‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiéesChapitre 38 sur 44 · XC NOTICE SUR LA VIE ET LES CEUVRES · texte numérisé non relu

XC NOTICE SUR LA VIE ET LES CEUVRES

le coloris, l'exubérance même du mouvement suscite le souvenir de ces peintres que Lemaire avait si bien connus et pratiqués. Sous ces draperies trop solennelles, se retrouve aisément la cordialité wallonne qu'il ravive de gentils diminutifs empruntés à l'Italie ou de narquois proverbes tirés du vieux terroir. Malgré ses latinismes obstinés, il demeure fidèle au génie de la langue française ; car sa prolixité demeure claire et n'a rien de la ténébreuse diffusion d'Outre-Rhin. Montaigne qui à la fin du siècle constate combien la langue varie, « escoule touts les iours de nos mains » n'-at-il pas d'abord étudié « cette variation continuelle » dans ce volume de Lemaire que les bibliophiles ont découvert, décoré de la signature du plus ancien des écrivains causeurs ? Avant lui, Amyot trouvait dans le roman de Paris cette limpide fluidité, cette lenteur déjà douce d'une phrase qui semble finir à regret. « Son style est, en effet, plus chez soy, quand il n'est pas pressé et qu'il roule à son aysc. » Montaigne ajoute (1) le mot si souvent cité : « Nous aultres ignorants estions perdus, si ce livre ne nous eust relevés du bourbier. » Ce que le philosophe disait alors du Plutarque français, qui sait si oa ne l'a pas dit, au milieu du siècle, de ces Illustrations qu'on réimprimait partout? Et l'Astrée, née dans le Beaujolais, ne doit-elle

(1) Essais II, 4. — Certes, Amyot est un écrivain de race et qui figure à bon droit parmi les quatre fondateurs de la prose française; mais pourquoi méconnaître l'influence de Lemaire, puisque Paul-Louis Courier y indique bien celle des Italiens? (Lettre à Renouard, p. 297 éd. Didot). Au reste, Lemaire lui-même s'avoue souvent redevable aux Italiens. C'est une ressemblance de plus enire les deux prosateurs.

(2) A. Bernard,Z,e5 Durfé(Pc\v\s, is39) ;\ propos de la description des bords du Lignon, aurait pu citer rencliantcment de Lafontaine et de Jean Jacques, pour ne citer que les principaux.

rien à cette prose melliflue ? La pastorale trojenne a déjà toute la douceur musicale du roman de Céladon. Étrange, dès lors, l'oubli où tombe cet auteur vénéré par les esprits les plus opposés ! Rien m nous montre Lemaire prenant place à la cour de Erançois P'' comme put le faire son ami Jehan Marot, après quelques mois d'anxieuse incertitude. Peut-être est-ce la haine de son ancien protecteur J. Perréal, peintre du nouveau roi, qui le poursuivait encore ! Leur correspondance fait entrevoir des conflits d'intérêts de toute nature. Peut-être aussi le pauvre poète, affublé un jour de la livrée des polémistes gallicans, contrariait-il, avec sa maladresse habituelle, ceux qui préparaient le concordat de 1516 (1).

Les rares lettres qu'on a pu retrouver de lui, nous montrent dans un stvle sincère et nullement latinisé comme ses livres, un homme plus enclin au plaisir qu'à la lutte, à la soumission qu'à la résistance, et que facilement on pouvait duper.

Un éditeur de Lyon, Jacques Marescbal annonce encore dans son in-4'' de 1524 Lemaire « excellent historien, secrétaire de la rojne Anne ». On n'a rien d'assuré, dit Paquot, sur l'époque de sa mort ; quelques-uns la placent en 1548, d'autres en 1524(2). Trois années plus tard, son disciple Marot, dans sa préface du Roman de la Rose vantait le poète que le maître avait appelé

(1) On est tenté d'appliquer au malheureux délaissé la gravure satirique où M. Emile Picot a vu un martyre analogue de Gringoire (P. Gr. et les Comédiens italiens, Paris 1878).

(2) « Un de ceux que nous connaissons le moins aujourd'hui, Lemaire, eut la plus haute estime en son temps, et la plus grande influence sur ses conieraporains. Gidel, Hist. de la litt. fran.

C'est en 1524 que mourut Claude de France « la bonne reine », la première femme de François le>-, à laquelle en sa qualité de « première fille de France» fut présenté et dédié le i" livre des Illustrations, le 1" mai 1512, au château de Blois.

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