‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 7 sur 67 · SECONDE EPI8TRE · texte numérisé non relu

SECONDE EPI8TRE

MERCVRE

Roy Juste guerdonneur, Voicy lesprit d'vn gracieux amant, / Plus net, plus fin, que perle ou djamant :

Lequel iay prins tout fres et nouuelet, Lassus laissant son ioli corselet, Prenant la mort pour l'amour d'vne dame, Que de plus noble au monde ne se clame. Voy tous ses faits, et sa rie calcule. Il n'ha sur luy ne tasche ne macule.

Sur luy n'y ha Tn seul brin de laideur, Mais entier est en sa propre verdeur.

L'AMANT VERD

Alors Minos de tous lez me regarde,

Et en fin dit, que i'ay fait bonne garde

De netteté, et de pure innocence.

(Car vierge suis) Puis il donna licence.

Que mené fusse aux beaux champs Elisees,

Ou nul ne va, que les âmes prisées.

Lors mon guideur me mena par les ombrt'S,

Ou n'eusmes plus gueres de grands encombres

lusques au Lac, qui Lethes est nommé.

lUec fus ie, par Mercure sommé

De boire vn trait de l'eaue obliuieuse,

Qui perdre fait toute amour enuieuse,

De vouloir r' estre au monde temporel,

Pour le plaisir et déduit corporel.

Si en bus tant, que presque ie fus yure :

Et desadonc n'euz vouloir de reuiure.

Cela fut fait : si marchâmes auant.

Et tousiours fus mon Mercure suiuant,

DE l'amant verd. 27

Qui me mena par vne voye estroite, Forte à monter, tresdifficile et droite, Mais peu à peu, Tair a'y esclarcissoît. Dont mon esprit beaucoup s'esiouyssoit, Veu que laissons ces bas lieux souzterrains, Pour aller voir les hauts lieux souuerains, Qu'assez à temps iamais voir ne cuidoye. Si me sembloit que le bruit entendoye De grande ondée, et de flots murraurans Comme de mer, ou de fleuues courans.

Finablement, suruint belle lumière, Sans encombrier de nieble ou de fumiere, Et peu après nous trouuames l'issue, Pleine de mousse et dherbette houssue. (1) La porte estoit de corne transparente, Qui fut ouuerte, etlentree apparente.

Tout regardé, nous estions en vne isle Belle, plaisant, amoureuse et fertile, Pleine d'oiseaux tresdoucement chantans, Et d'animaux parmy l'herbe trottan s.

Sans grief tumulte, et sans noise ou discorde. Cecy voyant des enfers me recorde :

Si fus bien aise, et point ne me dolus D'auoir laissé ces infernaux palus.

Lors dit Mercure :

MERCVRE

Amy, tes destinées T'ont fait venir es Isles fortunées.

Que les humains disent et cuident estre, Presques ainsi qu'vn Paradis terrestre,

(1) En 1533, hossue = épais, touffu.

SECONDE EPISTRB

Ou autrement, les champs Elisiens.

lej ne croist que fruits Ambrosiens.

Et n'j boit on que liqueurs Nectarees.

C'est le seiour des âmes bienheurees,

Des animaux qui onques ne mefFeirent,

Ains de tout bien leurs œuures assouffircnt. (1)

Or y demeure en repos éternel :

Car bien le veult le grand Roy supernel .

L'AMANT VERD

Ainsi dit il. Et ie luy rendis grâces. Puis il s'en vole, et n'apparent ses trasses Par le chemin de l'air qu'il trenche et fend, Dont nulle rien ne Tempesche ou deffend. Le temps estoit tout cler et saphirin, Le Soleil haut, et le vent Zephyrin Occidental, doucement souspiroit.

Voire si doux, que plus il ne pourroit. Alors, content de ma riche Fortune, le vois choisir vne place opportune Pour spéculer (2) tout le noble pourpris, Ou vont volant tant de ioyeux esprits.

Si me branchay sur vn Oranger verd, . De fleurs, de fruits, de fueilles bien couuert : Et regarday la grand mer spacieuse, Qui circuit Tisle délicieuse.

Tranquille estoit, et calme la marine, Clere et luisant comme belle verrine.

L'isle esleuee, au mylieu grande et lee : Ayant maint tertre et ombreuse valee .

(1) Au XV« siècle atsonfir = contenter, ressasier, accomplir

(2) contempler.

DE l'aMAMT VERD. ^

Mais, le Soleil combien qu'il y fut haut, Nyestoit point excessif ne trop chaut, Ains y fut tout riant en flouriture, Soutif flairant, de diuerse peinture.

Et comme ainsi ie contemplasse tout, Asseoir se vint près de moy a vn bout Vn cler esprit, portant plume naïue (1) De cramoisi, tresuermeille et tresuiue.

Et après luy sur ce grand Orenger, Vindrent aussi mille oiseaux se renger, Si beaux, si ioints, (2) et de tant de couleurs, Quon ne sauroit exprimer leurs valeurs.

Croy moy Princesse, et preste ton entente. Cest arbre beau, de fueilleure patente.

Fut enrichi presque» en vn moment De tous oiseaux de diuers parement, Qui entour moy voletans se iouerent, Et de leurs chants courtois me saluèrent. Mais dessus tous, ie notay la faconde Du cler esprit, pourprin et rubiconde, (3) Duquel la plume (ainsi affermer l'ose) Certes passoit la beauté de la rose.

Si dit ainsi : (les autres se taisansf

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