LIV NOTICK SUR LA VIK ET LES ŒUVRES
cueillir assez de fruit allegoricque et moral aux couleurs poeticques. » En effet le moindre détail de toilette a sa « signifiance » comme dans le Parement et le Triomphe des dames d'hofintur d'Olivier de la Marche. Junon, d'abord en style impérieux, morigène le futur maître du monde (car on est bien plus près de Charles-Quint que de Paris) : « Dresse les voiles de la pensée lluctuante es flotz de ieune cupidité, en vouloir hautain de sceptres maintenir. Savoure la béatitude de ceux qui régnent et qui ont tout pouvoir et licence d'achever hauts faits, de débellor les orgueilleux rebelles (debellare superbos /) et autres diverses ouvres appartenantes a la majesté tressacrée, Imperialle et Rojalle, et régime de la chose publique. »
Minerve a le verbe plus savant, plus latin, plus novateur. Palsgrave, le grammairien de Henri VIII et qui n'a pas l'horreur de Geoffroy Tory « pour les inventeurs et forgeurs de mots » donne aux gens de la cour de Windsor comme échantillon de « son Apulée » (1) cette harangue magistrale :
(( Enfant de bonne indole, et de tresingenieuse nature, lequel ie congnois par la démonstration de la physionomie, estre flexible à toute docilité, et à la compréhension du hault savoir que les dieux mesmes ont en leur espargne, puis que ton vueil est ores en balance, ton pié prest à démarcher pour tirer ung chemin ou aultre (2), et les yeux de ta pensée intérieure vacillant en lelection de choses différentes, prens à coste heure ton ploy non effassable : imbue le vaisseau de ta noble ame, de liqueur
(1) L'Esclarcissement de la langue françoysc par Palsgrave , p. 62 de l'éil. Génin (Documents inédits, 1852). Il en donne même une transcription phonétique, afin, ilit-il, de montrer la grande difTéronce {gréai différence) entre le parlé et l'écrit.
(2) Hercules in hivio.
prudente et vertueuse, et depainctz les tablettes de ta haulte perspicacité de couleurs précieuses et immortelles... »
L'étude que Junon taisait « postposer » à la vie active d'un prince, Minerve y insiste avec toute l'argumentation scientifique du temps.
« A peine pouvait attendre Venus, à qui la prudente parole estoit fastidieuse, que Pallas eust sa raison acheuee, quand elle ouurit la bouche pour parler. Mais auant il nous faut descripre ses aornemens. » Quels détails à faire pâmer nos chercheurs contemporains d'esthétique raflSnée ! Dans ce portrait, dans ce luxe, dans ce gazouillis de sirène, on a pu signaler t un idéal nouveau créé par Lemaire » (1) Et cependant, remarquez l'influence de Marguerite alors tutrice des quatre enfants de son frère. Vénus, malgré les touches voluptueuses d'un pinceau italo-flamand, incline toute sa grâce devant « les nopces chastes, honnestes et légitimes. » C'est une chaste Vénus Uranie, en « dépit des rhétoriques couleurs » d'un marivaudage qui a la fraîcheur dune syntaxe naissante.
Far cette frondaison luxuriante, analogue à l'acharnement de luxe déployé aux jubés de Brou, de Louvain et de Dixmude, Lemaire satisfait les goûts somptueux de la Cour et semble provoquer ce compliment de Dubellay : » Bien diray-ie que Jean Lemaire de Belges me semble auoir premier illustré et les Gaules et la langue françoyse, luy donnant beaucoup de mots et manières de parler poétiques, qui ont bien seruy mesmes aux plus excellents de nostre temps. » Ce que Pasquier confirme en ces termes :
(l, La beauté des femmes dans la Littérature et dans l'Art, du 1:2e au 17e siècle; analyse du livre d'Ant. Niphus, Du Beau et de l'Amour, par J. Houdoy, Lille, 1876.