DE JEAN LEMAIRE DE BELGES. XXXV
^'auteur, croyait-il : « Quia praeclara 7ioUlissimorum rusticorum facinora carminibus nostris celebravimus, infensa est nohis quam nosti noUlitas ; sed parum curamus, cum veritatem sequimur. » En effet, s'adressant à César (Maximilien) autre enthousiaste, il a écrit :
Et cependant prens en gré les doulx chantz De tes bergiers en triumphe exaltez, Bien fut noblesse alors armée aux champs Cerchant aussj de soubzmettre aux trenchantz Ceux qui nous font guerre et hostilitez, Mais fortune a les bas mbilitcz :
Les haulx n'ont eu leur emprise oportune ; Tousiours vertu ne rencontre fortune.
Voilà bien l'homme, tout en ébullition, tout en dehors et sans souci du lendemain qui lui fut sou rent terrible. En ce moment, il ne vibre que pour le triomphe de Marguerite, gouvernante des Pajs-Bas et tutrice du futur Charles-Quint. Ce jeune prince de sept ans, dont il semble pressentir l'avenir inoui, il songe à le préparer à de grandes destinées par son grand ouvrage toujours j'emis sur le métier. Mais sa subalternité le contrarie encore plus que sa nature inquiète et mobile. A peine a-t-il chanté des victoires, on lui impose des œuvres de deuil.
C'est d'abord un Traité des pompes funèbres. « Par urig traictié à part intitulé des pompes funèbres antiques, lequel naguères ma petitesse a offert à vostre excellence, princesse illustre, vous avez leu non sans admiration et volupté la merveilleuse et presques incredible magnificence, touchant le cas de voz ancestres, princes troyens et belgiens. Et aussy des Grecz, des Roumains, des Egiptiens et autres nations de la superstition payenne des bons patriarches, et hommes illustres, en la loy Judaïcque. » En ces termes de lourdeur officielle il s'adresse à Marguerite, au début du prologue de « la pompe funeralle des obsecques de l'eu très catholiequo prince le roy dom Phelipes de Castille de Léon et Grenade, archiduc d'Austriche, duc de Bourgoigne. » On sait que Philippe-le-Beau mourut à Burgos le 25 septembre 1506. Ce ne fut qu'en juillet de Tannée suivante qu'on put procéder à la grande cérémonie, dans l'église de S' Rornbault de Malines. Lemaire, dans sa chronique et dans cette « Pompe funeralle » décrit minutieusement la splendeur de l'appareil royal.
« Et le tout fait selon la devise et disposition de Thomas Isaac souverain Roy d'armes du très noble ordre de la Thoison d'or. Natif de Haynau, homme de grant elloquence et mémoire. Lequel outre ce que jay veu des choses dessus mentionnées, ma aussi informé de la propriété de plusieurs termes les plus
T)E JKAN LKMAIKi: DE BELGES. XXXVII
nécessaires, quant aux blasonnemens. Et aussi a fait pareillement Jacques Lecoq dit Luxemltourg le herault, homme très espert en son office d'armes. » En terminant, il regrette que sa première œuvre d'indiciaire ait été « funeralle et non triumphalle. »
Marguerite « le vrai grand homme de la famille et le fondateur de la maison d'Autriche » dit Michelet (Hist. de France 7, 146) obtint son plus grand triomphe diplomatique par la Ligue de Cambrai (1508). Ce fut le sujet d'un nouveau dithyrambe en prose et en vers de son secrétaire : « Cj commence ung nouveau traictié nommé la Concorde du gendre (sic) humain, composé à Ihonneur de la Sainte Conception de la glorieuse Vierge, le jour de laquelle fut conclue à Cambray la tresheureuse paix, moyennant la prudence et félicité de M^n^ Marguerite d'Austriche, etc. » On ne retrouve plus l'exemplaire décrit par Brunet. Quelque chose de ces dix-huit feuillets in-quarto gothique, imprimés à Bruxelles par Thomas Vandernoot, se rencontre çà et là en d'autres écrits où Lemaire se passionne pour « la noble arbitre » soit dans la Légende des Vénitiens^ soit dans le Sauf conduit, soit dans les Regretz de la dame infortunée où, après avoir déploré la perte de Philippe-le-Beau, son frère,
L'entreteneur de paix seure et certaine, il félicite la princesse de ses triomphes pacifiques, et, jouant sur la lettre, d'après une survivance médiévale, dit :
Pour mettre à fin mainte discorde et guerre
Une M au Ciel, et une sur la Terre, Peut-être est-ce à tout cela que fail allusion cette partie du titre des œuvres réunies de Lsmaire : « de l'entretènement de l'union des princes. »
XXXVIII NOTICE SUR LA VIE ET LES GiUVRKS
L'union ! ce Belge qui avait retrouvé la neutralité nationale jusque dans l'impériale Franche-Comté, il la poursuivait partout. A son insu, est enfant de la Lotharingie, laquelle, jusqu'au confluent de la Saône et; du Rhône, avait jadis été comme une barrière entre la France et l'Allemagne, se ressentait-il d'une espèce d'atavisme de neutralité ? (1)
H) La politique des Nationalités met les races audessus des peuples, et on peut soutenir, au contraire, que, dans l'ordre des choses morales, il u'est pas de création supérieui'e à celle d'un peuple composé d'éléments hétérogènes qui, par l'action lente du temps, se sont mariés et fondus ensemble.
G. Valbert (Revue des deux Mondes l^r mars 1889)1
Dans la Concorde des deux langaiges qui semble dater de cette époque (l) on retrouve pour un objet spécial la grande pensée fraternelle des Illustrations . Deux littérateurs « qui de toute prime ieunesse sestoient entreajmez par admiration de vertu » discutaient les « prééminences quant à fidélité » (d'expression) des langues française et italienne. L'un alléguait Jean de Meung, Froissart, Alain Chartier, Meschinot, les deux Grebans, Millet, Molinet, Chastelain, G. Crétin ; l'autre, Dante, Pétrarque, Boccace, Philelphe, Séraphin, etc. Lemaire, tout plein encore de l'enchantement italien, en dépit de ses contrariétés professionnelles, se déclare tout d'abord pour Yamoureuse concordance : « Il mha semblé bon pour chose morale et duisant à la chose publicque, et aussi délectable aux lisans, de mettre peine à leur persuader et enhorter, tant en gênerai comme en particulier, destre désormais dun mesme accord et voulenté, sans plus avoir de controverse entre eux, car trop en couste la façon. »
Il décrit alors le Temple de Vénus ; c'est la première partie
(i) Il faudrait placer l'œuvre plus tard, si l'on voulait retrouver Anne de Bretagne dans ces lignes (III, 99 : « Celle qui d'un haut cœur virile et masculin, prononçait maints nobles termes amoureux et prudents, par élégance féminine. Si me requit vouloir mettre main à la plume pour descrire le tumulte amoureux de leur débat, et l'accord prochain qui sen pourroit ensuivre. »