RELATION
DE CE QUI S'EST Px\SSÉ AU SIÈGE DE NAMUR.
Il y avoit près de quatre ans que la France soutenoit la guerre contre toutes les puissances, pour ainsi dire, de l'Europe, avec un succès bien différent de celai dont ses ennemis setoient flattés. Elle avoit non seulement renversé tous les projets de la fameuse ligue d'Ausbourg; mais même, par la sagesse de sa conduite et par la vigueur de sa résistance, elle avoit réduit les confédérés, d'agresseurs qu'ils étoient, à la honteuse nécessité de se défendre. Tout le monde voyoit avec étonnement qu'une nation atLiquée par tant de peuples conjurés contre elle, et dont ils avoient par avance partagé la dépouille, eût si heureusement fait retomber sur eux les malheurs qu'ils lui préparoient; qu'elle eût vaincu dans tous les lieux où ils Tavoient obligée de porter ses armes; et qu'enfin tant de puissances réunies pour laccabler n'eussent fait que fournir pai'-tout de la matière à ses conquêtes et à ses triomphes.
En effet , depuis cette dernière guerre , sans parler des célèbres journées de Fleurus, de StalTarde et de Leuse, où ils avoient perdu leurs meilleures troupes, sans compter aussi plusieurs de leurs places prises et rasées, ils avoiettt vu passer sous la domination de la France Philis-
bourg en Allemagne, Nice et Montméliau en Savoie, et enfin Mons dans les Pays-Bas.
Mais, malgré les avantages continuels que le roi remportoit sur eux, ils se flattolent tous les ans de quelque révolution en leur faveur : ils croyoient que la fortune se lasseroit de suivre toujours le même parti, et qu'enfin la France seroit contrainte de succomber, et à la force ouverte qu'ils lui opposoient au dehors, et aux atteintes secrètes qu'ils tâchoient de lui porter au dedans.
La principale espérance de leur ligue étoit fondée sur la haute opinion que tous ceux qui la coraposoient avoierit du grand génie du prince d'Orange, qui en est comme le chef et le premier mobile; et lui-même ne manquoit pas de les flatter par toutes les illusions dont il les croyoit capables de se laisser prévenir. Il leur avoit fait espérer d abord que le premier effet de son établissement sur le trône d'Angleterre seroit l'abaissement de la France ; il s'étoit depuis excusé du peu de secours qu ils avoient reçu de lui sur la nécessité où il s'étoit vu d'employer à la réduction de rirlande la meilleure pai'tie de ses forces. Mais enfin se voyant paisible possesseur des trois royaumes, et en état de se donner tout entier à la cause commune , il avoic marqué l'année 1692 comme l'année fatale à la France, et où les révolutions si long-temps attendues dévoient arriver. Pour joindre l'exécution aux promesses, il employé It aux grands apprêts de la campagne prochaine les sommes excessives qu'il tiroit des Anglois et des Hollandois; et, à son exemple, ses alliés faisoieut aussi tous
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les efforts possibles pour profiter dune si favorable coin joucture.
Le roi, vers la fin de l'année 16*91, instruit de leurs préparatifs, jugea qu'il falloit non seulement opposer la fqrce à la force pour parer les coups dont ils le menaçolent, mais qu'il falloit même leur en porter auxquels ils ne s'attendissent pas, et les forcer, par quelque entreprise éclatante, ou à faire la paix, ou à ne pouvoir faire la guerre qu'avec d'extrêmes difficultés. Il étoit exactement informé de l'étal de leurs forces tant de terre que de mer. Il n'ignoroit pas que le prince d'Orange , dans les Pays- Bas, pouvoit, avec ses troupes et avec celles de ses alliés, mettre ensemble jusqu'à six vingt mille hommes; mais connoissant ses propres forces, il crut que ce nombre, quelque grand qu'il fût, ne scroit pas capable d'arrêter ses progrès; et, résolu d'ailleurs de combattre ses ennemis t'/ls se présentoient , il ne douta point de les vaincre.
Il ne crut pis même devoir se borner à une médiocre conquête, et Namur étant la plus importante place qui leur restât, et celle dont la prise pouvoit le plus contribuer à les affoiblir et à rehausser la réputation de ses armes, il résolut d'en former le siège.
Namur, capitale de l'une des dix -sept provinces des Pays-Bas, à laquelle elle a donné le nom, avoit été regardée de tout temps par nos ennemis comme le plus fort rempart, non seulement du Brabant, mais encore du pays de Liège, des Provinces-Unies et d'une partie de la basse Allemagne. En effet, outre qu'elle assuroit la commuui-
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cation de toutes ces provinces, ou peut dire que par sa situation au confluent de la Samhre et de la Meuse, qui la rend maîtresse de ces deux rivières , elle étoit également bien placée, et pour arrêter les entreprises que la France pourroit faire contre les pays que je viens de nommer, et pour faciliter celles qu'on pourroit faire contre la France même. Ajoutez à^ccs avantages l'assiette merveilleuse de son château, escarpé et fortifié de toutes parts, et estimé imprenable; mais siu'-lout la disposition du pays, aussi inaccessible à ceux qui voudroient attaquer la place , que favorable poui' les secours; et enfin le grand nombre de toutes sortes de provisions que les confédérés y avoient jetées, et qu'ils avoient dessein d'y jeter encore pour la subsistance de leui's armées.
Le roi, après avoir examiné toutes les difficultés qui se présentoient dans cette entreprise, donna ses ordres, tant pour établir de grands magasins de vivres et de munitions le long de la Meuse et dans les places frontières des Pays- Bas, que pour faire hiverner commodément dans les provinces voisines de grands corps de troupes , sous prétexte d'observer celles des ennemis qui y grossissoient continuellement. Il fit aussi des augmentations considérables de cavalerie et d infanterie, et disposa enfin toutes choses avec sa prévoyance ordinaire. Mais en même temps il préparoit une puissante diversion du côté de l'Angleterre, où il prenoit des mesures pour y rétablir sur le trône le légi* time souverain.
Les alliés de leur côté ne formoient pas j comme |'ai
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dit, de petits projets. Le prince d Orange, en passant la mer , Ta voit aussi fait repasser à ses meilleures troupes , et en assembloit de toutes parts un grand nombre d'autres quil ctablissoit dans toutes les places de son parti les plus proclies de celles de France. II avoit soin surtout d'en remplir les places des Espagnols, descjucllcs par ce moyen il se proposoit de se rendre insensiblement le maître.
Il se tenoit de continuelles conférences à la Haye entre lui et les autres confédérés, sur l'emploi quils dévoient faire de leurs forces, ne se promettant pas moins que de faire une irruption en France au commencement du printemps. Dans cette vue ils faisoieut travailler à un prodigieux amas de tout ce qui est nécessaire pour une grande expédition, et se tenoient tellement sûrs du succès, qu'ils ne daignoient pas même cacher les délibérations qui se prenoient dans leurs assemblées.
Les conférences finies , le prince d'Orange s étoit retiré à Loô, maison de plaisance quil a dans le pays de Gueldres, lieu solitaire et conforme à son humeur sombre et mélancolique , où d'ailleurs il trouvoit le plus de facilités pour entretenir ses correspondances secrètes. Le déplaisir qu il avoit eu Tannée précédente de voir prendre Mons en sa présence , sans avoir pu rien faire pour le secourir , tlonnoit lieu de croire qu'il prendroit des mesures pour se mettre hors d'état de recevoir un pareil affront. Et en effet, il prétendoit avoir si bien disposé toutes choses, qu'il pouvoit assembler en peu de jours toutes les fortes de son
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parti, OU pour tomber sur les places dont il jugeroll à propos de faii'c le siège , ou pour courir au secours de celles que la France entreprendroit d'attaquer.
Ainsi, en attendant la saison propre pour agir, il afFectoit de mener à Loô une vie fort tranquille , yprenaut presque tous les jours le divertissement de la chasse , et paroissant aussi peu ému de tous les avis qu'il recevoit des grands préparatifs de la France sur mer et sur terre, que si elle eût été hors d'état de rien entreprendre, ou qu'il eût été le maître des événements. Cette tranquillité apparente, à la veille d'une campagne si importante poui' les deux partis, étoit fort vantée par ses admirateurs, qui l'attribuoient à une grandeur d'ame extraordinaire ; et ses alliés, la croyant un eflet de sa pénétration et de la justesse des mesures qu'il avoit prises pour assurer le succès de ses desseins, se moquoient eux-mêmes de toutes les inquiétudes qu'on leur vouloit donner, et demeuroient dans une pleine confiance qu'il ne leur pouvoit arriver aucun mal.
Au commencement du mois de mai , ils apprirent que le roi, suivi de toute sa cour, étoit arrivé auprès deMons, oà étoit le rendez-vous de ses armées de Flandre. En même temps ils surent qu'une autre armée étoit sur les côtes de Normandie, prête à passer la mer avec le roi d'Angleterre; qu'un grand nombre de bâtiments de charge étoient à la Hogue avec toutes les provisions nécessaires pour faire une descente dans ce royaume ; et qu'enfin une flotte de soixante gros vaisseaux, destinée pour appuyer le passage
et le débarquement des troupes , n'atteiidoit à Brest et dans les autres ports qu'un vent favorable pour entrer dans la Manche.
Le prince d Orange commença alors à se repentir de sa fausse confiance. D'un côté, il prévit l'orage qui alloit fondre dans les Pays-Bas , et jugea dès-lors qu'il lui seroit fort difficile de l'empêcher : de l'autre, il n'ignoroit pas que tous les ports d'Angleterre étoient ouverts ; .qu'il 11 "avoit encore ni flottes pour couvrir les côtes du royaume, ni armée pour combattre les François à la descente ; qu'il leur seroit aisé d'aller jusqu'à Londres, où ils trouveroient la plupart des seigneurs mécontents de lui, et les peuples fatigués des grandes sommes qu'il exigeoit d'eux ; en un mot, il appréhendoit que le roi son beau-père ne trouvât autant de facilité à se rétablir sur le trône , qu'il lui avoil été facile de l'en chasser. Dans cet embarras , il feignit pourtant de ne songer qu'à sauver la Flandre, et assembla en diligence et avec grand ])ruit un corps de troupes sous Bruxelles. Mais en même temps il dépécha le lord Portland à Londres, pour concerter avec la princesse d'Orange et avec sou conseil les moyens de garantir l'Angleterre de l'invasion des François. Il donna ordre qu'on armât toutes les milices du royaume, et qu'on y fit repasser les troupes restées en Ecosse et en Irlande ; qu'on arrêtât toutes les personnes soupçonnées d'intelligence avec les ennemis; et qu'enfin on assemblât la plus nombreuse armée qu'on pourroit , tant pour contenir le dedans du royaume, que pour border les côtes où l'on soupçonnoit
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que les François voudroient tenter la descente. Sur-toul il pressa larmcuient de ses flottes, et voulut qu'on y travaillât nuit et jour , n'épargnant pour cela ni l'argent des Anglois et des Kollandois, ni celui de tous ses alliés. Non content do ces précautions, il fit remarclier à Willemstadt , entre l'cmboucliurc de l'Eseaut et de la Meuse, une partie des régiments qu'il avoit amenés d'Angleterre , pour être en état d'y repasser au premier ordre , et commanda qu'on lui lint un vaicseau tout prêt pour y repasser lui-même. Toutes ces précautions étoient un peu tardives, et couroient risque de lui cî;rc absolument inutiles, si les vents eussent été alors aussi favorables aux François qu'ils leur étoient contraires.
Sur ces entrefaites, le roi durant cinq jours ayant assemblé ses armées dans les plaines de Gcvries, entre J.es rivières de Haine et de Trouille, il en fit le vingt-unième de mai la revue générale. Il les trouva complètes et dans le meilleur état qu'il pouvoit souhaiter; il trouva aussi que, conformément à ses ordres, on avoit chargé à Mons, de HMinitions de guerre et de b'ouche , plus de six mille chariots tirés des pays conquis, tellement qu'il se vit en état de se mettre en marche deux jours après cet.te revue.
L'armée destinée pour fahe le siège de Namur, et qu'il avoit résolu do commander en personne, étoit de quarante bataillons et de quatre-vingt-dix escadrons. L'autre armée, commandée par le maréchal duc de Luxembourg, composée de soixante-six bataillons et de deux cent neuf escadrons, devoit tenir la campagne et observer les ennc-
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tais, qui, à cause de cela, Tont depuis appelée l'arméo d'observation.
Les lieuteiiants-généraux de l'armée du roi étoient le duc de Bourbon, le comte d'Auvergne, le duc de Villeroi, le prince de Soubise , les marquis de Tilladet et de Boufflers, et le sieur de R.ubentel. Le marquis de Boufflers étoit nommé aussi pour commander une autre armée que dans ce temps-là même il assembloit dans le Condros. Les maréchaux-de-camp étoient le duc de Roquelaure , le marquis de Montrevel, le sieur de Congis, les comtes de Montclicvreuil, de Gassé et de Guiscar, et le baron de Bresse. Au reste, le dauphin de France, le duc d Orléans, le prince de Condé et le maréchal d'Humières avoient le principal commandement sous le roi. Le sieur de Vauban , lieutenant-général, étoit chargé de la direction des attaques.
Le maréchal de Luxembourg avoit pour lieutenantsgénéraux le prince de Conti, le duc du Maine, le duc de Vendôme, le duc de Choiseul, le comte de Montai et le comte de Roses, mestre-de-camp général de la cavalerie légère; et pour maréchaux-de-camp le chevalier de Vendôme , grand-prieur de France , les marquis de La Valette et de Coigny, les sieurs de Vatteville et de Polastron. Le baron de Busca, aussi maréchal-dc-camp, commandoit particulièrement la maison du roi. Le corps de réserve étoit commandé par le duc de Chartres.
Ces deux armées partirent donc le vingt-troisième de mai. Celle du maréchal, qui étoit campée le long du ruisseau des Eslines, alla passer la Haine entre Marlanwclz
sous Marimont et Mouraige, et campa le soir à Feluy et à Arqueiines, proche de Nivelle. Celle du roi traversa les plaines de Biriche, et, ayant passé la Haine à Carnières, alla camper à Capelle dHcrlaymont, le long du ruisseau de Piéton. Le roi menoit avec lui une partie de son artillerie et de ses m.unitions-, l'autre partie, accompagnée d'une grosse escorte, alla passer la Sambre à la Bussière, pour marcher à Philippeville , et de là au siège (jui devoil être formé.
Le lendemain vingt-quatrième, le maréchal alla camper entre l'abbaye de Villey et Marbais , proche de la grande chaussée ; et le roi , dans la plaine de Saint- Amand , entre Ligny et Fleurus.
La nuit suivante , il détacha le prince de Condé avec six mille chevaux et quinze cents hommes de pied, pour aller investir Namur entre le ruisseau de Risnes et la Meuse, du côté de la Hesbaye. Le sieur Quadt, avec sa brigade de cavalerie, l'investit depuis ce ruisseau jusqu'à la Sambre. Le marquis de Boufflers, avec quatorze bataillons et quarante-huit escadrons, faisant partie de l'armée qu'il assembloit, parut en même temps devant la place, de l'autre côté de la Meuse; et enfin le sieur Ximénès, avec les troupes qu'il venoit de tirer de Philippeville et de Diuant, auxquelles le marquis de Boufflers ajouta encore douze escadrons, investit la place du côté du château , occupant tout le terrain qui est entre la Sambre et la Meuse : en telle sorte que Namur se trouva en même temps entouré de tous côtés.
Le vingt-cinquième, l'armée du maréchal de Luxembourg alla camper sur le ruisseau d'Aurenault, dans la plaine de Gemblours , et celle du roi auprès de Milmont et de Golzenne, au-delà des Mazis, d'où il envoya ordre au maréchal de détacher le comte de Montai, avec quatre mille chevaux, pour aller se poster à Lonchamp et à Génevoux, proche des sources de la M^haigne, et le comte de Coigny , avec un pareil détachement, pour aller se poster à Chasselet, près de Charleroi. Le premier devoit cou- , vrir le camp du roi du côté du Brabant, et l'autre favoriser les convois de Mauheuge, de Philippeville et de Dînant, et tenir en bride la garnison ds Charleroi, et les corps de troupes que les ennemis y pourroient envoyer.
Le vingt -sixième, le roi arriva sur les six heures du matin devant Namur. Il reconnut d'abord les environs de la place depuis la Sambre jusqu'au ruisseau de Wedrin , examina la disposition du pays, les hauteurs qu'il falloit occuper, et les endroits par où il flilloit (aire passer les lignes. Il donna ses ordres pour la construction des ponts de bateaux sur la Sambre et sur la Meuse, et régla enfin tout ce qui concernoit rétablissement et la sûreté des quartiers. Il choisit le sien entre le village de Flawine et une métairie appelée la Rouge-Cense, un peu au-dessus de ra])baye de Salzenne. Ensuite il s'avanç^a sur la hauteur de cette abbaye, pour considérer la situation de la place et les ouvi'ages qui la couvroient de ce coté-là. En reconnoissant tous ces endroits, il admira sa bonne fortune et le peu de prévoyance des ennemis, et confessa
lui-même qu'en postant seulement de bonne licure quinze mille hommes, ou sur les hauteurs du château, ou sur celles du ruisseau de Wcdrin , ils auroient pu faire avorter tous ses desseins, et mettre Namur hors d'état d'être attaqué. Il ordonna au comte d'Auvergne de se saisir de l'abbaye de Salzennc et des mouHus qui en sont proche, ce qui fut aussitôt exécuté. Le marc[uis de Tilladet eut aussi ordre de visiter tous les gués qu'il pouvoit y avoir dans la Sambre depuis le qucu'tier du roi jusqu'à la place; et le marquis dAlègre, avec un corps de dragons, fut envoyé pour se saisir du passage de Gcrbizé, poste important sur le chemin de Huy et de Liège, du coté Je la Hesbaye.
Cependant l'alarme étoit parmi les ennemis. Comme ils ignoroient encore où aboutiroit la marche du roi , ils S3 hâtèrent de renforcer les garnisons de toutes leurs places; ils craignoient sur-tout pour Charieroi, pour Alh, pour Liège, et pour Bruxelles même. Mais à l'égard de JHamur, l'électeur de Bavière, se confiant et à la bonté de la place et à la grosse garnison qui étoit dedans, souhaitoit qu'il prît envie au roi de l'assiéger. Le rendezvous de leur armée étoit aux environs de Bruxelles , et i) y arrivoit tous les jours un fort grand nombre de troupes de toute sorte de nations. Elles faisoient déjà près de cent mille hommes, dont le principal cummanderaent et la direction presque absolue étoient entre les mains du prince d'Orange, l'électeur de Bavière n'ayant dans cette armée qu une autorité comme subaltcnic. On peut juger combien
ées forces si prodigieuses cnfloient le cœur des confédérés. Ils demandoient qu'on les fît marcher au plus vite, et S3 teiioieut sûrs de rechasser le roi jusque dans le cœur de son royaume. Il étoit d'heure en heure exactement informé et de leur marche et de leur nombre , et se mettoit de son coté en état de les bien recevoir.
L'armée devant Namur étoit séparée par les deux rivières en trois principaux quartiers , dont le premier , c'est à savoir celui du roi, occupoit tout le côté du Brabaiit, depuis la Sambre jusqu'à la Meuse ; le second, qui étoit celui du marquis de Bouiîlers , s'éiendoit dans le Condros, depuis la Meuse, au-dessous de Namur, jusqu'à cette même rivière au-dessus ; et le troisième , sous le sieur de Ximénès, tcnoit le pays d'entre la Sambre et la îiîeuse. Au reste , le quariicr du roi étoit divisé en plusieurs autres quartiers; car, outre le dauphin et le duc d'Orléans qui campoient tout auprès de sa personne, il avoit aussi dans sou quartier le prince de Condé, le maréchal d'Humières, et tous les lieutenants-généraux, à la réserve du marquis de Boufiîers; et ils y avoient chacun leur poste ou leur quartier le long des lignes de circonvaiiatiou.
Le roi, dès le premier jour, donna ses ordres pour faire tracer les lignes sur un circuit au moins de cinq lieues. Elles commenroient à la Sambre du cùlé du Brabant, un peu au-dessus du village de Flawine, et, traversant un fort grand nombre de bois , de villages et de ruisseaux, endeçà et au-delà de la Meuse, passoient dans la forêt de MarlagTfe, et revenoient fîin'r à la Sambre. entre l'abbavo
de Malogne et une espèce de petit château qu'on appeloil la Blanche-Maison,
Leyiijgt-septlèmej c'est-à-dire le lendemain de l'arrivée du roi devant la place, il alla visiter le quartier du prince de Condé, entre le ruisseau de Wedrin et la Meuse, et y vit les parcs d'artillerie et de munitions. De là s'étant avancé avec le sieur de Vauban sur la hauteur du Quesne de Bouge, qui commande d'assez près la ville, entre la porte de Fer et celle de Saint-lNicolas, la résolution fut prise d'attaquer cette dernière poiîe. Ce même jour les ponts de bateaux furent par-tout achevés, et la communication des quartiers entièrement établie.
Il restoit encore les quartiers de Bouiïiers et dcXiménè» à visiter. Le roi s'y transporta donc le vingt-huitième, cL ayant passé la Sambre à la Blanche-Maison, et la Meuse au-dessous du village de Iluéplon , reconnut tout le côté de la place qui regarde le Condros, reconnut aussi le fiiubourg de Jambe, où les ennemis s'éioient retranchés au bout du pont de pierre qu'ils y avoient sur la Meuse ; et ayant remarqué le long de cette rivière une petite hauteur d'où on voyoit à revers les ouvrages de la porte de Saint- Nicolas qui est de l'autre côté , il commanda qu'on y élevât des batteries. Ces derniers jours et les suivants, les convois d'artillerie et de toute sorte de munitions arrivèrent de Philippeville par terre, et de Diuant par la Meuse, et ou commença à cuire le pain dans le camp pour la subsistance des deux armées.
Ce fut vers ce temps-là que plusieurs dames de qualité
«fle la province, qui s etoient réfugiées dans Namur, et plusleurs des dames mêmes de la ville , firent demander par un trompette la permission d'en sortir ; ce qu'on ne jugea pas à propos de leur accorder. Mais ces pauvres dames se confiant à la générosité du roi , et la peur des bombes' l'emportant en elles sur toute autre considération , elles sortirent à pied par la porte du château , suivies seulement de quelques-unes de leurs femmes qui portoient leurs bardes et leurs enfants, et se présentèrent à la garde prochaîne. Les soldats les menèrent d'abord à la Blanche- Maison , près des ponts qu'on avoit faits sur la Sambre , d'où le roi, qui eut pitié d'elles, et qui les fit traiter favorablement, les fit conduire le lendemain à l'abbaye de Malogne , et de là à Philippeville.
Vingt mille pionniers , commandés dans les provinces conquises, étant arrivés alors à l'armée, ils furent aussitôt employés aux lignes de clrconvallation , aux abattis de bois , et aux réparations des chemins.
Les assiégés avoicnt encore quelque infanterie dans ♦ les bois , au-dessus des moulins à papier de Saint-Servais ; mais le roi ayant ordonné qu'on l'en chassât, elle ne tint point, et se renferma fort vite dans la ville. ■
La garnison étoit de neuf mille deux cent quatre-vingts hommes eu dix-sept régiments d'infanterie de plusieurs nations, savoir, cinq allemands des troupes de Brandebourg et de Lunébourg, cinq hollandois, trois espagnols, quatre wallons, et en un régiment de cavalerie et quelques compagnies franclies. Le prince de Barbançon, goulUci-NT.. 4. aoj
verneur de la ■province , 1 etoit aussi de la ville et du châ-' teau , et toutes ces troupes avoieut ordi'e de lui obéir. On ne doutoit pas quêtant pourvues de toutes les choses nécessaires pour soutenir un long siège, et ayant à défendre une place de cette réputation , également bien fortifiée et par l'art et par la nature , une garnison si nombreuse ne se signalât par une vigoureuse résistance, d'autan t plus qu'elle n'ignoroit pas les grands apprêts qui se faisoieut pour la secourir.
Le roi , pour ne point accabler ses troupes de trop de travail, n'attaqua d'abord que la ville seule. On y fit deux attaques différentes; mais il y en avoit une qui n'étoit proprement qu une fausse attaque, et c'étoit celle qui étoit au-delà de la Meuse; la véritable éLoit en-deçà. Il fut résolu d'y ou\Tir trois tranchées , qui se rejoirdroient ensuite par des lignes parallèles; la première, le long du bord de la Meuse ; la seconde , à mi-côte de la hauteur de Bouge ; et la troisième , par un grand fond qui aboutissoit à la place du côté de la porte de Fer.
Toutes choses étant donc préparées , la tranchée fiit ouverte la nuit du vingt-neuvième au trentième mai. Trois bataillons, avec un lieutenant -général et un brigadier, montèrent à la véritable attaque, et deux à la fausse, avec un maréchal de camp ; ce qui fut continué jusqu'à la prise de la ville. Le comte d'Auvergne , comme le plus ancien lieutenant -général, monta la première garde. Dès cette nuit on avança le travail jusqu'à ouatre-vingts toises du glacis. On travailla en même temps avec tant de diligence
aux batteries, tant sur la hauteur de Bouge que de l'autre côté de la Meuse , que les unes et les autres se trouvèrent bientôt en état de tirer et de prendre la supériorité sur le canon de la place.
La nuit suivante , le travail qu'on avoit fait fut -pet" fectionné.
La nuit du trente-unième mai on travailla à s'étendre du côté de la Meuse , pour resserrer d'autant plus les assiégés, et les empêcher de fairt des sorties.
Le premier de juin on continua les travaux à la sape, Tartillerie ruinant cependant les défenses des assiégés ^ qui , étant vus de front et à revers de plusieurs endroits ,, n'osoient déjà plus paroître dans leurs ouvrages.
La nuit du premier au deuxième juin on se logea sut* un avant -chemin couvert, en-deçà de l'avant-fossé cfne formoicnt les eaux des ruisseaux de Wedrin et de Risnes. On tira ensuite une ligne parallèle pour faire la commuîiication de toutes les attaques, et on éleva de Vautre côté de la Meuse , sur le bord de l'eau , deux batteries qui côffi* mencèrent à tirer dès la pointe du joijr contre la branche! du demi-bastion et contre la muraille qui règne le long dtf Cette rivière. Ce même jour, sur les huit heures du matin, le marquis de Boufflers fit attaquer le faubourg de Jambe, que les ennemis bccupoient encore , et s'en rendit maître. Sur le midi , l'avant-fossé de la porte Saint-Nicolas se trouvant comblé , et toutes choses disposées pour attaquer la contrescarpe, les gardes suisses et le régiment de Stoppa de la même nation, qui étoient de tranchée sous le mar-
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quis de Tilladet, lieutenant-général de jour, y marchèrent lepée à la main, et remportèrent. Ils prirent aussi une petite lunette revêtue, qui défendoit la contrescarpe, et se logèrent en très peu de temps sur ces dehors , sans que les ennemis, qui faisoient de leurs autres ouvrages un fort grand feu, osassent faire aucune tentative pour s y établir. On leur tua beaucoup de monde en'cette action.
Le soir du deuxième juin , le marquis de Bouflllcrs étant de garde "à la tranchée, on s'apqjxut que les assiégés avoicnt aussi abandonné une demi-lune de terre qui couvroit 1 1 porte de Saint-Nicolas. Comme le fossé n'en étoit pas fort profond, il fut bientôt comblé ; et quoique la demi-lune fût fort exposée, et que les ennemis tirassent sans discontinuer de dessus le rempart, on se logea encore dans cette demi-lune sans beaucoup de pcitCi
Les batteries basses de la Meuse coutluuoicnt cependant à battre en ruine la branche du deuii-baslion et la niui'ailie, qui étoient, comme j'ai dit, le long de cette rivière. Comme ses eaux étoient alors assez liasses, on s'étolt flatté de pouvoir conduire une tranchée le Joug duuo langue de terre qu'elle laissoit à découvert au pied du rempart, et on auroit ainsi attaché bientôt le mineur au corps de la place. Mais la Meuse s étant enflée tout à coup par les grandes pluies qui survinrent, et qui ne discontinuèrent presque plus jusqu'à la fin du siège, on fut obligé d'abandonner ce dessein , et de s'attacher uniquement aux 'ouvrages que l'on avoit devant soi.
L'artillerie ne cessa, pendant le troisième et le qua-
irième juin, de battre en brèche la face et la branche du demi-bastion de la Meuse, etJLfit enfin une ouverture considérable. Les assiégés témoignoient à leur air beaucoup de résolution, et travallloieîit même à se retrancher en dedans ; mais on les voyoit qui , dans la crainte vraisemblablement d'un assaut, transportoient dans le château leurs munitions et leurs meilleurs effets. A la fin , comme ils virent qu'on étoit déjà logé sur la pointe du demi-bastion , le cinquième de juin au matin , le duc de Bourbon étant de joW, ils battirent tout à coup la chamade , et demanderait à capituler. Après quelques propositions qui furent rejetées par le roi, on convint, entre autres articles, que les soldats de la garnison entreroicnt dans le château avec leurs familles et leurs effets; qu'il y auroit pour cela une trêve de deux jours ; et que, pendant tout le reste du siège, on ne tircroit point ni de la ville iur le château, ni du chàleau sur la vilie, avec liberté aux deux partis de rompre ce dernier article lorsqu'ils le jugeroient à piopos, en avertissant néanmoins qu'ils ne le vonloient p'us tenir.
La capitulation signée , le régiment des gardes prit aussitôt possession de la porte Saint-Nicolas. Ainsi la fameuse ville de Namur, défendue par neuf mille hommes de garnison, fut, en six jours d'attaque, rendue à lro;s ou c'uatre bataillons de tranchée, ou, pour mieux dire, à un seul bataillon , puisqu'il n'y en eut jamais plus d'un à la tranchée le^ong de la Meuse, qui fut celle par où la place fut emportée. On peut même remaïquer qu'on n'eut pas
le temps de perfectionner les lignes de circonvallation, ol rjuà peine on achcvoit démettre la dernière maiuj que, la ville étant prise, l'on Iro obligé de les raser, pour transporter les troupes de l'autre côté de la Sambre.
Pendant que la ville capituloit, on eut nouvelle qu'enfin les alliés s'avançoient tout de bon pour faire lever Iç siège. Au premier bruit que le roi étoit devant Namiu:, ils s'étoient hâtés d'unir ensemble toutes", leurs forces. Ils avoient dépêché aux généraux Flemming et Serclaes, dont le premier assembloit les trWipes de Brandebourg aux environs d Aix-la Chapelle, et niutre celles de Liège dans le voisinage de cette ville, avec ordre de les venir joindre; et le prince d'Orange avec l'électeur de Bavière, à la tète de l'armée confédérée, aj^ant passé le canal de Bruxelles, étoit venu camper à Dighom, puis à Lefdaél et à Wossem , de là à labbaye du Parc et au château d Heverle, près de Louvain. Il séjourna quelque temps dans ce dernier camp, ou pour donner le temps à toutes ses forces de le joindre, ou n'osant s'engager trop avant dans .le pays, ni s'éloigner de la mer, dans l'inquiétude où il étoit de la descente dont l'Angleterre étoit menacée. Il apprit enfin que sa flotte , jointe à celle de Hollande, fai- Baot ensemble quatre-vingt-dix vaisseaux de guerre, étoit à la mer avec un veut favorable, et qu'au contraire le comte de Tourville, n'ayant pu être joint par les escadres du comte d'Estrées, du comte de Chàteau-Reguaut, et du marquis de La Porte, n'avoit que quarante-quatre vais* geaux, avec lesquels il s'efîbrçoii d'entrer clans la Manche.
Alors, voyant ses affaires vraisemblablement en sûreté de ce côté-là, il feignit de ny plus songer, et ne parla plus que d'aller secourir Namur.
Il partit des environs de Louvain le cinquième juin, et vint camper à Meldert et à Bauechem. Il campa le lendemain sixième auprès de Hougaerde et de Tirlemont; le •septième entre Orp et Montenackem, au-delà de la rivière de Ghete; et enfin le huitième, sur la grande chaussée entre Thinnes et Breff , à la vue du maréchal de Luxembourg. La prise de la ville ayant mis le roi en état de faire des détachements de son armée , il avoit envoyé à ce maréchal le comte d'Auvergne et le duc de Villcroi , lieutenants-généraux, avec une partie des troupes qui se trouvoient campées du côté du Brabant.
Pour lui, la trêve qu'il avoit accordée aux assiégés étant expirée, il avoit passé de l'autre côté de la Sanibre , avec ce qui lui étoit resté de troupes au-delà de cette rivière. C'étoit le septième de juin qu'il quitta sou premier camp pour en venir prendre un autre , entre Sambre et Meuse, dans la forêt de Marlagne. Voici de quelle manière ce nouveau camp étoit disposé. Le quartier du roi étoit auprès d'un couvent de carmes , qu'on appeloit le Désert; il y avoit une ligne de troupes qui s'étendoit depuis l'abbaye de Malogne sur la Sambre, jusqu'au pont construit sur la Meuse à Huépion. Une autre ligne de dix bataillons, qui composoient la brigade du régiment du roi, eut son camp marqué sur les hauteurs du château, pour en occuper tout le front, qui est fort resserré par les
deux rivières , et pour rejeter ainsi les ennemis dans leurs ouvrages. Mais il n etoit pas fecile de les déposter de ces hauteurs , et moins encore des retranchements qu'ils y avoient faits à la faveur de quelques maisons, et, entre autres, d'un ermitage qu'ils avoient fortifié en forme de redoute. Néanmoins la brigade du roi eut ordre de les aller attaquer.
Les troupes , qui avoient cru ce jour-là n'avoir autre chose à faire qu'à s'établir paisiblement dans leur nouveau camp, et qui, dans ce moment- là, portoient leurs tentes et leurs autres hardes sur leurs épaules, jetèrent aussitôt à terre tout ce qui les embarrassoit, pour ne garder que leurs armes , et grimpant en bon ordre et sur un même front, malgré l'extrême roideur d'un terrain raboteux et inégal, arrivèrent sur la crête de la montagne, au travers dune grêle de coups de mousquets, que les ennemis leur tiroient avec tout l'avantage qu'on peut s'imaginer. Le soldat , quoique tout hors d'haleine , renversa leurs postes avancés, et les poursuivit jusqu'à une seconde hauteur, non moins escai-pée que la première, où leurs bataillons étoient rangés en bon ordre pour les soutenir. Mais rien ne put arrêter la furie des François. Les bataillons furent aussi chassés de ce second poste, et menés battant , 1 epée dans les reins , jusqu'à leurs retranchements , qui même couroient risque d'être forcés , si le prince de Soubise, lieutenant-général de jour, et le sieur de Vauban , rappelant les troupes^ ne les eussent obligées de se contenter du poste qu'elles avoient occupé. Cette
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action , cj^ui fut fort vive et fort brillante dans toutes ses circonstances, coûta à la brigade du roi douze ou quinze officiers, et quelc|ue cent ou six vingts soldats, ou tues ou blessés.
Aussitôt on travailla à se bien établir sur cette hauteur, et on y ouvrit une tranchée, laquelle fut, tous les jours, relevée par sept bataillons. Il ne fut pas possible, les jours suivants, d'avancer beaucoup le travail, tant à cause du terrain pierreux et difficile qu'on rencontra en plusieurs endroits, que des orages effroyables et des pluies continuelles qui rompirent tous les chemins, et les mirent presque hors d'état d'y pouvoir conduire le canon. On ne put aussi achever les L-atterics qu'avec d'extrêmes difficultés. Cependant les assiégés profitèrent peu de tous ces obstacles, et firent seulement quclqu:>5 sorties sans aucun effet.
Enfin, le treizième juin, les travaux ayant été poussés jusqu'aux retranchements, il fut résolu de les attaquer. La tontenance fîère des ennemis, cp'on. voyoit en bataille en plusieurs endroits derrière ces retranchements , et qui avoient tout l'air de se préparer à une résistance vigoureuse, obligea le roi de leur opposer ses meilleures troupes, et de se transporter lui-même sur la hauteur, pour régler l'ordre de l'attaque.
Le signal donné sur le midi, deux cents mousquetaires du roi à la droite, les .grenadiers à cheval à la gauche , et huit compagnies de grenadiers d'infanterie au milieu, marchèrent aux ennemis l'épée à la niain , soutenus des
Sept La taillons de tranchée et des dix de la brigade da roi , qii il a voit fait mettre en bataille sur la hauteur, à la tète Je leur camp. Les assiégés, jusqu'alors si fiers, s'effrajèrcut bientôt; ils firent seulement leur décharge, et, abandonnant la redoute et les retranchements , se retirèrent en désordre dans les chemins couverts des ouvrages quils avoicnt derrière eux. Ils perdirent plus de quatre cents hommes, la plupart tués de coups de main, et entre autres plusieurs officiers et plusieurs gens de distinction. Les François eurent quelque cent trente hommes, et quarante, tant ofliciers que. mousquetaires, tués ou blessés.
Le comte de Toulouse, amiral de France, jeune prince âgé de quatorze ans, reçut une contusion au bras, à côté du roi; et plusieurs personnes de la cour furent aussi blessées autour de lui. Le duc de Bourbon , qui étoit lieutetiant-géncral de jour, donna ses ordres avec autant de sagesse que de valeur. Les troupes, animées par la présence du roi, sç signalèrent à Tenvi l'une de Tautre; et les moindres grenadiers de l'armée disputèrent d audace avec les mousquetaires, de l'aveu des mousquetaires mêmes. On accorda aux assiégés une suspension pour venir retirer leurs morts; mais on ne laissa pas, pendant cette trêve, d'assurer le logement, et dans la redoute, et dans tous 'es retranchements qu'on vcnoit d'emporter.
Entre ces retranchements et la première enveloppe du château, nomme par les Espagnols Terra nova, on trouvoit, sur le côté de la montagne qui descend vers la Sambre, un ouvrage irrégulicr que le priuce d'Orang-î avoit
fait construire l'année précédente, et qu'on appeloit, & cause de cela, le fort neuf, ou le fort Guillaume. Il étoit situé de telle façon , que bien qu'il parût moins élevé que les hauteurs qu'on avoit gagnées, il n'en étoit pourtant point commandé; et il scmbloit se dérober et au canou et à la vue des assiégeants, à mesure qu'ils s'en approchoient. Ce fut, de toutes les fortifications de la place, celle dont la prise coûta le plus de temps et de peine , à cause de la grande quantité de travaux qu'il fallut faire pour l'em- • brasser.
La nuit qui suivit l'attaqueront nous venons de parler, le travail fut avancé' plus da cinq cents pas vers la gorge de ce fort. Le quatorzième on s'étendit sur la droite, et l'on y dressa deux, batteries, tant contre le fort neuf que contre le vieux château. Ce même jour les assiégés abandonnèrent une maison retranchée, qui leur restoit encore sur la montagne; et ainsi on n'eut plus rien devant soi que les ouvrages que je viens de dire.
Le quinzième , les nouvelles batteries démontèrent presque entièrement le canon des assiégés, mais elles ne firent que très peu defi'et contre le fort neuf.
La nuit suivante on ouvrit, au-dessus de l'abbaye de Salzenne, une nouvelle tranchée pour embrasser ce fort par la gauche, et le travail fut poussé environ quatre cents pas.
Pendant qu'on pressoit avec cotte vigueur le château de Naraur, le prince d'Orange étoit, comme j'ai dit, arrivé lur laMéhaigne. II donna d'abord toutes les marques d'un
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ho rame qui vouloit passer celte rivière et attaquer l'armée du maréchal de Luxembourg, pour s'ouvrir un chemin à Namur. Plusieurs raisons ne laissoient pas lieu de douter qu'il n'eût ce dessein; son intérêt et celui de ses alliés; Tétat de ses forces; sa réputation, à laquelle la prise de Mons avoit déjà donné quelque atteinte; en un mot, les vœux unanimes de son parti, et sur-tout les pressaïites sollicitations de l'électeur de Bavière , qui ne pouvoit digérer l'affront de se voir, à sou arrivée dans les Pays-Bas, enlever la plus forte place du gouvernement qu'il venoit d'accepter. ^
Ajoutez à toutes ces raisons les bonnes nouvelles que les alliés avoient reçues de la bataille qui s'étoit donnée 'sur mer : car bien que le combat n'eût pas été fort glorieux pour les Holiaudois et pour les Anglois, mais sur-tout pour ces derniers, et qu'il fût jusqu'alors inoui qu'une armée de quatre-vingt-dix vaisseaux , attaquée par uni autre de quarante-quatre , n'eût fait, pour ainsi dire, quft soutenir le choc, sans pouvoir, pendant douze heures, rçmporter aucun avantage; néanmoins, comme le vent, en séparant la flotte de France, leur avoit en quelque sorte livré quinze de ses vaisseaux qui avoient été obligés de se faire échouer, et où ils avoient mis le feu, il y avoit toute sorte d'apparence que le prince d Orange saisù'oit le moment favorable où il sembloit que la fortune commençât à se déclarer contre les François. Il reconnut donc , en arrivant, tous les environs de la Méhaigne, fit sonder les gués, posta son infanterie dans les villages et dans tous
les endroits qui pouvolent favoriser son passage, et enfin fit jeter une infinité de ponts sur cette rivière. On remarqua pourtant avec surprise que, dans le temps qu'il faisoit construire cette grande quantité de ponts de bois, il faisolt démolir tous les ponts de pierre qui se trouvoient sur la Méhaigne.
Une autre circonstance fit encore mieux voir qu'il n'a» voit pas grande envie de combattre. Le roi, qui ne vouloit point qu'on engageât , d'un bord de rivière à l'autre , un combat où sa cavalerie n'auroit point eu de part, manda au duc de Luxembourg de se retirer un peu en arrière, et de laisser le passage libre aux ennemis; et la chose fut ainsi exécutée. C'étoit en quelque sorte les défier, et leur ouvrir le champ pour donner bataille s'ils vouloient : mais le prince d'Orange demeura toujours dans sou premier poste, tantôt s'excusant sur les pluies qui firent déborder la Méhaigne pendant deux jours, tantôt publiant qu'il fcroit ^érir l'armée du maréchal sans la combattre , ou du moins qu'il le réduiroit à décamper faute de subsistances.
Il forma néanmoins un projet qui auroit été de quelque éclat, s'il eût réussi. Il détacha le comte de Scrclaës do Tilly avec cinq ou six mille chevaux du côté de Huy. Ce général, ayant pris encore dans cette place un détachement considérable de l'infanterie de la garnison , passa la Meuse, qu'il fit remonter à son infanterie, dans le dessein de couper le pont de bateaux qui étoit sous Namur, et qui faisoit la communication de nos deux armées. Lui cependant marcha avec sa cavalerie pour attaquer le quartier
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du marquis de Boufflers, et brûler le pont de haute Meuse, avec toutes les munitions qui se irouveroient sur le port, et qu on avoit fait descendre par cett(^rivièrc. Le roi eut bientôt avis de ce dessein. Il fit fortifier la garde des ponts et le quartier de Boufflers; et ayant rappelé un corps de cavalerie de l'armée du maréchal , il fit sortir ses troupes hors des lignes , et les rangea lui-mêmç en bataille. Mais Serclaës, qui en eut vent, retourna fort vite passer la Meuse, et alla rejoindre l'armée confédérée.
Le prince d Orange , après avoir demeuré inutilement quelques jours sur la Méhaigne, en décampa tout à coup, et , remontant le long de cette rivière jusque vers sa source, vint camper, sa droite à la censé de Glinne, près du village d'Asche, et sa gauche au-dessus de celui de Branchon.
Le maréchal de Luxembourg, qui observoit tous les mouvements des ennemis pour régler les siens , ne les vit pas plus tôt en marche, que de son côté il remonta aussi la rivière; en telle sorte que ces deux grandes armées, séparées seulement par un médiocre ruisseau, marchoient à la vue l'une de l'autre, éloignées seulement d'une demiportée de canon. Celle de France campa, la droite à Haurech, la gauche à Temploux, ayant à peu près dans son centre le village de Saint-Denis.
Le prince d'Orange fît encore en cet endroit des démonstrations de vouloir décider du sort de Namur par une bataille. Il fit élargir les chemins qui étoient entre les deux armées, et envoj'^a l'électeur de Bavière pour
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reconnoître lui-même le camp des François. L'électeur passa la rivière à rabb:iye de Boniieff , et se mit en devoir d'observer l'armée du maréchal; mais on ne lui laissa pas le temps de satisfaire sa curiosité , et il fut obligé de repasser fort brusquement la Méhaigne, à l'approche de quelques troupes de carabiniers qu'on avoit détachées pour l'élojgncr de la vue des lignes.
A dire vrai , le maréchal ne fut pas fâché d'ôter aux ennemis la counoissancc de la disposition de son camp, •xoupé de plusieurs ruisseaux et de petits marais, qui rendoient la communication de ses deux ailes fort difficile, et d'ailleurs commandé de la hauteur de Saint-Denis, d'où les ennemis auroient pu incommoder de leur canon le centre de son armée, et engager enfin, dans un pays serré et embarrassé de bois, un combat particulier d'infanterie, où ils auroient eu tout l'avantage du lieu. Le roi , qui sut l'inquiétude «ii il étoit, lui envoya proposer un autre poste , que le maréchal alla reconnoître ; et il le trouva si avantageux, que, sans attendre de nouveaux ordres, il y fît aussitôt marcher son armée. Il n'attendit pas même son artillerie, dont les chevaux se trouvoient alors au fourrage, et se contenta de laisser une partie de son infanterie pour la garder. Il plaça sa gauche au château de Milmont, la couvrant du ruisseau d'Aurenault, et étendit sa droite par Temploux et par le château de la Falise, jusqu'auprès du ruisseau de Wedrin , au-delà duquel il jeta son corps de réseiTe ; de sorte qu'il se trouvoit tout proche de l'armée du roi, et tout proche aussi de la Sambre et de la
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Meuse, d'où il tiroit la subslslaiice do sa cavalerie, couvroit entièrement la place, et rcduisoit les ennemis à venir l'attaquer dans son front par des plaines ouvertes el propres à faire mouvoir sa cavalerie, c[ui étoit supérieure en toutes choses à celle des ennemis.
Il fit en plein jour celte marche, sans qu'ils se missent en devoir de linquictcr, et sans quils se présentassent seulement pour charger son arrière - garde. *Le prince d Orange décampa quclc[ues jours après. Il passa , le vingt-deuxième de juin, le Lois des Cinq-étoiles, et ayantfait faire à ses troupes une extrême diligence , alla se poster, la droite à Sombrcff, et la gauche proche de Marlxiis, sur la grande chaussée.
Cette démarche, cpil le met toit en état de passer en un joiu' la Sambre pour tomber sur le camp du roi, auroit pu donner do l'inquiétude à un général moins vigilant et moins expérimenté. Mais comme il avoit pensé de bonne heure à tous les mouvements que les ennemis pourroicnt faire pour 1 inquiéter, il ne les vit pas pluS' tôt la tête tournée vers Sombreff, qu'il envoya le marqu's de Bcuf»flcrs avec un corps de troupes dans le pays d'entre Sambre et Meuse ; et après avoir fait reconnoître les plaines de Salat-Gérard et de Fosse, qui étoient les seuls chemins par où ils auroient pu venir à lui, il ordonna à ce marquis de se saisir du poste d'Auvcloy sur la Sambre. Il fit en même temps jeter un pont sur cette rivière, entre lal^baye de FlorefF et Jcmcppe , vers rembouchurc du ruisseau d'Aurcnault, où la gauche du maréchal do Luxembourg
OEUVRETS diverses. . 353 étoit appuyée. Par ce moyen, il mettoit ce général en état de passer aisément la Sambre, dès que les ennemis voudroient entreprendre la même chose du côté de Charleroi et de Farsicnncs. La seule chose qui étoit à craindre, c'est que le coi'ps de troupes qu'il avoit donné au marquis de Boufflers ne fût pas suffisant pour disputer aux ennemis le passage de la Sam])re, et que, s'ils le tentolent si près de lui , on ncût pas le temps de faire j)asscr d'autres troupes pour le soutenir.
Pour obvier à cet inconvénient ^ le maréchal eut ordre de lui envoyer son corps de réserve, qui fut suivi, peu do temps après , des brigades d'infanterie de Champagne et de Bourbonnois, et enfin de Faile droite de la seconde ligne, commandée par le duc de Vendôme. Toutes ces troupes furent postées sur le bord de la Sambre, proche des ponts de bateaux, à. portée, ou de passer en très peu de temps dans les plaines de Fosse et de Saint-Gérard, ou de repasser à l'armée du maréclia), selon le parti qua prendroient les ennemis.
Pendant ces différents mouvements des armées , les attaques du château de Namur se continuoient avec toute la diligence que les pluies pouvoicnt permettre , les troupes ne témoignant pas moins de patience que de valeur. Depuis le seizième de juin , les assiégés se trouvolcnt extrêmement resserrés dans le fort neuf, où ils commençoient même d être enveloppés. Le matin du dixseptième, ils firent une sortie de quatre cents hommes de troupes espagnoles et du Brandebourg sur l'attaquo
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gauche, et y causèrent quelque désordre. Mais les Suisses, qui y étolent de garde , les repoussèrent aussitôt , et rcablirent en très peu de temps le travail. Il y eut quarante ou cinquante hommes tués de part et d autre.
Le dix-huitième et le dix-neuvième, les communications du fort neuf avec le château furent presque entièrement ôtées aux assiégés, et leur artillerie rendue inutile; et enfin le vingtième, toutes les communications dqs tranchées étant achevées, on se vil en état d'attaquer tout à la fois et le fort et le château. Mais comme vraisemblablement on y auroit perdu beaucoup de monde, le roi voulut que les choses se fissent plus sûrement. Ainsi on employa toute la nuit du vingtième et le jour suivant à élargir et à perfectionner les travaux: et le soir du vingtunième, toutes choses étant prêtes pour l'attaque, on résolut de la faire, mais seulement au dehors de louvrage neuf.
Huit compagnies de grenadiers , commandées avec les sept des bataillons de la tranchée, commencèrent sur les six heures à occuper tous les boyaux qui enveloppoicnt les deux ouvrages. Le duc de Bourbon se trouvoit encore k cette attaque lieutenant- général de jour, se croyant fort obligé à la fortune de ce qu'en un même siège elle lui donnoit tant d'occasions de s'exposer. Le signal donné un peu avant la nuit , il fit avancer les détachements soutenus des corps entiers. Ils marchèrent en même temps au premier chemin couvert ; et, en ayant chassé les assiégés, les forcèrent encore dans le second, et, le fossé n'étant
pas fort profond, les poursuivirent jusquau corps de l'ouvrage, dans lequel même quelques soldats étant montés par une fort petite brèche, les ennemis battirent à l'instant la chamade , et leurs otages furent envoyés au roï. Mais pendant qu'ils faisoient leur capitulation, on ne laissa pas de travailler dans les dehors de l'ouvrage, et d'y commencer des logements contre le château.
Le lendemain ils sortirent du fort , au nombre de quatre-vingts officiers et de quinze cent cinquante soldats en cinq régiments, pour être conduits à Gand. De ce nombre étoit un ingénieur hollandois, nommç Coehorn, sur les dessins duquel le fort avoit été construit, et il en sortit blessé d'un éclat de bombe. Quelques officiers des ennemis demandèrent à entrer dans le vieux château , pour y servir encore jusqu'à la fin du siège. Mais cette permission ne fut accordée qu'au seul Wimberg , qui commandoit les troupes hoUandoises.
Le fort Guillaume pris, on donna un peu plus de relâche aux troupes, et la tranchée ne fut plus relevée que par quatre bataillons. Mais le château n'en fut pas moins vivement pressé, et les attaques allèrent fort vite, n'étant plus inquiétées par aucune diversion.
Dès le vingt-troisième on éleva dans la gorge du fort neuf des batteries de bombes et de canon.
Le vingt-quatrième et le vingt-cinquième on embrassa tout le front de l'ouvrage à cornes, qui fuisoit, comme j'ai dit, la première enveloppe du château; et on acheva la communication de la tranchée, qu'on avoit conduite paf
la droite sur la hauteur qui regarde la Meuse, avec la (rancliée qui regardoit la gauche du côté de la Sambre.
Le roi alla le vingt-cinquième visiter le fort neuf et les travaux. Comme il avoit remarqué que sa présence les avariçoit extrêmement, il fit la même chose presque loiis les jours suivants, malgré les incommodités du temps, et Fextrême difficulté des chemins , s'exposaut , non seulement au mousquet des ennemis, mais encore aux éclats de ses propres bombes, qui rctomboient. souvent de leurs ouvrages avec violence, et qui tuèrent ou blessèrent plusieurs personnes à ses côtés et derrière lui.
Le vingt-sixième les sapes furent poussées jusqu'au pied de la palissade du premier chemin couvert. A mesure qu'on s'approchoit, la tranchée devenoit plus dangereuse, à cause des bombes et des grenades que les ennemis y faisoient rouler à toute heure, sur-tout du côté du fond qui alloit tomber vers la Sam])re, et qià séparolt les deux forts.
Le vingt -septième, les travaux furent perfectionnés. On dressa deux nouvelles batteries pour achever de ruiner les défenses des assiégés, pendant que les autres battoient en ruine les pointes et les faces des deux demi-bastions de l'ouvi'age ; et on disposa enfin toutes choses pour attaquer à la fois tous leurs dehors.
Tant d'attaques qui se succédoient de si près auroient dû, ce semble , lasser la valeur des troupes : mais plus elles fatiguoient , plus il sembloit qu elles redoublassent de vigueur; et, en efict, cette dernière action ne fut pas la moin.s hardie ni la ni^'^s -^datante de ton.t le siège. Le roi
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voulut encore y être présent j et se plaça entre les deux ouvrages.
Ainsi le. vingt-huitième, à midi, le signal donné par trois salves de bombes , neuf compagnies de grenadiers commandées, avec quatre des bataillons de la tranchée, marchèrent avec leur bravoure ordinaire, lépéc à la main, aux chemins couverts des assiégés. Le premier de ces chemins se trouvant presque abandonné, elles passèrent au second sans s'arrêter, tuèrent tout ce qui osa les attendre, et poursuivirent le reste jusqu'à un souterrain qui les déroba à leiu- fiuie.
Les ennemis ainsi chassés reparurent en grand nombre sur les brèches, quelques-uns même avec l'épée et le bouclier, et s'efforcèrent, à force de grenades et de coups de mousquet, de prendre leur revanche sur nos travailleurs. Cependant quelques grenadiers de la compagnie de Saillant, du régiment des gardes, ayant été commandés pour reconnoître la brèche qui étoit au demi- bastion gauche,' ils montèrent jusqu'en haut avec beaucoup de résolution. Il y en eut un, entre autres, qui y demeura fort long-temps, et y rechargea plusieurs fois son fusil avec une intrépidité qui fut admirée de tout le monde. Mais la brèche se trouvant encore trop escarpée , on se contenta de se loger dans les chemins couverts, dans la contre-garde du demi-bastion gauche, dans une lunette qui étoit au milieu de la courtine , vis-à-vis du chemin souterrain , et en un mot dans tous les dehors. La perte des assiégés monta à quelque trois cents hommes , partie tués dans les dehors , partie
accablés J>ar les Ix)mbes dans l'ouvrage même. Les assiégeants n'eurent guère moins de deux ou de trois cents, tant ofîiciefs que soldats, tués ou blessés; la plupart après l'action , et pendant qu'on travailloit à se loger»
Peu de temps après, les sapeurs firent la descente du fossé; et dès le soir les mineurs furent attachés en plusieurs endroits ; et on se mit en état de faire sauter tout à la fois
js deux demi-bastions, la courtine qui les jolgnoit, et la branche qui regardoit le fort neuf , et de donner ua assaut général.
• Néanmoins, comme ou se tcnoit alors sur d'emporter la place , on résolut de ne faire jouer qu'à la dernière, extrémité les fourneaux, qui, en ouvrant cntièi-ement le rempart, auroient obligé à y faire de fort grandes réparations. On espéra qu'il suffiroit que le canon élargît les brèches qu'il avoit déjà faites aux deux faces et aux pointes des demi -bastions ; et c'est à quoi on travailla le vingtneuvième.
J.a nuit du trentième, le sieur de Rubentel, heulcnant- général de jour , fit monter sans bruit au haut de la brèche du demi -bastion gauche quelques grenadiers du régiment Dauphin, pour épier la contenance des cnneftiis. Ces soldats ajant remarqué qu'ils n etoient pas fort sur leurs gardes , et qu'ils s'étoient même retirés au dedans de l'ouvrage , appelèrent quelques autres de leurs camarades, qui, étant aussitôt montés, chargèrent avec de gS'ands cris les assiégés , et s'emparèrent d'un retranchement qu'ils avoient commencé à la gorge du demi*
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bastion, où ils commencèrent à se retrancher eux-mêmes. Ceux des ennemis qui gardoient le demi -bastion do la droite voyant les François dans l'ouvrage , et craignant d'être coupésj cherchèrent, comme les autres, leur salut dans la fuite , et laissèrent les assiégeants entièrement maîtres de cette première enveloppe. Il restoit encore deux autres ouvrages à peu près de même espèce , non moins difficiles à attaquer que les premiers, et qui avoient de grands fossés très profonds et taillés dans le roc. Derrière tout cela on trouvoit le corps du château, capable lui seul d'arrêter long-temps un ennemi, et de lui faire acheter bien cher les derniers pas qui lui restoient à faire.
Mais le gouverneur, qui vit sa gstrnison intimidée, tant par le feu continuel des bombes et du canon , que par la valeur infatigable des assiégeants, reconnoissant d'ailleurs le peu de fond qu'il y avoit à faire sur les vaines promesses de secours dont le prince d'Orange l'entretcnoit depuis un mois, ne songea plus qu'à faire sa composition à des conditions honorables, et demanda à capituler.
Le roi accorda sans peine toutes les marques d'honneur qu'on lui demanda -, et dès ce jour une porte fut livrée à ses troupes.
Le lendemain , premier jour de juillet, la garnison sortit, partie par la brèche qu'on leur accommoda exprès pour leur en facihter la descente, partie par la porte vis-à-vis du iort neuf. Elle étoit d'environ deux mille cinq cents hommes , en douze régiments d'infanterie , un de cavalerie , et quelques compagrjies franches de dragons; lesquels, joints
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aux seize cents qui sortirent du fort neuf, faisoient le reste de neuf mille deux cents hommes , qui , comme j'ai dit , se Irouvoient dans la place au commencement du siège. Ils prétendoient qu'ils en avoient perdu huit ou neuf cents par la désertion; tout le reste avoit péri par l'artillerie, ou dans les attaques.
Quelques jours avant que les assiégés battissent la chamade, les confédérés étoient partis tout à coup de Sombreff. ; etj au lieu de faire un dernier effort, sinon pour sauver la place, au moins pour sauver leur réputation, ils avoient en quelque sorte tourné le dos à Namur, et étoient allés camper dans la plaine de Brunehault, la droite à Fleurus, et la gauche du côté de Frasne et de Liberchies. Pendant le séjour qu'ils y firent, le prince d'Orange ne s'étoit appliqué qu'à ruiner les environs de Charleroi; com.nie si dès -lois il n'avoit plus pensé qu'à empêcher le roi de passer à de nouvelles conquêtes.
Enfin , le soir du dernier jour de juin , ils apprirent par trois salves de larmée du maréchal de Luxembourg et de celle du marquis de Boufflers, la triste nouvelle que Namur étoit rendu. Ils en tombèrent dans une consternation qui les rendit comme immobiles durant plusieurs jours, iusque-l;\ que le maréchal de Luxembourg , s'éiant mis eu devoir de repasser la Sambre, ils ne songèrent ni à le tionbler dans sa marche, ni à le charger dans sa reti'aite. il vint donc tranquillement se poster dans la plaine de Saint -Gérard, tant pour favoriser les réparations les plus pressantes de la place, et les remises d artillerie, de
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munitions et de vivres qu'il y falloit jeter, que pour donner aux troupes, fatiguées par des mouvements continuels, par le mauvais temps, et par une assez longue disette de toutes choses, les moyens de se rétablir.
Le roi employa les deux jours qui suivirent la rcddi-» tion du château à donner tous les ordres nécessaires pour la sûreté d'une si importante conquête; il en visita tous les ouvrages , et en ordonna toutes les réparations. Il alla trouver à Fiorcfl" le maréchal de Luxembourg, qu'il laissoit avec une puissante armée dans les Pays-Bas, et lui expliqua ses intentions pour le reste de la campagne. Il détacha différents corps pour l'Allemagne, et pour assurer ses frontières de Flandre et de Luxembourg. Il avoit déjà quelque quarante escadrons dans le pays de Cologne, sous les ordres du marquis de Joyeuse; et il les y avoit fait rester pendant tout le siège de Kamar, tant pour faire payer le reste des contributions qui étoient dues que pour obliger les souverains de ce pays-là à y laisser aussi un corps de troupes considérable; ce qui diminuoit d'autant l'armée du prince d Orange.
Enfin , tous les ordres étant donnés , il partit de son camp le troisième de juillet pour retourner, à petites journées, à Versailles : d'autant plus satisfait de sa conquête, que cette grande expédition étoit uniquement son ouvrage; quil Tavoit entreprise sur ses seules lumières, et exécutée, pour ainsi dire, par ses propres mains, à la vue de toutes les forces de ses ennemis; que par l'étendue de sa prévoyance il avoit rompu tous leurs desseins, et
36a OEUVRES DIVERSES,
fait subsister ses armées; et qu'en un mot, maigri tous les obstacles qu'on lui avoit opposés , malgré la bizarrerie d'une saison qui lui avoit été entièrement contraire, il avoit emporté, en cinq semaines, une place que les plus grands capitaines de l'Europe avoient jugée imprenable; triomphant ainsi, non seulement de la force des remparts, de la difficulté des pays, et de la résistance des hommes, mais encore des injures de l'air et de l'opiniâtreté , pour ainsi dire, des éléments.
On a parlé fort diversement dans l'Europe sur la conduite du prince d'Orange pendant ce siège; et bien des gens ont voulu pénétrer les raisons qui l'ont empêché de donner bataille dans une occasion où il sembloit devoir hasarder tout pour prévenir la surprise d'une ville si importante, et dont la perte lui seroit à jamais reprochée. On en a même allégué des motifs qui ne lui font pas d'honneur. Mais à juger sans passion d'un prince en qui l'on reconnoît de la valeur, on peut dire qu'il y a eu beaucoup de sagesse dans le parti qu'il a pris, l'expérience du passé lui ajant fait connoîlre combien il étoit inutile de s'opposer à un dessein que le roi condulsoit lui-même; et il a jugé Namur perdu, dès qu'il a su qu'il l'âssiégeoit en personne. Et d'ailleurs, le voyant aux portes de Bruxelles avec deux formidables armées, il a cru qu'il ne devoit point hasarder un combat dont la perte auroit entraîné la ruine des Pays-Bas, et peut-être sa propre ruine, par la dissolution d'une ligue qui lui a tant coûté de peine i former.
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