LXXIV NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
N. D. de Brou représenta, à quelques détails près, le plus pur style flamboyant. « Pour l'architecte J. Baux, dans cette ornementation éblouissante, le moindre détail est un symbole de la foi conjugale de Marguerite.
On conçoit que Lemaire, qui devait préférer la Renaissance, ne put s'entendre avec son compatriote flamand. Il était d'ailleurs tracassé, même pour les payements dûment ordonnancés ; on sait que Marguerite eut souvent des embarras de finances. Peut-être aussi, le poète n'était-il pas un comptable bien exact. Qu'on ajoute à ces complications ses fréquents voyages à Lyon, à Tours, à Blois, où l'attiraient des amitiés artistiques, littéraires et même print^ières, et l'on no s'étonnera pas de le voir dès avril 1512, renoncer à son titre d'Indiciaire et de Bibliothécaire de la Gouvernante des Pays-Bas. Une situation si tendue ne pouvait se prolonger. (1).
A Blois « au iardin du Roy » et non loin de la librairie où Louis XII avait fait ranger plus d'un livre savant conquis en Italie, Lemaire avec Jean d'Auton, Jean Marot (2) et tous les
(1) Dans une lettre adressée de Bourg à Marguerite, le 20 nov. 1510 (notre t. IV, p. 406) Lemaire se plaint des moines de Brou voisins de l'église votive qui lui refusent le logement et qui sont « par trop curieux et bons maisnaii^iers. Pleust à Dieu quilz le fussent autant en deuotion contemplative ! « La lettre, assez longue, est tout à fait curieuse. Il semble aussi intéressant de remarquer que Perréal (dans un mémoire justificatif adressé de Lyon le 4 janvier 1511 à Louis Barangier, alors à Bourg) conseille du marbre blanc de Gênes et du marbre x\o\r prins au Liège. Cf. IV, 425, une lettre où Lemaire demande à Marguerite de pouvoir, malgré son séjour au fin fons de Bretaigne, visiter une fois l'an les travaux de Brou.
(2) J. Marot vint à la foire d'Anvers dn disait de la libérale
Anne « royaume de Fémenye qui protège les llttérez. » etc. ("D'Héricault, préface des œuvres do Cl. Marot, p. XXI). — Cf. G. Guilfrey, Poème inédit de J. Marot, Paris 1860.
poètes qui formaient la cour d'Anne de Bretagne, se consolait de toutes les misères qu'on lui avait suscitées. Sa veine poétique se prodiguait en mille grâces pour sa généreuse patron ne. Nommé varlet de chambre et historiographe de celle qui fut « deux fois royne » il imagina la plus grande variété de rythmes et de rimes entrelacées pour célébrer, comme ses émules, la convalescence de la reine de France. « Ce sont les XXIIl couplets de la valitude et convalescence de la Royne chrestienne. »
Quelques mois auparavant, il avait dédié à son époux « L'Epistre du roy à Hector de Troye. » Ce nom d'Hector n'est pas pour surprendre ici : ne le trouve-t-on pas aussi souvent que celui de Roland dans l'histoire de Bayard par le Loyal Serviteur ? C'est, au surplus une « épistre responsive à celle que Monseigneur Révérend Prélat, l'abbé d'Angle en Poitou, Dom lean Danton, chronicqueur du roy treschn.stien Loys douziesme. naguères envoya audit seigneur, de la part d'Hector de Troye. « On y retrouve plus d'une allusion aux Illustrations qui s'achevaient alors, et notamment aux écrits de la littérature militante. On va même jusqu'à opposer Trajan à Jules II :
Que pleust à Dieu, qu'eussions or un tel Pape Qui fusl content de sa mitre et sa chappe, Sans armes prendre, et soy tant déguiser !
A Blois, dit Brantôme, Anne fonda la cour des dames, où fut élevée Marguerite d'Angoulème, la sœur de François 1*'. C'est là aussi qu'apparaît le néologisme gréco-latin en même temps que le goût des lectures non pas sévères, mais sérieuses « au doux recueil, au gracieux parler. » Pierre de St Julien, en ses Antiquités de Maçon, vante la sévérité qui régnait autour de la reine. Louis XII lui-même redoutait « sa bretonne. » Michelet parle de la fameuse terrasse oia les gardes bretons restaient sournoisement en groupe dans un coin isolé. (VII, 136). « La Perche aux Bretons. » comme on disait, (l)
C'est à Blois, sans doute, que le poète belge, alors dans toute la fluidité de sa veine, enseigna à Clément Marot ce qu'il relate en la préface de son Adolescence clémentine (2) : «... mesmement par les couppes femenines que je n'observois encore alors, dont Jean Lemaire de Belges (en les m'aprenant) me reprint. » La préface date de 1532 et se rapporte à des souvenirs de 1512, quand la jeune Clément avait quinze ans. Certes, k cette époque, Lemaire avait une versification magis*:rale ; moins que jamais il se permettait la césure épique, comme en ce vers
Loys douziesme du Francigène throsne.
(1) Biblioth. de l'école des Chartes, t. 1", 3* série (1849).
(2) Tom. IV, 189 (éd. Jannet). Cf. la thèse allemande de M. Wilhelm Heune : Die Càsur im Mitielfranzôsischen (Université de Greifswald, 1886).
Mais est-il bien l'inventeur de cette loi d elision ? Estienne Pasquier (VII, 5) affirme qu'il fut le premier « qui enseigna de ne faillir en la coupe féminine au milieu d'un vers ». Tobler cependant hésite (1), Paul Meyer va jusqu'à reporter cette observance au XIP siècle, malgré les arguments contraires de Mussafia et de Talbert.
Quelque parti qu'on prenne, n'est-il pas certain que Lemaire a l'instinct des vraies beautés de ce vers français que la Pléiade allait préparer pour Malherbe ? Sibilet dont X Art poétique francois est de 1548 invoque encore de préférence cette autorité (2). C'est que Marot, son maître préféré a écrit :
Jean Lemaire Belgeois
Qui eut l'esprit d'Homère le Grégeois.
Cetre poésie Marotine, comme disait Esticiine Dolet et, sans doute, d'autres membres de l'Académie de Fourvière à laquelle appartenait Clément, profita à merveille des efforts de Lemair^î. « Celui que tu aimais tant, dit Jehan à son fils, en la Complainte Preudhomme (éd. Jannet, II, 270) :
Ton Jehan Lemaire, entre eulx hault colloque Et moy ton père
Clément, à son tour, dans l'épigramme à Hugues Salel, (III,
(1) Le vers français ancien et moderne, p. 109, trad. franc. Paris 188S. — Mussafla, Zeitschrift. f. roman, philol. I, 78. — P. Meyer, préface du Brun de le Montagne (1875). — Talbert, Lettres chrétiennes (juillet-août 1880). — Johannesson, Die bestrebungen Malherbes auf dem gebiete des poetischen Technik in Franckreich. Diss. Halle 188L
(2) G. Pellissier De sexti decimi sœculi in Francia Artibus poeticis (Paris, 1882). Cf. H. Zschalig, Die Verslehren von Fahri, Dupont und Sibilet. Lipz. 1884.
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71) quercinois comme lui, part de Jean de Meung pour aboutir à Jehan de Belges, dont :
Ceulx de Hainault chantent à pleines gorges. Il aimait en son maître ce naturel gaulois qui se rencontrait moins dans sa prose ambitieuse. Comme lui il préludait aussi à la régulière succession des rimes qui ne sera toutefois définitive qu'avec un autre disciple, l'élégant Ronsard (1).
(1) L. Quicherat, Traité de versification Française p. 439. — Jean Bouchet cite, pour ces réformes, « Georges (Chastelain) Castel, J. Lemaire et aultres irrépréhensibles orateurs belgiques. »
On a perdu beaucoup de poésies de Lemaire ; il les semait un peu partout, au gré de sa fantaisie vagabonde. Peut-être en reste-t-il quelques-unes dans le groupe des poésies attribuées (1), bien que la facture en soit généralement assez négligée. Si elks datent de son séjour à la cour de Blois, elles forment un criant contraste avec des productions qu'on rapporte à l'an 1520, par exemple : Les trois contes intitulez de Cupidoet d'Atropos. Le tout, dit l'auteur, » ha esté fondé à fin de retirer les gens de folles amours ». Lyon a dû lui faire voir de près les désordres qu'il décrit (2). Il commence par en retracer l'origine d'après une assez piètre invention du trop spirituel protégé du cardinal Ascanio Sforza et de César Borgia, le chanteur improvisateur Seraphino Aquilano (3). Atropos et Cupido, se rencontrant à la taverne, ont échangé leurs arcs. L'aventure fut reproduite en prose par François
(1) V. notre tom. IV, pp. 339-370.
(2) On a même voulu lui attribuer Le triumphe de haulte et puissante dame Y...., bien que la première édition de cette espèce de montre ou mascarade soit de 1539 (Lyon, François Juste). M. de Montaiglon, éditeur d'une réimpression (Paris, 1874) songe plutôt à Rabelais. Quant à Lemaire, il ne vivait plus, puisque un livre (le 1326, porte : « plusieurs œuvre en rhétorique de feux maistres J. Lemaire, Molinet, etc. »
(3) Auteur trop vanté de Sonetti, Egloghe, Epistole, Capitoli, Disparate, Strambotti, Barzalette (Rome et Venise 1502) M. E. Picot (catal. Rothschild n» 487) prétend que ce conte ne se trouve nulle part dans les œuvres du poète des Abruzzes.