‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiéesChapitre 4 sur 44 · XII NOTICE SUR LA VIE ET LES CBUVRES · texte numérisé non relu

XII NOTICE SUR LA VIE ET LES CBUVRES

tailleurs d'imaiges et verners », il fut facile au jeune belge d'avoir les relations les plus brillantes. On le vit d'abord comme enchanté par les femmes artistes et poètes, si nombreuses dans la patrie de Louise Labé :

Et ie qui fus, en temps de guerre et noise,

Né de Haynnau, pais enclin aux armes,

Vins de bien loing querre amour lyonnoisè. (1).

Cette double inspiration de la Rome dAuguste et de la Florence de Pétrarque qui fit aboutir la Renaissance, (2) on la sentait ici plus vivement qu'ailleurs. Une académie de gallicans, d'humanistes, de protecteurs des arts et de poètes enthousiastes de l'Italie, s'était établie à Fourvière qu'on dérivait alors de Forum Veneris, aussi bien que du Forum Veius de Trajan. (3) Le goût des antiquités s'était réveillé au milieu de ces nobles ruines du palais de Claude. Plus dune merveille d'archéologie qu'on admire aujourd'hui au Musée des Antiques de Lyon vient de ces chercheurs enthousiastes. Le rêveur de Belgis fut accueilli à bras ouverts par Humbert de Villeneuve, les frères Hugues et Humbert Fournier, Sjmphorien Champier le vaniteux parent de Bayard, (4) Claude Paterin, vice-chancelier de

(1) La Concorde des deux langages (III, 102).— Vers déjà signalés par Jordan, Hist. d'un voyage littéraire en France (La Haye, 1736).

(2) Jacob Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de |la Renaissance (trad. Schmidt, 1885), I, 212 : « Un des points principaux de mon livre, c'est que ce 'n'est" pas^'antiquité sei(le, mais son alliance intime avec' le géme]iialien qui a régénéré le^monde d'Occident. »

(3) De Colonia, Hist.Htt. de Lyon,,!', 466. Pernetti, id. I, 221.

(4) P. Allut, Etude biographique et bibliographique sur^S. Champier (Lyon, 1859). — Cet; ami dErasrae, deJBadius, dePerréal et;de tous ceux qui s'intéressaient à la Renaissance, fut un des pre-

ni: JEAN LKMAIRE DE BELGES.

Milan, Henoît Court (Curtius) le grave commentateur des Ar~ resta amorum, et tant d'autres originaux qui mêlaient les choses

miers à déchiffrer la table de Claude et les marbres romains. Il était comme en proie à un rêve encyclopédique où le moyen âge se mêlait aux, idées nouvelles. Les livres qu'il dédie à Anne de Beaujeu et à sa fille Suzanne sont des documents de cette effervescence. Elle était encore surexcitée depuis son mariage avec une cousine de Bayard.

A la suite de l'épitre bigarrée (IV, 428) de Lemaire à Champier, se trouve ce qu'il appelle son epigrammaticulum :

Champier gentil, riche champ, pur, entier,

Ton nom, ton loz iamais ne sont terniz.

Ta gloire croist en sublime sentier

En bruit haultain et en biens inflnitz.

Tu floriras en tous lieux par droiture

Et seras dit territoire fertil,

Champ plein dhonneur et plein de fioriture

Bien cultivé, noble Champier gentil.

Ne crains envie et sa rude poincture, Car leurs mèffaitz seront pugniz, Mais suy tousioursita bienfaisant nature, Dont les exploita sont louez et beniz.

Gentil Champier honorable et util Qui nous produiz doctrinalle pasture Tant sont souefz les biens de ton courtil Qua lexprimer foible est mon escripture. Tant sont tes faitz bien faitz et bien fournitz Que ne soufllt mon encre et mon papier, Ains servent peu mes vers trop mal uniz Pour extoller ung si gentil Champier.

Fac et spera.

Symphorien Champier fut si ravi de ce compliment qu'il le plaça à la fin de son De Claris medicine scriptoribus comme de son Ordre de chevalerie et de son Recueil des histoires des royaulmes dAusti^asie. Il faut voir dans son traité sur V Antiquité de Lyon comme il se préoccupe vaniteusement des origines impériales de Fourvière. Pour lui, c'est i'emporium, le berceau des foires si célèbres, forum Mercurii plutôt que Veneris, comme répétaient

XIV NOTICE SUIl LA VIF, RT LKS OKLARES

les p]us hétéro'^litos, comme il arrive aux époques de fougueuse effervescence. Un autre belge faisait alors beaucoup parler de lui, le savant Badius (Van Assche) qui, dit Colonia (11,588) tout en dirigeant les belles éditions classiques de Jean Trechsel, son beau-père, « mit dans le goût des humanitéz la jeune noblesse de cette ville. Il lui expliquait publiquement les anciens autheurs sur lesquels il composa de sçavans commentaires infolio qui sont aujourd'hui fort recherchés. Ceux qu'il imprima sur Cicéron, sur ^ irgile, Horace. Salluste, Valère-Maxime, Juvénal, Aulu-Gelle et Lucain, sont un des ornemens de nos bibliothèques. Il éclaircit même par des notes les ouvrages de quelques modernes : tels que Laurent Valla, Politien et Jean- Baptiste Mantouan. » Ce dernier, dont le vrai nom était Bat ■ tista Spagnuoli, était alors admiré comme un nouveau Virgile, et l'on voit par le Livret de 1498 combien Lemaire partageait cette admiration pour les nouvelles Bucoliques. On voit aussi par ses écrits qu'il profita de toutes les publications de son compatriote brabançon, l'ennemi du gothique encore ailleurs que dans les réformes de la typographie. (1).

ses doctes amis. N'oublions pas qu'il fut membre du consulat lyonnais. Il rattachait aussi sa noblesse à l'Italie et se faisait appeler Messer Caynpese. Vrai type de cette surexcitation am biante où les conti'adictions pullulent, Champier qui, dans sa Symphonia Platonis préconise l'hippocratisme rationaliste en médecine et combat les superstitions, se montre très crédule en son Prognosticon et aussi en ses Dicts propheticqiies des Sibylles qu'il emprunte à Jean Robertet et dédie à Anne de Beaujeu.

(1) On ne saurait croire à quel point s'exaltait l'orgueil des imprimeurs qui renonçaient au gothique pour le romain. V. p. ex. les préfaces du gantois Josse Lambrecht. C'est à Venise qu'un Irangais, Nicolas Janson, imagina les lettres romaines.

Par tout ce qu'on vient de rappeler, il est facile de pressentir que le jeûna clere de finances n'eut garde de se laisser absorber par les soucis do la comptabilité. A Villelranche comme à Lyon, il s'enivrait de plus en plus des promesses de la Renaissance. Dès 1500, il y est formeliemeut enrôlé, car il songe à construire un poème en prose, un peu comme Tite-Live émule de l'auteur de lEnéide. pour démontrer « avec la dignité de Ihistoire « que tout vient de Troie par Rome. Il est temps de refondre les légendes du moyen âge. « Au moyen desdits escripts imparfaits et mal corrigez, s'est ensuivy, que toutes peintures et tapisseries (2) modernes de quelque riche et coustengeuse estoffe quelles puissent estre , si elles sont faictes après le patron desdites corrompues histoires, perdent beaucoup de leur estime et réputation entre gens sçavans et entenduz. Laquelle chose doit trop desplaire a tous cœurs rempliz de générosité : attendu que la glorieuse resplendissance presques de tous les Princes qui dominent auiourd'huy sur les nations occidentalles, consiste en la rememoration véritable des haults

(2) « — Gérante. — Comment, bien vendu ! une tenture comme celle-là ?

— Le marquis — Fi ! le sujet était lugubre ; elle représentait la brûlure de Troie; il y avait là-dedans un grand vilain cheval de bois, qui n'avait ni bouche ni éperons ; nous en avons fait un ami. (Regnard, Le retour imprévu, se. XX).

Page 1