniers au Turc. Mais quelque crufil quil fust, il ne meflSt rien, à leurs personnes : ie ne scay que cela peut signifier. En après ilz se monstrerent vouloir faire effort contre ledit Turc, et entrer sur luy en la Moree, plus par peur de perdre ce quilz y auoient, que pour zèle de la foy. Mais ainsi comme ilz alloient froidement en besongne, aussi furent ilz reboutez bien facilement par le Turc. Et leur capitaine Bertold tué deuant Corinthe. Adonques ilz sen retournèrent honteusement pour recommencer guerre en Chrestienté : cestasauoir à ceux de Triest en Gorice, qui est la cité Impériale. Lesquelz à peine voulurent ilz laisser en paix à la requeste du. Pape Pie, lequel en auoit autresfois esté euesque. Et ce pendant, ou tantost après, le Turc print Nigrepont moyennant la trahison dun Italien nommé Thomas de Ligorne. Mais ce ne fut pas si grand dommage pour les Vénitiens que pour toute la Chrestienté. Et puis la cité de Corinthe en la Moree : et toute la reste du pais il feit tributaire à lui. Dillec il entra en Albanie, ou il print Dyrrache par force, et Croye (1) en Esclauonie, sans aucune résistance des Vénitiens : lesquelz neantmoins luy enuoyerent humblement supplier dauoir
fl) Darazzo et Kroja, ville» d'Albanie.
paix, en le flatant de plusieurs dons précieux : entre lesquelz il y auoit grand nombre de harnois de guerre, qui est contre la deffense de Leglise : et de tel cas se fait excommunication publique à Romrae tous les iours du blanc ieudy. Et pour semblable cas ou accusation, le grand trésorier laques Cœur fut banny hors de France, et ses biens confisquez. Et nonobstant toutes les choses dessusdites, le Turc nabaissa rien de sa rigueur enuers eux, ains chassa les ambassadeurs de deuant sa présence lespee traite. Finablement tant importunèrent ilz le Turc par humbles flatemens, quil fut content leur ottroyer vne paix honteuse pour toute la Chrestienté, et dommageable pour eux. Cestasauoir, parmy ce (1) quilz luy rendissent treize citez quilz tenoient en terre ferme de Grèce, de lempire de Constantinoble, auecques la tresforte cité de Cosdra (2) en Albanie, laquelle sans nul secours de Venise sestoit defFendue de deux ou trois sièges contre la puissance du Turc, estant présent en aucun desdits sièges : tant estoient lesdits Cosdrans bons et fermes Chrestiens. Et neantmoins leurs seigneurs mesmes liurerent leur cité aux infidèles, aussi firent ilz lisle de Methelin. Et se firent deslors tributaires au Turc dune grand somme dor tous les ans. Voyla comme il appert quilz ne refusent point vn Tyrant ennemy de la foy, pour leur seigneur, là ou ilz ne veullent recongnoitre ne Pape, ny Empereur, ne Prince Chrestien. Auoir (3) fait la paix au Turc, ilz vindrent tantost soustenir la guerre contre le Pape Sixte, oncle de celuy qui sied présentement. Et ce, pour la querele des Florentins, comme de ce nous
(1) moyennant que
(2) Schkodra ou Scutari.
(3) Après avoir,...
auons touché cy deuant. Pendant lequel temps, le grand Turc feit assiéger Rhodes, et print Otrente en Calabre, là ou leuesque fut piteusement martyrisé et fiché. Si ne se trèuue point, que Vénitiens nulz qui sont leurs voisins, les secourussent en rien. Aussi neussent ilz osé contreuenir aux articles de la paix faite auecques les ennemis de nostre foy. A laquelle (1) conclure, ie demande silz obtindrent licence du Pape, et silz le pouuoient bonnement faire sans ce. Encores demanderay ie voulentiers vn autre poinct : cestasauoir, puis quilz se disent héritiers du Royaume de Cypre, à cause de laques le Bastard vsurpateur dudit Royaume au desauantage de la tresnoble maison de Sauoye, comme il est touché assez amplement au second article, et que ledit Royaume fust tenu en hommage et souueraineté du Souldan. A cause de quoy ledit Bastard feit vn horrible, exécrable et tresdannable serment audit Souldan : lequel depuis fut translaté de langue Arabique en Latin, et apporté au Pape Pie par aucuns cheualiers de Rhodes, pour laquelle cause il ne voulut onques receuoir les ambassadeurs dudit laques comme ambassadeurs du Roy Chrestien : ainçois le leur reprocha bien asprement. Puis donques que les Vénitiens sen font héritiers, nest il pas nécessaire quilz fassent le semblable serment que ledit laques feit en la manière qui sensuit ?
Premièrement il inuoqua le nom de Dieu tout puissant par quarante fois, et puis dit ainsi : Par le grand Dieu haut miséricordieux et bénin, formateur du Ciel et de la Terre, et de toutes choses qui sont en elles : et par ces saints Euangiles : par le saint Baptesme : par S. lean Baptiste,
(I) Poar laquelle conclure....
et tous les saints, et par la foy des Chrestiens : le promets et iure que toutes les choses que ie sauray seront descouuertes à mon souuerain seigneur Alleseraph Asnal Souldan d'Egypte et Empereur de toute Arabie, duquel Dieu vueille fortifier le Royaume, et que ie seray amy de ses amis, et ennemy de ses ennemis, ie ne luy celeray rien. Et ne souffriray nulz coursaires en mon Royaume : ny ne leur bailleray viures ne ayde. Tous les Egyptiens qui sont esclaues en mon règne, ie les racheteray et mettray à pleine liberté : ioffriray tous les ans le premier iour du moys d'Octobre ou de Nouembre en forme de tribut aux souuerains temples de Hierusalem et de Lameca, (1) la somme de cinq mille ducatz dor : ie garderay que les Rhodiens ne baillent nulles armes aux pirates. Tout ce qui suruiendra de nouueau digne destre sceu, ie le feray asauoir au Souldan en iuste vérité sans fraude nulle. Et si ie faux en aucune des choses dessusdites, ie seray apostat de la foy Chrestienne et des commandemens des saints Euangiles : ie nieray que iesvs CHRIST viue, et que sa mère fust vierge : ie tueray sur les fons de baptesrae vn camel : et maudiray les prestres de Leglise : ie renieray la diuinité : et adoreray Ihumanité : ie feray fornication sur le grand autel auecques vne luïue. Et receuray sur moy toutes les malédictions des saints pères. Marc Corrario Vénitien, duquel depuis ledit Roy Bastard espousa la fille à sa maie santé, nestoit il point présent à voir faire ledit serment et hommage ? dont sans nulle faute il est vraysemblable, quilz tiennent Cypre à mesmes conditions, puis quilz ont vsurpé le tiltre. Or laissons vn peu le Souldan, et reuenons au Turc. Certes il
(1) La Mecque.
HiÈÊL
nest rien plus vray, que contre le Roy treschrestien Charles huitième, luy estant à Naples ilz sallierent du Turc Pagiaseth (1) Othoman à présent régnant, et sen vantèrent en la présence du seigneur d'Argenton (2) ambassadeur dudit seigneur Roy. Mais après la mort dudit Roy Charles, pource que ledit Turc, comme il disoit, les auoit expérimentez non estre gens de foy et de promesse véritable, il leur feit la guerre forte et aspre, et leur osta presques tout ce quilz tenoient de résidu en Grèce, cestasauoir Lepant, Modon, et Coron en la Moree. Si ne treuue ie point pourtant en leurs chroniques quilz ayent iamais fait ordonnance en leur conseil, que quiconques les apporteroit la teste du grand Turc, leur si grand ennemy, il seroit guerdonné de cent mille ducatz. Lequel edit publièrent sur la teste du Roy Charles huitième, comme dessus est dit au second article. Mais bien est vray que comme Antoine Griman chef de leur armée de mer ne se fust osé approcher pour defFendre leurs subietz contre les Turcz à la guerre cy deuant dite, ilz se voulurent ayder de lautorité du nom du Roy treschrestien Loys douzième à présent régnant, qui de nouuel auoit recouuré Milan. Si impetrerent dudit seigneur quil luy pleust enuoyer Montioye son souuerain Roy darmes, signifier au Turc, que lesdits Vénitiens estoient ses alliez, et quil se deportast de les moiestet ; autrement il les ayderoit de toute sa puissance. Mais comme ledit Montioye fut à Venise prest à sembarquer pour tirer celle part : ilz sen voulurent repentir, et len cuiderent garder, de peur quil ne sceust les traflBques quilz menoient en Turquie, pour en aduertir puis après le Roy son maistre. Néantmoins
(1) Bajazet.
(2) L'historien Commines
Montioye tira oultre maugré eux, et feit sa charge trespruderaraent. Mais à son retour ilz ne voulurent point laisser passer auec luy lambassade que ledit Turc enuoyoit au Roy, pour semblable crainte que dessus : neantmoins ledit Turc escriuit vnes lettres audit seigneur Roy faisans ample tesmoignage de la mauuaise foy desdits Vénitiens. Lesquelles lettres sont desia diuulguees par impression.
Comme donques les Turcs les eussent ainsi oultragez que dessus, et encores dauantage couru tout le païs deForiuI, (1) là ou ilz cueillirent plus de sept mille personnes Chrestiennes pour vendre esclaues en Turquie : mais depuis ilz les tuèrent tous, pource quilz ne les peurent passer à gué oultre vue riuiere creuë à force de pluyes. Nonobstant toutes ces choses, les Vénitiens firent tant, quilz impetrerent la paix au Turc, lan mille cinq cens et trois, en luy rendant encores dauantage vne place nommée sainte Maure en la Moree : et cela fait, la première chose quilz firent après pour eux recompenser de leurs pertes, ilz vindrent prendre Arimine, qui est vn port de mer des terres du Pape, en la Marque d'Ancone : par ainsi void on bien quilz ne craingnent gueres doffendre le Pape. Mais à fin quon sache combien quilz se gardent bien de raesprendre contre le Turc, moy estant à Romme en Juillet, M. D. v. i. vn cheualier de Rhodes nommé messire Daniel, Anglois, me conta comme ladite mesrae année il avoit veu en lisle de Zacynthe huit galees Vénitiennes estans en port, donnans vitailles, et refreschissement à quatre fustes Turques qui venoient de courre en Pouille : et emmenoient bien CCL. créatures Chrestiennes pour esclaues en Turquie. Et non
(1) Frioul.
LA LKGENDR
seulement leurs donnèrent ilz yiures, mais aussi chaînes et carquans pour les enferrer. Et oultreplus, auoit veu deux galères subtiles qui portoient vn ambassadeur du Souldan à Venise. Ceste raesrae année, ie vis à Venise plusieurs Mores de Barbarie, quon disoit ambassadeurs du Roy de Tunis, et aussi des Turcz. Laquelle communication, et familiarité de telz gens, ne semble gueres apporter de fruit à Chrestienté, comme il apparut iadis par les Templiers qui en furent corrompus et deffaits. lay ouy affermer à vn bombardier de Rhodes, natif du Dauphiné, homme bien entendu, que comme du temps que le Roy Charles huitième alla à Naples, la renommée de sa conqueste volast iusques en Turquie, et les Turcz infidèles dun costé en eussent desia crainte non petite : dont les Grecz pource quilz sont Chrestiens se resiouissoient dautre part, esperans leur deliurance et saluation : mais les Vénitiens qui conuersent entre eux, reprenoient publiquement lesdits Grecz, et se moquoient de leur resiouisseraent : disans que cestoit grand folie, et que encor trop mieux leur valoit endurer la seruitude des Turcz, que la luxure et insolence des François, lesquelz en leur propre présence violeroient leurs femmes et leurs filles. 0 précurseurs d'Antéchrist, et procureurs de Mahomet ! Nestes vous pas dignes destre venus ou vous estes ? Non, Mais beaucoup pis : car ie me doute encores que le Roy treschrestien ne soit trop doux en vostre hastoy (1). Et que vostre astuce malitieuse ne soit en aguet pour garder que noz Princes tresillustres de toute Chrestienté ne perseuerent leur concorde. Car vous ne menas tes iamais
(1) Hasterel?
autres pratiques, depuis lan cccc. xxii. que vostre Venise fut fondée (1).
Dont et à fin que Dieu toutpuissant monstre à la Chrestienté combien vostre deffaite ruineuse luy est aggreable, voire et nécessaire à lexaulcement de son nom. A lexemple du bon laboureur, qui coppe vne mauuaise branche pour faire pulluler les autres, nest il pas vray que quatre iours après leschac (que vous prinstes au lieu d'Aignadel) cestasauoir le vendredy xviii. iour de May, m. d. ix. larmee du Roy Fernand catholique, de laquelle estoient chefz et conducteurs le Cardinal (2) Archeuesque de Toulette, et Dompetre Nauarre à tout quinze mille hommes deffirent plus de vingt mille Mores Sarrasins, et prindrent tout dun mesme iour la grosse cité capitale d'Orant en Barbarie : laquelle chose nest autre demonstrance, sinon que vostre diminution, est augmentation et eslargissement de Chrestienté. De laquelle vostre brisure à Carauagio, nous auons chanté ceste double Ballade , laquelle vous est adressée par manière depistre. (3)
BALLADE DOVBLE.
Or est Priam bien vengé d'Antenor, Qui le trahit, et mit son règne en proye.
(1) Cf. P. Gringore, l'Entreprise de Venise, et Venegien^oft es de cause daer Ôme dattet geschil rijst tusschen den Venitianen en den Roomschen Keyser en den Coninck van Vranckrijk ghenarreert. (Gheprint Tantwerpen U mi Michiel van Eoochstraten). (Biblioth. de Gand).
(2) Ximénès, archevêque de Tolède et Pierre de Navarre.
(3) Le duc François Sforza battit les Vénitiens à Caravaggio en Lombardie le 14 septembre 1448.
400 LA LBGBNDR
Soit publié, et à cry, et à cor
Ce nouveau bruit, et que chacun le croye.
Nous louons Dieu trestous à iointes mains,
Quand vous tant âeis, les plus fiers des humains,
Plus cauteleux que le larron Cacus,
la allez voir dessouz terre Eacus,
Non par barat, qui tant vous deshonnore :
Mais par effort de lances et d'esouz,
Cent an^ accreu tout se paye en vne heure. (1)
Cent ans accreu tout se paye en vne heure.
Il est escrit par vn noble chapitre :
Qui feu nourrit pour mettre en autruy feure, (2)
Finer par feu doit tel peruers ministre.
De trahison tous enfans de traître
Sont entachez, soit en taille, ou en fonte,
Tel fut Enee, et Antenor en conte.
Telz estes vous leurs successeurs encor :
Mais le bon droit la malice surmonte.
Or est Priam bien vengé d'Antenor.
Or est Priam bien vengé d'Antenor
Et maintenant on void reflourir Troye
Par Francion, ou Francus filz d'Hector,
A qui tousiours Mars sa victoire ottroye.
Si d'Eneas iadis hoirs les Romains,
Par les François vindrent du plus au moins,
Semblablement par ceux mesmes vaincus,
la estes vous infâmes, et cocus.
Filz d'Antenor, n'est nul qui vous sequeure.
(1) D'après la légende que rappelle Tite-Live, Antënor conduisit en Italie les Henètes ou Yenètes de Papblagonie. Cf. Illustration des Qaules, passim.
(2) OM feutre, paille.
Laissez vous ha le bon patron Marcus : Cent ans accreu tout se paye en vne heure.
Cent ans accreu tout se paye en vne heure : Car celuy seul, qui tonne, et qui esclistre, Tel fruit cueille, ou qu'on le plante et labeure. (1) Vénitiens, notez bien ceste epistre :
Vous n'estimez, Pape, croce, ne mitre.
Empereur, Roy, Prince, Duc, Marquis, Conte, Mais maintenant la main de Dieu vous dompte : La main de Dieu sont les Roys, sachez or. Qui ne les craint, sa ruïne est bien prompte : Or est Priam bien vengé d'Antenor.
Or est Priam bien vengé d'Antenor :
Ce qui nous tourne à plaisir et à ioye : Dont si par vous est gardé grand trésor. Chacun vainqueur en aura sa montioye.
Bien deuez donc auoir des soucis maints : Car il vous reste Espaignolz, et Germains Apres les Francs, qui vous ont mis sur cul. Tous les grans Dieux luppiter, et Bacchus N'y peuuent rien, vostre ruïne est meure. Tasté vous ha le âlz d'Hector Francus : Cent ans accreu tout se paye en vue heure.
Cent ans accreu tout se paye en vne heure : Expérience ha fait ces beaux mots tistre. Si deuez vous tenir pour chose seure, Que de ce bien vne Dame ha le tiltre : Par Marguerite Auguste noble arbitre, La paix des Roys faite ainsi qu'on raconte.
(1) Dieu vous atteint partout, m.
402 LA LEGENDB
Peuple sans chef, qui aux Princes raconte, (1) Est mis au ioug, comme on fait bœuf, ou ter : Ce seul moyen met vostre gloire à honte : Or est Priam bien vengé d'Antenor.
l'bnvoy.
Turcz, ayez peur des grans aigles becus : Les Dieux d'Enfer Proserpine et Orcus Apres ceux cy, vous reclam' nt au leurre. (2) Ne songez plus fors tumbeaux et sarcus, Cent ans accreu tout se paye en vne heure. Le grand déluge ou le feu de Phethonte, (3) N'est rien quVn baing, réfrigère ou essor, (4) Au prys du mal qui vous vient et affronte : Or est Priam bien vengé d'Antenor,
PERORATION DE LACTEVR.
A messire Claude Thomassin, Cheualier seigneur de Dommartin. Conseiller du Roy et son Conseraateur des foires de Lyon.
Maintenant noble et vertueux seigneur à qui ie suis redeuable par accumulation de bénéfices, puis que par vostre moyen la Légende dessusescrite (plus pource quelle est véritable que enrichie daucunes couleurs dart oratoire) ha esté si heureuse que dobtenir tiltre dapprobation par le seigneur tresclervoyant monseigneur le grand Chancellier de France. (5) Ne conclurons nous pas nécessairement, selon
(1) Synonyme de aconter, acompter, s'estimer.
(2) terme de fauconnerie.
(3) Le Phlégéthon, par abréviation arbitraire.
(4) Essor, essour, air pur, esire à l'essor, être soulagé, se sentir libre. En genevois, s'essourer, sortir pour prendre l'air, (ex-aiirare) .
(5) Au lieu de mettre un point-virgole, Téd. 1549 semble couper la
le thème de nostre prologue, que les Prophéties, signes et portentes cy dessus mentionnez concurrent à bon droit auec la iuste sentence du souuerain luge ? Et que contre la fortitude de la dextre diuine, de laquelle le bras excelse du Roy ha esté ministre executorial, la sapience humaine, en laquelle les Vénitiens se fondoient tant, nha rien valu ? Reuenons donc à noz présages et prédictions. Nous en auons assez allégué en nostre proëme. Mais celle du Roy Alphonse débouté de son Royaume par le Roy Charles huitième, est plus clere que nulle des autres : lequel feit grauer en marbre sur le portail dun poure conuent de lobseruance, (1) en lisle de Sicile, en laquelle il sestoit retiré, ce qui sensuit : lo sono dom Alfonso Re di Neapoli^ discaciato per forza : io sono fondatore e ministro di questo monasterio : il signer e Lodouico sara il guardiano : e gli signori Venetiani saranno gli frati. Laquelle prophétie conferma depuis le seigneur Ludouic, disant que puis quil donnoit à disner au Roy de France, les Vénitiens luy donneroient à soupper. Encore est aussi bien notable, et plus ridiculeuse la vaticination de celuy, qui les compara à vn corbeau fardé de plumes dautruy, lequel les autres oiseaux desplument. Si ne me sauroye ie tenir de faire encore vne inuectiue exclamatoire contre eux. 0 magnifique parfonde prudence de la seigneurie illustrissime ! A quel nation nestes vous auiourdhuy en fable, et en dérision ? combien est vostre vantise abaissée ? Et voz consaux tant pesez à la balance, confus et entretroublez ? Voire, et qui vous doit plus desplaire,
période par ce point final. La phrase ne finit réellement qu'aux mots : nha rien valu.
(1) Les Observantins cordeliers qui formaient une des principales branches de Tordre de S. François.
404 LA LBGENDB
par la viuacité du sens dune seule Dame, laquelle ha sceu accorder noz tresillustres Princes. Dieu, quel toille vous fut par celle main féminine filée et tissue en la cité Impériale de Cambray ? Si vous la sauez iamais ourdir, vous serez bons ouuriers. 0 si vous eussiez sceu finer en voz trésors dune semblable viue perle pacifique, dune telle raargarite Australe , et Orientale : et de progéniture Auguste, vous estiez à tousiours riches. Mais non : car vostre trop grand sagesse est tournée en folie : et vostre fastidieuse gloire en ignominie. Et elle ha bien sceu contourner toute la guerre de par deçà contre vous. Telz changemens fait en vn instant, non fortune lauentureuse : mais la celée prouidence immobile, (1)
Allez désormais, et vous moquez des souuerains Princes : meslez vous et dissimulez auecques eux, puis dun costé, puis dautre, par mille traflBques. Hz demoureront tousiours en lintegrité de leur haute noblesse, et sentretiendront par fraternité mutuelle : et de vous naura nulle comparaison à eux. Faites semblant, comme vous fistes lannee passée, de vouloir secrètement fauoriser à Lempereur, à sa couronnation, et puis vous ioingnez dune part par faux donner au Roy treschrestien. Pillez les terres Impériales : et puis vous re ioingnez audit Empereur par treues appointées sans le sceu dudit seigneur Roy, pour lors vostre confédéré. Et oultreplus, faites tout ce que à bons et loyaux proditeurs (2) et turbateurs de concorde entre les Chrestiens appartient de faire, selon la loy Vénitienne. On congnoit dorenauant assez voz gentillesses. Messire
(1) La secrète et immuable Providence.
(2) De proditor, traître. Ou trouve encore proditoir entent, ancien terme de palais.
Phelippes Conte de Rauastain se tient ores pour vengé de vous et de la grand desloyauté dont vous vsastes enuers luy, en aduertissant le Turc du siège de Methelin : à cause dequoy il ne peut parfournir son emprinse, au grand deshonneur de toute Chrestienté. Le capitaine Pregent se rid de vostre meschef, en récompense du tour que vous luy fistes quand il fut contraint defFondrer ses galees, à cause que ne luy voulustes ottroyer asseurance en lun de voz ports. Et monseigneur tresreuerend. messire George Cardinal d'Amboise, Légat en France, nha cause de se douloir de vostre mesauenture, à cause de la finesse que vous luy iouastes a Romme après la mort du Pape Alexandre sixième : mesmement que tachastes le faire empoisonner. Cest assez de voz damnables et exécrables pratiques, qui vous soûliez nommer par grand arrogance, fllz adoptifz des Romains.
Or me tourne ie derechef à vous Cheualier tresdigne, et mon treshonnoré seigneur, pour donner finablement termination à ce propos assez prolixe : mais non trop ennuieux à qui il plaist. Vous auez bonne part au fruit : et resiouissauce de ceste Royale victoire en vne si tresiuste guerre contre la communauté ou aristocracie ennemie des Princes monarques. Au moyen de vostre bien vertueux gendre messire Claude Leobart, laisné seigneur de Lacra. Lequel entre les autres gentilzhommes de Sauoye et de Bresse, dont nous auons fait mention au prologue, (1) ha par son louable portement acquis Ihonneur et dignité de cheualerie, comme vous fistes le semblable à la conqueste de Gennes. Parquoy il appert, que le beau filz se conforme à la vertu
(1) Notre prologue n'eu dit rien.
de son beau père. Quand à ma petitesse, si elle ny ha esté presentiallement, si les ha elle combatus de ceste plume, ainsi que vous voyez. Sil y eschet loz, grâces en soient à Dieu. Mais vostre bon amy, et mon singulier patron et bienfaiteur nostre second Zeuxis ou Apelles en peinture maistre lean Perreal de Paris, peintre et varlet de chambre ordinaire du Roy, duquel la louenge est perpétuelle et non terminable : car de sa main Mercuriale il ha satisfait par grand industrie à la curiosité de son oflBce, et à la récréation des yeux de la treschrestienne maiesté, en peingnant et représentant à la propre existence tant artificielle comme naturelle : dont il surpasse auiourdhuy tous les citramontains, les Citez, Villes, Chasteaux de la conqueste, et lassiette diceux, la volubilité des fleuues, linequalité des montaignes, la planure du territoire, lordre et desordre de la bataille, Ihorreur des gisans en occision sanguinolente, la miserableté des mutilez nageans entre mort et vie, l'eflfroy des fuyans, lardeur et impétuosité des vainqueurs, et lexaltation et hilarité des triomphans. Et si les images et peintures sont muettes, il les fera parler ou par la sienne propre langue bien exprimant et suauiloquente. (1) Parquoy à son prochain retour, nous en voyant ses belles œuures, ou escoutant sa viue voix ferons accroire à nous mesmes auoir esté presens à tout. Comme desia en auons ouy raconter verballemant et à la vérité au tresautentique seigneur Prieur frère Pierre d'Anton illustrateur des chroniques de France. Et pour donner foy de la victoire dessusdite, auons veu faire son entrée à Lyon par Barthelemi d'Aluiane, (2)
(1) Il les fera parler par sa peinture vivante, eu bie;i racontera lui-même
(2) Barthelemi Alviano, général en chef des troupes de Venise,
capitaine des Vénitiens, prisonnier du Roy auec certains autres, lesquelz sont maintenant chastellains de Pierre assise. - "
Si doint Dieu que avec la hautesse regale ledit maistre lean de Paris vostre bon amy soit icy de retour bien brief, à fin que ie Ihonnore et coniouysse auecques ce noble docteur Physicien Lyonnois, trescientifique messire Symphorian Champier, qui Iha tiré hors des maschoires de la mort, esquelles il sestoit engouffré par trop grand labeur, abstinence et vigilance, et le nous ha rendu Virbius : eestadire, deux fois homme, comme iadis Esculapius feit Hippolytus. Parquoy ledit messire Symphorian médecin du Duc de Lorraine[,,ha mérité la couronne Ciuique, Quia ciuem seruauit. Donques en espoir de les reuoir tous deux ainsi que ie désire, *ie clorray icy le pas, me recommandant humblement à vostre seigneurie. A Lyon le xir. iour d'Aoust