XLII NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
Quiiit, Erard de la Marck, Léon X. C'est un des esprits les plus compliqués, les plus troublants de cette époque d'agitation confuse. Lemaire qui, à Rome avait gravement médité une prophétie de la sibjlle Erythrée, fut aisément entrainé dans le tourbillon des paradoxes. Il avait soif de nouveauté comme tous les studieux qui l'entouraient.
Etrange époque que cette dernière transition du moyen âge à la Renaissance ! « On dort et l'on ne dort pas, dirait V. Hugo, on est tout à la fois dans le réalité et dans la chimère : c'estle rêve amphibie. » L'empereur Maximilien qui ruse avec tout le monde, qui croise et entrecroise sans cesse les fils de sa diplomatie rêve d'être pape, veut mener le monde à la croisade, demande à Agrippa ou à Faust, l'évocation du grand Hector ; écrit ou inspire le Theûerdancl et le Weiss-Eiinig (4). Si l'on parcourt la riche bibliographie lyonnaise pendant l'apogée de l'Académie de Fourvière, le tobu-bohii des idées n'est pas moins manifeste.
Marguerite reçut alors de son indiciaire vagabond un livre qu'on a retrouvé dans sa librairie^ où les romans d'autrefois et les chimères du jour se coudoyaient. C'est l'histoire des Gestes du Sophy, prin '6 Syach Ismaël et la prise d'Orant en Barbarie, le tout d'après une récente publication italienne (2). Il s'agissait d'Ismaël !•"■, Shah de Perse, fondateur de la dynastie des Sofi^
(1) Un des plus populaires souverains de l'Allemagne, le dernier des chevaliers, dit J. Janssens {U Alleynagne à la fin dumoyena..7e(1887)trad. fr. p. 492) ; vaillant, juste, mais dépensier, irrésolu, trop confiant, débonnaire, troplaccoramandant, trop crédule. Son idéal se mêle de Renaissance et d'idées surannées.
(i) Par ordre du cardiual Ximenés, Oran en Algérie fut pris le 10 mars ir>09.— Le texte concernant la prise d'Oran ne se rencontre nulle part dans les œuvres de Lemaire.
oiiSefewis, grand conquérant, prophète redouté, poèteadmiré. (1)
Ce « roy de Perche » ennenai des Juifs et des Sarrasins, « aux chrétiens il se monstre beniuolent ; car il laisse en son entier toutes leurs églises et chappelles, sans y toucher par violence. Pour monstrer h grant désir quil ha de destruire de rasse et de fons en comble la loy Mahometiste, il s'est esforcé par plusieurs fois de solliciter les princes chrétiens, à ce (2) quilz esmussent la guerre au Turc, du costé d'Europe. Et que de la part d'Asie il ne luj faudrait pas. »
Picrochole, qui se rêve empereur de Trebizoïide ne dit-il pas à ses courtisans : « Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumetistes ? » (3)
Un autre livre que Lemaire avait trouvé en Italie, lui avait donné l'idée de composer « Le navigaige des Indes nouvellement trouvé. » On voit combien il étaità l'affût des poussées )iouvelles. Volontiers il eût dit avec le gantois Joos Lambreuht : Cessent solita, dum meliora.
Mais la grande nouveauté, préparée depuis 1500, allait enfin aboutir. L'ami de Pérréal et des académistes préparait chez Estienne Baland à Lyon la publication de son premier livre des Illustrations de Gaule et Singularitez de Troye. Rien ne l'avait distrait de son œuvre, pas même « l'ordonnance de l'entrée du roy » Louis XII, revenant d'Italie, et toutes les besognes littéraires et décoratives dont les Lyonnais l'avaient chargé en l'absence de Jean de Paris. Jamais sa position neiitrale ne fut
(1) Cf. de Haramer, Hist. de l'empire Ottoman.
(2) Solliciter à ce que se retrouve dans le belgicisme : demander à ce que. . . .
(3) Gargantua, chap. 25. Rabelais par le « passons oultre » semble viser plutôt le petit-tils de Maximilien.
XLIV NOTICE SUR LA VIE ET LES n'UVRES
plus délicate (on le voit par ses lettres) ; mais il échappait par l'envergure de ses utopies. « L'empereur et le roy sont touiours en bon accord s écrivait-il à Barangier, au moment d'obtenir « le privilège du Roy. »
Pour remercier sa patrone de Votitim cum dignitate qu'elle lui avait accordé, il lui dédie son œuvre en l'appelant Margarita Augusta pacis mstauratrix. Puisque Maximilien et Louis XII s'entendent pour la paix du monde, cest l'heure de rappeler par les hauts témoignages de l'histoire leur commune origine troyenne. Germains et Gaulois sont frères. « La princesse pacificque ha commandé à lindiciaire et historiographe stipendié de lArchiduc Charles, son neveu, et d'elle, de labourer en ce beau temps de paix à l'achèvement de ce présent volume despieça commencé, à fin qu'il puist estre publié et divulgué par plusieurs exemplaires pour donner occupation voluptueuse, et non pas inutile, aut dames de France, en cueillant la substance de ceste œuvre, par laquelle icelle très humaine Princesse les salue debonnairement, comme celles avec lesquelles elle a eu conversation privée et délectable, au temps de sa prospérité : et outre plus courtoisie consolatiue en son adversité : si luy souvient tousiours d'elles. » (1)
Maintenant que sa plume n'est plus « infelice, outil calamiteux et qu'il n'est plus « retiré de son emprise utile » (2) il [.eut amplement décrire les nobles origines : « il est bien mestier de ramener à lumière toute ceste belle antiquité, laquelle ha esté absconse et celée iusques à présent à la pluspart
(1) Bien que Marguerite n'aimât pas les Français, elle eut d'excellentes relations avec Anne de Bretagne et d'autres nobles dames. (2j V. Œuvres de Lemaire, t. IV, la.
des hommes. » Que cette « merveilleuse et très antique générosité des princes les pousse enfin contre les Turcs qui « foulent leur honneur. » L'auteur est fier de citer ses sources : Homère et Virgile, César et Suétone, Lucain et Euripide translaté par Erasme de Roterdam, Hérodote et Josèphe, Fulgentius Planciades et Manéthon et Archilochus en son livre des temps et Xenophon en ses Equivocques et tant d'autres « acteurs alléguez en ce premier livre » mais surtout ■Jac(jues de Guise (3), Dictys de Crète et Darès de Phrygie. Au besoin, il remonte jusqu'au déluge, nous montrant « Noë, sauvé dedens son arche lan six cens de son aage, le XVHP iour du moys d'Auriî. »
Au temps que la déesse Isis vint en Gaule, le roi Lugdus engendra Belgius « duquel le nom déclaire assez, que de luy est dénommée la grande et noble, et populeuse province de Gaule Belgique, dont lacteur de ce livre est natif. » A Bavay « apparent encores les trasses et ruines » de la grand cité de Belges. Bavo, cousin de Priam, se rattache à Dardanus dont la terre « est maintenant sous la main du Turc, lequel la tient déserte et inhabitée, et ne veult qu'il y demeure personne : de peur des chrétiens : comme nous déclairerons plus à plein en nostre euvre de Grèce et de Turquie. » (4)
(3) Lemaire le dit : « de merveilleuse literature {alias letreiire) et diligence à investiguer les antiquitez de nostre Gaule Belgique. » (I, 119).
(4) Lemaire fait souvent allusion à ce livre qui, dit Paquot (III, 4) n'a pas vu le jour. Cependant le manuscrit de Genève ajoute : « ce livre, par nous composé. » Oeuvres de Lemaire II. 183 : « De Penthesilée, est faite ample mention en nostre euvre de Grèce et de Turquie et du royaume des Amazones ».
Cette magie du nom de Troie avait encore toute sa puissance. Aussi bien la découverte du véritable Homère n'était pas pour l'affaiblir. Ce qui pourrait d'abord étonner, c'est la généalogie qu'on étale ici, même au moyen de tableaux commentés avec solennité. L'étonnementgrandit encore quand on voit Louis XII, souvent assez peu chimérique, changer sa devise : Eminus^ Comiïius en ces mots d'Anchise : Ultus avos Trojoe, après la bataille de Ravenne (1).
Mais Edouard III, dans une lettre adressée au pape Boniface et signée du roi et de ses barons, ne prétendait-il pas trouver dans les origines troyennes de l'Angleterre une des plus puissantes démonstrations de sa supériorité sur l'Ecosse ? (2) En 1456, le pape Aeneas Sylvius n'écrit-il pas à Mahomet II : « Les Turcs, faux descendants des Troyens, seront chassés, avec l'aide de Mercure, au profit des Italiens, vrais descendants de Teucer qui relèveront l'ancien empire de Troye ? (3) N'avait-
(1) On sait que l'esprit français a pris sa revanche p. ex. dans le poème des murs de Troye ou l'origine du burlesque, par Charles et Claude Perrault. (Paris, Louis Chamondry, 1653).
(2) .V. Chassang, Hist. du roman ; Essai sur le théâtre latin au M. A . — Moland et d'Héricault, Nouvelles fr. en prose au XIV^ siècle, Introd. p. 45 à 134. Les métamorphoses de la légende troyenne. — P. Stapfer, Drames antiques de Shakespeare (Troïlus et Cressida).
(5) Zeller, Itahe et Renaissance, I, 36. — Cf. Leber, Collection de dissertations, t. I'''. — Ed. Duménil, Mélanges archéologiq. III. — K. L. Roth, Germania. — Barante, Les ducs de Bourgogne, éd. Reitfenberg VI, 6.