DE JEAN LEMAIRE DE BELGES. LXXXV
vojes périlleuses » a dû rencontrer plus d'une fois le poète belge à Lyon, le rendez- vous des poètes et des artistes. Geoffroy Tory en 1526 prétendait que Lemaire, sans le dire, « avoit pris la plus grand part de son bon langage » dans Pierre de S* Cloud, Jehan le Venelais et Gui de Cambrai qui au XIII* siècle avaient surtout popularisé la légende d'Alexandre le Grand.
Tout d'ailleurs le désorientait dans le régime politique qu'on allait inaugurer. Sans ressources, car il n'avait guère songé au lendemain, il se découragea et se laissa aller à certaines faiblesses que dès 1512, de Blois même, Perréal dénonçait sournoisement à Marguerite (1). Dautre part, le désordre de ses publications, les lacunes qui déconcertent dans sa biographie, pourraient faire admettre que la persécution s'acharna sur le pauvre homme de lettres et le perdit sans merci. Dans le silence significatif de l'histoire et des archives, deux passages d'auteurs bien différents sous tous les rapports, nous font entrevoir une triste fin pour une si belle carrière.
Rabelais, d'abord, ne s'est pas contenté de railler ses étjmologies et ses néologismes ; il l'a bafoué pour sa polémique gallicane et son trop grand attachement à Crétin-Raminagrobis. (2) « Je vis, dit-il (en 1532?) maistre Jehan Lemaire, qui contrefaisoit du pape, et à tout ces pauvres rois et papes de ce monde faisoit baiser ses pieds ; et, en faisant du grobis, (çros personnage) leur donnait sa bénédiction, disant : Gaignez les pardons, coquins, gaignoz, ilz sont à bon marché : Je vous
(1) V. notre t. IV, p. 390. Dès 1511, l.emaire écrit à Barangier : « Là où je sens, mon cœur s'adonne du tout. Mais tant m'a fortune bestourné, transporté, ramené et pelotté que je ne sçay comment je suis peu eschapper. »
(i) V. Gargantua, Le chapitre de la généalogie. Pantagruel U, 30.
DE JEAN LEMAIUE DE BELGES. LXXXVIl
absouls de pain et de soupe (1), et vous dispense de valoir jamais rien, disant : Messieurs les Cardinaux, depeschez leurs bulles, à chaseun un coup de pau [de pieu) sus les reins. Ce que fut fait incontinent. »
Ce qu'il y a d'obscur en ces plaisanteries, semble pouvoir s'éclaircir par ce que Paquot a trouvé dans V Origine des Bourgognons de Pierre de St Julien, fils de l'éditeur de la Couronne Margaritique :
« Je scay que Jean Lemaire de Belges, homme de grande lecture, et de très diligent labeur, (2) a tenu ceste dernière opinion {qu'il est avantageux d'être gallican) en son Traicté des Scismes et Conciles ; mais comme il est certain que tous hommes doctes et malcontens, quand ils ont esté pauvres, n'ont peu exercer leur revanche, sinon avec la plume, et sur le papier, qui souffre tout : aussj est-il dangereux adjouster foy à telles manières de gens. Et il y a causes trop apparentes (voire sceiies quasi d'un chacun) par lesquelles le tesmoignage d'un Platina, Laurens Valla, Jean Lemaire, etc. ne doit estre receu, quand il est question de parler des Papes, ny de tout Testât ecclésiastique de l'Eglise Romaine. Joinct que(quant à ce qu'est dudit Jean Lemaire) tous ceux qui l'ont privément cogneu, sçavent qu'à l'infirmité de sa cervelle, le vin adjousta tant, qu'enfin il mourut fol, et transporté, en un hospital. Et si luy et Agrippa ont esté amys, la parité de condition avoit concilié entre eux ceste amitié : et la fin de l'un et de l'autre a descou-
(1) Travestissement rabelaisien de la formule : Je vous absous de peine et de coulpe. Est-ce que grobis ne se rapporterait pas au style emprunté à Crétin ?
(i) Diibell.iy avait déjà dit :« dilisjnt recliercheur d.i l'aïuiquité. »