LXXXII NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
Mais ce réveil fut lent : il y fallut plus d'un siècle. A travers la clarté douteuse de l'aube qui se prolonge, on aperçoit des lueurs de bon augure. Toutefois la Pléiade elle-même ne fera encore qu'annoncer la radiance du haut jour qui doit éclater sous Louis XIV.
En attendant, on disait avec Lema.ir e fac ei spera, ou bien encore : de peu assez. A chaque jour suffit sa peine, même quand on a l'ambition des novateurs. Ronsard, à leur tète, prenait plus d'un de ses oracles dans ^Illustration des Gaules. Claude Binet, son éditeur, son ami intime, ne nous révèle-t-il pas que l'auteur de la Franciade « ne laissoit davoir toujours en main principalement Jean le Maire de Belges ? »
Aussi, le nouveau conquérant de l'épopée se croit-il, sans jactance, « fondé et appuyé sur nos vieilles Annales » [Au lecteur...) Selon Pasquier, le poète de Bavay lui aurait même fourni « de riches traicts | our ses belles hymnes. « Un autre ami de la Pléiade, Dubellay vante surtout en lui ce qu'on appellerait aujourd'hui la trouvaille des vocables rares. N'était-il pas de cette cour de la Bretonne qui, avant François l""^ et mieux Louis XII, poussait au rajeunissement de la langue française, au risque de mainte combinaison pédantesque ? (1) Est-ce cela que Montaigne raillait pour a ceux qui se gorgiasent en la nouvelleté ? > Cela s'appellerait aujourd'hui l'écriture artiste.
(1) La Nouvelle revue, I, 513 (1889); article de M. Hector de la Perrière sur la Biblioth. Imp. de S' Pétersbourg. Parmi les beaux manuscrits à miniatures, il cite : Epistres en vers francoys composez par les poëtes royaux de Louis XII et d'Anne de Bretaigne. — Cependant le Catalogue Rothschild n» 17-73 porte : Sensuyvent les facecies de Pogge translatées de latin en francoys qui traictent de plusieurs choses nouvelles morales, par G. Tardif de Puy-en-Velay (pour le divertissement de Charles VII et d'Anne de Bretagne !)
Le besoin de doter la jeune littérature de genres supérieurs, conformes à l'esprit de l'antiquité classique, voilà ce qui, voulue ou non, fit la prépondérance de Lemaire. On semblait lui savoir gré de sacrifier sa gentillesse naturelle, sa grâce gauloise pour la magniloquenoe romaine. « J'ai connu Rome avant mon pays », pouvait-il dire avec Montaigne (1). Cette majesté dissimulait le ridicule de l'emphase et le vide de la redondance. Les gens de la Pléiade ont unanimement reconnu en lui l'instaurateurde la Renaissance. In magnis -ooluisse sat est....
Etrange destinée ! être à la fois le maître de Marot et de Ronsard, et, chemin faisant, essuyer les plaisanteries de Rabelais (2) et d'autres cyniques ! Le secret de cette universelle attirance, un fin lettré l'a récemment dévoilé ; a L'écrivain le plus remarquable peut-être, et, à coup sûr, le plus étrange de l'époque de Louis XII, l'emphathique et puissant J. Lemaire, intéressant pour sa valeur propre et pour avoir eu l'honneur de
former notre grand et malheureux Ronsard Ce mélange de
gravité dans le ton et d'absurdité dans les choses, les perpétuelles surprises d'un style tour à tour monstrueux et charmant^ plein tantôt de la rhétorique outrageusement pédantesque de
(1) Essais III, 9.
(2) Pantagruel II, 6. Mais le limousin « contrefaisant le langage françois « semble inspiré du Champfleury de Geoffroy Tory.