‹ Œuvres de Jean RacineChapitre 7 sur 25 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

DES ÉDITEURS

JNous croyons devoir placer ici l'abrégé de l'histoire de Port-Royal, parceque Racine ne paroît l'avoir entreprise que pour se laver du reproche qu'on lui avoit fait d'avoir écrit contre cette maison. Quoiqu'on ne sache pas précisément l'époque où il la commença , nous présumons qu'il ne songea point à s'en occuper dans le temps où son esprit étoit encore aigri contre l'auteur des imaginaires. Ce fut en lôgSj selon Louis Racine, que ce poêle célèbre y travailla. « Les religieuses, dit-il, de Port-Royal ayant été obligées de présenter un mémoire à M. l'archevêque de Paris, au sujet du partage de leurs biens avec

la maison de Port-Royal de Paris mer? père fit pour

elles ce mémoire M. l'archevêque en ayant apparemment goûté le style, et voj^ant quelquefois mon père à la cour, lui dit que, puisqu'il avoit été élevé à Port-Royal, personne ne pouvoit mieux que lui le mettre au fait d une maison dont il entendoit parler de plusieurs manières bien différentes. Ce fut donc, ajoute-t-il, dans

S\ AVERTISSEMENT DK S EDITEURS.

rcspcrancc de rendre favorables à ces religieuses les sentiments de leur arclievccriic , qu'il écrivit 1 histoire de Port-Royal.» Mémoires sur la vie de Jean Ptacir^e.

ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE

DE

Ji- V-T -li-

PPvEMIÈRE PARTIE.

L'abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est une des plus anciennes abbayes de l'ordre de Cîteaux. Elle fut fondée, en lannée i2o4 par un saint évoque de Paris, nommé Eudes de Sully, de la maison des comtes de Champagne, proclic parent de Philippe -Auguste. C'est lui dont on voit la tombe eu cuivre, élevée de deux pieds, à l'entrée du chœur de Notre-Dame de Paris. La fondation n étoit que pour douze religieuses j ainsi ce monastère ne possédoit pas de fort grands biens. Ses principaiix bienfaiteurs furent les seigneurs de Montmorenci et les comtes de Montfort. Ils lui firent successivement plusieurs donations, dont les plus considérables ont été confirmées par le roi saint Louis, qui donna aux religieuses, sur son domaine, une rente en forme d'aumône, dont elles jouissent i ncore aujourd'hui; si bien qu'elles reconnoissent avec raison ce saint roi pour un de leurs fondateurs. Le pape Honoré HI accorda à cette abbaye de grands privilèges,

comme, eulre aulres, celui d'y cT^lébrcr l'office divin, quaiicî même tout le pays seroit en interdit. Il permettoit aussi aux religieuses de donner retraite à des séculières qui, étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer de leurs personnes, voudroient se réfugier dans leur couvent pour y faire pénitence , sans néanmoins se lier par des vœux. Cette bulle est de l'année laaS, un peu après le quatrième concile général de Latran.

Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme beaucoup d'autres , étoit tombé dans un grand relâchement-, la règle de saint Benoît n'y ctoit presque plus connue , la clôture même n'y étoit plus observée , et l'esprit du siècle en avoit entièrement banni la régularité. Marie- Angélique Arnauld , par un usage qui n'étoif que trop commun en ces temps-là, en fut faite abbesse en 1602, n'ayant pas encore onze ans accomplis. Elle n'en avoît que huit lorsqu'elle prit Fhabit, et elle fit profession à neuf ans ei^tre les mains du général de Gîteaux, qui la bénit dis -huit mois après. Il y avoit peu d'apparence qu'une fille faite abbesse à cet âge , et d'une manière si peu régulière , eût été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans cette abbaye. Cependant elle étoit à peine dans sa dix-septième année, que Dieu, qui avoit de grands desseins sur elle , se servit pour la toucher d'une voie assez extraordinaire.

Un capucin , qui étoit sorti de son couvent par libertinage , et qui alloit se faire apostat dans les pays étrangers, passant par hasard à Port-Royal ( en 1608 ) fut pria

OEUVRES DIVERSES. g.

par Tabbesse et par les religieuses de prêcher dans leui* église. Il le fit; et ce misérable parla avec tant de forc>^ sur le bonheur de la vie religieuse, sur la beauté et sur la «aintete de la règle de saint Benoît, que la jeune abbesse en fut vivement émue. Elle forma dès-lcrs la résolution, non seulement de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur, mais d'employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. Elle commença par un renouvellement de ses vœux, et fît une seconde profession , n'étant pas satisfaite de la première. Elle réforma tout ce quil y aroit de mondain et de sensuel dans ses habits, ne porta plus qu'une chemise de serge , ne coucha plus que sur une simples paillasse , s'abstint de manger de la viande ^ et fit former de bonnes murailles son abbaye, qui no l'étoit auparavant que d'une méchante clôture de terre éboulée presque parr tout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses religieuses par trop d'empressement à leur voidoir faire em brasser la règle ; elle se contentoit de donner l'exemple , leur parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de torrents de larmes le peu d'exhortations qu'elle leur faisoit quelquefois. Dieu bénit si bien cette conduite , qu'elle les gagna toutes les unes après les autres, et qu'en moins de cinq ans la communauté de biens, le jeûne, l'abstinence de viande, le silence, la veille de la nuit, et enfin toutes les austérités de la règle de saint Benoit furent établies à Port-Royal de la même manière qu'elles le sont encore aujourd'hui.

Cette réforme est la première qui ait été introduite dans l'ordre de Cîteaux : aussi y fit -elle un fort grand bruit; et elle eut la destinée que les plus saintes choses ont toujours eue, c est-à-dire qu elle fut occasion de scandale aux uns, et d'édification aux autres. Elle fiit extrêmement désapprouvée par un fort grand nombre de moines et d'abbés même, qui regardoient la bonne chère, l'oisiveté, la mollesse, et, en un mot, le libertinage, comme d'anciennes coutumes de l'ordre, où il n'étoit pas permis de toucher. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d'emportement contre les religieuses de Port -Royal, les traitant de folles, d'embéguinées , de novatrices, de schismatiques même; et ils parloient de les faire excommunier. Ils avoient pour eux l'assistant du général, grand chasseur, et d'une si profonde ignorance, qu'il n'entendoit pas même le latin de son pater. Mais heureusement le général, nommé dom Boucherat, se trouva un homme très sage et très équitable, et ne se laissa point entraîner à leurs sentiments.

Plusieurs maisons, non seulement admirèrent cette réforme, mais résolurent même de l'embrasser. Mais on crut par-tout qu'on ne pouvoit réussir dans une si sainte entreprise sans le secours de l'abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre du général (en 1618 ) de se transporter dans la plupart de ces maisons , et d'envoyer de ses religieuses dans tous les couvents où elle ne pourroit aller elle-même. Elle alla à Maubuisson, au Lis, à Saint -Aubin, pendant que la mère Agnès Arnauld sa sœur, et d'autres de ges

religieuses, alloient à Saint -Cyr, à Goinerfontainc , à Tardj aux îles d'Auxerre, et ailleurs. Toutes ces maisons rcgardoicnt l'abbesse et les religieuses de Port -Royal comme des anges envoyés du ciel pour le rétablissement de la discipline. Plusieurs abbesses vinrent passer des années entières à Port-Royal, pour s'y instruire à loisir des saintes maximes qui sy pratiquoient. Il y eut aussi un grand nombre d'abbayes d hommes qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi Ton peut dire avec vérité que Li maison de Port-Pioyal fut une source de bénédictions pour tout Tordre de Citeaux^ où l'on commença de voir revivre l'esprit de saint Benoît et ^- saint Bernard, qui y étoit presque entièrement éteint.

• De tous les monastères que je viens de nommer, il n'y en eut point où la mère Angélique trouvât plus à travailler que dans celui de Maubuisson, dont l'abbesse, sœur de madame Gabrielle dEstrées, après plusieurs années d'une vie toute scandaleuse, avoit été interdite, et renfermée à Paris dans les Filles Pénitentes. A peine la mère Angélique coramençoit à faire connoître Dieu dans cette maison, que madame d'Estrées, s'étant échappéo ( le 10 septembre 1619 ) des Filles Pénitentes, revint à Maubuisson avec une escorte de plusieurs jeunes gentilshommes, accoutumés à y venir passer leur temps ; et une des portes lui en fut ouverte par une des ancierfties religieuses. Aussitôt le confesseur de l'abbaye, qui étoit un moine, grand ennemi de la réforme, voulut persuade* a la mère Angélique de se retirer ; il y eut même un de

go OEUVRES DIVERSES.

CCS gcnillsliommes qui lui appuya le pistolet sur la gorge pour la faire sortir. Mais tout cela' ne l'étonnaiit point, Tabbesse, le confesseur et ces jeunes gens la prirent par force, et la mirent hors du couvent avec les religieuses quelle y avoit amenées, et avec toutes les novices à qui cil) avoit donné Ibabit. Cette troupe de religieuses, destituée de tout secours, et ne sachant où se retirer, s'achemina en silence vers Pon toise, et en traversa tout le faubourg et une partie de la ville, les mains jointes ci; leur voile sur le visage, jusquà ce qu'enfin quelque? ha]}itants du lieu, touchés do compassion, leur ourireut de leur donner retraite chez eux. Mais elles n'y furent piis long- temps j car au bout de deux ou ti'ois jours h pai'lement, à la requête de l'abbé de Cîteaux, ayant donné un arrêt pour renfermer, de nouveau madame d'Estrées, le prévôt de l'île fut envoyé avec main -forte pour se saisir de i'abbesse, du confesseur et de la religieuse ancienne qui étoit de leur- cabale. L'abbesse s'enfuit de bonne heure par une porte du jardinj la religieuse fut trouvée dans une grande armoire pleine de hardes où' elle s'étoit cachée; et le confesseur, ayant sauté pax-dessns les murs, s'alla réfugier chéries jésuites de Poutoise. Ainsi la mère Angélique demeura paisible dans Maubuisson, et y continua sa sainte mission pendant cinq années. ^

Ce fut là qu'elle vit (en 1618) pour la première fois, saint François de Sales, et qu'il se lia entre eux une amitié ^^ui ^ duré toute la vie du saint évêque, qui voulut même

que la mère de Chantai fût associée à cette union. L'on voit dans les lettres de l'un et de l'autre la grande idée qu'ils avoient de cette merveilleuse fille. De son côté , la mère Angélique procura aussi à M. Arnauld son père , et à toute sa famille, la connoissance de ce saint prélat. Il fit un voyage à Port -Roy al ppur y voir la mère Agnès de Saint-Paul, sœur de cette abbesse; il alloit voir très souvent M. Arnauld son père et M. d'Andilly son frère , et à Paris, et à une maison qu'ils avoient à la campagne j charmé de se trouver dans une famille si pleine de vertu et de piété. La dernière fois qu'il les vit il donna sa bénédiction à tous leurs enfliuts, et entre autres au célèbre M. Arnauld, docteur de Sorbonue, qui n'avoit alors que six ans. La bienheureuse mère de Chantai vécut encore vingt ans depuis qu elle eut connu la mère Angélique : elle ne faisoit point de voyage à Paris qu elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et désirant avec ardeur que les filles de la Visitation et celles de Port-Royal fussent uuics du même lien d'amitié qui avoit si étroitement uni leurs deux mères.

Après cinq ans de travail à Maubuisson (en iCaS) la mère Angélique se trouvant déchargée du soin de cette abbaye, par la nomination que le roi avoit faite d'une autre abbesse ' en la place de madame d'Estrées, elle ge

' Elle se nommoit Charlotte de BouvLon-Soissons , fille de Charles de Bourbon , comte de Soissons et de Dreux, pair et

ga OEUVRE-S DIVERSES,

résolut d'aller trouver sa cliùre, communauté de Port- Rojal. Elle ne l'avoit pas laissée néanmoins orpheline, l'ayant mise, en partant, sous la conduite de la mère Agnès dont j'ai parlé : elle étoit plus jeune de deux ans que la mère x\ngélique, et avoiî été faite abbesse aussi jeune qu'elle ; mais Dieu i'ay^int aussi éclairée de fort bonne heure, clic avoit remis au roi l'abbaye de Saint-Cyr, dont elle étoit pouiTuc , pour venir vivre simple religieuse dans le "couvent de sa sœur. Mais la mère Angélique, pleine d'admiration de sa vertu, avoit obtenu (en 1620) qu'on la fit sa coadjutrice. C'est cette môme Agnès qui a depuis dressé les constitutions de Port-Royal, qui furent approuvées par M. de Gondy, archevêque de Paris. On a aussi d'elle plusieurs traités très édifiants, et qui font connoîtrc tout ensemble l'élévation et la solidité de son esprit.

Lorsque la mère Angélique se prépareil à partir do Mauhuisson , trente religieuses, qui y avoient fait profession entre ses mains, se jetèrent à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener avec elle. L'ab])a3-c de Port-Royal étoit fort pauvre, n'ayant été fondée, comme j'ai dit, que pour douze religieuses. Le nombre en étoit alors considérablement augmenté, et ces trente fdies de Maubuisson n'avoient à elles toutes que cinq cents livres de pension viagère. Cependant la mère Angélique ne balança pas tiQ

grand-maître de France, Hh puînc.de Louis I, prince de Coudé,

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moment à leur accorder leur demande. Elle se contenta d'en écrire à la mère Agnès; et, sur sa réponse, elle les fit même partir quelques jours devant elle. Ces pauvres filles n abordoient qu'en tremblant une maison quelles venoient, pour ainsi dire, affamer; mais elles y furent reçues ( le 3 mars 1623 ) avec une joie qui leur fit ]):cn voir que la cliariié de la mère s'étoit aussi communiquée li toute la- communauté.

Il étolt resté à Maubuisson quelques esprits qui n'avoient pu entièrement s assujettir à la réforme. D'ailleurs , madame de Soissons, qui avoit succédé à madame d'Estrées, n'avoit pas pris un fort grand soin d'y entrcteiiir !n régularité que la mère Angélique y avoit établie ; !;i bien que cette sainte fille ne ccssoit de demander h Dieu qu'il regardât cette maison avec des yeox de miséricorde. Sa prière fut exaucée.

Cette abbaye étant venue encore à vaquer au bout de quatre ans par la mort de madame de Soissons ( octobre 1G26), le roi Louis XIII fit demander à la mère Angélique une de ses religieuses pour l'en f;:ire alîbesse. Elle lui en proposa une ( en iGu.y ) qu'on appcloit sœur Marie des Anges, k qui le roi donna aussitôt son brevet.

La plupart des personnes , qui connoissoient cette fille bii trcuvoicnt à La vérité une grande douceur et une profonde bumilité, mais elles doutoicnt cfu'eile eût toute la fermeté nécessaire pour remplir une place de cette importance. Le succès. fit voir combien la mère Angélique ïivoit ue disccrnçmeni-, car cette Hllc ti bumble et si douve

sut réduire en très peu de temps les esprits c[uî étoîent demeurés les plus rebelles, rangea les anciennes sous le même joug que les jeunes, ne s'étonna point des persécutions de certains moines , et même de certains visiteurs de l'ordre, accoutumés au faste et à la dépense, et qui ne pouvoient souffiir le saint usage qu'elle faisoit des revenus de celle abbaye.

Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses de Montdidier furent introduites à Maubuisson par un de ces visiteurs, pour y enseigner, disoit-il, les secrets de la plus sublime oraison. La mère des Anges et la mère Angélique n'étoient point assez intérieures au gxé de ces pères, et ils leur reprochoient souvent dé ne connoître d'autre perfection que celle qui s'acquiert par la mortification des sens et par la pratique des bonnes œuvres. La mère des Anges, qui avoit appris à Port-Royal à se défier de toute nouveauté, fit observer de près ces deux filles; et il se trouva que sous un jargon de pur amour, d'anéantissement et de parfaite nudité, elles cacboieut toutes les illusions et toutes lès borreurs que l'église a condamnées de nos jours dans Molinos. Elles étoicnt en effet de la secte de ces illuminés de Roye qu'on nomme les Guérinets, dont le cardinal de Ricbelieu fit faire une si exacte perquisition.

La mère des Anges ayant donné avis du péril où étoit son monastère, ces deux religieuses furent renfermées très étroitement par ordre de la cour ;. et le visiteur qui les protégeoit eut bien de la /Psine lui-même à se

d'affaire. En un mot, la mère des Anges, malgré toutes les traverses qu'on lui suscitoit, rétablit entièrement dans Maubuisson le véritable esprit de saint Bernard , qui s'y maintient encore aujourd hui par les soins de Tillustre princesse que la Providence en a faite abbesse ' ; et après avoir gouverné pendant vingt -deux ans ce célèbre monastère avec une sainteté dont la mémoire s'y conservera éternellement, elle en donna sa démission au roi, et vint reprendre à Port-Rojal son rang de simple religieuse; elle demandoit même à y recommencer son noviciat, de peur, dlsoit-eiie, qu'ayant si long-temps commandé, elle n'eût appris à désobéir.

Cependant la communauté de Port-Royal s'étanî accrue jusqu'au nombre de quatre-vingts religieuses, elles étoient fort serrées dans ce monastère, situé dans un lieu fort humide, et dont les bâtiments étoient extrêmement bas et enfoncés; ainsi les maladies y devinrent fort fi"cquentes, et le couvent ne fut bientôt plus qu'une infirmerie. JMais la Providence n'abandonna point la mère Angélique dans ce besoin; elle lui fit trouver des ressources dans sa propre famille. Madame Arnauld sa mère, qui étoit fille du célèbre M. Marion, avocat général, étoit demeurée veuve depuis quelques années, et avoit conçu la résolution y non

* C'étoit madame Louise-Marie Hollandine, princesse Paîaline cle Bavière, qui fut nommée abbesse de Maubuisson en 1G64, et qui mourut en 1709. Vojez l'abrogé de sa vie, a la fin des Vies des Saints de M. Blondel.

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seulement de se retirer du monde, mais même, ce qui est assez particulier, de se faire religieuse sous la conduite de sa fille. Comme elle sul 1 "extrémité où la communauté éloit réduite, elle acheta ( en 1G25 ) de son argent, au fluLourg Saint-Jacques, une maison, et la donna pour en faire comme un hospice. On ne vouloit y transporter d'abord cruune partie des religieuses-, mais le monastère des champs devenant plus malsain de jour en jour, on fut obligé de l'abandonner entièrement ( en 1626 ) et de transférer à Paris toute la communauté, après en avoir obtenu le consentement du roi et de l'archevêque. On se logea comme on put dans celte nouvelle maison : l'on fit un dortoir d'une galerie, on lambrissa les greniers pour y pratiquer des cellules, et la salie fut changée en une chapelle.

La réputation de la mère Angélique , et les merveilles qu'on racontoit de la vie toute. sainte de ses religieuses, lui al tirèrent bientôt famitié de beaucoup de personnes de piété. La reine Marie de IMédicis les honora d'une bienveillance particulière, et, par des lettres -patentes enregistrées au parlement, prit le titre de fondatrice cl de bienfaitrice de ce nouveau monastère. Elle ne fut pas vraisemblablement en état de leur donner des marques de sa libéralité , mais elle leur procura un bien qu elles n'eu.-.sent jamais osj espérer sans une protection si puisr]us la mère Aîigéli:aie avoit sujet de louer Dieu des eii 'J.iclicns qu'il avoit répandues sur sa communauléj

plus elle avoit lieu de craindre qu'après sa mort , et après celle de la mèr« Agnes sa coadjutrice, on n'introduisît en leur place (juclqual)bcs3e qui, n'ayant point été élevée dans la maison, détruiroit peut-être en six mois tout le ])on ordre qu'elle avoit tant travaillé à y établir. La reine Marie de Médicis entra avec bonté dans ses sentiments-, elle parla au roi son fds dans le temps qu'il revenoif triomphant après la prise de la Rochelle-, et lui représentant tout ce qu elle connoissoit de la sainteté de ces filles, elle toucha tellement sa piété, qu'il crut lui-même rendre un grand service à Dicu en consentant que cetlo abbaye fût élective et triennale. La chose fut confirmée par le pape Urbain VllI. Aussitôt la mère Angélique et la mère Agnès se démirent, l'une de sa qualité d'abbcsse, et l'autre de celle de coadjutrice; et la communauté (on i63o ) élut pour tiois ans une des religieuses de la maison.

La mère Angélique venoit d'obtenir (en 1629), d«i même pape, une autj'c grâce qui ne lui parut pas moins considérable. Elle avoit toujours eu au fond de son coeur un fort grand amour pour la hiérarchie ecclésiastique, et souhaitoit aussi ardemment d'être soumise à l'autorité épiscopalc, que les autres abbcsses désirent d'en être soustraites. Son souhait sur cela étoit d'autant plus raisonnable, que l'abbaye de Port-Royal, fondée par un cvèque de Paris , avoit long-temps dépendu immédiatement de lui et de ses successeurs 5 mais dans la suite un de CCS évèques avoit consenti qu'elle reconnût la juridic"

tion de l'abbé de Cîteaux. Elle avoit donc fait représentée ces raisons au pape (en 1627) qui, les aj»nt approuvées, remit en effet cette abbaye sous la juridiction de l'ordinaire, et l'afiranchit entièrement de la dépendance de Citeaux, en y conservant néanmoins tous les privilèges attachés aux maisons de cet ordre. M. de Gondy en prit donc en main le gouvernement, en examina et approuva les constitutions, et en fit faire la visite par M***, qui fut le premier supérieur qu il donna à ce monastère.

Ce fut vers ce temps-là que Louise de Bourbon , première femme du duc de Longueville, princesse d'une éminente vertu , forma avec M. Zamet , évêque de Langres , le dessein d'instituer un ordre de religieuses particulièrement consacrées à l'adoration du mystère de l'eucharistie, et qui, par leur assistance continuelle devant le saintsacrement 5 réparassent en quelque sorte les outrages que lui font tous les jours et les blasphèmes des protestants et les communions sacrilèges des mauvais catholiques. Ils communiquèrent tous deux leur pensée à la mère Angélique , et la prièrent , non seulement de les aider à former cet institut, mais d'en vouloir même accepter la direction, et de donner quelques-unes de ses religieuses pour en commencer avec elle rétablissement. Cette proposition fut d'autant plus de son goût , qu'il y avoit déjà plus de quinze ans que cette même assistance continuelle devant " le saint-sacrement avoit été établie à Port-Royal, d'abord pendant le jour seulement, et ensuite pendant la nuit ïnême. Toutes les religieuses de ce monastère, ayant ap-

pris un si louable dessein j forent touchées d'une êainte jalousie de ce qu'on fondoit pour cela un nouvel ordre ^ au lieu de l'établir dans Port-Royal même. Elles deman^ dèrent avec instance quej sans chercher d'autre maison que la leur, on leur permît d'ajouter leâ' pratiques de cet institut aux autres pratiques de leur règle , et de joindre en elles le nom glorieux de Filles du Saint-Sacrement à celui de Filles de saint Bernard* La princesse étoit d'avis de leur accorder leur demande ; mais l'évêque persista à vouloir un ordre et un habit particulier.

Ce prélat étoit un homme plein de bonnes intention^ et fort zélé, mais d'un esprit fort variable et fort borné. Il aVoit plusieurs fois changé le dessein de son institut : il Vouloit d'abord en faire un ordre de religieux plus retirés et encore plus austères que les chartreux; puis il jugea plus à propos que ce fût un ordre de filles. Sa première vue pour ces filles étoit qu'elles fussent extrêmement pauvi'es, et que, pour mieux honorer le profond abaissement de Jésus -Christ dans l'eucharistie, elles portassent sUr leur habit toutes les marques d'une extrême pauvrette. Ensuite il imagina qu'il falloit attirer la vénération du peuple par un habit qui eût quelque chose d'auguste et de magnifique; mais la mère Angélique désira que tout se ressentît de la simplicité religieuse. Il avoit fait divers autres règlements j dont la plupart eurent besoin d'être rectifiés. La mère Angélique, Voyant ces incertitudes, eut un secret pressentiment que cet ordre ne seroit pas de longue durée. Mais la bulle étant arrivée, où elle étoit

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nommée supérieure, et où il étoit ordonné que ce seroit des religieuses de Port-Royal qui en commenceroient rétablissement, elle se mit en devoir d'obéir. La bulle nommoit aussi trois supérieurs; savoir, M. de Gondy, archevêque de Paris; M, de Bellegarde, archevêque de Sens, et l'évêque de Langreâ. Mais ce dernier, comme fondateur, et d'ailleurs étant grand directeur de religieuses, eut la principale conduite de ce monastère. La mère Angélique entra (le 8 mai i633) avec trois de ses religieuses et quatre postulantes dans la maison destinée pour cet institut. Cette maison étoit dans la rue Coquillère, qui est de la paroisse Saint-Eustache, et le saint-sacrement y fut mis avec beaucoup de solennité. Bientôt après on y reçut des novices, et ce fut l'archevêque de Paris qui leur donna le voile.

La nouveauté de cet institut donna beaucoup occasion au monde de parler; et dans ces commencements la mère Angélique eut à essuyer bien des peines et des contradictions. Son principal chagrin étoit de voir l'évêque de Langres presque toujours en difiërent avec l'archevêque * de Sens, qui ne pouvoit compatir avec lui. Leur désunion éclata sur-tout à l'occasion du chapelet secret du saintsacrement. Comme cette affaire fit alors un fort grand bruit, et que les ennemis de Port-Royal s'en sont voulu prévaloir dans la suite contre ce monastère, il est bon d'expliquer en peu de mots ce que c'étoit que cette querelle.

Co chapelet secret étoit un petit écrit de trois ou quatre

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pages, contcîjaiit des pensées affectueuses sur le mystère de reucharistie, ou, pour mieux dire, c'étoient comme des élans dune ame toute pénétrée de laraour de Dieu dans la contemplation de sa charité infinie pour les hommes dans ce mystère. La mère Agnès , de qui ctoieut CCS pensées, n'ayoit guère songé à les rendre publiques; elle en avoit simplement rendu compte au père de Gondrcn son confesseur, depuis général de lOratoire, qui, pour sa propre édification, lui avoit ordonné de les mettre par écrit. Il en tomba une copie entre les mains d'une sainte carmélite, nommée la mère Marie de Jésus; cette mère étant morte un mois après, on fit courir sous son nom cet écrit qui avoit été trouvé sur elle, mais on sut bientôt qu'il c'toit de la mère Agnès. L'évêquc de Langres le trouva merveilleux, et en parla avec de grands sentiments d'admiration. L'archevêque de Sens, qui en avoit été fort touché d'abord, commença tout à coup à s'en dégoûter; il le donna même à examiner à M. Duval, supérieur des carmélites, et à quelques aulrcs docteurs, à qui on ne dit point qui l' avoit composé. Ces docteurs jugeant à la rigueur de certaines expressions abstraites et relevées, telles que sont à peu près celles des mystiques, le condamnèrent; d'autres docteurs, consultés par l'évèque de Langres, Tapprouvèrent au contraire avec éloge : tellement que les esprits venant à s'échauffer, et chacun écrivant |.our soutenir son avis, la chose fut portée à Rome. Le pape ne trouva dans l'écrit aucune proposilion digne de censure; mais, pour le bien de la paix, et parccque ces

laa OEUVRES DIVERSES.

matières n'<5toieiit pas de la portée de tout le monde, îl

jugea à propos de le supprimer, et il le fut en effet.

Entre les ihéologieiis qui avoicnt écrit pour le soutes nli', Jean du Vergier de Hauranno, abbé de Saint-Cyran, avoit fait admirer la pénétration de son esprit et la profondeur de sa doctrine. Il ne connoissoit point alors la mère Agnès, et avoit môme été préoccupé contre le cha-^ pelet secret, à cause des différents qu'il avoit causés; mais l'ayant trouvé très bon , il avoit pris lui-même la plume pour défendre la vérité qui lui sembloit opprimée. Il n'avoit point mis son nom à son ouvrage, non plus qu'à ses autres livres; mais levêque de Langres, ayant su que cetoit de lui, l'alla chercher pour le remercier. A mesure qu'il le connut plus particulièrement, il fut épris de sa rare piété et de ses grandes lumières; et comme il n'avoit rien de plus à cœur que de porter les filles du Saint- Sacremout à la plus haute perfection , il jugea que personne au monde ne pouvoit mieux l'aider dans ce dessein quô ce grand serviteur de Dieu. Il le conjura donc de venir feira de^ exhortations à ces filles, et même de les vouloir confesser. L'abbé lui résista assez long-temps, fuyant natiurellement ces sortes d'emplois, et se tenant le plus renfermé qu'il pouvoit dans son cabinet, où il passoit, pour ainsi dire, les jours et les nuits, partie dans la prière, et partie à composer des ouvrages qui pussent être utiles à l'église. Enfin néanmoins, les instances réitérées de leveque lui paroissaut comme un ordre de Dieu de seiyir ee§ filles , il s'y résolut.

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Dès que la mère Angélique l'eut entendu parler des choses de Dieu, et quelle eut connu par quel chemia sûr il conduisoit les âmes, elle crut retrouver en lui le saint évéque de Genève, par qui elle avoit été autrefois conduite ; et les autres religieuses prirent aussi en lui la même confiance. En effet, pour me servir ici du témoignage public que lui a rendu un prélat ' non moins considérable par sa piété que par sa naissance, « ce savant homme n'avoit point d'autres sentiments que ceux qu'il avôit puisés dans l'écriture sainte et dans la tradition de l'église : sa science n'étolt que celle des saints pères; il ne parloit point d'autre langage que celui de la parole de Dieu; et, bien loin de conduiie les âmes par des voies particulières et écartées , il ne savoit point d'autre chemin pour les mener à Dieu que celui de la pénitence et de la charité. » Toutes ces filles firent eu peu de temps un tel progrès dans la perfection sous sa conduite, que l'évêque de Langres ne cessoit de remercier Dieu du confesseur qu'il lui avoit inspiré de kiir donner.

Dans le ravissement où étoit ce prélat , il proposa plusieurs fois à l'abbé de souffrir qu'il travaillât pour le faire nommer son coadjuteur à l'évêché de Langres; et, sur son refus , il le pressa au moins de vouloir être son directeur. Mais l'abbé le pria de l'en dispenser, lui faisant entendre qu'il y auroit peut-être plusieurs choses sur lesquelles ils

' Feu M. de Laval , éyêgue de la Rochelle.

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ne seroient point d'accord; et, avec la sincérité qui lui étoit naturelle , il ne put s'empêcher de lui toucher quelque chose de la résidence et de l'obligation où il étoit de ne pas faire de si longs séjours hors de son diocèse. L'évêque étoit de ces gens qui, bien qu'au fond ils aient de la piété, n'entendent pas volontiers des vérités qu'ils ne se sentent pas disposés à pratiquer. Cela commença un peu à le refroidir pour l'abbé de Saint-Cyran. Bientôt après il crut s'apercevoir que les filles du Sàint-Sacrement ii'avoient point poiu" ses avis la môme déférence qu'elles avoient pour cet abbé; sa mauvaise humeur étoit encore fomentée par une certaine dame, sa pénitente, qu'il avoit fait entrer au Saint-Sacrement, et dont il faisoit lui seul un cas merveilleux; en un mot, ayant, comme j'ai dit. l'esprit fort foible , il entra conLre l'abbé dans une si furieuse jalousie, qu'il ne le pouvoit plus souffrir. L'abbé de Saint-Cyran fit d'abord ce qu'il put pour le guérir de ses défiances; et môme, voyant qu'il s'aigrissoit de plus en plus, cessa d'aller au-monastère du Saint-Sacrement: Mais cette discrétion ne semt qu'à irriter cet esprit malade, ■bonteiLx qu'on se fut aperçu de sa foiblessc, tellement •qu'il vint à se dégoûter morne de son institut ; et, non content de rompre avec ces filles, il se ligua avec les ennemis de cet abbé ; et, ce qu'on aura peine à comprendre, donna même au cai'dinal de Richelieu des mémoires contre lui.

Ce ne fut pas là la seule querelle que lui attira la jalousie de la direction. Le fameux père Joseph étoit, comme

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on sait, fondateur des religieuses du Calvaire. Quoique plonge fort avant dans les affaires du siècle, il se picjuoit d'être un fort grand maître en la vie spirituelle, et ne vouloit point que ses religieuses eussent d'autre directeur que lui. Un jour néanmoins, se voyant sur' le point d'entreprendre un long voyage pour les affaires du roi , il alla trouver l'abbé de Saint-Cyran pour lui recommander ses obères filles du Calvaire , et oilint de lui qu'il les confcsscroit en son absence. A son retour il fut cbarmé du progrès quelles avoient fait dans la perfection; mais il crut s'apercevoir bientôt qu'elles avoienl senti l'extrême différence qu'il y a d'un directeur partagé entre Dieu et la cour, à un directeur uniquement occupé du salut des âmes. Il en conçut contre l'abbé un fort grand dépit, et ne lui pardonna pas, non plus que l'évèquc de Langrcs, cette diminution de son crédit sur l'esprit de ses pénitentes : .tellement qu'il ne fut pas des moins ardents depuis ce temps-là à lui rendre de mauvais offices auprès du premier ministre.

Le cardinal de Richelieu, lorsqu'il n'étoit qu'évêque de Luçon , avoit connu à Poitiers l'abbé de Saint-Cyran , et, ayant conçu pour ses grands talents et pour sa vertu l'estime que tous ceux qui le connoissoient ne pouvoient lui refuser , il ne fut pas plus tôt en faveur , qu'il songea à l'élever aux premières dignités de l'église. Il le fit pressentir sur révêché de Baïonne qu'il lui destinoit, et qui étoit le pays de sa naissance. Mais son extrême humilité, et cette espèce de sainte horreur cpi il eut touic sa vie pour

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les sublimes fonctions de 1 episcopat, l'empêchèrent d'accepter cette offre. Ce fut le premier sujet de mécontentement que ce ministre eut contre lui.

Son second crime à son égard fut de passer pour n'approuver pas la doctrine que ce cardinal avoit enseignée dans son catéchisme de Luçon touchant l'attrition, formée par la seule crainte des peines , qu'il prétendoit suffire pour la justification dans le sacrement. Ce n'est pas que l'abbé de Saint- Gyran fût jamais entré dans aucune discussion sur cette matière ; mais il ne laisspit pas ignorer quil étoit persuadé que, sans aimer Dieu, le pécheur ne pouvoit être justifié. Outre que le cardinal se piquoit encore plus d'être grand théologien que grand politique , il étoit si dangereux de le contredire sur ce point particulier de l'attrition , que le père Seguenot de l'Oratoire fut mis à la Bastille pour avoir soutenu la nécessité de l'amour de Dieu dans la pénitence, et que ce fut aussi, à ce qu'on prétend, pour le môme sujet que le père Caussin, confesseur du roi, fut disgracié.

Mais ce qui acheva de perdre l'abbé de Saint-Cjran dans l'esprit du cardinal, ce fut une offense d'une autre nature que les deux premières, mais qui le touchoit beaucoup plus au vif. On sait avec quelle chaleur ce premier ministre avoit entrepris de faii'e casser le mariage du duc d'Orléans avec la princesse de Lorraine , sa seconde femme. Pour s'autoriser dans ce dessein, et pour rassurer la conscience timorée de Louis Xlil, il fit consulter rassemblée générale du clergé, et tout ce qu'il y avoit de plus

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célèbres théologiens, tant réguliers que séculiers. L'assemblée, et presque tous ces théologiens, jusqu'au père Gondren , général de l'Oratoire, et jusqu'au père Vincent, supérieur des missionnaires, furent d'avis de la nullité du mariage; mais quand on vint à l'abbé de Saint-Cyran, il ne cacha point qu'il croyoit que le mariage ne pouvoit être cassé.

Venons maintenant à la querelle quil eut avec les jé-i suites; elle prit naissance en Angleterre. Les jésuites de ce pays-là n'ayant pu se résoudre à reconhoître la juridiction de l'évêque que le pape y avoit envoyé, non seulement obligèrent cet éA^êque à s'enfuir de ce royaume, mais écrivirent des livi'es fort injiu"ieux contre l'autorité épiscopale, et contre la nécessité même du sacrement de la confirmation. Le clergé d'Angleterre, envoya ces livres en France, et ils y furent aussitôt censurés par l'archevêque de Paris, puis par la Sorbonne', et enfin par une grande assemblée d'archevêques et d'évêques. Les jésuites de France n'abandonnèrent pas leurs confrères dans une cause que leur conduite, dans tous les pays du monde, fait bien voir qu'ils ont résolu de soutenir. Ils publièrent contre toutes ces censures des réponses où ils croyoieut avoir terrassé la Sorbonne et les éveques. Tous les gens de bien frémissoient de voir ainsi fouler aux pieds la hiérarchie que Dieu a établie dans son église, lorsqu'on vil paroître, sous le nom de Pctnis Aureliiis, un excellent livre qui mettoit en poudre toutes les réponses des jésuites. Ce livre fut reçu avec un applaudissement in-

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croyable : le clergé de FrviTicc le fit imprimer plusieurs fois à SCS dépens, s'eilbrça de découvrir qui étoit le défenseur de l'épiscopat , et , ne pouvant percer lobscuritô où sa modestie le tenoit caché , fit composer en l'honneur de son livre, par le célèbre M. Godcau, évoque de Grasse, uu éloge magnifique, qui fut imprimé à la tête du livre méiiie.

. Les jésuites n'ctoient pas moins en peine que les cvéqucs de savoir qui étoit cet inconnu; et comme la vengeance a des yeux plus perçants que la reconnoissance , ils démêlèrent que si l'abbé de Saiut-Cyraii n'étoit l'auteur de cet ouvrage, il y avoit du moins la principale part. On jugera sans peine jusqu'où alla contre lui leur ressentiment , par la colère qu'ils témoignèrent contre. Ptl, Godcau, pour avoir fait l'éloge que je viens de dire. Ils publièrent contre ce prélat si illustre deux satires en latin, dont l'une avoit pour titre : Godcllus an Pocta: cl c'étoit leur père Vavasscur qui étoit auteur de ces satires. L'abbé devint à leur égard, non seulement un hérétique, mais un hérésiarque abominable, qui vouloit faire une nouvelle église, et renverser la religion de Jésus-Christ. C'est ridée qu'ils s'eiîbrcèrent alors de donner de lui, et qu'ils en veulent donner encore dans tous leurs livres.

Le cardinal de Richelieu, excité par leurs clameurs et par SCS ressentiments particuliers, le fit arrêter et mettre au bois de Vincennes; il fit aussi saisir tous ses papiers, dont il y avoit plusieurs colircs pleins. Mais comme on n'y trouva que des c;^lra;ts des pères et des concileSjet

des matériaux d'un grand ouvrage qu'il prt'paroit pour défendre l'eucliaristie contre les ministres huguenots, tous ses papiers lui furent aussitôt renvoyés au bois de Vincennes. On abandonna aussi une procédure fort irrégulière que l'on avoit commencée contre lui; mais la liberté ne lui fut rendue que cinq ans après , c'cst-à-dirc à la mort du cardinal de Richelieu, Dieu ayant permis cette longue prison poiu" faire mieux conuoître la piété extraordinaire de cet abbé, à laquelle le fameux Jean de Verth, qui, avec d'autres officiers étrangers, étoit aussi alors prisonnier au bois de Vincennes, rendit un témoignage très particulier : car le cardinal de Richelieu ayant voulu qu'il fût spectateur d'un ballet fort magnifique qui étoit de sa composition, et ce général ayant vu à ce ballet un certain évêque qui s'empressoit pour en faire les honneurs, ii dit publiquement que le spectacle qui l'avoit le plus surpris en France, c'étoit ^'y voir les saints en prison, et les évéques à la comédie.

Ce fut aussi dans cette prison que labbé de Saint-* Cyran écrivit ces belles lettres chrétiennes et spirituelles dont il s'est fait tant d'éditions avec l'approbation d*un fort grand nombï-e de cardinaux, d'archevêques et d'évêques, qui les ont considérées comme l'ouvrage de nos jours qui donne la f lus haute et la plus parfaite idée de la vie chrétienne.

Il mourut le 11 octobre i643, huit mois après qu'il fut sorti du bois de Vincennes-, et ses funérailles furent honorées de la présence de tout ce qu'il y avoit alors à

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ï^atls cle prélats plus considérables. A peine il eut les yeuJt fermés, t{ae leiS jésuites se débordèrent en une infinité de nouvelles invectives contre sa mémoire) faisant imprimer entre autres de prétendus inten'Ogatoires qu'ils avoicnt tronqués et falsifiés; et quoiqu'il eût reçu avec une extrême piété le viatique des mains du ctlt-é de Saint- Jacques du Haut-Pas, et que la gazette même en eût informe tout le public, ils n'en furent pas moins hardis à . publier qu'il ctoit mort sans vouloir recevoir seS Sacrements. J'ai cru devoir rapporter tout de suite ces événements, pour faire mieux connoître ce grand personnage, Contre lequel la calomnie s'est déchaînée aVec tant de licence, et qui a tant contribué, par ses instructions et par ses exemples, à la sainteté du monastère de Port- Royal.

La rupture de l'évêque de Langres avec les filîeâ du Saint-Sacrement, et reiiiprisonnement de l'abbé de Saint- Cjran, né furent pas les seules disgrâces dont elles furent alors affligées; elles perdirent aussi la duchesse de Longueville, leur fondatrice, qui mourut (en 1687) avant que d'avoir pu laisser aucun fonds pour leur subsistance : tellement que se voyant dénuées de toute protection, et d'ailleurs étant fort incommodées dans la maison où elles, ctoieut, sans aucune espérance de s'y pouvoir agrandir, elles se retirèrent en i638 ( le 19 mai ) à Port -Royal, où il y avoit déjà quelques années que la mère Angélique ctoit retournée.

Ce fut alors q ue les religieuses de ce toônaslèrfi ;rêiioui

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vêlèrent leurs instances, et demandèrent à releVer un institut qui étoit abandonné , et qu'il seinbloit que Dieu même eût voulu leur réseiTcr «. Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, depuis évêque d'Angers, étoit alors à Rome pour les affaires du roi. Elles s'adressèrent à lui, et le prièrent de s'entremettre pour elles auprès du pape, qui leur accorda volontiers , par un bref , le cbangcmcnt quelles demandoient. Mais l'affaire souffrit à Pai'is de grandes difficultés, à cause de quelques intérêts temporels qu'il falloit accommoder. Enfin le parlement ayant terminé ces difficultés, le roi donna ses lettres, et l'archevêque de Paris sou consentement. Elles se dévouèrent donc avec une joie incroyable a. l'adoration perpétuelle du mystère auguste do l'eucbarislie, et prirent le nom de filles du Saint -Sacrement; mais elles ne quittèrent pas l'habit de saint Bernard , elles changèrent seulement leur scapuîaire noir en un scapulaîre blanc, oii il y avoit une croix décarlate attachée par-devant, pour désigner, par ces deux couleurs, le pain et le vin, qui sont les voiles sous lesquels Jésus - Christ est caché dans ce mystère. M. du Saussay leur supérieur, alors officiai de Paris, et

' L'auteur est tombé ici dans l'erreur. La vérité est <jue les religieuses ne demandèrent à relever l'institut du Saint-Sacrement (jue plusieurs années après qu'il avoit été abandonné. Les autres historiens sont d'accord sur ce point. En effet , on voit qu'elles n'intéressèrent Henri Arnauld dans cette affaire que lorsqu'il étoit à Rome. Or, il j fut envojé seulement en lô^S, Cl l'institut étoit abandonné depuis *.638.

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depuis év(5que de Toul, célébra cette cérémonie (en i6 17, le 24 octol)re) avec un grand concours de peuple. L'année suivante, M. de Gondy bénit leur église, dont le bâtiment ne faisoit que d'être achevé, et la dédia aussi sous le nom du Saint-Sacrement.

Pendant cet état florissant de la maison de Paris, les religieuses n avoicut pas perdu le souvenir de leur monastère des champs-, on n'y avoit laissé qu'un chapelain pour y dire la messe et y administrer les sacrements aux domestiques. Bientôt après, M. Le Maître, neveu de la mère Angélique, ayant, à Tàge de vingt-neuf ans, renoncé au barreau et à tous les avantages que sa grande éloquence lui pouvoit procurer, s'étoit retiré dans ce désert (en 1 638) pour y achever sa vie dans le silence et dans la retraite. Il y fut suivi par un de ses frères qui avoit été jusqu'alors dans la profession des armes. Quelque temps après, M. de 5acy, son autre frère, si célèbre par les livres de piété dont il a enrichi l'église, s'y retira aussi avec eux pour se préparer dans la solitude à recevoir l'ordre do la prêtrise, jjeur exemple y attira encore cinq ou six autres, tant séculiers qu'ecclésiastiques, qui, étant comme eux dégoûtés du monde, se vinrent rendre les compagnons de leur pénitence. Mais ce n'cLoit point une pénitence oisive : pendant que les uns prenoient connoissance du temporel de cette abbaye, et travailloient à en rétablir les affaires, les autres ne dédaignoiciit pas de cultiver la terre comme de simples gens de journée-, ils réparèrent même une partie des bâtiments qui y tomboieut en ruine, et, rchaussaut

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eux qui étoieiit trop bas et trop enfoncésj rendirent l'habitation de ce désert beaucoup plus saine et plus commode qu'elle n'étoit. M. d'Andilly , frère aîné de la mère Angélique, ne tarda guère à y suivre ses neveux, et s'y consacra comme eux à des exercices de piété qui ont duré autant que sa vie.

Comme les religieuses se trouvoieiit alors au nombre de plus de cent, la môme raison qui les avoit obligées, vingt-cinq ans auparavant, de partager leur communauté, les obligeant encore de se partager, elles obtinrent de M. de Gondy la permission de renvoyer une partie des sœurs dans leur premier monastère, en telle sorte que les deux maisons ne formassent qu'une même abbaye et une même communauté sous les ordres d'une môme abbesse. La mère Angélique , qui letoit alors par élection ( en 1648), y alla en personne avec un certain nombre de religieuses qu elle y établit. M. Vialart, évêque de Châlons, en rebénit l'église qui avoit été rebaussée do plus de six pieds, et y administra le sacrement de confirmation à quantité de gens des environs. Ce fut vers ce temps-là que la; duchesse de Luynes , mère de M. le duc de Chevreusc, persuada au duc son mari de quitter la cour, et de choisir à la campagne une retraite où ils pussent ne s'occuper tous deux que du soin de leur salut. Ils firent bàlir pour cela un petit château dans le voisinage et sur le fonds même de Port-Royal des champs; ils firent aussi bâtir à leurs dépens un fort beau dortoir pour les religieuses. Mais la duchesse ne vit achever ni l'un ni l'autre

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de ces édifices, Dieu l'ajant appelée à lui dans ur.e fort grande jeunesse.

Les religieuses des champs étoient à peine établies, que la guerre civile s'étant allumée en France, et les soldats des deux partis courant et ravageant la campagne, elles furent obligées ( en 1662 ) de chercher leur sûreté dans leur maison de Paris. Plusieurs religieuses de 'divers monastères de la campagne s'y venoient aussi réfugier tous les jours, et y étoient toutes traitées avec le même soin que celles de la maison. Mais la guerre finie ( en i653 ), on retourna dans le monastère des champs, qui n'a plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs personnes de qualité s'y venoient retirer de temps en temps pour y chercher Dieu dans le repos de la solitude . et pour participer aux prières de ces saintes filles. De ce nombre étoient le duc et la duchesse de Liancourt, si célèbres par leur vertu et par leur grande charité envers les pauvres; ils contribuèrent même à faire bâtir dans la cour du dehors un corps de logis , qui est celui qu'on voit encore vis-à-vis la porte de l'église ». La prince.sse Guemené, la marquise de Sablé, et d'autres dames considérables par leur naissance et par leur mérite, firent aussi bâtir dans les dehors de la maison de Paris , résolues d y passer leur vie dans la retraite, et attirées par la piété solide qu'elles voyoient pratiquer dans ce monastère.

' Cette maison a été détruite, avec ks autres Lâtiments de l'église de Port-Royal des champs, en 1710 et 1711

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En effet, il nj avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Pojt-Royal Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la pieté-, on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs , le peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation , leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde , et même les affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais coml^ien les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification! quelle paix ! quel silence ! quelle charité ! quel amour pour la pauvreté et pour la mortification ! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les sœurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte, et le commandement touours raisonnable.

Mais rien n'approclioit du parfait désintéressement qui régnoit dans cette maison. Pendant plus de soixante ans qu'on y a reçu des rehgieuses, on n'y a jamais entendu parler ni de contrat ni de convention tacite pour la dot de celles qu'on recevoit. On y éprouvoit les novices pendant deux ans. Si on leur trouvoit une vocation véritable, les parents étoient avertis que leur fille étoit admise à la profession, et l'on convenoit avec eux du jour de la céré-

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monie. La profession faite, s'ils étoient riches, on recevoit comme une aumône ce qu'ils donnoient, et ou mettoit toujours à part une portion de cette aumône pour en assister de pauvi'es familles, et sur-tout de pauvres communautés religieuses. Il y a eu telle de ces communautés à qui on transporta tout à coup une somme de vingt mille francs qui avoit été léguée à la maison ; et , ce qu'il y a de particulier, c'est que dans le mênje temps qu'on dressoit chez un notaire l'acte de celte donation , le pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savoit rien de la chose, vint demander à ce même notaire de 1 argent à emprunter pour les nécessités pressantes du monastère.

Jamais les grands biens ni l'extrême pauvreté d'une fille n'ont entré dans les motifs qui la faisoient ou admettre ou refuser. Une dame de grande qualité avoit donné à Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme de quatrevingt mille francs : cette somme fut aussitôt employée , partie en charités, partie à acquitter des dettes, et le reste à faire des bâtiments que cette dame elle-même avoit jugés nécessaires. Elle n'avoit eu d'abord d'autre dessein que de vivre le reste de ses jours dans la maison, sans faire do vœux; ensuite elle souhaita d'y être religieuse. On la mit donc au noviciat, et on l'éprouva pendant deux ans ?.vec la même exactitude que les autres novices. Ce temps expiré , elle pressa pour être reçue professe. On prévit tous les inconvénients où l'on s'exposeroit en la refusant ; mais comme on ne lui trouvoit point assez de vocation, elle fut refusée tout d'une voix. Elle sortit du couveut outrée

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de dépit, et songea aussitôt à revenir contre la donation qu'elle avoit faite. Les religieuses avoient plus d'un moyeiij pour s'empêcher en justice de lui rien rendre -, mais elles! ne voulurent point de procès. On vendit des rentes, on s'endetta, en un mot on trouva moyen de ramasser cette grosse somme, qui fut rendue à cette dame par un notaire, en présence de M. Le Nain , maitre des requêtes , et de M. Palluau , conseiller au parlement , aussi charmés tous deux du courage et du désintéressement de ces fdlcs , que ^eu. édifiés du procédé vindicatif et intéressé de la fausse bienfaitrice.

Un des plus grands soins de la mère Aiigéliquc , dans les urgentes nécessités où la maison se trouvoit quelquefois, c etoit de dérober la connaissance de ces nécessités à certaines personnes qui n'auroient pas mieux demandé que de l'assister. «Mes filles, disoit-clle souvent à ses religieuses , nous avons fait vœu de pauvreté : est-ce être pauvres que d'avoir des amis toujours prêts à vous faire part de leurs richesses ? »

Il n'est pas croyable combien de pauvres familles, et à Paris et à la campagne, subsistoient des charités que l'une et l'autre maison leur faisoient. Celle des champs a eu long-temps un médecin et un chirurgien, qui n'avoient presque d autre occupation que de traiter les pauvres malades des environs, et daller dans tous les villages leur porter les remèdes et les autres soulagements nécessaires ; et depuis que ce monastère s'est vu hors d'état d'cntrete-^ liir ni médecin ni chirurgien , les religieuses ne laisseot

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pas de fournir les mômes remèdes. Il y a au -dedans du couvent une espèce dinfirmerie où les pauvres femmes du voisinage sont saignées et traitées par des sœurs dressées à cet emploi, et qui s'en acquittent avec uue adresse et une charité incro} abics. Au lieu de tous ces ouvrages frivoles où l'industrie de la plupart des autres religieuses s'occupe pour amuser la curiosité des personnes du siècle, on seroit surpris de voir avec quelle industrie les religieuses de Port-Royal savent rassembler jusqu'aux plus petites rognures d'étofles pour en revêtir des enfants et des femmes qui n'ont pas de quoi se couvrir, et en combien de manières leur charité les rend ingénieuses pour assister les pauvres, toutes pauvres qu'elles sont elles-mêmes. Dieu, qui les voit agir dans le secret, sait combien de fois elles ont donné, pour ainsidire,deleurpropresubsistaTice, et se sont ôlé le pain des mains pour en fournir à ceux qui en manquoient; et il sait aussi les ressources inespérées qu elles ont plus d'une fois trouvées dans sa miséricorde, et qu'elles ont eu grand soin de tenir secrètes.

Une des choses qui rendoit cette maison plus recommandable , et gui peut-être aussi lui a attiré plus de jalousie, c'est l'excellente éducation qu'on y donnoit à la jeunesse. Il n'y eut jamais d'asile où l'innocence et la pureté fussent plus à couvert de l'air contagieux du siècle, ni d'école où les vérités du christianisme fussent plus solidement enseignées : les leçons de piété qu'on y donnoit aux jeunes filles faisoient d'autant plus d'impression sur leur esprit, qu'elles les voy oient appuyées , non seulement

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de l'exemple de leurs maîtresses, mais encore de l'exeiriple de toute une grande communauté , uniquement occupée à louer et à servir Dieu. Mais on ne se contentoit pas de les élever à la piété , on prenoit aussi un très grand soin de leur former l'esprit et la raison, et on travailloit à Içs rendre également capables d'être un jour ou de parfaites religieuses, ou d'excellentes mères de famille. On pourroit citer un grand nombre de ûlles élevées dans ce monastère qui ont depuis édifié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d'admiration et de reconnoissance elles ont toujours parlé de l'éducation qu'elles y avoient reçue ; et il y en a encore qui conservent, au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens Juifs conservoient , dans leur captivité , pour les ruines de Jérusalem. Cependant, quelque sainte que fût cette maison, une prospérité plus longue y auroit peut-être à la fin introduit le relâchement; et Dieu, qui vouloit non seulement i'afiermir dans le bien , mais la porter encore à un plus haut degré de sainteté, a permis qu'elle fut exercée par les plus grandes tribulations qui aient jamais exercé aucune maison religieuse. En voici l'origine.

Tout le monde sait cette espèce de guerre qu'il y a toujours eu entre l'université de Paris et les jésuites. Dès la naissance de leur compagnie, la Sorbouue condamna leur institut par une censure où elle dédaroit, entre autres choses , que cette société étoit bien plus née pour la destruction que pour l'édification. L'universjté ^'opposa de

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tout son pouvoir à son établissement en France, et n'ayant; pu rempêcher, elle tint toujours ferme à ne pas souffrir qu'ils fussent admis dans son corps. Il y eut même diverses occasions, dont on ne veut point rappeler ici la mémoire, où elle demanda avec instance au parlement qu'ils fussent chassés du royaume; et ce fut dans une de ces occasions quelle prit pour son avocat Antoine Arnauld i , père de la mère Angélique, l'un des plus éloquents hommes de son siècle. Il étoit d'une famille d'Auvergne, très distinguée par le zèle ardent qu'elle avoit toujours montré pour la royauté pendant toutes les fiu-eurs de la ligue. Antoine Arnauld passoit aussi pour un des plus zélés royalistes qu'il y eût dans le parlement; et ce fut principalement pour cette raison que l'université remit sa cause entre ses mains. Il plaida cette cause avec une véhémence et un éclat que les jésuites ne lui ont jamais pardonné. Quoiqu'il eût toujours été très bon catholique, né de parents très catholiques, leurs écrivains n'ont pas laissé de le traiter de huguenot, descendu dç huguenots.

Mais cette querelle ne fut que le prélude des grands démêlés que le célèbre Antoine Arnauld son fils, docteur de Sorbonne, a eus depuis avec cette puissante compagnie. N'étant encore que bachelier, il témoignoit un fort grand zèle contre les nouveautés que leurs auteurs avoient introduites dans la doctrine de la grâce et dans

* IJe la juillet i594, ce célèbre avocat fit contre la société un plaidoyer plein de force j'^qui a été imprimé plusieurs, fois.

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la morale. Mais la querelle ne commença proprement qu'au sujet du livre de la Fréquente Communion, que ce docteur avoit composé en i643.

Le but de ce livre etoit d'établir, par la tradition et par l'autorité des pères et des conciles, les dispositions que l'on doit apporter en approchant du sacrement de reucliarislie, et de combattre les absolutions précipitées, qu'on ne donne que trop souvent à des pécheurs cnvieillis dans le crime , sans les obliger à quitter leurs mauvaises habitudes , et sans les éprouver par une sérieuse pénitence. M. Arnauld n'étoit point l'agresseur dans cette dispute, et il ne faisoit que répondre à un écrit qu'on avoit lait pour décrier la conduite de quelques ecclésiastiques de ses amis, attachés aux véritables maximes de l'église sur la pénitence.

Quoique les jésuites ne fussent point nommés dans ce livre , non pas même le jésuite dont l'écrit y étoit réfuté , on n'ose presque dire avec quel emportement ils s'élevèrent et contre l'ouvrage et contre l'auteur. Ils n'eurent aucun égard au jugement de seize , tant archevêques qu'évêques, et de vingt-quatre des plus célèbres docteurs de la faculté, dont les approbations étoicnt imprimées à la tête du livre; ils engagèrent leurs plus fameux écrivains à prendre la plume pour le réfuter, et ordonnèrent à leurs prédicateurs de le décrier dans tous leurs sermons. Les uns et les autres parloient du livre comme d'un ouvrage abominable qui tendoit à renverser la pénitence et l'eucharistie j et de l'auteur comme d'un monstre qu'on

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ne pouvoît trop tôt étouffer, et dont ils demandoient le sang aux grands de la terre. Il y eut un tie ces prédicateurs quij en pleine chaire, osa même prendre à partie les prélats approbateurs : il s'emporta contre eux à de tels excès, qu'il fut condamné par une assemblée d'évêques à leur en faire satisfaction à genoux, et il fallut qu'il subît cette pénitence.

Les jésuites n'eurent pas sujet d'être plas contents de la démarche où ils avoient engagé la reine mère, en obtenant de cette princesse un commandement à M. Arnauld daller à Rome pour y rendre compte de sa doctrine. Un pareil ordre souleva contre eux tous les corps , pour ainsi dire, du royaume. Le clergé, le parlement, l'université, la faculté de théologie, et la Sorbunne en particulier, allèrent les uns après les autres trouver la reine pour lui faire là-dessus leurs très humbles remontrances, et pour la supplier de révoquer ce commandement j non moins préjudiciable aux intérêts du roi, qu'injurieux à la Sorbonne et à toute la nation.

Mais ce fut sur-tout à Rome où ces pères se signalèrent contre le livre delà Fréquente Communion ^ et remuèrent toutes sortes de machines pour l'y faire condamner : ils y firent grand bruit d'un endroit de la préface qui ii'avoit aucun rapport avec le reste du livre, et où, en parlant de saint Pierre et de saint Paul, il est dit que ce sont deux chefs de f église qui n'en font qu'un. Ils songèrent à profiter de l'alarme où l'on étoit encore en ce pays -là des prétendus desseins du cardinal de Richelieu, qu'on avoit

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accusé de vouloir établir un patriarche eu France : ils faisoient donc entendre que par cette proposition M. Arnaukl vouloit attaquer la primauté du saint-siège, et admettre dans l'église deux papes avec une autorité égale. Mais, malgré tous leurs efforts, la proposition ne fut point censurée eu elle-même, ni telle quelle est dans la préface de M. Arnauld; l'inquisition censura seulement la proposition générale qui égaleroit de telle sorte ces deux apôtres, qu'il n'y eût aucune subordination de saint Paul à 1 égard de saint Pierre dans le gouvernement de régiisc universelle ' . Pour ce qui est du livre , il sortit de l'examen sans la moindre flétrissure , et tout le crédit des jésuites ne put même le faire mettre à Yindex. Un grand nombre devêques en France confirma, par des approbations publiques, le jugement qu'en avoient porté leurs confrères; il fut reçu avec les mêmes éloges dan; les royaumes les plus éloignés : on voit aussi, par des lettres du pape Alexandre VU, combien il en approuvoit la doctrine, et on peut dii'e, eu un mot, qu'elle fut dès-lors regardée, et qu'elle l'est encore aujourd'hui, comme la doctrine de l'église môme.

' Voici les termes du déci-et . qui est du aS janviei- iG^'j '

Propositionein liane ila explicatam ut ponal omnbnodam ceijua'

Ihateni inter sanctuin Petruni et saiiclum, Pauluni sine suborcliiiatlona et subjecttone sancti Paali ad sanctuin Pctruin in potestate supremâ et reijimine unu'ersatis eccldsiœ, hœreticam censuit et declaravit. Vojez l'avertissement qui est à la tête de; la relnliot% de M. Bourgeois j pag. viij , ix et suiv.

ia4 OEUVRES DIVERSES.

Les religieuses de Port-Royal n'avoicnt eu aucune part à toutes ces contestations. Quand même le livre de la Fréquente Communion auroit été aussi plein de blasphèmes contre l'eucharistie que les jésuites le publioient, elles n'en étoient pas moins prosternées jour et nuit devant le saint-sacrement. Mais M. Arnauld étoit frère de la mère Angélique; il avoit sa mère, six de ses sœurs et six de ses nièces religieuses à Port-Royal; lui-même, lorsqu il fut fait prêtre, avoit donné tout son bien à ce monastère, ayant jugé qu'il devoit entrer pauvre dans l'état ecclésiastique : il avoit aussi choisi sa retraite dans la solitude de Port-P»oyal des champs, avec M. d'Andiily son frère aîné, et avec ses deux neveux M. Le Maître et M. de Sacy. C'est de là que sortoient tous ces excellents ouvrages si édifiants pour l'église, et qui faisoient tant de peine aux jésuites. C'en fut assez pour rendre cette maison horrible à leurs yeux : ils s'accoutumèrent à confondi^e dans leurs idées les noms d' Arnauld et de Port-Royal, et conçurent, pour toutes les religieuses de ce monastère, la même haine qu'ils avoient pour la personne de ce docteur.

Ceux qui ne savent pas toute la suite de cette querelle sont peut-être en peine de ce qu'on pouvoit objecter à ces filles dans ces commencements; car il ne s'agissoit point alors de formulaire ni de signature , et la fameuse distinction du fait et du droit n'avoit point encore donné de prétexte aux jésuites pour les traiter de rebelles à l'église. Cela n'embarrassa point le père Brisacier, l'un de leurs plus emportes écrivains ; c est lui qu'ils avoient choisi j^our

aller solliciter à Rome la censure du livre de la Fréquente Communion. Le mauvais succès de son voyage excitant vraisemblablement sa mauvaise humeur, il en vint jusqu'à cet excès d'impudence et de folie que d'accuser ces religieuses, dans un livre pulDlic, de ne point croii'e au saint-sacrement, de ne jamais communier, non pas même â l'article de la mort, de n'avoir ni eau bénite ni images dans leur église, de Be prier ni la vierge ni les saints, de ne point dire leur chapelet, les appelant asacrementaires, des vierges folles, et passant même jusqu'à cet excès de vouloir insinuer è.QS choses très injurieuses à la pureté de ces filles.

Il ne falloit, pour connoître d'abord la fausseté de toutes ces exécrables calomnies, qu'entrer seulement dans l'église de Port-Reyal. Elle portoit, comme j'ai dit, par excellence le nom d'église du Saint -Sacrement. Le monastère, les religieuses, tout éioit consacré à 1 adoration perpétuelle du sacré mystère de l'eucharistie : on n'y pouvoit entendre de messe conventuelle qu'on n'y vit communier un fort grand nombre de religieuses; on y trouvoit de l'eau bénite à toutes les portes; elles ne peuvent chanter leur office sans invoquer la vierge et les saints; elles font tous les samedis une procession en Ihonneur de la vierge , et ont pour elle une dévotion toute particulière , dignes filles en cela de leur père saint Bernard; elles portent toutes un chapelet, et le récitent très souvent; et, ce qui sui^prendra les ennemis de ces religieuses, c'est que M. Arnauld luimême, quil? accusoicnt de leur eu avoir inspiré le mé-

ts6 OEUVRES DIVERSES.

pris, a toujours eu un diapelct sur lui, et qu'il n'a guère

passé de jour en sa vie sans le réciter.

' Le livre du père Brisacier excita une grande indignation dans le pul)lic. M, de Gondy, archevêque de Paris lança aussitôt contre ce livre une censure foudroyante ' , qu'il fit publier au prône dans toutes les paroisses. Il y prcnoit hautement la défense des religieuses de Port- Royal, et rcndoit un témoignage authentique et de l'intégrité de leur foi et de la pureté de leurs mœurs. Tous les gens de bien s'attcndoicnt que le père Brisacier seroit désavoué par sa compagnie, et que, pour ne pas adopter par son silence de si horrij;lcs calomnies, elle lui en fcroit faire une rétractation puljlique , puis l'enverroit dans quelque maison éloignée pour y faire pénitence. Mais ^ bien loin de prendre ce parti, le père Paulin," alors confesseur du roi, à qui on parla de ce livre, dit quil l'avoit lu, et qu'il le trouvoit un livre très modéré. On voit, dans le catalogue qu'ils ont fait imprimer des ouvrages de leurs écrivains, ce même livre du père Brisacier cité avec éloge. Pour lui, il fut fait alors recteur de leur collège de Rouen, et, à quelque temps de lA, supérieur de leur maison professe de Paris. Ainsi, sans avoir fait aucune réparation de tant d'impostures si atroces, il continua le reste de sa vie à dire ponctuelloment la messe tous les jours, confessant et donnant des absolutions, et ayant sous sa di-

' Cette censure est tlatée du 29 clécembrc iG5i ; elle BC ti'OUVC 'a la fin des mémoires de M', du Fossé, png. 5 18.

rection les directeurs mêmes de la plus grande partie des consciences de Paris et de la cour. On n'ose pousser plus loin ces réflexions^ et on laisse aux révérends pères jésuites à les faire sérieusement devant Dieu.

Le mauvais succès de ces calomnies n'empêcha pas d'autres jésuites de les répéter en mille rencontres. Il y. en eut un, appelé le père Mcynier, qui publia un livre avec ce titre : « Le Port-Royal d'intelligence avec Genève contre le saint-sacrement de l'autel , par le i;évérend père Meynier, de la compagnie de Jésus. » Le livre étoit aussi impudent que le titre, et cncliérissoit encore sur les ex,cès à]^ père Brisacier : on y renouveloit l'extravagante histoire du prétendu complot formé en 162 1 par M. Arnauld, par l'abbé de Saint-Cyran, et par trois autres, pour anéantir la religion de Jésus-Christ et pour établir le déisme, quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement prouvé qu'il n'avoit que neuf ans l'année où l'on disoit qu'il avoit formé cette horrible conjuration. Le père Meynier faisoit même entrer dans ce complcft la mère Agnès, et les autres religieuses de Port-Royal.

Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à force néanmoins de les répéter, et toujours avec la même assurance, les jésuites les pcrsuadoient à beaucoup de petits esprits, et sur-tout à leurs pénitents et à leurs pénitentes, la plupart personnes foibles, et qui ne pouvoient s'imaginer que leurs directeurs fussent capables d'avancer, sans fondement, de si effroyables impostures : ils les firent croire principalement dans les couvents qui étoi.ent

sous leur conduite; jnsque-là qu'il s'en trouve encore auiourclhui dans Paris où les religieuses, quoique dune dévotion d'ailleurs très édifiante, soutiennent aux personnes qui les vont voir qu'on ne communie point à Port-Royal, et qu'on n'y invoque ni la vierge ni les saints. Non seulement on trouve des maisons de religieuses, mais des communautés entières d'ecclésiastiques, qui, pleines de cette eri'eur, s'effarouchent encore au nom de Port-Royal, et qui regardent cette maison comme un séminaire de toutes sortes d'hérésies.

On aura peut-être de la peine à comprendre comment une société aussi sainte dans son institution , et aussi pleine de gens de piété que l'est celle dès jésuites, a pu avancer et soutenir de si étranges calomnies. Est-ce, dirat-on, que l'esprit de religion s'est tout à coup éteint en EUX? Non, sans doute ; et c'est même par principe de religion que la plupart les ont avancées. Voici comment. La plus grande partie d'entre eux est convaincue que leur société ne peut être attaquée que par des hérétiques : ils n'ont lu que les écrits de leurs pères; ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s'en rapporte au jésuite. De là vient que leurs écrivains ne font presque autre chose, dans ces occasions, que se copier les uns les autres, et quou leur voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans qu'on a démontré la fausseté. Combien y en a-t-il qui sout entrés tout jeunes dans la compagnie, et qui sont passés d'abord du collège au novi-

OEUVRES DIVERSES. î^g

cîal? Ils ont ouï dire à leurs régents que le Port-Royal est un lieu abominable, ils le disent ensuite à leurs écoliers. D'ailleurs, c'est le vice de la plupart des gens de communauté de croire qu'ils ne peuvent faire de mal en défendant l'honneur de leur corps : cet honneur est une espèce d'idole à qui ils se croient permis de sacrifier tout, justice, raison, vérité. On peut dire constamment des jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux que dans aucun corps; jusque-là que quelques-uns de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible, qu'un religieux peut en conscience calomnier, et tuer même les personnes qu'il croit faire tort à sa compagnie.

Ajoutez qu'à toutes ces querelles de religion il se joignoit encore entre les jésuites et les écrivains de Port- Royal une pique de gens de lettres. Les jésuites s'étoient vus long-temps en possession du premier rang dans les lettres , et on ne lisoit presque d'autres livres de dévotion que les leurs. Il leur étoit donc très sensible de se voir déposséder de ce premier rang et de cette vogue par de noU' veaux venus, devant lesquels il sembloit, pour ainsi dire, que tout leur génie et tout leur savoir se fussent évanouis. En efi'et, il est assez surprenant que depuis lo commencement de ces disputes il ne soit sorti de chez eux aucun ouvrage digne de la réputation que leur compagnie s'étoît acquise ; comme si Dieu , pour me servir des termes de l'écriture , leur avoit tout à coup ôté leurs prophètes : leur père Petau môme, si célèbre par son savoir, ayant échoué contre le livre de la Fréquente Communion, et son livre

Racine. 4 . 0

i3o OEUVRES DIVERSES:

étant demeuré chez Jour libraire avec tous leurs autres ouvrages, pendant que les ouvrages de Port-Royal étoient tout ensemble l'admiration des savants et la consolation de toutes les personnes de piété.

Les jésuites , au lieu d'attribuer cet heureux succès des llvi'cs de leurs adversaires à la bonté de la cause qu'ils soutenoient, et à la pureté de la doctrine qui y étoit enseignée, s'en prcnoient à une certaine politesse de langage qu ils leur ont reprochée long-temps comme une affectation contraire à l'austérité des vérités chrétiennes. Ils ont fait depuis une étude particulière de cette même politesse; mais leurs livres, manquant d'onction et de solidité, n'en ont pas été mieux reçus du public pour être écrits avec une justesse grammaticale qui va jusqu'à l'aflectation.

Ils eurent même peur, pendant quelque temps, que le Port-Royal ne leur enlevât l'éducation de la jeunesse, c'est-à-dire ne tarît leur crédit dans sa source ; car quelques personnes de qualité, craignant poiur leurs enfants la corruption qui n'est que trop ordinaire dans la plupart des collèges, et appréhendant aussi que, s'ils faisoientii étudier ces enfants seuls, ils ne manquassent de cette émulation qui est souvent le principal aiguillon pour faire avancer les jeunes gens dans l'étude, avoient résolu de les mettre plusieurs ensemble sous la conduite de gens choisis. Ils avoient pris là-dessus conseil de' M. Amauld, et de quelques ecclésiastiques de ses amis , et on leur avoit donné des maîtres tels qu'ils les pouvoient souhaiter. Ces maîtres n'étoient pas des hommes ordinaires i il suffit de

aire que l'un d'entre eux étoit le célèbre M. Nicole J un autre étoit ce morne M. Lancelot, à qui l'on doit les nouvelles méthodes grecque et latine, si connues sous le nom de Méthodes de Port-Royal. M. Arnauld ne dédaignoit pas de travailler lui-même à riustruclion de cette jeunesse par des ouvrages très utiles; et c'est ce qui a donné naissance aux excellents livres de la logique, de la géométrie, et de la grammaire générale. On peut juger de 1 utilité de ces écoles par les hommes de mérite qui s'y sont formés : de ce nombre ont été messieurs Bignon, l'un conseiller détat, et l'autre premier président du grand conseil; M. de Harlay et M. de Bagnols, aussi conseillers d'état; et le célèbre M, Le Nain de Tillemont, qui a tant édifié l'égUse et par la sainteté de sa vie et par son grand ti'ayail sur l'histoire ecclésiastique.

Cette instruction de la jeunôsse fut, comme j'ai dit, une des principales raisons qui animèrent les jésuites à la destruction de Port-Royal, et ils crurent devoir tenter toutes sortes de moyens pour y parvenir. Leurs cntieprises contre le livre de la Fréquente Communion ne leur ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs adversaires une autre batterie, et crurent que les disputes qu'ils avoient avec eux sur la grâce leur fourniroient un prétexte plus favorable pour les accabler. Ces disputes avoient commencé vers le temps même que la Fréquente Communion parut, et ce fiit au sujet de ÏÂugiistinus de Jansénius, évêque d'Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa mort, cet évequc, en voulant établir la doctrine de 8«iint

i3a OEUVRES DIVERSES.

Augustin sur la grâce, y combattoit fortement l'opinion (le Molina, jésuite, homme fort audacieux, et qui avoit parlé de ce grand docteur de i'cglise avec un fort grand raépi'is. Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère sur une doctrine que toute leur école setoit avisée d'embrasser, s'étoient fort déchaînés contre Touvrage et contre la personne même de Jansénius, qu'ils traitoicnt de calviniste et d'hérétique, comme ils traitent ordinairement tous leurs adversaires. Ils étolcnt d'autant plus mal fondés h le traiter d'hérétique, que lui-même, par son testament, et dans plusieurs endroits de son livre, déclare qu'il soumet entièrement sa doctrine au jugement du saint-siège. Ainsi, quand même il auroit avancé quelque hérésie, on ne seroit pas en droit pour cela de dire qu'il fût hérétique. M. Arnauld donc, persuadé que le livre de ce prélat ne ccntenoit que la doctrine de saint Augustin, pour laquelle il s'étoit hautement déclaré lui-même plusieurs années avant l'impression de ce livide , avoit pris la plume pour le défendre , et avoit composé ensuite plusieurs ouvrages sur la grâce, qui avoient eu un prodigieux succès. Cela avoit fort alarmé non seulement les jésuites, mais même quelques professeurs de théologie et quelques autres vieux docteurs de la faculté, qui étoient d'opinion contraire à saint Augustin , et qui craignoient que la doctrine de la grâce efficace par elle-même ne gagnât le dessus dans les écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble pour la décrier, et pour en empêcher le progrès. M. Cornet, lun à'^ntre eux, qui avoit été jésuite, et qui étoit alors (eu

OEUVRES DIVERSES. i33

1649 ) syndic de la faculté, s'avisa pour cela d'un moyen tout particulier. Il apporta à la faculté cinq propositions sur la grâce pour y être examinées. Ces propositions étoient embarrassées de mots si captieux et si équivoques, que, bien qu'elles fussent en effet très hérétiques, elles scmbloient néanmoins ne dire sur la grâce que presque les mêmes choses que disoient les défenseurs de saint Augustin.

M. Cornet n'osa pas avancer qu'elles fussent extraites de Jansénius ; et il déclara même , idans l'assemblée de la faculté, qu'il n'étoit pas question de Jansénius en cette occasion. Mais les docteurs attachés à la doctrine de saint Augustin, ayant reconnu l'artifice, se récrièrent que ce n'étoit point la coutume de la faculté d'examiner des propositions vagues et sans nom d'auteur; que celles-ci étoient des propositions captieuses et fabriquées exprès pour en faire retomber la condamnation sur la grâce efficace. Et voyant qu'on ne îaissoit pas de nommer des commissaires, soixante-dix d'entre eux appelèrent comme d'abus de tout ce qu'avoit fait le syndic. Le parlement reçut leur appel, et imposa silence aux deux partis.

Mais les jésuites et leurs partisans.ne s'en tinrent pas là; ils écrivirent ( en i65o) une lettre au pape Innocent X, pour le prier de prononcer sur ces mêmes propositions. Ils ne disoient pas qu'elles eussent été tirées de Jansénius, mais seulement qu'elles étoient soutenues en France par plusieurs docteurs, et insinuoicnt que le livre de cet vèque y avoit excilé de fort grands troubles parmi les

1^4 OEUVRES PIVERSES.

lliéolo^îens. Cette lettre fut composée par M. Hahert, évêque do Vabres, (jui setoit des premiers signalé contre Jaiisénius, et contre lequel M. Arnauld avoit écrit avec hcaucoup de force. Quoique l'assemblée générale du clergé se tînt alors à Paris , ils n'oseront pas y parler de celte affaire, de peur que la lettre venant à être examinée publiquement et avec un peu d'attention, elle ne révoltât tout ce qu'il y avoit de prélats jaloux de l'honneur de leru" caractère, lesquels trouveroient étrange que cette dispute étant née dans le royaume, elle ne fût pas jugée, au moins en première instance, par les évêques du royaume même. La chose fut donc conduite avec plus de secret, et cette lettre fut portée séparément par un jésuite, nommé le père Dineî, à un fort grand nombre de prélats, tant à Paris que dans les provinces. La plupart d'entre enx out même depuis avoué qu'ils l'avoient signée sans savoir de quoi il s'agissoit, et par pure déférence pour la signature de leurs confrères.

Les défenseurs de saint Augustin, ayant appris cette démarche, se trouvèrent fort embarrassés : les uns vouloient qu'on ne prît point d'intérêt dans l'affaire, et que, sans se donner aucun mouvement, on laissât condamner à Rome des propositions en effet très condamnables, et qui, comme elles n'étoient d'aucun auteur, n'étoient aussi soutenues de personne. Les autres, au contraire, ajfpréhendèrent assez mal à propos, comme la suite l'a justifié, qud la yéritable doctrine de la grâce ne se trouvât enveloppé* dans cette condamnation , et furent d'avis d'en-

OEUVRES DiyER5.ES. 135

toyer au pape pour lui représenter les artifices et les mauvaises intentions de leurs adversaires. Cet avis l'ayant emporté, M. de Gondrin, archevêque de Sens, MM. de Cliàlons, d'Orléans, de Comminges, de Beauvais , d'Angers, et huit ou dix autres prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la grâce efficace, députèrent à Rome trois ou quatre des plus habiles théologiens attachés à cette doctrine. Ils 'les chargèrent d'une lettre pour le pape, où, après s'être plaints à sa sainteté qu'on eût voulu l'engager à décider sur des propositions faites à plaisir, et qui,«€tant énoncées en des termes ambigus, ne pouvoient produire d'elles-mêmes que des disputes pleines de chaleur dans la diversité des interprétations qu'on leur peut donner, ils la supphoient de vouloir examiner à fond cette affaire, de biea distinguer les différents sens des propositions, et d'observer, dans le jugement qu'elle en feroit, la forme légitime des jugements ecclésiastiques, qui consistoit principalement à entendi'e les défenses et les raisons des parties. Ils ne dissimuloient pas même que dans les règles cette affaire avoit dû être discutée par les évêques de France avant que d'être portée à sa sainteté. On s'imaginera aisément que cette lettre ne fut pas fort au goût de la cour de Rome, aussi éloignée de vouloir entrer dans les discussions qu'on lui demandoit, que prévenue qu'il n'appartient point aux évêques de faire des décisions sur la doctrine. En effet, leurs députés, pendant près de deux ans qu'ils demeurèrent à Rome, demandèrent inutilement d'être entendus en présence de leiu-s parties; ils deman-

dèrent, avec aussi peu de succès, que les différents sens que pouvoient avoir les propositions fussent distingués dans la oensure qu'on en feioit.

Le pape donna sa constitution le 3i mai i653, où il condamnoit les cinq propositions sans aucune distinction de sens hérétique ni catholique, et se conlenla d'assurer publiquement ces députés, lorsqu'ils prirent congé de lui, que cette condamnation ne regardoit ni la grâce efficace par elle-même , ni la doctrine de saint Augustin, <c qui" étoit, dit- il j et qui seroit toujours la doctrine de l'église. ^

Si M. Arnauld et ses amis avoient eu un mauvais dessein en demandant l'éclaircissement de ces propositions, et s'ils avoient eu cet orgueil qui est proprement le caractère des hérétiques , ils auroient pu appeler sur-le-champ de cette décision au concile, puisque cette décision ne s'étoit faite que dans une congrégation particulière, et que le pape , selon la doctrine de France , n'est infaillible qu'à la tête d'un concile. Mais comme ils n'avoient eu en vue que la vérité, et que jamais personne n'a eu plus d'horreur du schisme que M. Arnauld, lui et ses amis reçurent avec un profond respect la constitution , et reconnurent sincèrement, comme ils avoient toujours fait, que ces propositions étoient hérétiques. A la vérité , ils répétèrent ce qu'ils avoient dit plusieurs fois avant la constitution , qu'il ne leur paroissoit pas que ces propositions fussent dans le livre de Jansénius, où ils s'oûroient même d'en faire voir de toutes contraires.

Une conduile si sage et si humble aurôit dû faire un fort grand plaisir aux jésuites, si les jésuites avoient été des enfants de paix j et qu'ils n'eussent cherché que la vérité. En effet, les cinq propositions étant si généralement condamnées, il n'y avoit plus de nouvelle hérésie à craindre. C'est ce qu'on peut voir clairement dans la lettre circulaire qui fut écrite alors par l'assemblée des évêques où la constitution fut reçue. «Nous voyons, disent-ils, par la grâce de Dieu, qu'en cette rencontre tous disent la même chose , et glorifient le père céleste d'une même bouche aussi -bien que d'uu même cœur.» Du reste, il importoit peu pour l'église que ces propositions fussent ou ne fussent pas dans le livre d'uu évêque qui , comme j'ai dit, avoit vécu très attaché à l'église, et qui étoit mort dans une grande réputation de sainteté. Mais il parut bien, par le soin que les jésuites prirent de perpétuer la querelle, et de troubler toute l'église pour une question aussi frivole que celle-là, que c'étoit en effet aux personnes qu'ils en vouloient, et que leur vengeance ne seroit jamais satisfaite qu'ils n'eussent perdu M. Aruauld, et de'truit une sainte maison contre laquelle ils avoient prononcé cet arrêt : Exinanite, exinanite usquc ad fiindamentiim in éd.

Ils publièrent donc que la soumission de leurs adversaires étoit une soumission forcée, et qu'ils étoient t(îVijours hérétiques dans le cœur. Ils ne se contentoicnt pas de les traiter comme tels dans leurs écrits et dans leurs sermons; il n'y eut sorte d'inventions dont ils ne s'avi-

sassent pour le persuader au peuple , et pour l'accoutnmer à les regarder comme des gens frappés d'anathème : ils firent graver une planclie d'almanach où l'on voyolt ■ Jansénius en habit d'évêque avec des ailes de démon au dos, et le pape qui le foudroyoit lui et tous ses sectateurs; ils firent jouer dans leur collège de Paris une farce où ce môme Jansénius étoit emporté par les diables; et, dans une procession publique qu'ils firent faire aux écoliers do leur collège de Mâcon, ils le représentèrent encore charge de fers et traîné en triomphe par un de ces écoliers qui représentoit la grâce suffisante. Peu s'en falloit que saint Augustin ne fût traité lui-même comme cet évêque : du moins le père Adam, et plusieurs autres de leui's auteurs, A l'exemple de Molina, le dégradoient de sa qualité de docteur de la grâce, l'accusant d'être tombé en plusieurs excès dans ses écrits contre les pélagiens, et soutenant qu'il eût mieux valu qu il n eût jamais écrit sur ces matières.

Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez grand scandale dans un acte de théologie qui se soutenoit chez eux ( à Caen ) et où plusieurs évêques assistoient ; car un bachelier, dans la dispute, ayant opposé à leur répondant l'autorité de ce père sur la doctrine de la grâce , le répondant eut finsolence de dire, Transeat Augustinus; comme si depuis la constitution l'autorité de saint Augustin devoit être comptée pour rien. Ils faisoient, par une horrible impiété, des vœux publics à la Vierge pour lui demander que, si les jansénistes continuoient à nier la grâce

OEUVRES DIVERSES. iZg

efficace accordée à tous les hommes, elle obtînt, par ses prières j qu'ils fussent exclus eux seuls de la rédemption que Jésus-Christ avoit méritée par sa mort à tous les hommes.

Ils comraettoieiit impunément tous ces excès, et en tiroient un grand avantage , qui étoit de rendre odieux tous ceux qu'ils appeloient jansénistes à toutes les personnes qui D etoient pas instruites à/ond sur ces matières; les mots même de grâce efficace et de prédestination faisoient peur à toutes ces personnes. Ils regardoient comme suspects de l'hérésie des cinq propositions tous les livres et tous les sermons où ces mots étoient employés; jusquelà qu'on raconte d'un prélat ami des jésuites, homme fort peu éclairé, qu'étant entré dans le réfectoire d'une abbaye de son diocèse , et y ayant entendu lire ces paroles qui renfermoicnt en elles tout le sens de la grâce efficace , 0 c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire , » il imposa silence au lecteur, et se fit apporter le livre pour l'examiner; mais il fut assez surpris lorsqu'il trouva que c'ctoient les épîtres de saint Paul.

Les prétendus jansénistes avoient beau affirmer dans leurs écrits que Dieu ne commande point aux hommes des choses impossibles ; que non seulement on peut résis • ter, mais qu'on résiste souvent à la grâce; que Jésus- Christ est mort pour les réprouvés aussi-bien que pour les justes : les jésuites soutenoient toujours que c'étoient des gens qui parloiont contre leur pensée, et ils épuisoient leur subtilité pour trouver dans ces mêmes écrits quelque

i4o OEUVRES DIVERSES.

trace des ciii<j propositions. C'est ainsi cju'ils firent un fort grand bruit contre les Heures qu'on appelle de Port- Royal, parceque, dans la version de deux endroits des hymnes j la rime ou la mesure du vers n avoit pas permis au traducteur de traduire à la lettre le Christe redemptor omnium, quoiqu'on plusieurs endroits des Heures on eût énoncé en propres termes que Jésus -Christ étoit venu pour sauver tout le monde. Ils n'eurent point de repos qu'ils ne les eussent fait mettre par l'inquisition â V'mdex, mais si inutilement pour le dessein qu'ils avoient de les décrier, que ces Heures, depuis ce temps-là, n'en ont pas été moins courues de tout le monde , et que c'est encore le livre que presque toutes les personnes de piété portent à l'église, n'y en ayant point dont il se soit fait tant d'éditions. On sait même qu'elles ne furent point mises à l'mdex pour cette omission que je viens de dire , autrement il y eût fallu mettre le bréviaire de la révision du pape Ur])ain VïII, qui, à cause de la quantité et de la mesure du vers, a aussi retranché des hymnes ce înême Chrisle redemptor omnium. Mais la cour de Rome, je ne sais pas trop pourquoi, avoit défendu la traduction de rofficc de la Vierge en langue vulgaire; de sorte que les Heures d& Port -Royal y furent alors censurées à cause que roificc de la Vierge y étoit traduit en françois , dans le môme temps que les jésuites assuroient qu'à Port-Royal on ne prioit point la Vierge.

Mais , pour reprendre le fil de mon discours , les jésuites UG se hornoient pas à décrier leurs adversaires sur

OEUVRES DIVERSES. i4i

la seule doctrine de la grâce; il n'y avoit d'hérésie ni sorte d'impiété dont ils ne s'eflorçassent de les faire croire coupables; c'étoit tous les jours de nouvelles accusations : on disoit qu'ils n'admettoient chez eux ni indulgences, ni messes particulières ; qu'ils imposoient aux femmes des pénitences publiques pour les péchés les plus secrets, même pour de très légères fautes; qu'ils inspiroicnt le mépris de la sainte communion; qu'ils ne croyoicnt l'absolution du prêtre que déclaratoire ; qu'ils rcjetoicnt le concile de Trente; quils étoient ennemis du pape; qu'ils Vouloient faire une nouvelle église ; qu'ils nioient jusqu'à la divinité de Jésus-Christ; et une infinité d'autres extravagances, toutes plus horribles les unes que les autres, qui sont répandues dans les écrits des jésuites, et qu'on trouve ramassées tout nouvellement par un de ces pères eç un misérable libelle en forme de catéchisme » , qui se débitoit , il y a près d'un an , dans un couvent de Paris dont ils sont les directeurs. Aux accusations d'hérésie ils ajoutoient encore celles de crime d'état, voulant faire passer trois ou quatre prêtres, et une douzaine dé solitaires, qui ne songeoient qu'à prier Dieu et à se faire oublier de tout le monde, comme un parti de factieux qui se formoit dans le royaume. Ils imputoient à cabale

' Il y a apparence que le libelle dont l'auteur parle est celui qxù a pour titre : Histoire de Janstnius et de Saint-Cyraii, par demandes et par réponses, 11 parut en 1G92. Vojez ce cjui en es dit dans Je tome VllI de la Morale pralUjuej cliap. 14,

i42 OEUVRES DIVERSES,

les actions les plus saintes et les plus vertueuses. J'en rapporterai ici un exemple par où on pourra juger de tout le

reste.

Feu M. de Bagnols et quelques autres amis de Port- Royal ayant contribué jusqu'à une somme de près de quatre cent mille francs pour secourir les pauvres de Champagne et de Picardie pendant la famine de l'année i652, la chose ne se put faire si secrètement qu'il n'en vint quelque vent aux oreilles des jésuites. Aussitôt l'un d'eux, nommé le père d'Anjou, qui prôchoit dans la paroisse de Saint -Benoît, avança, en pleine chaire, qu'il savoit de science certaine que les jansénistes, sous prétexte d'assister les pauvres, amassoientde grandes sommes qu'ils empîoyoient à faire des cabales contre l'état. Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une calomnie si atroce, et monta le lendemain en chaire pour en faire voir l'im.pudence et la fausseté. Mais l'affaii'e n'en demeura pas là. Mademoiselle Viole, fille dévote et de qualité, entre les mains de laquelle on avoit remis cette somme, alla trouver le père Vincent , supérieur de la mission , et l'obligea de justifier, par son registre, comme quoi tout cet argent avoit été porté chez lui, et comme quoi on Tavoit ensuite distribué aux pauvres des deux provinces que je viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine détruite, que les jésuites en inventoient une autre : ils ne parloient d'autre chose que de la puissante faction des jansénistes; ils mettoîcnt M. Arnauld à la tête de ce parti , et peu s'en falloit qu'on ne lui donnât déjà des soldats et fies officiers. Je

OEUVRES DIVERSES. i43

parlerai ailleurs de ces accusations de cabale, et j'en ferai' voir plus à fond tout îc ridicule.

Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne laissoient pas que detre écoutés par les gens du monde, et principalement à la cour, où l'on présume aisément le mal, sur-tout des personnes qui font profession d'une vie réglée et d'une morale un peu austère. Les jésuites y gouvernoicnt alors la plupart des consciences ; ils n'eurent donc pas de peine à prévenir l'esprit de la reine mère, princesse d'une extrême piété , mais qui avoit été fort tourmentée durant sa régence par des factions qui s'élevèrent, et quelle craignoit toujours de voir renaître. Ils prirent sur-tout soin de lui décrier les religieuses de Port- Rojal. Et, quoiqu'elles fussent encore moins instruites des disputes sur la grâce que des autres démêlés, ils ne laissoient pas de lui représenter ces saintes filles comme ayant part à toutes les factions, et comme entrant dans outes les disputes.

M. Arnauld n'ignoroit pas tout ce déchaînement des jésuites; mais il ne se donnoit pas de grands mouvements pour le réprimer, persuadé que toutes ces calomnies si extravagantes se détruiroient d'elles-mêmes, et qu'il n'y avoit qu'à laisser parler la vérité. Il ne songeoit donc plus qu'à vivre en repos, et avoit résolu de consacrer désormais ses veilles à des ouvrages qui n'eussent pour but que l'édification de l'église, sans aucun mélange de ces contestations.

Les jésuites cependant travailloicnt puissamment à

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établir la créance du fait, et profitoient de toutes les conjonctures qui pouvoient les favoriser dans ce dessein. Le cardinal Mazarin n'avoit pas été d'abord fort porté pour eux, et il étoit même prévenu de beaucoup d'estime pour le grand mérite de leurs adversaires. D'ailleurs il voyoit avec assez d'indiflérencc toutes ces contestations , et n'étoit pas trop fàclic que les esprits en France s'échauffassent pour de semblables disputés, qui les emD'Jchoicnl de se mêler d'affaires qui lui auroient paru plus graves (;t çlus sérieuses; il n'étoit pas non plus fort porté à faire plaisir au pape innocent X, qui n'avoit jamais témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui, et à qui, de son côté, il avoit donné long-temps tous les dégoûts quil avoit pu. Mais depuis l'emprisonnement du cardinal de Retz, qu'il regardoit comme son ennemi capital, il avoit gardé plus de mesures avec ce même pape , de peur qu'il ne voulût prendre connoissance de cette affaire , et qu il n'en vînt à quelque déclaration qui auroit pu faiic de l'embarras.

Là- dessus le père Annat, nouvellement arrivé de Rome pour être confesseur du roi, fit entendi'c à ce premier ministre que la chose du monde qui pou^oit plus gagner le pape, c'étoit de faire en sorte que sa constilution fût reçue par toute la France, sans aucune explication ni distinction. Le cardinal se résolut donc de faire au saint-père un plaisir qui lui coûteroit si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence, trente-huit archevêques ou évêques qui se trouvoient alors à Paris. Quelques jours

CEUVRES DIVERSES» ' f45 auparavant, le nonce du pape avoit fait au roi de fort grandes plaintes d'une lettre pastorale que l'archevêque de Sens avoit publiée au sujet de la constitution , et dont la cour de Rome avoit été extrêmement piquée. Le cardinal ne fit aucune mention de cette lettre dans l'assemblée; mais se plaignant aux prélats de ce qu'on éludoit la constitution par des subtilités, disoit-il, noui'ellement ini'entées,^\ les exhorta à chercher les moyens de finir ces divisions, et de donner une pleine satisfaction à sa sainteté. Quelques évèques lui voulurent représenter que tout le monde étant d'accord sur la doctrine, le reste ne valoit pas la peine d'être relevé, ni d'exciter de nouvelles contestations; mais le gros de l'assemblée fut de l'avis du premicr ministre, et jugea l'affaire très importante. On nomma huit commissaires, du nombre desquels étoient MM. d'Embrun et de Toulouse, pour examiner avec soin le livre de Jansénius , et pour en faire leiu- rapport dans huitaine.

Au bout de ce terme sî court, le cardinal donna a toute rassemblée un festin fort magnifique, et au sortir de table on parla des affaires de l'église. L'archevêque d*Embrun , portant la parole pour tous les commissaires, fit entendre à messelgncurs, par un discours dos plus éloquents, à ce que dit la relation du clergé, non pas qu'ils eussent trouvé dans Jansénius les cinq propositions en propres termes, mais qu'à juger d'un auteur par tout le contexte de sa doctrine, on ne pouvoit pas douter qu'elles n'y fussent, et qu'ils y en avoicnl trouvé même de plus dangereuses j

r46 OEUVRES DIVERSES,

qu'au; reste, il y avoit deux preuves incontestables que les cinq propositions y étoient, et qu'il falloit s'en tenir à ces deux preuves. L'une étoit les termes marnes de la huile, qu'on ne pouvoit nier, à moins que d'être très méchant grammairien, qui ne rapportassent ces propositions à Jansénius. L'autre étoit les lettres des évêques de France écrites à sa sainteté avant et après la constitution , par lesquelles il paroissoit visiblement qu'ils avoient tous supposé que les cinq propositions étoient en effet de Jansénius. Sur un tel fondement il fut arrêté, à la pluralité dei voix, que l'assemblée déclaroit, par un jugement définitif, que le pape avoit condamné ces propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius, et qu'elle écriroit à sa sainteté et à tous les évêques de France pour les informer de ce jugement. Quatre prélats de l'assemblée , savoir, l'archevêque de Sens, et les évoques de Comminges, de Beauvais et de Valence, refusèrent de signer ces lettres, et ne souffrirent qu'on y mît leur nom qu'après avoir protesté qu'ils n'y consentoient que pour conserver l'union avec leurs confrères.

La lettre au pape lui fut rendue par l'évêque de Lodève, depuis évêque de Montpellier, qui étoit alors à Rome, Là même relation porte que le pape la baisa avec de grands transports de joie, confessant qu'il n'avoit point reçu un plus sensible plaisir de tout son pontificat. Il y fit aussitôt réponse par un bref daté du 27 septembre 1 654, ^t adressé à l'assemblée générale du clergé qui se devoit tenir au premier jour. Ce bref étoit succinct, et il n'y étoit pas dit

Uû mol âe ce jugement rendu par les évêques; le papa y témoignoit seulement sa joie de la soumission dci prélats de France à sa constitution , dans laquelle il avoit, disoit-il, condamné la doctrine de Jansénius. Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle de la motl du pape , le cardinal Mazarin , sans attendre l'assemblée générale, convoqua encore une assemblée particulière de quinze prélats , en présence desquels le bref fut ouvert (le 10 mai i655), et il fut résolu d'envoyer la constitution et le bref à tous les évêques , qui furent exhortés à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques et par toutes les communautés tant régulières que séculières de leurs diocèses. C est la première fois qu il a été parlé de signature dans cette affaire. Il est assez étrange <jne quinze évêques aient voulu imposer à toute l'églisa de France une loi que le pape n'imposoit pas lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun concile ne s'étoiont jamais avisés.

La cour de Rome, devenue plus hardie par la conduit© dos prélats de France, fit mettre à l'index non seulement Ia lettre pastorale de rarckoj^éque de Sens, mais encore celles de févêquc de Beauvais et de levèque de Commingcs , quoiqu'elle n'eut d'autre crime à reprocher à ces deux derniers que d'avoir dit que le pape, par sa consti-' tutioa, n'avoit pas prétendu donner atteinte ni à la doctrine de saint Augustin, ni au droit qu'ont les évêques de juger au moins en première instance des causes majeures^ et de prononcer sur àcs questions de foi et de doctrine;

i48 OEUVRES DIVERSES,

lorsque ces questions sont nées ou agitées dans leurs diocèses.

]M. Arnauld garda un profond silence sur tout ce qui setoit passé dans ces assemblées, et se contentoit de gémir en secret des plaies que cette mallieureuse querelle faisoit à l'épiscopat et à l'église. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses neveux commencèrent la traduction du nouveau Testament de Mons, qui n'a été achevé que long-temps depuis. Ils travailloient aussi à de nouvelles Vies des Saints , et préparoient des matériaux pour le grand ouvrage dé la Perpétuité. Les religieuses de Port- Royal donnèrent occasion à la naissance de cet ouvrage , en priant M. Arnauld de faire un recueil des plus considérables passages des pères sur l'eucharistie, et de partager ces passages en plusieurs leçons pour les matines de tous les jeudis de l'année. Ce recueil est ce qu'on appelle l'office du Saint-Sacrement. M. le duc de Luynes, qui, depuis sa retraite, avoit fort étudié les pères de l'église, et qui avoit un très beau génie pour la traduction, s'employa aussi à ce travail : c'est à quoi il s'appliquoit dans sa solitude , et non à ces occupati^^ basses et serviles que les courtisans lui attribuoient faussement pour tourner en ridicule une vie très noble et très chrétienne qu'ils ne so sentoient pas capables d'imiter*

Ce fut aussi en ce même temps que l'illustre M. Pascal connut Port-Royal et M. Arnauld. Cette connoissance se fît par le moyen de mademoiselle Pascal, sa sœur, religieuse dans ce monastère. Cette vertueuse fille avoit fait

beaucoup d'éclat dans le monde par la beauté de son esprit et par un talent singulier qu'elle avoit pour la poésie ; mais elle avoit renoncé de bonne heure aux vains amusements du siècle, et étoit une des plus humbles religieuses de la maison. Lorsqu'elle y entra, elle avoit voulu donner tout son bien au couvent ; mais la mère Angélique et les autres mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent d'elle qu'elle n'apporteroit qu'une dot assez médiocre. Un procédé si peu ordinaire excita la curiosité de M. Pascal , et il voulut connoître plus particulièrement une maison où l'on étoit si fort au-dessus de l'intérêt. Il étoit déjà dans de grands sentiments de piété, et il y avoit même deux; ou trois ans que, malgré l'inclination et le génie prodigieux qu'il avoit pour les mathématiques, il s'étoit dégoûté de ses spéculations pour ne plus s'appliquer qu'à l'étude de l'écriture et des grandes vérités de la religion. La connoissance de Port-Royal, et les grands exemples de piété qu'il y trouva , le frappèrent extrêmement ; il résolut de ne plus penser uniquement qu'à son salut. Il rompit dès -lors tout commerce avec les gens du monde; il renonça même à un mariage très avantageux qu'il étoit sur le point de conclure, et embrassa une vie ti'ès austère e: très mortifiée, qu'il a continuée jusqu'à la mort. Il étoit fort touché du grand mérite de M. Arnauld, et avoit conçu pour lui une estime qu'il trouva bientôt occasion de signaler.

Le silence que ce docteur s'étoit imposé sur les disputes de la grâce ne fut pas de longue durée, et il fut obligé indispensablement de le rompre, par une occasion assez

i5a OEUVRES DIVERSES,

extraordinaire. Un prêtre de la commuiiaul(J de Saiut* Sulpîce s'avisa de refuser l'absolution à M. le duc de Liancourl , et lui déclara qu'il lui refuseroit aussi la coramunbn s'il se présentoit à l'autel. Le sujet qu'il allégua d'un refus si injurieux, c'est que ce seigneur retiroit chez lui un ecclésiastique ami de Port-Royal, et que mademoiselle de la Rocbe-GuyoUj sa petite- fille, étoit pensionnaire dans ce monastère. On n'auroit peut-être pas fait beaucoup d'attention à l'entreprise téméraire de ce confesseur; mais ce qui rendit l'affaire plus considérable, c'est qu'il fut avoué par le curé et par les autres supérieurs do ce séminaire , gens très dévots , mais fort prévenus contres Port-Royal. M. Arnauld écrivit là-dessus une lettre sans nom d'auteur ; elle fît beaucoup de bruit. Il se crut obligé d'en écrire une seconde beaucoup plus ample ^ oîi il mît son nom, et où il justifioit à fond la pureté de sa foi et l'innocence des religieuses de Port-RoyaL

Il y avoît déjà du temps que ses ennemis attendoient avec impatience quelque ouvrage avoué de lui, où ils pussent, soit à droit, soit à tort, trouver une matière de censure. Cette lettre vint très à propos pour eux, et ils prétendirent qu'il y avoit deux propositions erronées. Dans l'une, qui regardoit le fait de Jansénius, M. Arnauld disait qu'ayant lu exactement le livre de cet évêque , il n'y avoit point trouvé les cinq propositions, étant prôt du reste de les condamner par- tout où elles seroient, et dans le livre même de Jansénius si elles s'y trouvoient. L'autre , gui regardoit le dogme , étoit une proposition

OEUVRES DIVERSES. iSi

fiomposée des propres termes de saint Chrysostome et de »aint Augustin, et portoit que les pères nous montrent, cû la personne de saint Pierre un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien , avoit manqué. Ces propositions furent déférées à la faculté par des docteurs du parti des jésuites i et ceux-ci firent si bien, par leurs intrigues, et en Sorbonne, et sur-tout à la cour, qu'ils vinrent à bout de faire censurer la première de ces propositions comme téméraire, et la seconde comme hérétique.

U n'y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l'on n'<3ut égard ni à ses récusations ni à ses défenses ; on lui refusa mémo de venir en personne dir^ ses raisons. Quoique , par les statuts , les moines ne dussent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s'y en trouva toujours plus de quarante; et, pour empêcher ceux du parti de ^L Arnauld de dire tout ce qu'ils avoient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devoit dire son avis fut limité à une demi-heure. Ou mit pour cela sur la table Une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable , qui étoit la mesure de ce temps ; invention non moins odieuse en de pareilles occasions, que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques gens, fut rejetée avec détestatiou par tout le concile. Enfin, dans le dessein doter entièrement la liberté.des sulfi'agcs, le chancelier S^guier, malgré

iSa OEUVRES DIVERSES,

son grand âge et ses incommodités, eut ordre d^assisterH toutes ces assemblées. Près de quatre-vingts des plus célèl)res docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s'absenter, et aimèrent mieux sortir de la faculté que de souscrire à la censure. M. de Launoy môme, si fameux par sa grande érudition , quoiqu'il fit profession publique d'être sur la grâce d'autre sentiment que saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre oii il se plaignoit avec beaucoup de force du renversement de tous les priv^ilèges de la faculté.

Le jour que cette censure fut signée (en février i656) parut aux jésuites un grand jourpourleur compagnie mon seulement ils simaginoient triompher par -là de M. Ar- , nauld et de tous les docteurs attachés à la grâce eflicace., mais ils croyoient triompher de la Sorbonne même, et s'être vengés de toutes les censures dont elle avoit flétri les Garasse, les Santarel, les B-'^uni, et plusieurs autres de leurs pères, puisqu'ils l'avoient obligée de censurer, en censurant M. Arnauld, deux pères de l'église, dont sa seconde proposition étoit tirée, et de se faire à elle-même une plaie incurable, par la nécessité où ils la mirent de retrancher de son corps ses plus illustres membres. D'ailleurs ils donnoient aussi par-là une grande idée de leur pouvoir et du crédit qu'ils avoient à la cour; ils confirmoicnt le roi et la reine mère dans toutes les préventions qu'ils leur avoient inspirées contre leurs adversaires.

Mais Ils songèrent à tirer des fruits plus solides de leur victoire; ils obtinrent un ordre pour casser ces petitj

OEUVRES DIVERSES. i53

établissements que j'ai dit qu'on avoit faits pour l'instruction de la jeunesse, et qu'ils appeloient des écoles de jansénisme. Le lieutenant-civil alla à Port-Royal des champs pour en faire sortir les écoliers et les précepteurs, avec tous les solitaires qui s'y étoient retirés. M. Arnauld fut obligé de se cacher; et il y avoit même déjà un ordre signé pour ôter aux religieuses des deux maisons leurs novices et leurs pensionnaires. En un mot, le Port-Royal étoit dans la consternation, et les jésuites au comble de leur joie, lorsque le miracle de h sainte épine arriva.

On a donné au public plusieurs relations de ce miracle; entre autres , feu M. l'évéque de Tournay ' , non moins illustre par sa piété et par sa doctrine que par sa naissance, l'a raconté fort au long dans un livre qu'il a composé contre les athées , et s'en est servi comme d'une preuve éclatante de la vérité de la religion ; mais on pourroi t s'en servir aussi comme d'une preuve étonnante do l'indiiTérence de la plupart des hommes de ce siècle sur la

• M. de Clioiseul, dans un livre qui a pour titre i Mémoires lur ta religion, imprimié chex Billaine en 1680, « L'innocence de l'enfant, la sincérité, la suffisance et le nombre des témoins, dit cet illustre prélat, pag. 83 , m'assurent tellement de la vérité de ce miracle, <jue non seulement ce seroit en moi une opiniâtreté, mais une extravagance et une espèce de folie d'en douter J'entendis dire à Dalencé ( pag. 82 ) , en présence d'un

grand prince , que cette guérison si prompte ne lui paroissoit pas un moindre miracle que la résurrection d'un mort , parceque les remèdes les plus efficaces du monde n'auroient pu rien opérer en ti peu de temps , etc. )i

i5i OEUVRES DIVERSEa

religion, puistju une merveille si extraordinaire, et qui fit alors tant d'éclat, est presque entièrement eiTacée de leur souvenir. C'est ce qui m'oblige à en rapporter ici jusqu'aux plus petites circonstances, d'autant plus qu'elles contribueront à faire mieux connoitre tout ensemble et la grandeur du miracle , et l'esprit et la sainteté du mosastère où il est arrivé.

Il y avolt à Port-Rojal de Paris une jeune pcnsionnair© de dix à onze ans, nommée mademoiselle Porricr, fille dô M. Perrier, conseiller à la cour des aides de Clermont, et nièce de M. Pascal. Elle étoit affligée depuis trois ans et demi d'une fistule lacrymale au coin de lœil gauche. Cette fistule , qui étoit fort grosse au dehors , avoit fait un fort grand ravage en dedans ; elle avoit entièrement carié l'os du nez, et percé le palais, en telle sorte que la matière qui en sortoit à tout moment lui couloit le long des joues et par les narines, et lui tomboit môme dans la gorge. Son œil s'étoit considérablement apetissé; et toutes les parties voisines étoicnt tellement abreuvées et altérées par la fluxion , qu'on ne pouvoit lui toucher ce côté de la tête san^ lui ^lire beaucoup de douleur. 'On ne pouvoit la regarder sans une espèce d'horreur : et la matière qui sortoit de cet ulcère étoit d'une puanteur si insupportable, que, de l'avis même des chirurgiens, on avoit été obligé de la séparer des autres pensionnaires, et de la mettre dans une chambre avec une de ses compagnes beaucoup plus âgée qu'elle , en qui on trouva assez de charité pour vouloir bien lui tenir compagnie. On l'avoit fait voir h

ŒUVRES DIVERSES. iS5

tout ce qilil y avoit d'oculistes, de chirurgiens, et même d'opérateurs plus fameux; mais les remèdes ne faisant qu'irriter le mal , comme ou craignoit que l'ulcère ne «'étendit enfin sur tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens de Paris , Cressé , Gulllard et Dalencé , furent d'avis d'y appliquer au plus tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Pcrrier, qui se mit aussitôt en chemin pour être présent à l'opv4ration , et ou attendoit de jour à autre qu'il arrivât.

Cela se passa dans le temps que l'orage dont j'ai parlé étoit tout près d'éclater contre le monastère de Port- Royal. Les religieuses y étoient dans de continuelles prières j et l'abbesse d'alors, qui étoit cette même Marie des Anges qui l'avoit été de Maubuisson, l'abbesse, dis-je, ctoit dans une espèce de retraite, où elle ne faisoit autre chose jour et nuit que lever les mains au ciel , ne lui restant plus aucune espérance de secours de la part des hommes.

Dans ce même temps il y avoit à Paris un ecclésiastique de condition et de piété, nommé M. de La Potteric, qui, entre plusieurs sahites reliques qu'il avoit recueillies avec grand soin , prétendoit avoir une des épines de la couronne de Noire-Seigneur. Plusieurs couvents avoicnt eu une sainte curiosité de voir cette relique. Il l'avoit prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg Saint- Jacques , qui l'avoient portée en procession dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal, touchées de la même dévotion , avaient aussi demandé à la voir, et elle

i56 OEUVRES DIVERSES,

leiir fut portée le vingt-quatrième de mars i656, qui se trouvoit alors le vendredi de la troisième semaine de carême, jour auquel l'église chante à l'introït de la messe ces paroles tirées du psaume 85 , fac mecum signum et bonum , etc. « Soigneur , faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et soient confondus. Qu'ils voient, mon Dieu, que vous m'avez secouru et que vous m'avez consolé. »

Les religieuses ayant donc reçu cette sainte épine la posèrent au dedans de leur chœur sur une espèce de petit autel contre la grille, et la communauté fut avertie de se trouver à une procession qu'on devoit faire après vêpres en son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes et les prières convenables à la sainte couronne d'épines et au mystère douloureux de la passion 5 après quoi elles allèrent, chacune en leur rang, baiser la relique, les religieuses professes les premières, ensuite les novices, et les pensionnaires après. Quand ce fut le tour de la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires, qui s'étoit tenue debout auprès de la grille pour^voir passer tout ce petit peuple, layant aperçue, ne put la voir défigurée comme elle étoit sans une espèce de frissonnement mêlé de com-* passion, et elle lui dit : «Recommandez-vous à Dieu, ma fille, et faites toucher votre œil malade à la sainte épine. » La petite fille fit ce qu'on lui dit ; et elle a depuis déclaré qu'elle ne douta point, sur la parole de sa maitresse, que la sainte épine ne la guérit.

Après cette cérémonie, toutes les autres pensionnaires

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se retirèrent dans leur chambre; elle n'y fui pas plus tôt qu'elle dit à sa compagne : « Ma sœur, je n'ai plus de mal, la sainte épine m'a guérie. » En effet, sa compagne, l'ayant regardée avec attention, trouva son œil gauche tout aussi sain que l'autre, sans tumeur, sans matière, et même sans cicatrice. On peut juger combien, dans toute autre maison que Port-Royal, une aventure si surprenante feroit de mouvement, et avec quel empressement on iroit en avertir toute la communauté. Cependant, parceque c'étoit 1 heure du silence, et que ce silence s'observe encore plus exactement le carême que dans les autres temps, que d'ailleurs toute la maison étoit dans un plus grand recueillement qu'à l'ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent dans leur chambre, et se couchèrent sans diie un seul mot à personne.

Le lendemain matin, une àes religieuses employées auprès des pensionnaires vint pour peigner la petite Perrier; et comme elle appréhendoit de lui faire du mal, elle évitoit, comme à son ordinaire, d'appuyer sur le côté gauche de la tête; mais la jeune fille lui dit: «Ma sœur, la sainte épine m'a guérie. '— Comment, ma sœur, vous êtes guérie! — Picgardez, et voyez , lui répondit -elle, «v En effet, la religieuse regarda, et vit qu'elle étoit entièrement guérie. Elle alla en donner avis à la mère abbesse , qui vint et qui remercia Dieu de ce merveilleux effet do sa puissance; mais elle jugea à propos de ne le point divulguer au dehors, persuadée que dans la mauvaise disposition où les esprits étoient alors conlje leyr maison |

i58 OEUVRES DIVERSES,

elles dévoient éviter sur toutes choses de faire parler U monde. En effet, le silence est si grand dans Ce monastère, que, plus de six jours après ce miracle, il y avoit des sœurs qui n'en avoient point entendu parler.

Mais Dieu, qui ne vouloit pas qu'il demeurât caché, permit qu'au bout de trois ou quatre jours Dalencé , luo des trois chirurgiens qui avoient fait la consultation qua j'ai dite, vint dans la maison pour une autre malade. Après sa visite il demanda aussi à vcir la petite fille qui avoit la fistule. On la lui amena; mais ne la reconnoissant point, il répéta encore une fois qu'il demandoit la petite fille qui avoit une fistule. On lui dit tout simplement que c'étoit celle quil voyoit devant lui. Dalencé fut étonné, regarda la religieuse qui lui parloii, et s'alla imaginer qu'on avoit fait venir rruelque charlatan qui, avec un palliatif, avoit suspendu le mal. Il examina donc sa malade avec une attention extraordinaire , lui pressa plusieurs fois 1 "œil pour en faire sortir de la matière , lui re|^rirda: dans le nez et dans lo palais ^ et enfin j tout hors de lui, demanda ce que cela vouloit dire. On lui avoua ingénu* ment comme la chose s etolt passée ; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères , Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d'un égal étonnement; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. Bientôt M. de La Pollcrie, à qui on avoit rendu sa relique, se vit accable dune fuule de gens qui veuoicnt

OEUVRES DIVERSES. iSg

lui demander à la voir. Mais il en fit préseul aux religieuses de Port-Royal, cro3'^ant qu'elle ne pouvoit pas être mieux révérée que dans la même église où Dieu avoit fait par elle un si grand miracle. Ce fut donc pendant plu* sieurs jours un flot continuel de peuple qui aljordoit dans cette église, et qui venoit pour y adorer et pour y baiser la sainte épine; et on ne parloit d'autre chose dans Paris.

Le bruit de ce miracle étant V«nu à Compiègnc , oh étoit alors la cour, la reine mère se trouva fort embarrassée : elle avôit peine à croire que Dieu eut si particulièrement favorisé une maison qu'on lui dépeiguoit depuis si long-temps comme infectée d hérésie, et que ce miracle dont on faisoit tant de récit eût même été opéré en la personne d'une des pensionnaires de cette maison, comme si Dieu eût voulu approuver par-là l'éducation que l'on y donnoit à la jeunesse. Elle ne s'en fia ni aux lettres que plusieurs personnes de piété lui en écrivoient, ni au bruit public, ûi même aux attestations des chirurgiens de Paris j elle y envoya M. Félix, premier chirurgien du roi, estimé généralement pour sa grande habileté dans son art et pour sa probité singulière, et le chargea de lui rendre un compte fidèle de tout ce qui lui paroîlroit de ce miracle. M. Félix s'acquitta de sa commission avec une fort grande exactitude : il interrogea les religieuses et les chirurgiens, se fit raconter la naissance, le progrès et la fin de la maladie, examina attentivement la pensionnaire, et enfin déclara que la nature ni les remèdes n'avoicnt eu aucune

i6o ŒUVRES Diverses,

part à celte guérison , et qu'elle uc pouvoit être que l'ouvrage de Dieu seul.

Les grands -vicaires de Paris, excités par la voix publique, furent obligés d'en faire aussi une exacte information. Après avoir rassemblé les certificats d'un grand nombre des plus habiles chirurgiens et de plusieurs médecins, du nombre desquels étoit M. Bouvard, pcmier médecin du roi, et pris lavis des plus considérables docteuis de Sori)onnc, ils donnèrent une sentence qu'ils firent publier , par laquelle ils cerlifioient la vérité du miracle, exhortoient les peuples à en rendre à Dieu des actions de grâces, et ordonnoicnt qu'à l'avenir tous les vendredis la relique de la adinlc épine seroit exposée dans leglisc de Port-Royal à la vénér.ition des fidèles. En exécution de celle sentence, M. de Hodenck, grand-vicaire, célébra la messe dans l'église avec beaucoup de solennité, et donna à baiser la sainte relique à toute la foule du peuple qui y étoit accourue.

Pendant que l'église rendoit a Dieu Ces actions do grâces et se réjouissoit du grand avairtage que ce miracle lui donnoit sur les athées et sur les hérétiques, les ennemis de Port-Royal , bien loin de participer à cette joie , demeuroient tristes et confondus , selon l'exprossïou du psaume. Il n'y eut point d'eflbrLs qu'ils ne fissent pour détruire dans le pujjlîc la créance de ce miracle. Tantôt ils accusoient les religieuses de fourberie, prétendant quau lieu de la petite Perrier elles montroient une sœur qu'elle avoit, et qui étoit aussi pcnsiouniùrc dans celle ^oaisonj

OEUVRES DIVERSES. i6i

tantôt ils assuroient que ce n'avoit été qu'une guérisou imparfaite, et que le mal étoit revenu plus violent que jamais; tantôt que la fluxion étoit tombée sur les parties nobles, et que la petite fille en étoit à l'extrémité. Je ne sais point positivement si M. Félix eut ordre de la cour de s'informer de ce qui en étoit; mais il pai'oit, par une seconde attestation signée de sa main j qu'il retourna encore à Port-Rojalj et quil certifia de nouveau et la vérilé du miracle et la parfaite santé où il avoit trouvé cette demoiselle.

Enfin il parut un écrit, et personne ne douta que ce ne fût du père Annat, avec ce titre ridicule : «Le Rabatjoie des jansénistes, ou Observations sur le miracle qu'on dit être arrivé à Port-Royal , composé par un docteur de l'église catbolique, » L'auteur faisoit judicieusement d'a- Tertir qu'il étoit catholique, n'y ayant personne qui, à la seule inspection de ce titj'e , et plus encore à la Içcture du livre, ne l'eût pris pour un protestant très envenimé contre l'église. Il avoit assez de peine à convenir de la vérité du miracle; mais enfin, voulant bien le supposer vrai, il en tiroit la conséquence du monde la plus étrange, savoir, que Dieu , voyant les religieuses infectées de l'hérésie des cinq propositions, il avoit opéré ce miracle dans leur maison pour leur prouver que Jésus-Christ étoit mort pour tous les hommes : il faisoit là-dessus un grand nombre de raisonnements , tous plus extravagants les uns que les autres, par où il ôtoit à la véritable religion l'une de ses plus grandes preuves , qui est celle des miracles. Pour Racine.^ ii

i6i OEUVRES DIVERSES.

conclusion, il exhortoit les fidèles à se bien donner de garde daller invoquer Dieu dans l'église de Port -Royal, de peur qu'en y cherchant la santé du corps , ils n'y trouvassent la perte de leurs âmes.

Mais il ne parut pas que ces exhortations eussent fait une grande impression sur le public. La foule croissoit de jour en jour à Port-Royal , et Dieu même sembloit prendre plaisir à autoriser la dévotion des peuples, par la quantît de nouveaux miracles qui se firent en cette église. Non seulement tout Paris avoit recours à la sainte épine et aux prières des religieuses , mais de tous les endroits du royaume on leur demandoit des linges qui euss&nt touché à cette relique; et ces linges, à ce qu'on raconte, opéroient plusieurs guérisons miraculeuses.

Vraisemblablement la piété de la reine mère fut touchée de la protection visible de Dieu sur ces religieuses. Cette sage princesse commença à juger plus favorablemerit de leur innocence : on ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté d'en recevoir tout autant qu'elles voudroient ; M. Arnauld même recommença à se montrer, ou, pour mieux dire, s'alla replonger dans son désert avec M. d'Andilly son frère, ses deux neveux, et M. Nicole, qui depuis deux ans ne le quittoit plus, et qui étoit devenu le compagnon inséparable de ses travaux. Les autres solitaires y revinrent aussi peu ù peu, et y recommencèrent leurs mêmes exercices de pénitence.'

On songeoit si peu alors à inquiéter les religieuses de

OEUVRES diverses: î63

Pôï-t- Royal, qae le cardinal de Retz leur ayant accordé un autre supérieur en la place <îe M. du Saussay, q^u'il avoit destitué de tout emploi dans le diocèse de Paris, on ne leur fit aucune peine là-dessus, quoique M. Singlin, qui étoit ce nouveau supérieur, ne fût pas fort au goût de la cour, où les jésuites avoicnt pris un fort grand soin de le décrier. Il y avoit déjà plusieurs années qu'il étoit confesseur de la maison de Paris, et ses sermons y attiroicnt quantité de monde, bien moins par la politesse de langage que par les grandes et solides vérités qu'il préchoit. On les a depuis donnés au public sous le nom (ïlmtrnclions clirétiennes; et ce n'est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis de, Porî-Royal. Mais le talent où il excelloit le plus, c'étoit dans la conduite des âmes : son bon sens, joint à une piété et à une charité extraordinaires, imprimoit un tel respect, que, bien qu'il n'eût pas la même étendue de génie et de science que M. Arnauîd, non seulement les religieuses, mais M. ArnauLl lui-même, M. Pascal, M. Le Maître, et tous ces autres esprits si sublimes, avoicnt pour lui une docilité d'enfant, et se conduisoicnt en toutes choses par ses avis.

Dieu s'étoit servi de lui pour convertir et attirer à la piété plusieurs personnes de la première qualité; et comme il les conduisoit par &cs voies très opposées à celles du siècle, il ne tarda guère à être accusé de maximes outrées sur la pénitence. M. de Gondy, qui s'étoit d'abord laissé surprendre à ses ennemis, lui avoit interdit la chaircj mais ayant bientôt reconnu son innocence, il le

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rétablit trois mois après, et vint lui-même grossir la foule de SCS auditeurs. Il vécut toujours dans une pauvi'cté évangélique , jusque-là qu'après sa mort on ne lui trouva pas de quoi faire les frais pour l'enterrer, et qu'il fallut que les religieuses assistassent de leurs charités quelquesuns de ses plus proches parents qui étoient aussi pauvres que lui. Les jésuites néanmoins passèrent jusqu'à cet excès de fureur que de lui reprocher, dans plusieurs libelles, de s'être enrichi aux dépens de ses pénitents, et de s'être approprié plus de huit cent mille francs sur les grandes restitutions qu'il avoit fait faire à quelques-uns d'entre €ux; et il n'y a pas eu plus de réparation des outrages faits au confesseur , que des faussetés avancées contre les religieuses. Le cardinal de Retz ne pouvoit donc faire à ces filles un meilleur présent que de leur donner un supérieur de ce mérite, ni mieux marquer qu'il avoit hérité de toute la bonne volonté de son prédécesseur.

Comme c'est cette bonne volonté dont on a fait le plus grand crime aux prétendus jansénistes , il est bon de dire ici jusqu'à quel point a été leur liaison avec ce cardinal. On ne prétend point le justifier de tous les défauts qu'une violente ambition entraine d'ordinaire avec elle; mais tout le monde convient-qu'il avoit de très excellentes qualités, entre autres une considération singulière pour les gens de mérite, et un fort grand désir de les avoir pour amis. Il regardoit M. Aruauld comme un des premiers théologiens de son siècle, étant lui-même un théologien fort habile; et il lui a conservé jusqu'à la mort cette estime qu'il avoit

OEUVRES DIVERSES. i65

conçue pour lui lorsqu'ils étoient ensemble sur les bancs; jusque-là qu'après son retour en France , il a mieux aimé se laisser rayer du nombre des docteurs de la faculté que de souscrire à la censure dont nous venons de parler, et qui lui parut toujours l'ouvrage d'une cabale.

La vérité est pourtant que tandis qu'il fut coadjuteur, " .c'est-à-dire dans le temps qu'il étoit à la tête de la fronde, messieurs de Port-Royal eurent très peu de commerce avec lui, et quU ne s'amusoit guère alors à leur communiquer ni les secrets de sa conscience, ni les ressorts de sa politique. Et comment les leur auroit-il pu communiquer? Il n'ignoroit pas, et personne dès-lors ne l'ignoroit, que c'étoit la doctrine de Port-Royal, qu'un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut se révolter en conscience contre son légitime prince; que, quand même il en soi oit injustement opprimé, il doit souffrir loppression, et n'en demander justice qu'à Dieu, qui seul a di'oit de faire rendre compte aux rois de leurs actions. C'est ce qui a toujours été enseigné à Port-Royal, et c'est ce que M. Arnauld a fortement maintenu dans ses livres, et particulièrement dans son Apologie pour les Catholiques, où il a traité la question à fond. Mais non seulement messieurs de Port- Royal ont soutenu cette doctrine , ils l'ont pratiquée à la rigueur. C'est une chose connue d'une infinité de gens, que, pendant les guerres de Paris, lorsque les plus fameux directeurs de conscience donnoient indifféremment l'absolution à tous les gens engagés dans les deux partis , les ecclésiastiques de Port-Royal tinrent toujours ferme à la

i6Ô OEUVRES DIVERSES.

refuser à ceux qui étoient dans le parti contraire à celui du roi. Ou sait les rudes pénitences qu'ils ont imposées au prince de Conti et à la duchesse de Longueviile, pour avoir eu part aux troubles dont nous parlons, et les sommes immenses qu'il en a coûté à ce prince pour réparer, autant qu'il étolt possil^le, les désordres dont il avoit pu être cause pendant ces malheureux temps. Les jésuites ont eu peut-être plus d'une occasion de procurer à l'église de pareils exemples; mais, ou ils n'étoient pas persuadés des mêmes maximes qu'on suivoit là-dessus à Port-Royal, ou ils n'ont pas eu la même vigueur pour les faire pratiquer.

Quelle apparence donc que le cardinal de Retz ait pu faire entrer dans une faction contre le roi des gens remplis de ces maximes, et prévenus de ce grand principe de saint Paid et de saint Augustin, qu'il n'est pas permis de faire môme un petit mai afin qu'il en arrive un grand Lien? On veut pourtant bien avouer que lorsqu'il fut archevêque, après la mort de son oncle, les religieuses de Port-Royal le reconnurent pour leur légitime pasteur, et firent des prières pour sa délivrance, Elles s'adressèrent aussi à lui pour les affaires spirituelles de leiu* monastère, du moment qu'elles sment qu'il étoit en liberté. On ne nie pas même qu'ayant su l'extrême nécessité où il étoit après qu'il eut disparu de Rome, elles et leurs amis ne lui aient prêté quelqu'argent pour subsister, ne s'iraaginant pas qu'il fût défendu ni à des ecclésiastiques , ni à des religieuses, d empêcher leur archevêque de mourir de faim.

OEUVRES Diverses. t^y

C'est de là aussi que leurs ennemis prirent occasion de les noircir dans l'esprit du cardinal Mazarin , en persuadant à ce ministre qu'il n'avoit point de plus grands ennemis que les jansénistes; que le cardinal de Retz n'étoit parti de Rome que pour se venir jeter entre leurs bras; qu'il étoit même caché à Port-Royal ; que c'étoit là que se faisoient tous les manifestes qu'on publioit pour sa défense j qu'ils lui avoient déjà fait trouver tout l'argent nécessaire pour une guerre civile, et qu'il ne désespéroit pas, par leur moyen , de se rétablir à force ouverte dans son siège. On a bien vu dans la suite l'impertinence de ces calomnies; mais, pour en faire mieux voir le ridicule, il est bon d'expliquer ici ce que c'étoit que M. Arnauld, qu'on faisoit l'auteur et le chef de toute la cabale.

Tout le monde sait que c'étoit un génie admirable pour les lettres, et sans bornes dans l'étendue de ses connoissances; mais tout le monde ne sait pas (ce qui est pourtant très véritable) que cet homme si merveilleux étoit aussi l'homme le plus simple et le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former ni à conduire un parti ; qu'il n'avoit en vue que la vérité , et qu'il ne gardoit sur cela aucunes mesures , prêt à contredire ses amis lorsqu'ils avoient tort, et à défendre ses ennemis s'il lui paroissoit qu'ils eussent raison ; qu'au reste jamais théologien n'eut des opinions si saines et si pures sur la soumission qu'on doit au roi et aux puissances; que non seulement il étoit persuadé, comme nous îâvôns déjà dit, qu'un sujet, pour quelque occasion ^ue

i68 OEUVRES DIVERSES.

ce soit, ne peut point s'élever contre son prince, mais qu'il ne croyoit pas même que dans la persécution il pût murmurer.

Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu'il étoit dans ces sentiments. En effet, pendant plus de quarante ans qu'on a abusé pour le perdre du nom et de l'autorité du roi , a-t-il manqué une occasion de faire éclater et son amour pour sa personne, et son admiration pour les grandes qualités qu'il reconnoissoit en lui? Obligé de se retirer dans les pays étrangers pour se soustraire à la haine implacable de ses ennemis, à peine y fut-il arrivé, qu'il publia son Apologie pour les Calholicjues ; et l'on sait qu'une partie de ce livre est employée à justifier la conduite du roi à fégard des huguenots, et a justifier les jésuites mêmes. M. le marquis de Grana, ayant su qu'il étoit caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa protection ; mais il témoigna en même temps un fort grand désir de voir ce docteur, dont la réputation avoit rempli toute l'Europe. M. Arnauld ne refusa point sa protection-, mais il le fit prier de le laisser dans son obscurité , et de ne pas l'obliger à voir un gouverneur des Pays-Bas espagnols pendant que l'Espagne étoit en guerre avec la France : et M. de Grana fut assez galant homme pour approuver la délicatesse de son scrupule.

Lorsque le prince d'Orange se fut rendu maître de l'Angleterre, les jésuites, qu'on regardoit par-tout comme les principales causes des malheurs du roi Jacques , ne fiirent pas, â ce qu'on prétend, les derniers à vouloir se

ren(îre favorable le nouveau roi. Mais M. Arnauld, qui avoit tant d'intérêt à ne pas s'attirer son indignation, ne put retenir son zèle; il prit la plume, et écrivit avec tant de force pour défendre les droits du roi Jacques, et pour exhorter tous les princes catholiques à imiter la générosité avec laquelle le roi 1 avoit recueilli en France, que le prince d Orange exigea de tous ses alliés, et siu:-tout des Espagnols, de chasser ce docteur de toutes les terres de leur domination. Ce fut alors qu'il se trouva dans la plus grande extrémité où il se fût trouvé de sa vie, la France lui étant fermée par les jésuites, et tous les autres pays par les ennemis de la France.

On a su de quelques amis qui ne le quittèrent point dans cette extrémité qu'un de leurs plus grands embarras étoit d'empêcher que, dans tous les lieux où il cherchoit à se cacher, son trop grand zèle pour le roi ne le fit découvrir. Il étoit si persuadé que ce prince ne pouvoit manquer dans la conduite de ses entreprises, que sur cela il entreprenoit tout le monde; jusque-là que sur la f n de ses jours étant sujet à tomber dans un assoupissement que l'on crojoit dangereux pour sa vie, ces mêmes amis ne savoient point de meilleur moyen pour l'en tirer que de lui crier, ou que les François avoient été battus, ou que le roi avoit levé le siège de quelque place; et il reprenoit toute sa vivacité natm-elle pour disputer contre eux et leur soutenir que la nouvelle ne pouvoit pas être vraie. Il n'y a qu'à lire son testament, où il déclare à Dieu le fond de son cœur : on y verra avec quelle tendresse , bien

loin d'imputer au roi toutes les traverses que lui ou se$ amis ont essuyées, il plaide, pour ainsi dire, devant Dieu la cause de ce prince, et justifie la pureté de ses intentions.

Oserai -je parler ici des épreuves extraordinaires où l'on a mis son amour inébranlable pour la vérité? De grands cardinaux, très instruits des intentions de la coar de Rome^'ont point cacbé qu'il n'a tenu qu'à lui d'être revêtu de la pourpre de cardinal, et que pour parvenir à une dignité qui auroît si glorieusement lavé tous les reprocîies d hérésie que ses ennemis lui ont osé faire, il ne lui en auroit coûté que d'écrire contre les propositions du clergé de France touchant l'autorité du pape ', Bien loin d'accepter ces offres, il écrivit môme contre un docteur flamand qui avoit traité d hérétiques ces propositions. Un des ministres du roi, qui lut cet écrit, charmé de la force de ses raisonnements, proposa de le faire imprimer au Louvre; mais la jalousie des ennemis de M. Arnauld l'emporta et sur la fidélité du ministre et sur l'intérêt du roi môme. Voilà quel étoit cet homme qu'on a toujours dépeint comme si dangereux pour l'état, et contre lequel les jésuites, peu de temps avant sa mort, firent imprimer un livre avec cet infâme titre : Antoine Arnauld fugitif pour se dérober à la justice du roi.

Je ne saurois mieux finir cette longue digression que par les propres paroles que le cardinal de Retz dit à quelques-uns de ses plus intimes amis, qui, en lui parlant de

» Ce sont les (juatre célèbres articles de 1682.

ses aventures passées, lui demandoient si en effet en ce temps-là il avoit reçu quelques secours de la cabale des jansénistes. « Je me conuois, leur répondit-il, en cabale, et, pour mou malheur, je ne m'en suis que trop mêlé. J'avois autrefois quelque habitude avec les gens dont vous parlez, et je voulus les sonder pour voir si je les pourrois mettre à quelque usage ; mais , vous pouvez vous en fier à ma parole, je ne vis jamais de gens qui, par inclination et par incapacité, fussent plus éloignés de tout ce qui s'appelle cabale. » Ce même cardinal leur avoua aussi qu'il avoit auprès de lui pendant sa disgrâce deux théologiens réputés jansénistes qui ne purent jamais souffrir que, dans l'extrême besoin où il étoit, il prît de l'argent que les Espagnols lui faisoient offrir, et qu'il se vit par-là obligé à en emprunter de ses amis. Quelquesuns de ceux à qui il tint ce discours vivent encore; et ils sont dans une telle réputation de probité, que je suis bien sûr qu'on ne récuseroit pas leur témoignage.

Mais, pour reprendre le 111 de notre narration, le miracle de la sainte épine ne fut pas la s^ule mcrtiiication qu'eurent alors les jésuites ; car ce fut dans ce temps-là même que parurent les fameuses Lettres provinciales , c'est-à-dire l'ouvrage qui a le plus contribué à les décrier. iVÏ. Pascal, auteur de ces lettres, avoit fait les trois premières pendant qu'on examinoit en Sorbonne la lettre de M. Arnauid. Il y avoit expliqué les questions sur la grâce avec tant d'art et de netteté, qu'il les avoit rendues non seulement intelligibles, mais agréables à tout le monde.

M. Aruauld y étoit pleinement justifié de l'erreur dont on l'accusoit, et les ennemis mêmes de Port-Royal avouoient que jamais ouvrage u'avoit été composé avec plus d'esprit et de justesse. M. Pascal se crut donc obligé d'employer ce même esprit à combattre un des plus grands abus qui se soient jamais glissés dans l'église j c'est à savoir la morale relâchée de quantité de casuistes , et dont les jésuites faisoient le plus grand nombre, qui, sous prétexte d'éclaircir les cas de conscience, avoient avancé dans leurs livres une multitude infinie de maximes abominables qui tendoient à ruiner toute la morale de Jésus-Christ.

On avoit déjà fait plusieurs écrits contre ces maximes, et l'université avoit présenté plusieurs requêtes au parlement, pour intéresser la puissance séculière à réprimer l'audace de ces nouveaux docteurs. Cela n'avoit pas néanmoins produit un fort grand effet; car ces écrits, quoique très solides, étant fort secs, n'avoient été lus que par très peu de personnes. On les avoit regardés comme des traités de scolastique , dont il falloit laisser la connoissance aux théologiens; et les jésuites, par leur crédit, avoient empêché toutes les requêtes d'être répondues. Mais M. Pascal venant à traiter cette matière avec sa vivacité merveilleuse, cet heureux agrément que Dieu lui avoit donné fit un éclat prodigieux, et rendit bientôt ces misérables casuistes l'horreur et la risée de tous les honnêtes gens.

On peut juger de la consternation où ces lettres jetèrent les jésuites, par l'aveu sincère qu'ils en font eux-mêmes. Ils confessent, dans une de leurs réponses, que les exils.

les emprisonnements et tous les plus affreux supplices n'approchent point de la douleur qu'ils eurent de se voir moqués et abandonnés de tout le monde; en quoi ils font connoitre tout ensemble et combien ils craignent dêtre méprisés des hommes, et combien ils sont attachés à soutenir leurs méchants auteurs. En effet, pour regagner cette estime du public, à laquelle ils sont si sensibles, ils n avolent qu'à désavouer de bonne foi ces mêmes auteurs, et à remercier fauteur des lettres de l'ignominie salutaire qu'il leur avoit procurée. Bien loin de cela, il n'y a point d'invectives à quoi ils ne s'emportassent contre sa personne, quoiqu'elle leur fût alors entièrement inconnue. Le père Annat disoit que, pour toute réponse k ses quinze premières lettres, il n'y avoit qu'à lui dire quinze fois qu'il étoit un janséniste; et l'on sait ce que veut dire un janséniste au langage des jésuites. Ils voulurent même l'accuser de mauvaise foi dans la citation des passages de leurs casuistes; mais il les réduisit au silence par ses réponses. D'ailleurs il n'y avoit qu'à lire leurs livres pour être convaincu de son exacte fidélité; et, malheureusement pour eux, beaucoup de gens curent alors la curiosité de les lire : jusque-là que, pour satisfaire l'empressement du public, il se fit une nouvelle édition de la Théologie morale d'Escobar, laquelle est comme le précis de toutes les abominations des casuistes; et cette édition fut débitée avec une rapidité étonnante.

Dans ce temps-là même il arriva une chose qui acheva de mettre la vérité dans tout son jour. Un des principaux

curés do Rouen, qui a voit lu les petites lettres, fit en présence de son arclievôque , en un synode de plus de huit cents curés, un discours fort pathétique sur la corruption qui s'étoit depuis peu introduite dans la morale. Quoique les jésuites n'eussent point été nommés dans ce discours, le père Brisacier, qui étoit alors recteur du collège des i ésuîtes à Rouen , n'en eut pas plus tôt avis , que sa bile se réchauffa : il prit la plume, et fit un libelle en forme de requête , oii il déchiroit ce vertueux ecclésiastique avec la même fureur qu'il avoit déchiré les religieuses de Port- Royal.

Les autres curés , touchés du traitement indigne qu'on faisoit ù leur confière, curent soin avant toutes choses de s 'instruire à fond du sujet de leur querelle. Ils prirent d'un côté les lettres provinciales, et de l'autre les livres des casuistcs, résolus de poursuivre ou la condamnation de ces lettres si les casuistes y étoient cités à faux, ou la condamnation des casuistes si ces citations étoient véritables. Ils y trouvèrent non seulement tous les passages qui étoient rapportés, mais encore un grand nombre de beaucoup plus horri])les, que M. Pascal avoit fait scrupule de citer. fis dressèrent un extrait de tous ces passages, et le présentèrent avec une requête à M. de Harlpy, alors leur archevêque, qui a été depuis archevêque de Paris. Mais lui, jugeant que cette alïiiire rcgardoit toute l'église, les renvoya à l'assemblée générale du clergé , et y députa même un de ses grands-vicaires avec ordre d'y présenter et 1 extrait et la requête.

OEUVRES DIVERSES. ijS

Les curés dcRouen écrivirent aussitôt à ceux de Paris pour les prier de les aider de leurs lumières et de leur crédit, et même de se joindre à eux dans une cause qui étoit, disoient-ils, la cause de l'évangile. Les curés de Paris n'avoient pas attendu cette lettre pour sélever contre la morale des nouveaux casuistcs. Ils s'étoient déjà assemblés plusieurs fois sur ce sujet, tellement quïls n'eurent pas de peine à se joindre avec leurs confrères. Ils dressèrent aussi de leur côté un extrait de plus de quarante propositions de ces casuistcs, et le présentèrent à l'assemblée du clergé pour en demander la condamnation en même temps que la requête des curés de Rouen y fut présentée.

Comme c'est principalement aux évoques à maintenir dans l'église la saine doctrine, tout le monde s'attenfloit que le zèle des prélats éclaterolt encore plus fortement que celui de tous ces curés. En effet, quelle apparence que ces mêmes évêqucs, qui se donnoicnt alors tant de mouvement pour faire condamner dans Jansénius cinq propositions équivoques qu'on doutoit qui s'y trouvassent , pussent hésiter à condamner dans le livre des casuistcs un si grand nombre de propositions , toutes plus abominables les unes que les autres, qui y étoient énoncées en propres termes, et qui tendoicnt au renversement entier de la morale de Jésus-Christ? A la vérité il paroît, par les témoignages publics de quelques prélats députés à l'assemblée dont nous parlons, qu'ils ne purent entendre sans horreur la lecture de ces propositions des casuistes.

et qu ils furent sur le point de se boucli'er les oreilles , comme firent les pères du concile de NIcée lorsqu'ils entendirent les propositions d'Arius. Mais les égards qu'on avoit pour les jésuites prévalurent sur cette horreur; l'assemblée se contenta de faire dire aux curés , par les commissaires qu'elle avoit nommés pour examiner leur requête, qu'étant sur le point de se séparer, et l'alTaire qu'ils lui proposoient étant d'une grande discussion, elle n'avoit plus assez de temps pour y travailler. Du reste elle ordonna aux agents du clergé de faire imprimer les instructions de saint Charles sur la pénitence, et de les envoyer dans tous les diocèses , « afin que cet excellent ouvrage servit comme de barrière pour arrêter le cours des nouvelles opinions sur la morale. »

Quoique les jésuites n'eussent pas lieu de se plaindre de la sévérité des prélats, ils fui'ent néanmoins très mortifiés delà publication de ce livre, sur lequel ils n ignoroient pas que toute la doctrine du livre de la Fréquente Communion étoit fondée; mais ils se plaignirent sur-tout de l'abbé de Ciron, qu'ils accusèrent d'avoir composé la lettre circulaire des évêques qui accompagnoit ce même livre. Et plût à Dieu que leur animosité contre cet abbé se fût arrêtée à sa personne, et ne se fût pas étendue sur un saint établissement de filles (les filles de l'Enfance) dont il avoit dressé les constitutions, et qu'ils ont eu le crédit de faire détruire, au grand regret de la province de Languedoc, et de toute 'l'église même, qui en reccvoit autant d'utilité que d'édification !

OEUVrxES DIVERSES. 177

Comme tous ces extralis des curés avoient achevé de convaincre tout le monde de la fidélité des citations de M. Pascal, les jésuites prirent un parti tout contraire à celui qu'ils avoient pris jusqu'alors. Ils entreprirent de défendre ouvertement la doctrine de leurs auteurs; c'est ce qui leur fit publier le livre do fApologie des casuistes, composé par le père Pirot, ami du père Annat, et qui enseignoit la théologie au collège de Clerraont. Comme ils n'avolent pu obtenir de privilège pour Fimprimer, on n'y voyoit ni nom d'auteur ni nom d imprimeur; mais ils le débitèrent publiquement dans leur collège; ils en distribuèrent eux-mêmes plusieurs exemplaires aux amis de la société, tant à Paris que dans les provinces. Le père Brisacier le fit lire en plein réfectoire dans le collège de Rouen : il avoit plus de raison qu'un autre de soutenir ce bel ouvrage , puisqu'on y renouveloit contre les religieuses de Port-Royal et contre leurs directeurs les mêmes impostures dont il pouvoit se dire l'inventeur.

Mais sa compagnie n'eut pas long-temps sujet de s'applaudir de la publication de ce livre; jamais ouvrage n'a excité un si grand soulèvement dans l'église. Les curés de Paris dressèrent d'abord deux requêtes pour les présenter, fune au parlement, fautre aux grands-vicaires. Le père Annat, pour pai'cr ce coup, obtint qu'ils fussent mandés" au Louvre pour rendre raison de leur conduite; mais cela ne fit que hâter la condamnation de cet exéciahie livre. En efîët, le carciinal Mazarin ayant demandé aux curés, en présence du roi et des principaux minisires de sou

tiAClNE. 4. 12

conseil , pourquoi ils vouloient s'adresser au parlement au sujet d'un livre de théologie , ils répondirent avec une fenneté respectueuse qu'il ne s agissoit point dans ce livi'e de simples questions de théologie, mais que la doctrine quil contenoit ne tendoit pas moins qu'à autoriser les plus grands crimes, tels que le vol, l'usure, le duel, l'adultère et l'homicide; et que la sûreté des sujets du roi et celle de sa majesté même étant intéressée à sa condamnation , ils s'étoient crus en droit de porter leurs plaintes aux mêmes trihunaux qui avoient autrefois condamné les Santareî, les Mariana, et les autres dangereux auteurs de cette même société. On n'eut pas la moindre réponse à leur faire. Le chancelier, qui étoit présent, déclara qu'il avoit refusé le privilège de ce livre. Enfin le roi, après avoir exigé des curés qu'ils se contenteroient de s'adresser aux juges ecclésiastiques, leur promit d'envoyer ses ordres en Sorbonno pour y examiner l'Apologie. Le roi tint parole, et toutes les brigues des jésuites et des docteurs de leur parti ne purent empêcher que la faculté ne fît une censure, et que cette censure ne fût publiée. Les grandsvicaires de Paris en publièrent aussi une de leur côté; et presque en même temps, plus de trente archevêques et ^évêques, quelques-uns même de ceux que les jésuites croyoient le plus dans leur dépendance, foudroyèrent à l'envi et l'Apologie et la méchante morale des casuistes.

Les Jésuites perdoient patience pendant ce soulèvement si universel; mais ils ne purent jamais se résoudre à désavouer rApolog:ie. Le père Annat fit plusieurs écrits

contre les curés, et il les traita avec la même hauteur que les jésuites traitent ordinairement leurs adversaires. Mais ceux-ci le réfutèrent courageusement, et le couvrirent de confusion sur tous les points dont on les vouloit accuser. D'autres jésuites s'attaquèrent aux évêques mêmes , et écrivirent contre leurs censures. Ils publioient hautement que ce n'étoit point aux évêques à prononcer sur de telles matières, et que c etoient des causes majeures qui dévoient qtre renvoyées à Piome , comme on y avoit renvoyé les cinq propositions. Ils furent fort mortifiés, lorsqu'au bout de six mois ils virent leur livre condamné par un décret de f inquisition ; ils tronvoient néanmoins encore des raisons de se flatter, disant que finquisilion n'avoit supprimé l'Apologie que pour des considérations de police. Enfin le pape Alexandre VIÎ, auprès duquel ils avoient toujours été en si grande faveur, frappa d'anatlième quarante-cinq, propositions douleurs casuistes ; quelques années après il condamna encore le livre d'un père Moya, jésuite espagnol , qui , sous le nom à'Jmadœus Guimo neus, enscignoit la même doctrine que l'Apologie, et censura de même le fameu.x Caramucl, grand défenseur de toutes les méchantes maximes des casuistes. Pour achever de purger l'église de cette pernicieuse doctrine, le pape Innocent XI, en l'année 1668, fit un décret oh. il condamnoit à la fois soixante-cinq propositions aussi tirées des casuistes, avec excommunication encourue ipso facto par ceux qui, directement OU indirectement j auroientia hardiesse de les soutenir.

i8o OEUVRES DIVERSES.

Qui n'eût cru qu'une compagnie qui fait un vœu particulier d'obéissance et de soumission aveugle au saintsiège garderoit du moins le silence sur une doctrine si solennellement condamnée, et feroit désormais enseigner dans ses écoles une morale plus conforme et à 1 évangile Cl aux décisions des papes? Mais le faux honneur de la société Ta emporté encore en cette occasion sur toutes les raisons de religion et de politique, et même sur les constitutions fondamentales de la société. ïl ne s'est presque point passé d'années depuis ce temps-là que les jésuites, *soit par de nouveaux èivres, soit par des thèses publiques, n'aient soutenu les mêmes méchantes maximes. On sait avec combien d'évéqucs ils se brouillent encore tous les joui's sur ce sujet. Peu s'en est fallu enfin qu'ils n'aient déposé leur propre général pour avoir fait imprimer, avec l'approbation du pape, un livre contre la probabilité, laquelle est regardée à bon di'oit comme la source de toute cette horri])le morale. *

Mais pendant que les jésuites ^outenoient avec cette opiniâtreté les erreurs de leurs casuistes, et ne se rendoicnt, ni sur le fait ni sur le droit, aux censures des papes et des évêques, ils ne poursuivoient pas avec moins d'audace la condamnation de leurs adversaires. Ce ne fut pas assez pour le père Annat d'avoir fait juger dans rassemblée du Louvre que les propositions étoient dans Jansénius, et d'avoir ensuite fait ordonner dans rassemblée des quinze évêques que la constitution et le bref seroient signes par tout le royaume 5 ii entreprit encore d'établir

OEUVRES DIVERSES. i8r

un formulaire ou profession de foi, qui comprît également la créance du fait et du droit, et d'en faire ordonner la souscription sous les peines portées contre les hérétiques. C'est ce fameux formulaire qui a tant causé de troubles dans l'église, et dont les jésuites ont tiré un si grand usage pour se venger de toutes les personnes qu'ils haïssoient. Tout le monde convient que ce fut M. de Marca qui dressa ce formulaire avec le père Annat , et qui le fit recevoir dans l'assemblée générale de i656.

Ce prélat étoit un homme de beaucoup d'esprit, très habile dans le droit canon et dans tout ce qui s'appelle la police extérieure de l'église , sur laquelle iiiavoit même fait des livres très savants et fort opposés aux prétentions ' de la cour de Rome ; mais il savoit fort peu de théologie , ne s'étant destiné que fort tard à l'état ecclésiastique, et ayant passé plus de la moitié de sa vie dans des emplois séculiers; d'abord président au parlement de Pau, -puis intendant en Catalogne, d'où il avoit été élevé à l'évêché de Gonscrans, et ensuite à l'archevêché de Toulouse. Sa grande habileté, jointe à l'extrême passion qu'il témoiguoit contre les jansénistes, lui don n oit un grand crédit dans les assemblées du clergé; il en dressoit tons les actes, et en formoit, pour ainsi dire, toutes les décisions.

M. de Marca et le père Annat convenoient dans le dessein de faire déclarer hérétiques les défenseurs de Jansénius, mais ils ne convenoient pas dans la manière de tourner la chose. Le père Annàt prétendoit que, les papes étant infailhbles aussi-bien sur le fait que sur le droit, on

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ne pouvolt nier sans hérésie un fait que le pape avoit décidé tel. Mais cela n'accoramodoit pas M. de Toulouse, qui avoit soutenu très fortement l'opinion contraire dans ses livres, et cela, fonde sur fautorilc de tout ce qu'il y a de plus habiles écrivains , de ceux môme qui sont le plus attachés ù la cour de Rome , tels que les cardinaux Baronius, Beliarmin, Palavicin, le père Pctau, et plusieurs autres savants jésuites, qui tous ont enseigné que l'église n'exige point la créance des faits non révélés, et qui n'ont point fait difficulté de contester des faits très importants décidés dans des conciles généraux. Les censeurs mêmes de la secon^g lettre de M. Arnauld, quelque animés qu'ils fussent contre sa personne, n'avoient qualifié que de téméraire la proposition de ce docteur, où il disoit qu'il n'avoit point trouvé dans Jansénius les propositions condamnées. Les jansénistes donc ne pouvoient, môme selon leurs ennemis, être traités tout au plus que de téméraires; et le père Annat vouioit qu'ils fussent déclarés hérétiques. Dans cet embarras, M. de Marca s'avisa d'un expédient dont il s'applaudit fort : il prétendit que le fait de Jansénius étoit un fait certain, d'une nature particulière, et qui étoit tellement lié avec le droit qu'ils ne pouvoient •être séparés. Le pape, disoit ce prélat, déclai'e qu'il a condamné comme hérétique la doctrine de Jansénius : or les jansé'nistes soutiennent la doctrine de Jansénius : donc les jansénistes soutiennent une doctrine hérétique. C'étoit un des plus ridicules sophismes qui se put faire , puisque le pape n'expliquant point ce qu'il cnîenao't par la doctrine

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cle Jansénlus, la même question de fait subsistoit toujours entre ses adversaires et ses défenseurs , dont les uns crojoicnt voir dans cette doctrine tout le venin des cinq propositions, et les autres n'y croyoient voir que la doctrine de saint Augustin. Il n'est pas croyable néanmoins combien de gens se laissèrent éblouir à ce faux argument; le père Annat le répéloit à chaque bout de champ dans ges livres, et ce ne fut qu'après un nombre infini de réfutations qu'il fut obligé de l'abandonner.

Cependant lui et M. de Toulouse ayant préparé tous les matériaux pour faire accepter leur formulaire dans rassemblée générale , deux prélats , envoyés par le roi , y vinrent exhorter les évèques, de la paît de sa majesté, à chercher les moyens d'extirper l'hérésie du jansénisme. En même temps tous les prélats qui se trouvoient alors à Paris (en i656) eurent aussi ordre de se rendre dans la grand'salie des Augustins. Alors M. de Toulouse présenta à rassemblée une ample relation qu'il avoit composée à sa mode de toute l'affaire de Jansënius. Cette relation étant lue, on fit aussi lecture de la constitution et du bref, des déclarations du roi et de toutes les lettres des assemblées précédentes. M. de Marca fit un grand discours sur l'autorité de la présente assemblée, c[u'U égaloit à un concile national. Tout cela, comme on peut le penser, fut long, et tint presque entièrement les deux séances dans lesquelles cette grande affiiire fut terminée , en telle sorte que ceux qui y étoient présents n'eurent autre chose à faire qu'à écouter et à signer. Il n'y eut, pour ainsi dire,

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ni examen ni délibération; ceux qui n'étoient pas de l'avis du formulaire furent entraînés par 'le grand nombre. On confirma les délibérations des assemblées précédentes.; le formulaire fut approuvé, et on résolut qu'il seroit envoyé à tous les évêques absents, avec ordi'e à ciix d'exéculcr les résolutions de rassemi)lée, sous peine d'être exclus de toute assemblée du clergé, soit générale, soit particulière, et même des assemblées provinciales. Tout cela se fit le premier et le deuxième jour de septembre.

En même temps l'assemblée écrivit au nouveau pape pour lui rendre compte de tout ce qu'elle avoit fait contre les jansénistes. Ce pape, qui s'appeloit auparavant Fabio Chigi, avoit pris le nom d'Alexandre VII. Je ne puis m'empêclier de rapporter à son sujet une chose assez particulière que le cardinal de Retz raconte dans Ihistoire qu'il a composée du conclave où ce même pape fut élu. Il dit que le cardinal François Barberin, dont le parti étoit fort puissant dans le conclave, fut long-temps sans se pouvoir résoudre de donner s« voix à Chigi , craignant que son étroite liaison avec les jésuites ne l'engageât, quand il seroit pape, à donner quelque atteinte à la doctrine de saint Augustin , pour laquelle Barberin avoit toujours eu un fort grand respect. Chigi, ajoute le cardinal de Retz, n'ignora pas ce scrupule. Quelques jours après, s'étant trouvé à une conversation où le cardinal Albizzi, passionné partisan des jésuites, parloit de saint Augustin avec beaucoup de mépris, il prit avec beaucoup de chaleur la défense de ce saint docteur, et parla de telle sorte que

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non seulement le cardinal Barbcrin fut entièrement rassuré, mais qu'on se flatta même que Cliigi seroit homme à donner la paix à l'église.

Il est évident que jamais les jésuites ne furent plus puissants à Rome que sous son pontificat. Il ne tarda guère à publier une constitution (le i6 octobre i656) où, non content de confirmer la laj.ille d Innocent X contre les cinq propositions, il traitoit d enfants d'iniquit%tous ceux qui osoient dire que ces propositions n avoient point été cxtraiteggle Jansénius ni condamnées au sens de cet évêque, assurant qu'il avoit assisté lui-même au jugement de toute cette affaire, et que l'intention de son prédécesseur avoit été de condamner la doctrine de Jansénius. Il y a de l'apparence qu'il disoit vrai. Cependant l'aesemblée du clergé rapporte dans son procès-verbal une chose assez surprenante, c'est que M. lévéque de Lodève, dans le compte qu'il rendit à mcsseigneurs d'un entretien qu'il avoit eu avec Innocent X, leur dit que ce pape lavoit assuré de sa propre bouche que son intention n'avoit point été de toudier ni à la personne, ni à la mémoire de Jansénius, ni , môme précisément à la question de fait.

Mais l'assemblée ne se mit pas fort en peine d'accorder ces contrai'iétés ; elle ne se plaignit pas môme de certains termes de la nouvelle bulle, qui étoient très injurieux à * l'épiscopat, et se contenta de les adoucir le mieux qu'elle put dans la version françoise qu'elle en fit faire. Du reste elle reçut avec de grands témoignages de respect la constitution, en fit faire mention dans le formulaire j où il no

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fut plus parlé du bref dluiioccut X, et résolut de supplier le roi de la faire enregistrer dans son parlement. On apprélienda que le parlement ne rejetât cette bulle pour plusieurs raisons, et entre autres pour les mêmes causes qui avoient enipôdîé quou ny présentât la bulle d'Innocent X, je veux dire parcequelle étoit faite par le pape seul, sans aucun concile, sans avoir pris même l'avis des cardinaux, et. comme on dit, tnoîu proprio; ce qu'on ne reconnoit point en France. Mais le roi l'ayant lui-même portée au parlement, sa présence empêcha toutesjes oppositioL's qu'on auroit pu faire. Tous les évoques la firent publier dans leurs diocèses j mais pour le formulaire, ils en firent eux-mêmes si peu de cas, qu'il ne paroit point qu'aucun d'eux en ait exigé la souscription, non pas même l'arcbevêque de Toulouse, qu'on en rc^ardoit comme 1 inventeur. Ainsi les choses demeurèrent au même état ou elles se trouvoieut avant l'assemblée, tout le monde étant d'accord sur le dogme, et ceux qui doutoient du fait ne se croyant pas obligés de reconnoître plus d infaillibilité sur ce fait dans Alexandre VIî que dans son prédécesseur. Le cardinal Mazarin lui-même, soit que les grandes affaires de l'état l'occupassent alors tout entier, soit qu'il ne fût pas toujours dhumcur à accorder aux jésuites tout ce , qu'ils lui demanJoicnt, ne donna aucun ordre pour exécuter les décisions de l'assemblée, et parut çtre retombé pour cette querelle dans la racme indifférence où il avoit été dans les commencements.

Les choses deincurèrciit eu cet état jusque vers la fin

de cléCembre de Tannée 1660, auquel temps l'assemblée générale, dont rouverture s'étoit faite au commencement de cette même année, eut ordre de remettre sur le tapis l'affaire du jansénisme. Aussitôt tous les prélats de dehors fiu'ent mandés pour y travailler, et entre autres larclievèque de Toulouse, qui n'étoit point de cette assemblée, mais qui y vint plaider avec beaucoup de chaleur la cause de son formulaire. Il fit siu--tout de grandes plaintes d'un . écrit qu'on avoit fait contre ce formulaire , dont on avoit renversé tous les principes par les propres principes que M. de Toulouse avoit autrefois enseignés dans ses livres. Cet écrit étoit du même M. de Launoy dont nous avons déjà parlé, qui ne prenoit, comme j'ai dit, aucun intérêt à la doctrine de saint Augustin, mais qui, par la même raison qu'il n'avoit pu souffrir' de voir renverser par la censure de Sorbonne tous les privilèges de la faculté , n'avoit pu digérer aussi de voir toutes les libertés de l'église gallicane et toute lancicnne doctrine de la France renversées par le formulaire du clergé.

Celui qui présidoit à l'assemblée de 1660 étoit M. de ïiarlay, ai'chevêque de Rouen. On peut juger qu'il ne négligea pas celte grande occasion de se signaler. Il eut plusieurs prises avec les plus illustres députés du premier et du second ordre qui lui sembloieut trop favorables aux jansénistes, fît sonner fort haut dans tous ses avis la volonté du roi et les inf entions de M. le cardinal Mazariu. Tout cela n'empêcha pas M. Tévêque de Laon , depuis cardinal d'Estrées , M. de Bassompierre , éveque de

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Xaintes, et d'autres évêques des plus considérables, de s'élever avec beaucoup de fermeté contre le nouveau joug qu'on vouloit imposer aux fidèles, en leur prescrivant la morne créance pour les faits non révèles que pour les dogmes. La brigue contraire l'emporta néanmoins sur toutes leurs raisons, et le plus grand nombre fut, à l'ordinaire, de l'avis du président, c'est-à-dire de lavis de la cour. On enchérit encore sur les résolutions des dernières assemblées : on ordonna de nouvelles peines contre ceux qui rcfuseroieiit de se soumettre -, on comprit dans le nombre de ceux qui seroient obligés de signer le formulaire, non seulement les religieuses, mais même les régents et les maîtres d'écoles : chose jusqu'alors inouie dans l'église catholique, et qui n'avoit été pratiquée que par les protestants d'Allemagne.

Le cardinal Mazarin mourut (le 9 mars 1661 ) quinze jours après ces délibérations. Les défenseurs de Jansénius s'étoient d abord flattés que cette mort apportcroit quelque changement favorable à leurs affaires; mais lorsqu'ils virent de quelles personnes le roi avoit composé son conseil de conscience, et que c'étoient M. de Marca et le père Annat qui y avoient la principale autorité, ils jugèrent bien qu'ils ne dévoient plus mettre leur confiance qu'en Dieu seul , et que toutes les autres voies pour faire connoître leur innocence leur étoicnt fermées.

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