SECONDE PARTIE
JNous avons vu jusqu^ici la<;alomnle employer tous ses efforts pour décrier le monastère de Port -Royal; nousallons voir maintenant tomber sur cette maison l'orage cjui se formoit depuis tant d'années, et la passion des jésuites arm^e pour la perdre, non plus simplement de l'autorité du premier ministre, mais de toute la puissance royale. Je ne doute pas que la postérité, qui verra un jour, d'un côté les grandes choses que le roi a faites pour Tavancement de la religion catholique, et de lautre les grands services que M. Arnauld a rendus à Féglisc, et la vertu extraordinaire qui a éclaté dans la maison dont nous parlons', n'ait peine à comprendre comment il s'est pu faire que, sous un roi si plein de piété et de justice, une maison si sainte ait été détruite, et que ce même M, Arnauld ait été obligé d'aller finir sa vie dans les pays éti'angers. Mais ce n'est pas la première fois que Dieu a permis que de fort grands saints aient été traités en cou-
,* Yoyei l'aveitissement sur celte édition, tome prcmiev.
pables par des princes très vertueux : l'histoii-e ecclésiastique est pleine de pareils exemples; et il ftuit avouer que jamais prévention n'a été fondée sur des raisons plus apjarcntes que celle du roi contre tout ce qui s'appelle jansénisme. Car bien que les défenseurs de la grâce n'aient jamais soutenu les cinq propositions en elles-mêmes, ni avoué qu'elles fussent d'aucun auteur; Lien qu'ils n'eussent, comme j'ai déjà dit, envoyé leurs docteui's à Rome que pour exhorter sa sainteté à prendre Lien garde, eu prononçant sur ces proposihons chimériques, de ne point donner d'atteinte à la véritable doctrine de la grâce ; le pape néanmoins les ayant condamnées sans aucune explication comme extraites de Janscnius, il semLloit que les prétendus jansénistes eussent entièrement perdu leur cause; et la plupail du monde, qui ne savoiLpas le nœud de la question, croyoit que c'étoit en efiet leur opinion que le pape avoit condamnée. La distinction même du fait et du droit qu'ils alléguoient paroissoit une adresse imaginée après coup pour ne se point soumettre. Il n'est donc pas surprenant que le roi, à qui ses grands emplois ne laissoient pas* le temps de lire leurs nombreuses justifications, crût, sur tant de circonstances si "^TaiscraLlaLles et si peu vraies , qu'ils étoient dans Terreur. D'ailleurs , quelque grands principes qu'on eût à Port-Royal sur la fidélité et siu? l'oLéissance qu'on doit aux puissances légitimes, quelque persuadé qu'on y fût qu'un sujet ne peut jamais avoir de justes raisons de s'élever contre son prince, le roi étoit prévenu que les jansénis'es n'étoient pas bien
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intentionnés pour sa personne et pour son état; et ils avoient eux-mêmes, sans y penser, donné occasion à lui inspirer ces sentiments par le commerce, quoique innocent, qu'ils avoient eu avec le cardinal de Retz, et par leur facilité plus cliré tienne que judicieuse à recevoir beaucoup de personnes, ou dégoûtées de la cour, ou tombées dans la disgrâce, qui venoient chez eux cîicrcber des consolations, quelquefois même se jeter dans la pénitence. Joignez à cela qu'encore que les principaux d'entre eux fussent fort réservés à parler et à se plaindre, ils avoient des amis moins réseiTes et indiscrets, qui tenoient quelquefois des discours très peu excusables. Ces discours, quoique avancés souvent par un seul particulier, étoient réputés des discours de tout le corps; leurs adversaires prenoient grand soin qu'ils fussent rapportés au ministre ou au roi même.
On sait que sa majesté a toujours un jésuite pour confesseur. Le père Annat, qui l'a été fort long-temps, outre 1 intérêt général de sa compagnie, avo?t encore un intérêt particulier qui l'animoit contre les gens dont nous parlons. Il se piquoit d'être grand théologien et grand écrivain; il entassoit volume sur volume, et ne pouvoit digérer de voir ses livres (malgré tous les mouvements que sa compagnie se donnoiî pour les faire valoir ) méprisés du publie, et ceux de ses adversaires dans une estime générale. Tous ceux qui ont connu ce père savent quêtant assez raisonnable dans les autres choses, il ne connoissoit plus ni raison ni équité quand il étoit question des jansé-
Iiistes. Tout ce qui npprochoit du roi, mais sur-tout les geus d'église, n'osoierit guère lui parler sur ce chapitre que dans les, sentiments de son confesseur. 11 ne se teuoit point d'assemblée d'évèques où Ton ne fit des délijjcrations contre la prétendue nouvelle hérésie ; et ils comparoicnt dans leurs harangues quelques déclarations qu'on avoit obtenues de sa majesté contre les jansénistes à tout ce que les Constantin et les Théodose avoient fait de plus considérable pour l'église. Les papes mêmes excitoient dans leurs brefs son zèle à exterminer une secte si pernicieuse. G'étoient tous les jours de nouvelles accusations. On lui présentoit des livres où on assuroit que, pendant les guerres de Paris, les ecclésiastiques de Port -Royal avoient offert au duc d'Orléans de lever et d'entretenir douze mille hommes à leurs dépens, et qu'on en donneroit la preuve dès que sa majesté en voudroit être informée. On e\}t Fimpudeace d'avancer, dans un de ces livres, que M. de Gondrin, archevêque de Sens, qu'on appeloit l'un des apôtres du jansénisme, avoit chargé l'épée à la main et taillé en pièces dans une ville de son diocèse un rcginaent dirlandois qui étoit au service de sa majesté. Tous ces ouvrages se débitoient avec privilège: et les réponses où l'on couvroit de confusion de si ridicules calomniateurs étoient supprimées par autorité publique , et quelquefois brûlées par la main du bourreau.
Quel moyen donc que la vérité put parvenir aux oreilles du roi? Le peu de gens qui auroient pu avoir assez de fermclé pour la lui dire étoient retirés de la cour, ou décriés
eux-mêmes comme jansénistes. Et qui est-ce iqui auroit pu être à couvert d'une pareille diffamation , puisqu'on a vu un pape, pour avoir fait écrire une lettre un peu obligeante à M. Arnauld, diffamé lui-même publiquement comme fauteur des jansénistes?
Ainsi une des premières choses à quoi sa majesté se crut obligée, prenant l'administration de ses affaires après la mort du cardinal Mazarin, ce fut de délivrer son état de cette prétendue secte. Il fit donner (le i3 avril 1661 ) un arrêt dans son conseil d'état pour faire exécuter les résolutions de l'assemblée du clergé, et écrivit à tous les archevêques et évêques de France à ce qu'ils eussent à s'y conformer, avec ordre à chacun d'eux de lui rendre compte de sa soumission deux mois après qu'ils auroient reçu sa lettre. Mais les jésuites n'eurent rien plus à cœur que de lui faire ruiner la maison de Port-Royal. Il y avoit longtemps qu'ils la lui représentoient comme le centre et la principale école de la nouvelle hérésie. On ne se donna pas même le temps de faire examiner la foi des religieuses; le lieutenant civil et le procureur du roi eurent ordre de s'y transporter pour en chasser toutes les pensionnaires et les postulantes, avec défense d'en plus recevoir à l'avenir*, et un commissaire du châtelet alla faire la même chose au monastère des champs. L'abbesse, qui étoit alors la mère Agnès, sœur de la mère Angélique, reçut avec un profond respect les ordres du roi, et, sans faire la moindre plainte de ce qu'on les condamnoit ainsi avant que de les entendre, demanda seulement au lieutenant civil si elle
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ne pourroît pas donner le voile à sept de ses postulantes qui étoient déjà au noviciat, et que la communauté avoit admises à la vêtui'c. Il n'en fît point de difficulté ; et , sur lit parole de ce magistrat , quatre de ces filles prirent 1 habit le lendemain, qui ctoit le jour de la quasimodop et les trois autres le prirent aussi le lendemain, qui étoit le jour de Saint -Marc. Cette affaire fut rapportée au roi d'une manière si odieuse, qu'il renvoya sur-le-champ le lieutenant civil, avec une lettre de cachet, pour faire ôtcr l'hahit à ces novices. L'abbesse se trouva dans un fort grand embarras , ne croyant pas qu'aj-ant donné à des filles le saint habit à la face de l'église, il lui fût permis de le leur ôter, sans qu'elles se fussent attiré ce traitement par quelque faute. Elle écrivit au roi une lettre ^ très respectueuse pour lui expliquer ses raisons , et pour le supplier aussi de vouloh' considérer si sa majesté, sans aucun jugement canonique , pouvoit en conscience , en leur défendant de recevoir des novices, supprimer et éteindre un monastère et un institut légitimement établi pour donner des servantes à ^pis- Christ dans la suite de tous les siècles. Mais cette lettre ne produisit d'autre fruit que d'attirer une seconde lettre de cachet, par laquelle le roi réitéroil ses ordres à l'abbesse d ôter l'habit aux sept novices, et de les renvoyer dans vingt-quatre heures, sous
' Cette lettre, datée du 6 mci 1661, est un imprimé de deux pages et demie, in-\°, qui fut dans le temps fort répandu, ma's qui est aujourd'hui très rare.
peîne de désobéissance et d'encourir son indignation. Du reste , il lui déclaroit « quïl n'avoit pas prétendu supprimer son monastère par une défense absolue d'y recevoir des novices à l'avenir, mais seulement jusques à nouvel ordre; lequel seroit donné par autorité ecclésiastique lorsqu'il aura été pourvu à votre couvent (ce sont les termes de la lettre) d'un supérieui' et directeur d'une capacité et piété re!;onnues, et duquel la doctrine ne sera point soupçonnée de jansénisme ; à rétablissement duquel nous entendons qu'il soit procédé incessamment par les vicaires généraux et l'archevêque de Paris. »
Après une telle lettre on n'osa plus garder les sept novices, et on les rendit à leurs parents -, mais ou ne put jamais les faire résoudre à quitter lliabit. Elles le gardèrent pendant plus de trois ans, attendant^toujours qu'il plût à Dieu de rouvrir les portes d'une maison où elles voyoient que leur salut étoit attaché.
L'une de ces novices étoit cette mademoiselle Perricr qui avoit été guérie par la sainte épine; et Dieu a permis qu'elle soit restée dans le siècle, afni que plus de personnes pussent apprendre de sa bouche ce miracle si étonnant. Elle est encore vivante au moment que j'écris ceci; et sa piété exemplaire, très digne d une vierge chrétienne, ne contribue pas peu à confirmer le témoignage qu'elle rend à la vérité.
Les pensionnaires et les postulantes chassées, on chassa aussi le supérieur et les confesseurs. Alors M. Descontes, doyen de Notre-Dame, l'un des grands-vicaires, amena
aux religieuses, par ordre du roi, M. Bail, curé de Mont martre, et sous -pénitencier, pour être leur supérieur et leur confesseur. Celui-ci nomma deux prêtres de Saint- Nicolas du Chardonnet pour être leurs confesseurs sous lui. On ne pouvoit guère choisir de gens plus prévenus contre les jansénistes : M. Bail sur-tout leur étoit fort opposé; ses cheveux se hérissoient au seul nom de Port- Royal, et il avoit toute sa vie ajouté une, foi entière à tout ce que les jésuites publioient contre cette maison; très dévot d'ailleurs , et qui avoit fort étudié les casuistes.
Six semaines après qu'il eut été établi supérieur , M. Descontes et lui eurent ordre de faire la visite des deux maisons, et ils commencèrent par la maison de Paris. Ils y trouvèrent la célèbre mère Angélique qui étoit dangereusement malade, et qui mourut même pendant le cours de celte visite. Mais comme cette sainte fdle a eu tant de part à tout le bien que Dieu a opéré dans ce monastère, je crois qu'il ne sera pas hors de propos de raconter ici avec quelle fermeté héroïque elle soutint cette désolation de sa maison , et de toucher quelques-unes des principales circonstances de sa mort.
Elle avoit passé tout l'hiver à Port-Royal des champs avec une santé fort foible et fort languissante, ne s'élanl point bien rétablie d'une grande maladie qu'elle avoit eue l'été précédent. Il y avoit déjà du temps qu'elle exhortoit ses religieuses à se préparer par beaucoup de prières aux tribulations qu'elle prévoyoit qui leur dévoient arriver. On lui ayoit pourtant écrit de Paris que les affaires s'adou-
assoient; mais elle n'en avoit rien cru, et disoit toujours que le temps de la souffrance étoit arrivé. En eJSet, elle apprit dans la semaine de pâques les résolutions qui ayoient été prises contre ce monastère. Malgré ses grandes infirmités «t l'amour qu'elle avoit pour son désert, elle manda à la mère abbesse que si l'on jugeoit à Paris sa présence nécessaire dans une conjoncture si importante, elle s'y, feroit porter. Elle le fît en effet, sur ce qu'on lui écrivit qu'il étoit à propos qu'elle vînt. Elle apprit en chemin que ce jour-là même M. le lieutenant civil étoit venu dans la maison de Paris, et les ordres qu'il y avoit apportés. Elle se mit aussitôt à réciter le Te Deum avec les sœurs qui l'accompagnoient dans le cairosse, leur disant qu'il falloit remercier Dieu de tout et en tout temps. Elle arriva avec cette tranquillité dans la maison ; et comme elle vit des religieuses qui pleuroient: «Quoi! dit-elle, mes filles, je pense que l'on pleure ici! Et où est votre foi?» Cette grande fermeté cependant n'empêcha pas que les jours suivants ses entrailles ne fussent émues lorsqu'elle vit sortir toutes ces pauvres filles qu'on venoit enlever les unes après les autres, et qui, comme d'innocents agneaux, perçoient le ciel de leurs cris en venant prendre congé d elle et lui demander sa bénédiction. Il y en eut trois, entre autres , pour qui elle se sentoit particulièrement attendrir : c'étoient mesdemoiselles de Luynes et mademoiselle de Bagnols. Elle les avoit élevées toutes trois presque au sortir du berceau , et ne pouvoit oublier avec quels sentiments de piété leurs parents, qui avoient fait beaucoup
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de bien à la maisoTi , les lui avoient autrefois recommandées pour eu faire des ofÏTaiides dignes d'être consacrées à Dieu dans son monastère. Elles étoient sur le point de prendre l'habit , et altendoient ce jour avec beaucoup d'impatience.
L heure étant venue qu'il falloît qu'elles sortissent, la mère Angélique, qui sentit son cœur se déchirer à cette séparation, et que sa fermeté commençoit à s'ébranler, tout à coup s'adressa à Dieu pour le prier de la soutenir, et prit la résolution de les mener elle-même à la porte, où leurs parents les attcndoieut. £lle les leur remit entre les mains avec tant de marques de constance, que madame de Chevreuse , qui venoit quérir mesdemoiselles de Luynes, ne put s'empâcher de lui faire compliment sur sou grand courage. «Madame, lui dit la mère Angélique d'un ton qui acheva de la remplir d'admiration, tandis que Dieu sera Dieu, j'espérerai en lui et ne perdrai point courage. » Ensuite, s'adressant à mademoiselle de Lujnaes l'ainée, qui fondoit en lannes : «Allez, ma fille, lui ditelle, espérez en Dieu, et mettez en lui votre confiance; uous nous reverrons ailleurs, où il ne sera plus au poU' voir des hommes de nous séparer. »
IViais dans tous ces combats de la foi et de la nature , à mesure que la foi prenoit le dessus, à mesure aussi la nature tomboit dans raccabiemeut ; et l'on s'aperçut bientôt que sa santé dépérissoit à vue d'oeil. Ajoutez à tous ces déchirements de cœur le mouvement continuel qu'il falîoit qu'elle se donnât dans ce temps de trouble et d'agita-
tion, étant obligée à toute heure, tantôt d'aller au parloir, tantôt décrire des lettres, soit pour demander conseil, soit pour en donner : il n'y avoit point de jour qu elle ne reçût des lettres des religieuses des champs, chez qui il se passoit les mêmes choses qu'à Paris, et qui n'avoient recoui'S qu'à elle dans tout ce qui leur arrivoit. Elle étoit de toutes les processions qu'on faisoit alors pour implorer la miséricorde de Dieu.
La dernière où elle assista, ce fut à celle pour les sept novices, afin qu'il plût à Dieu d'exaucer les prières qu'elles lui faisoient pour demeurer dans la maison. On lui donna à porter une relique de la vraie croix, et elle y alla nupieds comme toutes les autres religieuses : elle se traîna comme elle le put le long des cloîtres, dont on faisoit le tour; mais, en rentrant du cloître dans le choeur, elle tomba en foiblcsse , et il fallut la reporter dans sa chambre et dans son lit, d'où elle ne se releva plus. Il lui prit une fort grande oppression accompagnée de fièvre ; et cette oppression, qui étoit continuelle, avoit des accès si violents , qu'on croyoit à tout moment qu'elle alloit mourir : en telle sorte que, dans l'espace de deux mois, on fiit obligé de lui apporter trois fois le saint viatique.
Mais la plus rude de toutes les épreuves, tant pour elle que pour toute la communauté, ce fut l'éloigneraent de M. Singlin et des autres confesseurs, du nombre desquels étoit M. de Sacy et M. de Sainte-Marthe, deux des plus saints prêtres qui fussent alors dans l'église. Il y avoit plus de vingt ans que la mère Angélique se confessoit à M. de
Singlin ; et l'on peut dire qu'après Dieu elle avoit remis en lui toute l'espérance de son salut. On peut juger combien il lui fut sensible d être privée de ses lumières et de ses consolations dans un temps où elles lui étoient si nécessaires, sur-tout sentant approcher l'heure de sa mort. Cçpendant elle supporta cette privation si douloureuse avec la même résignation que tout le reste; et voyant ses religieuses qui s'afïligeoient de n'avoir plus personne pour les conduire, et qui se regardoient comme des brebis sans pasteur : « Il ne s'agit pas , leur disbit-elle , de pleurer la perte que vous avez faite en la personne de ces vertueux ecclésiastiques , mais de mettre en œuvre les saintes instructions qu'ils vous ont données. Croyez-moi,, mes filles, nous avions besoin de toutes les humiliations que Dieu nous envoie. Il n'y avoit point de maison en France plus comblée de biens spirituels que la nôtre, ni où il y eût plus de connoissance de la vérité; mais il eût été dangereux pour nous de demeurer plus long-temps dans l'abondance-, et si Dieu ne nous eût abaissées, nous serions peutêtre tombées. Les hommes ne savent pas pourquoi ils font les choses; mais Dieu, qui se sert d'eux, sait ce qu'il nous faut. » Mais tous ces sentiments dont son cœur étoit rempli paroîtront encore mieux dans une lettre qu'elle écrivit alors à un des amis de la maison , très vivement touché de tout ce qui se passoit. Voici cette lettre :
«Enfin, monsieur, Dieu nous a dépouillées de pères, de sœurs et d'enfants : son saint nom soit béni ! La douleur est céans; mais la paix y est aussi dans une soumis-
sron entière à sa volonté. Nous sommes persuadées que cette visite est une grande miséricorde de Dieu sur nous, et qu'elle nous étoit absolument nécessaire pour nous purifier et nous disposer à faire un saint usage de ses grâces que nous avons reçues avec tant d'abondance ; car , croyez-moi j si Dieu daigne avoir sur nous de plus grands desseins de miséricorde, la persécution ira plus avant. Humilions-nous de tout notre cœur pour nous rendre dignes de ses faveurs, si véritables et si inconnues aux hommes. Pour vous, je vous supplie d'être le plus solitaire que vous pourrez , et de parler fort peu , sur-tout de nous. Ne racontez point ce qui se passe, si l'on ne vous en parle; écoutez, et répondez le moins que vous pourrez. Souvenez-vous de cette excellente remarque de M. de Saint-Cyran , que l'évangile et la passion de Jésus-Christ est écrite dans une très grande simplicité et sans aucune exagération. L'orgueil, la vanité et l'amour-propre se mêlent par- tout; et, puisque Dieu nous a unies par sa sainte charité, il faut que nous le servions dans l'humilité. Le plus grand fruit de la persécution, c'est l'humiliation; l'humilité se conserve dans le silence; gardons -le donc aux pieds de Notre -Seigneur, et attendons de sa bonté notre force et notre soutien. «
C'est dans ce même esprit qu'elle répondit un jour à quelques sœurs qui lui demandoient ce qu'elle pensoit qu'elles deviendroient toutes, et si on ne leur rendroit point leurs novices et leurs pensionnaires : «Mes filles, ne vous tourmentez point de tout cela ; je ne suis pas en
peine si on vous rendra vos novices et vos pensionnaires; mais je suis en peine si lesprit de la retraite, de la simplicité et de la pauvreté se conservera parmi vous. Pourvu que ces choses subsistent, moquez-vous de tout le reste. » Il n'y avoit presque point de jours qu on ne lui vînt annoncer quelques nouvelles affligeantes : tantôt on lui disoit que le lieutenant civil étoit dans la clôture avec des maçons pour l^ire murer jusques aux portes par où entroient les charrois pour les nécessités du jardin et de la maison; tantôt, que ce magistrat faisoit, avec des archers, des perquisitions dans les maisons voisines pour voir si quelques-uns des confesseurs n'y seroicnt point cachés; une autre fois, qu'on viendroit enlever et disperser toutes les religieuses. Mais elle demeuroit toujours dans le calnie, ne permettant jamais qu'on se plaignît, même des jésuites, et disant toujours : «Prions Dieu et pour eux et pour nous. 3) Cependant, comme il étoit aisé de juger, par tous ces traitements extraordinaires, qu'il falloit qu'on eût étrangement prévenu l'esprit du roi contre la maison, on crut devoir faire un dernier effort pour détromper sa majesté. Toute la communauté s'adressa donc à la mère Angélique, et on l'obligea décrire à la reine mère, dont clic étoit plus connue que du roi, et qui avoit toujours conservé beaucoup de bonté pour M. d'Andilly son frère. Comme cette lettre a été imprimée, je n'en rapporterai, ici que la substance. Elle y représentoit une partie des bénédictions que Dieu avoit répandues sur elle et sur son monastère, et, entre autres, le bonheur qu'elle avoit eu
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d'avoir saint François de Sales pour directeur, et la bienheureuse mère de Chantai pour intime amie. Elle rappeloit ensuite toutes les calomnies dont on Tavoit déchirée et ses religieuses; la protection que leur innocence avoit trouvée auprès de feu M. de Gondy, leur archevêque et leur supérieur, et les censures dont il avoit flétri les infômes libelles de leurs accusateurs, qui n'avoient pas laissé de continuer leurs impostures. Elle rapportoit les témoignages que ce prélat et tous les supérieurs qu'il leur avoit donnés avoient rendus de la paicté de leur foi, de leur soumission au pape et à l'église ^ ei de l'entière ignorance où on les avoit toujours entretenues touchant les matières contestées 5 jusque-là qu'on ne leur laissoit pas lire le hvre de la Frérjuente Communion ^ à cause des disputes auxquelles il avoit donné occasion. Elle faisoit souvenir la reine de la manière miraculeuse dont Dieu s'étoit déclaré pour elles, et la supplioit enfin de leur accorder la même protection que Philippe lï, roi d'Espagne, son aïeul, avoit accordée à sainte Thérèse, qui, malgré son éminente sainteté, s'étoit vue calomniée aussi-bien que les pères de son ordre , et noircie auprès du pape par les mêmes accusalions d'hérésie dont ou chargeoit les religieuses de Port- Royal et leurs directeurs.
La mère Angélicjue dicta cette lettre à plusieurs reprises, étant interrompue presque à chaque ligne par des syncopes et des convulsions violentes que causoit sa maladie. La lettre étant écrite, elle ne voulut plus entendre parler d'aucune affaire, et ne songea plus qu'à l'éternité.
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Bien qu'elle eût passé sa vie dans des exercices continuels de pénitence, et n'eût jamais fîiit autre chose que de travailler à son salut et à celui des autres, elle etoit si pénétrée de la sainteté infinie de Dieu et de sa propre indignité, qu'elle ne pouvoit penser sans frayeur au moment terrible où elle comparoîtroit devant lui. La sainte confiance qu'elle avoit en sa miséricorde gagna enfin le dessus. Son extrême humilité la rendit fort attentive, dans les derniers jours de sa vie, à ne rien dire et à ne rien faire de trop remarquable, ni qui donnât occasion de parler d'elle avec estime après sa mort. Et sur ce qu'on lui représent oit un jour que la mère Marie des Anges, qu'elle estimoit, et qui étoit morte il y avoit trois ans, avoit dit, avant que de mourir, beaucoup de choses dont ou se souvenoit avec édification, elle répondit brusquement : « Cette mère étoit fort simple et fort humble, et moi je ne le suis pas. »
Quelques semaines avant sa mort ses oppressions diminuèrent beaucoup, et on la crut presque hors de péril j mais bientôt les jambes lui enflèrent et ensuite tout le corps, et tous ses maux furent changés en une hydropisie qui fut jugée sans remède.
Dans ce temps, le même M. Descontes et M. Bail, qui commençoient leur visite, étant entrés dans la chambre, et M. Descontes lui ayant demandé comment elle se trouvoit, elle lui répondit d'un fort grand sang froid : « Comme
une fille, monsieur, qui va mourir Hé quoi! ma mère,
s'écria M. Descontes, vous dites cela comm.e une chose indifïërente j la mort ne vous étonne-t-elle point?... Moi?
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lui dit-elle, je suis venue ici pour me préparer à mourir; mais je n'y étois pas venue pour y voir tout ce que j'y vois. M M. Descontes à ces hiots haussant les épaules sans rien répliquer : «Monsieur, lui dit la mère, je vous entends. Voici le jour de Vhomme; mais le jour de Dieu viendra qui découvrira bien des choses. »
Il est incroyable combien ses souffrances augmentèrent dans les trois dernières semaines de sa maladie, tant par les douleurs de son enflure , que parceque son corps s'écorclia eu plusieurs endroits; ajoutez à cela un si extrême dégoût, que la nourriture lui étoit devenue un supplice. Elle enduroit tous ces maux avec une paix et une douceur étonnante , et ne témoigna jamais d'impatience que du trop grand soin qu'on prenoit de chercher des moyens de la mettre plus à son aise. « Saint Benoît nous ordonne , disoit-elle , de traiter les malades comme Jésus- Christ même ; mais cela s'entend des soulagements nécessaires, et non pas des raffinements pour flatter la sensualité. » On la voyoit dans un recueillement continuel , toujours les yeux levés vers le ciel, et n'ouvrant la bouche que pour adresser à Dieu des paroles courtes et enflammées, la plupart tirées des psaumes et des autres livres de l'écriture.
La veille de sa mort , les médecins jugeant qu'elle ne pouvoit plus aller guère loin ^n lui apporta pour la troisième fois, comme j'ai dit, le saint viatique. Bien loin de se plaindre de n'être pas secourue en cette occasion par les ecclésiastiques eu qui elle avoit eu tant de confiance,
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elle remercia Dieu de ce qu'elle raoïiroit pauvre de tout point, et également privée des secours spirituels et des temporels. Elle reçut le saint* viatique avec tant de marques de paix, de fermeté et danéantisscment, que, longtemps après sa mort, les religieuses disoieiit que pour s'exciter à communier dignement, elles navoicnt qu à se représenter la manière édifiante dont leur sainte mère avoit communié devant elles. Bientôt après elle entra dans Tagouie, qui fut d abord très douloureuse -, mais enfin toutes ses souflVances se terminèrent en une espèce de léthargie , pendant laquelle elle s'endormit du sommeil des justes, le soir du sixième d'août 1 66i, jour de la Transfiguration, âgée de soixante -dix ans moins deux jours. Filic véritablement illustre , et digne , pai' sou ardente chari'é envers Dieu et envers le prochain , par son extrême amour pour la pauvi'eté et pour la pénitence , et enfin par les grands talents de son esprit, d être comparée auyj^lus saintes fondatrices.
Le bruit de sa mort s'étant répandu, ei son corps ayant été le lendemain , vers le soir, exposé à la grille, selon la coutume j l'église fut en uu moment pleine d'une foule de peuple , qui venoient bien moins eu intention de prier Dieu pour elle que de se recommander à ses prières: ils deraandoient tous avec instance qu'on fît toucher à cette mère, les uns leur chapeltt et leurs médailles, les autres leurs heures, quelques-uns uième leurs mouchoirs, qu'ils présentoient tout trempés de leurs larmes. On en fil d'abord quelque diflicuîté , mais ne pouvant résister à
leur empressement, deux sœurs ne firent autre chose tout ce soir, et le lendemain depuis le point du jour jusqu'à son enterrement, que de recevoir et de rendre ce que l'on passoit; et Ton voyoit ce peuple Laiser avec transport les choses qu'on leur rendoit, l'appelant, les uns leur Jjonne mère, les autres la mère des pauwes. Il n'y eut pas jusqu'aux ecclésiastiques qui entrèrent pour l'enterrer qui ne purent s'empêcher, quoiqu'ils ne fussent point de la maison, de lui baiser les mains comme celles d une sainte. Dieu a Lien voulu confirmer sa sainteté par plusieurs miracles; et l'on en pourroit rapporter un grand nombre, sans le soin particulier que les religieuses de Port-Royal ont toujours eu, non seulement de cacher le plus qu'elles peuvent leur vie austère et pénitente aux yeux des hommes, mais de leur dérober même la connoissancc des merveilles que Dieu a opérées de temps en temps dans leur monastère.
Revenons maintenant à la visite. Elle dura près de deux mois, et, pendant tout ce temps, M. Descoutes et M. Bail visitèrent exactement les deux maisons , et interrogèrent toutes les religieuses les unes après les autres, même les converses. M. Bail sur-tout y apportoit une application extraordinaire, fort étonne de trouver les choses ci dificrentes de ce qu'il se l'étoit imaginé; il tendoit même des pièges à la plupart de ces filles dans les questions qu'il leur faisoit , comme s'il eût été bien aise de les trouver dans quelque opinion qui eût l'apparence d'hérésie. Il y en eut à qui il demanda, puisqu'elles croyoient que Jé^us-
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Christ étoit mort pour tous les hommes , si elles ne croyoient pas aussi qu'il fût mort pour le diable? Enfin, ne pouvant résister à la vérité, il leur rendit justice, et signa, avec M. Descontes, la carte de visite, dont j'ai cru devoir rapporter cet article tout entier :
«Ayant trouvé, par la visite, cette maison en un état régulier bien ordonné, une exacte observance des règles et des constitutions, une grande union et charité entre les sœurs, et la fréquentation des sacrements digne d'approbation , avec une soumission due à notre saint-père le pape et à tous ses décrets par une foi orthodoxe et une obéissance légitime ; n'ayant rien trouvé ni reconnu en l'un et l'autre monastère qui soit contraire à ladite foi orthodoxe et à la doctrine de l'église catholique, apostolique et romaine, ni aux bonnes mœurs, mais plutôt une grande simplicité, sans curiosité dans les questions controversées dont elles ne s'entretiennent point, les supérieurs ayant eu soin de les en empêcher; nous les exhortons toutes, par les entrailles de Jésus-Christ, d'y persévérer constamment, et la mère abbesse d'y tenir la main. »
Voilà en peu de mots l'apologie des religieuses de Port- Royal ; les voilà reconnues pour très pures dans leur foi et dans leurs mœurs, très soumises à l'église, et très ignorantes des matières contestées; et voilà par conséquent les jésuites déclarés de très grands calomniateurs par l'homme même que les jésuites avoient fait nommer pour xaminer ces filles.
Vraisemblablement on se garda bien de montrer au roi
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cette carte Je visite , qui auroit été capable de lui donner contre les persécuteurs de ces religieuses toute l'indignation qu'ils lui avoicnt inspirée contre elles. Je né sais point si M. Bail prit pour les justifier les soins que sa conscience l'obligeoit de prendre. La vérité est que depuis ce temps-là il les traita assez doucement : il faisoit même assez volontiers, pour les consoler dans l'affliction où il les voyoit, ce qu'il pouvoit, et pour cela il leur apportoit quelquefois des cantiques spirituels dont il avoit fait les airs et les paroles, et vouloit les leur faire chanter à la grille.
Cependant le formulaire commençoit à exciter beaucoup de troubles. Plusieurs évêques refusèrent de le faire signer dans leurs diocèses, et écrivirent au roi pour se plaindre des entreprises de l'assemblée du clergé , qui , méritant à peine le nom de simple synode, prétendoit s'ériger en concile national, prescrivoit des formules de foi, et décernoit des peines contre les prélats qui refuseroient de se soumettre à ses décisions. Le premier q:ii écrivit fut messire Nicolas Pavillon « , évêque d'Aleth , qui étoit alors regardé comme le saint Charles de l'église de France. 11 y avoit vingt-deux ans qu'il étoit évêque, et
' La lettre qu'écrivit à ce sujet M. l'évèque d'Aleth est datée du 22 mai 1661 ; elle étoit adressée à M. l'évêque de Cliâlons- «ur-Mavne. C'étoit un exposé bref et succinct des raisons qui empèclioient ce prélat de déférer au jugement de l'assemblée du clergé.
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aïo OEUVRES DIVERSES.
ilepuis ce temps-lâ il n'étoit jamais sorti de son diocèse
cjue pour assister aux états de la province.
Le grand amour pour la résidence, joint à la sainteté extraordinaire de sa vie et à un zèle ardent pour la discipline, le faisoit dès-lors traiter de janséniste; il avoit été néanmoins dans l'opinion qu'on devoit aux constitutions une soumission pleine et entière, sans aucune distinction du fait et du droit. Mais il rapporte lui-même , dans une kttre qu'il écrivit à M. de Péréfixe, qu'ayant examiné à fond la matière, et demandé à Dieu par beaucoup de prières qu'il voulût l'éclairer, il avoit reconnu qu'il s'étoit trompé, ef que le fait de Jansénius étoit de telle nature qu'on n'en pouvoit exiger par autorité ni la créance ni la souscription. Ce fut donc dans ce même sens qu'il écrivit au roi et aux prélats de l'assemblée ' . Son exemple fut suivi par les évêques de Comminges , de Beauvais , d'Angers % et de Vence .3. Ce dernier rcprésentoit avec beaucour) de douleur qu'on avoit surpris la piété de sa majesté
1 Ces lettres sont datées du 22 juin 1661.'
2 Nous n'avons entre nos mains que la réponse de ce prélat a la lettre que M. de Lionne lui avoit' écrite , après avoir présenté et lu à sa majesté la lettre que l'évêque d'Angers avoit écrite au roi. Cette réponse est datée du 6 avril 1661 ; elle contient l'apo- Io£;ie détaillée de sa conduite, et sur-tout du parti qu'il avoit pris pour le mandement des deux grands-vicaire» , et dans tous les autres incidents auxquels la /distinction du droit et du fait «voit donné lieu. ; t ,
3 <Gejtt« Içttve^estJduj^Sjoc.»^^ .
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en lui faisant croire qu'il j avoit dans son royaume une nouvelle hérésie, ajoutant que le formuiaire ayolt été regardé par la plupart des prélats , même de l'assemblée , comme une semence malheureuse de troubles et de divisions. Tous ces évêques que je viens de nommer écrivirent aussi au pape pour lui faire les mêmes plaintes contre le formulaire , et pour lui demander la conduite qu'ils dévoient tenir en cette rencontre. •
Mais rien ne fit mieux eonnoître combien tout le monde étoit soumis sur la doctrine, que tous les applaudissements qu'on donna au mandement des grands-vicaires de Paris, où la distinction du fait et du droit étoit établie. On couroit en foule signer le formulaire selon la distinction de ce mandement; déjà même plusieurs prélats de l'assemblée déclaroient tout haut qu'ils n'avoient jamais prétendu exiger d'auïre signature. Les jésuites virent avec douleur cette soumission universelle , et que dans deux mois, si le mandement subsistoit, il n'y avoit plus de jansénistes dans le royaume. Le père Annat alla trouver ses bons amis, IVL de Marca. auteur du formulaire, et M. l'archevêque de Rouen, président de l'assemblée. Ceux-ci firent aussitôt parler les agents du clergé : on fit entendre au roi que le mandement des grands-
■ Nous n'avons pu lecouyrer que les lettres de l'eTêque de Venee et de celui d'Angers ^ qui sont des 9 et a8 août de cette année. Ce dernier a accompagné sa lettre d'un petit traité sur le Distinction du droit et du fait, qui eut dans le temps (^elqucs succès.
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vicaires avoit excité un fort grand scandale ; qu'il éludoit le sens des constitutions, et rendoit inutiles toutes les délibérations des prélats et les arrêts de sa majesté. Là-dessus les giands-vicaires sont mandés à Fontainebleau, où étoit la cour, et où étoient aussi en grand nombre messieurs les prélats.
M. de Marca, toujours entêté de sa prétendue inséparabilité du fait et du droit, fit un grand discours pour persuader aux grands-vicaires qu'ils n'avoient point dû séparer ces deux questions. Après qu'il eut fini , ils lui "demandèrent par grâce qu'il voulût mettre ses raisons par écrit , afin qu ils les pussent examiner plus à loisir. M. de Marca, de concert avec le père Annat, fit l'écrit qu'on lui demandoit; et le lendemain les grands -vicaires apportèrent leurs observations, où toutes ses raisons étoient détruites de fond eu comble. Il voulut leur répliquer par un autre écrit ; mais en moins de vingt-quatre heures cet écrit fut encore réfuté par de nouvelles observations plus foudroyantes que les premières.
Alors MM. les prélats, reconnoissant qu'ils ne pouvoient l'emporter par la raison, eurent recours à la force; ils firent casser et déclarer nul, par un arrêt du conseil ' , le mandement des grands-vicaires, avec défense à tout le
' Cet arrêt du conseil d état est du 1 5 juillet 1 66 1 ; il fut rendu en conséquence d'un autre arrêt du conseil, du 3o juin de la même année , qui avoit ordonné que le mandement des grandssicaires serolt représenté à tous les arcbeyè^ues et évêque» qiii
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inonde de le signer. En même temps le mandement fut envoyé à Rome, et le roi écrivit au pape pour le faire révoquer. Les grands -vicaires, de leur côté, écrivirent au pape une grande lettre ' , où ils lui rendoient compte de leur mandement, «qui, en faisant rendre, disoient-ils, aux constitutions tout le respect qui leur étoit dû, auroit mis le calme dans l'église, s'il n'avoit été traversé par des gens ennemis delà paix, et par des évêques trop amoureux de leur formule de foi, qu'ils s'étoient avisés de proposer à tout le royaume, et dans laquelle ils avoient ajouté aux constitutions des choses qui n'y étoient pas. » Cette lettre éioit accompagnée d'un acte signé par tous les curés de Paris 'j, qui déclaroient que le mandement, bien loin d'avoir excité le scandale, avoit été d'une fort grande édi-
ctoicnt à la cour, qui déclarèrent dans leurs avis c^u'après avoir soigneusement examiné la teneur dudit mandement, ils avoient reconnu qu'il étoit manifestement contraire aux ^euz constitutions et décisions de foi des papes Innocent X et Alexandre YII. Pag. 4 et 5.
* Cette lettre, signée de MM. Descontes et de Hodencq.'est du 6 août i66i ; elle parut imprimée alors avec la lettre qu'ils écrivoient en même temps et pour le même sujet ^au caidinal d'Est , protecteur des églises de France. On prit à Paris la défense de leur mandement, et il parut entre autres un écrit d'environ cinquante pages , sous le titre de Défense de l'ordonnance de MM. tes grands-vicaires généraux de monseigneur te cardinal de Retz,, qui ne fit lien changer à la suppression qui en avoit été ordonnée.
' Cette déclaration des curés de Paris, sur le mandement da Mftl- les grands-vicaires de monseigneur le cardinal de Ketz, est du 2o juillet i66j.
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ficatioii pour tout le diocèse , et étoit regardé de tous les gens do J>icn coimue l'unique moyen de pacifier leglise. On peut dire que la politique de 1 église de Rome ne paut jamais mieux qu'en cette occasiou : elle étoit bien éloignée d'approuver que des évêques s'ingérassent do fiiire des professions de foi pour les faire signer à tous leurs confrères; mais elle étoit aussi trop éclairée sur ses Intérêts pour ne pas approuver la conduite de ces évoques, tjui donnoient par -là au pape une infaillibilité sans bornes. Le pape écrivit aux grands-\àcaires un bref ex- [rcmcment sévère, les traitant d'enfants de Bélial, mais sans dii'c un root ni du formulaire ni des décisions de rassemblée : il les exbortoit en termes généraux à revenir à résipiscence, et à imiter l'obéissance des évêques et la piété du roi; après quoi il leur donnoit sa bénédiction. Il ne fit réponse ni à l'évâque d'Angers, ni aux autres prélats qui s'étoient adressés à lui pour le consulter. Il se contenta de faire écrire au nonce par le cardinal Ghigi ; et ce nonce avoit ordre de renvoyer tous ces évêques au bref que sa sainteté avoit écrit aux grands -vicaires de Paris, et de leur dire de s'y conformer. Ces prélats demeurèrent fermes dans la résolution qu'ils avoient prise de ne. point déférer aux décisions de l'assemblée. Mais les grands-vicaires firent un autre mandement, par lequel ils l'évoquoient le premier, et ordonnoient la signature pure et simple du formulaire; et en même temps ils eurent ordre de le faire signer aux fcligieuses de Port-B.oyal. Le premier mandement avoit déjà causé beaucoup do
trouble parmi ces filles, qui appréliendoient, en le siguant , de blesser la vérité. Mais comme c'est cette crainte, et, si l'on veut, ce scrupule qui leur a dans la suite attiré tant de persécutions , et qui a en quelque sorte causé î 1 ruine de leur maison , il est bon de dire ici doù vcnoit en ellefTine si grande délicatesse de conscience.
Les religieuses de Port -Royal, comme j'ai dit, et comme il paroît par la carte de visite que j'ai rapportée, n'avoient originairement aucune connoissance des matières contestées ; leurs directeurs ne les en entreteuoient point , et ne leur en avoient appris que ce qui étoit al)solument nécessaire pour leur salut. Mais en récompense ils les avoient instruites à fond des devoirs de leur profession et des maximes de l'évangile : on leur avoit- fortement imprimé dans l'esprit ces grands principes de saint Paul et de saint Augustin , « Qu'il n'est point permis de pécher pour quelque occasion que ce soit ; qu il vaudroit mieux s'exposer à tous les plus grands supplices que de faire un léger mensonge; que Dieu et la vérité n'étant qu'un, on ne sauroit la blesser sans le bless r lui - même ; qu'on ne peut point déposer pour un fait dont on n'est point instruit; et que d'attester qu'on croit ce qu'on ne croit pas, c'est un crime horrible devant Dieu et devant les hommes. » Sur- tout ou leur avoit inspiré une extrême horreur pour toutes ces restrictions mentales, et pour toutes ces fausses adresses inventées par les casuistes modernes , dans la vue de pallier le mensonge et d'éluder la vérité. Cela étant, on peut aîsénaeiit
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concevoir d'où venoit la répugnance de ces filles à signer le formulaire. La nécessité ou on les réduisoit les avoit enfin obligées malgré elles de s'instruire de la contestation qui faisoit tant de bruit dans l'église, et (jui les jetoit dans de si grands embarras. Elles avoient appris que ^ux papes, à la sollicitation des jésuites et de plusieurs evêques, avoient condamné, comme extraites de Jansénius, évêque d'Ypres , cinq propositions très abominables -, que tout le monde avouoit que ces propositions étoient bien condamnées; mais qu'un grand nombre de docteurs distingués par leur piété et par leur mérite , du nombre desquels étoient les directeurs de leur maison , soutenoient qu'elles n'étoient point dans le livre de cet évêque, où ils oiFroient même d'en faire voir de toutes contraires \ qu'il s'étoit fait sur cela de part et d'autre quantité de livres où ceux-ci paroissoient avoir eu tout l'avantage. Il y avoit donc lieu de douter, et elles doutoient effectivement, que ces propositions fussent dans le livre de cet évêque, mort en odeur de sainteté, et qui, dans son ouvrage même , paroissoit soumis jusqu'à l'excès au saintsiège. Ainsi , soit qu'elles se trompassent ou non , pouvoient-elles en sûreté de conscience signer le formulaire? IN'étoit-ce pas attester qu'elles croyoient le contraire de ce qu'en effet elles pensoient ? On répondoit qu'elles dévoient se fier à la décision de deux papes ; mais elles avoient appris de toute l'église que les papes , ni même des conciles , ne sont point infaillibles sur des faits non révélés. Et y a-t-il quelqu'un , si ce n'est les jésuites , qui
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le puisse soutenir ? Le contraire n'est-il pas aujourd'hui avoué de toute la terre ? et n'étoit-il pas alors aussi vrai qu'il l'est maintenant? Il est donc constant que ces filles ne refusoient de signer que parccqu'elles craignoient de faire un mensonge. Mais leur délicatesse sur cela étoit si grande , que , quelque tour que les grands-vicaires eussent donné à leur premier mandement , plusieurs religieuses néanmoins , sur la seule peur d'être obligées de le signer, tombèrent malades; et il prit à la sœur de M. Pascal, qui s'appeloit en religion sœur Euphémie, et qui étoit alors sous-prieure à Port-Roy al-des-Champs, une fièvre dont elle mourut. Les autres ne consentirent à signer qu'après avoir mis à la tête de leurs souscriptions deux ou trois lignes qui portoient qu'elles embrassoient absolument et sans réserve la foi de l'église catholique, qu'elles condamnoient toutes les erreurs qu'elle condamne , et que leur signature étoit un témoignage de cette disposition.
On peut juger par-là de l'effet que fit sur elles le secon<;l mandement. « Que veut-on de nous davantage, disoientelles aux grands-vicaires ? N'avons-nous pas rendu un témoignage sincère de notre soumission pour le saint-siège? •Veut-on que nous portions témoignage d'un livre que nous n'entendons point , et que nous ne pouvons entendre? » Là-dessus elles prenoient à témoin M. Descontes delà pureté de leur foi , et de l'ignorance où il les avoit trouvées sur toutes ces contestations. Les grands-vicaires étoient fort fâchés de les voir dans cette agitation , et 'de leur persévérance dans un refus qui alloit vraisemblablement
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attirer la ruine de Tune des plus saintes communautés qu'il y eût dans l'église. Ils épuisèrent leur esprit à cher-' cher des tempéraments qui pussent sauver ces filles ; ils les conjurèrent de s'aider un peu elles-mêmes, et de faire quelque chose qui leur donnât occasion de les servir. A la fin elles s'offrirent de signer avec cette espèce de pré'ambule : « Nous , abbesse , prieures et religieuses des deux monastères de Paris et des champs, etc., considérant que, dans l'ignorance où nous sommes de toutes les choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons fliire est de rendre témoignage de notre foi; nous déclarons très volontiers, par notre signa-* ture, qu'étant soumises avec un très profond respect à notre saint-père le pape, et n'ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que sa sainteté et le pape Innocent X en ont déjà décidé, et rejetons toutes les erreurs qu'ils ont jugé y être contraires. »
Les grands-vicaires portèrent à la cour cette déclaration, et employèrent tous leurs efforts pour l'y faire approuver. Ils y portèrent en même temps une déclaration à peu près semblable, que les religieuses du Val-de-Grace et celles de plusieurs autres couvents leur avoicnt aussi présentée, et sans laquelle elles refusoient de signer. On ne leur parla point de ces autres religieuses; mais ils eurent ordre de ne point admettre l'explication de celles de Port-Royal, et d'exiger d'elles une souscription pure tX simple. Mais sur ces entrefaites le cardinal de Retx
ayant donné sa démission de l'archevêché de Paris , et le roi ayant nommé un autre archevêque, il ne fut plus question du mandement de ces grands-vicaires.
Cependant les jésuites, pour autoriser toutes ces violences, s'opiniàtroient à vouloir de plus en plus faire du fait de Jansénius un dogme de foi. Comme ils voyoient avec quelle facilité leurs adversaires avoient ruiné toutes les frivoles raisons sur lesquelles M. de Marca avoit voulu fonder ce nouveau dogme, ils crurent que tout le mal vcnoit de ce que ce prélat biaisoit trop, et ne parloit pas assez nettement. Pour y remédier, ils firent soutenir puhliqucment dans leur collège de CJermont une thèse où ils avancèrent en propres termes cette proposition : « Que Jésus-Christ, en montant au ciel, avoit donné à saint Pierre et à ses successeurs la même infaillibilité et dans le fait et dans le droit qu'il avoit lui-même '. » D'où ils concluoient très naturellement que, le pape ayant décidé que les cinq propositions ctoient dans Jansénius, on ne pou-
• Ce fut le 12 décembre 1661 que cette thèse parut sous le titre d'Assertion, calliolujue de iincanialion contre les principales Iwri'sies de tout le siècle. Chaque position de cette thèse répondoit à chacun des seize siècles qui se sont écoulés depuis la naissance de Jésus-Christ. La dernière, dont il s'agit ici, étoit tonçue en ces termes : <( Ce fut en ce siècle que le schisme de Phoiias se fortifiant sépara les Grecs du chef de l'église. Pour nous, nous reconnoissons que Jésus-Christ en est tellement le chef, qu'il en a laissé le gouvernement, premièrement à saint Picuc, et puis à ses successeurs, et qu'il leur a accordé, îoutea
voit nier sans hérésie qu'elles n'y fussent. C'est ainsi que ces pères, dans la passion de rendre hérétiques leurs adversaires, se rendoient eux-mêmes coupables dune très dangereuse hérésie, et non seulement d'une hérésie, mais d'une impiété manifeste, en égalant à Dieu la créature, et voulant qu'on rendit à la simple parole d'un homme mortel le même culte que l'on doit rendre à la parole éternelle. Mais ils n'étoient pas moins criminels envers le roi et envers l'état par les avantages que la cour de Rome pouvoit tirer de cette thèse , plus préjudiciable à la souveraineté des rois que les opinions des M^u-iana et des Santarel, tant condamnées par le clergé de France, par le parlement et par la Sorbonne. Aussi excita-t-elle un fort grand scandale. Voici ce que le célèbre M. Godeau, évêque de Vence, en écrivit à un de ses amis ; « Où est l'ancienne Sorbonne qui a foudroyé par avance cette proposition? Où sont les Servin, les Marion, les Harlay? Où sont les évêques de l'assemblée de Meiun? Où est enfin
les fois qu'ils parlevoient, la même infaillibilité cjuil avoit luimême.
« Il y a donc en l'église romaine un Juge infaillible des controverses de la foi, même hors le concile général, tant dans les questions de droit que de fait : c'est* pourquoi , depuis les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre YII , on peut croire de foi divine que le livre qui a pour titre VJugustin de Jansénias est hérétique, et que les cinq propositions tirées de ce livre sont de Jansénius, et condamnées en ce sens. » Nouvelle hérésie, etc., pag. a.
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notre honneur et notre conscience de nous taire quand il y a un si grand sujet de parler? Qu'il est fâcheux de vivre en un si mauvais temps! Et à quoi, mon Dieu, nous réservez-vous? Mais espérons en celui qui mortifie et qui vi ville; il laisse aujourd'hui prévaloir les ténèbres, mais il saura en tirer la lumière, a
Cependant (le pourra-t-on croire?) les évêques, la Sorbonne et le parlement gardèrent sur cette thèse un profond silence; les jansénistes seuls se remuèrent, et il n'y eut que ces prétendus ennemis de l'église et de l'état qui , joints aux curés de Paris , eurent assez de courage pour défendre alors l'état et l'église. Ils dénoncèrent (en 1662) la thèse à tous les évêques; ils s'adressèrent au parlement même, et découvrirent, par un excellent écrit ', les conséquences de cette pernicieuse doctrine; encore le crédit des jésuilcs fut-il assez grand pour faire brûler c^t écrit par la main du bourreau.
Ils eiu-ent dans ce temps-là un nouveau sujet de triom-
• C'étoit la Nouvelle Hérésie des jésuites , soutenue publiquement Il Paris dans le Collège de Clennont par des thèses imprimées, dénoncées à tous les évêques de France ; ouvrage d'environ vingt-six pages in-f^'>, qui parut le premier janvier 1662, et <jui fut suivi d'une autre petite pièce de sept pages environ , qui fut répandue dans le public sous le titre d'Expositio tlieseos in colleqio Claromontano propositœ, qud jesuitœ non modo non ejurant assertam a te hœresim, verum etiam confirmant, et eadem summo pontifici, tlero GaUicano ac Sorbonce, necnon doctori an^elico affmgcre non verentiwi
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plie par la nomination que le roi lit de M. de Marca k rarchevêclîé de Paris. Poiivoit-on douter qu étant, comme nous l'avons vu, le principal auteur du formulaire, il n'en exigeât la signature avec toute la rigueur imaginable? Déjà même les nouveaux grands -vicaires que le chapitre avoit nommés, comme pendant la vacance, s empressant à lui faire leur cour, avoient publié un troisième mandement qui jetoit la terreur dans tout le diocèse de Paris : ils y rcformoicnt tout ce qui leur sembloit de trop modéré dans les précédents, réputoient nulles toutes les signatures faites avec restriction ou explication, et déclaroient suspens et interdits ipso facto tous les ecclésiastiques qui, dans quinze jours, n'auroient pas signé leur ordonnance. Mais ce zèle précipité n'eut aucune suite; on leur prouva leur incompétence par de bonnes raisons, et leur mandement tomba de lui-mêniÈ. Si Fou en croit de fort grands prélats qui ont très particulièrement connu M. de Marca, cet archevêque étoit fort changé sur le sujet de son formulaire ; ils prétendent même qu'il étoit sérieusement touché du trouble que cette affaire avoit excité , et qu'il n'attendoit que ses bulles pour essayer tous les moyens de terminer les choses par la douceur. Quelles que fussent ses intentions. Dieu ne lui permit pas de les exécuter, et il mourut le jour même que ses bulles arrivèrent.
Sa mort fut suivie de près de celle de l'illustre M. Pascal. Il n'étoit âgé que de trente-neuf ans; mais, quoique encore jeune , ses grandes austérités et son applicatioa continuelle aux choses les plus relevées l'avoient telie^
ment épuisé , qu'on peut dire qu'il mourut de vieillesse , et laissa imparfait un grand ouvrage qu'il avoit entrepris contre les athées. Les fragments qu'on trouva dispersés dans ses papiers, et qui ont été donnés au public sous le nom de Pensées de M. Pascal , peuvent faire juger et du mérite qu'auroit eu tout l'ouvrage s'il eût eu le temps de Tachcver , et de l'impression \he que les grandes vérités de la religion avoient faite sur son esprit. On publia que sur la fin de sa vie il avoit rompu tout commerce avec messieurs de Port-Royal, parcequil ne les trouvoit pas, disoit-on, assez soumis aux constitutions; et on citoit Làdessus le témoignage du curé de Saint-Etiennc-du-Mont, qui lui avoit administré dans sa maladie les derniers sacrements.
La vérité est qu'un peu avant sa morl , M. Pascal eut quelque dispute avec M. Arnauld sur le sujet des constitutions : mais, bien loin de prétendre qu'on se dcvoit soumettre aux constitutions, il trouvoit au contraire qu'on s'y soumettoit trop; car appréhendant, comme on peut le voir dans les Provinciales, que les jésuites n'abusassent un jour, contre la doctrine de saint Augustin , de la condamnation des cinq propositions, il vouloit non seulement qu'en signant le formulaii^e ou fît la distinction du fait et du droit, mais qu'on déclarât qu'on ne prétendoit en aucune sorte donner atteinte à la grâce efficace par elle-même, parcequ'à son avis plutôt que de laisser flétrir une si sainte doctrine il falloit souffrir tous les plus mauvais traitements, et même l'excommunication. M. Arnauld
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souterioit au contraire que c'étolt faire injure à la véritable doctrine de la grâce de témoigner quelque défiance qu'elle eût pu être condamnée j et qu'elle étoit assez à découvert et par la déclaration d'Innocent X, et par le consentement de toute l'église ; qu'au reste le schisme étoit le plus grand de tous les maux, que l'ombre même en étoit horrible, et qu'il falloit sur toutes choses éviter d'y donner occasion. Ces deux grands hommes écrivirent sur cela l'un et l'autre, mais sans sortir des bornes de la charité et sans blesser le moins du monde l'estime mutuelle dont ils éioient liés, et qu'ils ont conservée jusqu'au dernier soupir. M. Pascal mourut entre les bras de M. de Sainte-Marthe, ami intime de M. Arnauld, et l'un des plus zélés défenseurs des religieuses de Port -Royal. Mais voici ce qui a donné lieu à croire le contraire de ce que nous disons.
M. Pascal , dans quelques entretiens qu'il eut avec le curé de Saint-Etienne, lui toucha quelque chose de cette dispute , sans lui particularif er de quoi il s'agi^soit ; de sorte que ce bon curé, qui ne supposoit pas que M. Arnauld eût pu pécher par trop de déférence aux constitutions , s'imagina que c'étoit tout le contraire. iNon seulement il le dit ainsi à quelques-uns de ses amis, mais il l'attesta même par écrit. Mais les parents de M. Pascal , touchés du tort que ce bruit faisoit à la vérité, allèrent trouver ce bon homme, lui montrèrent les écrits qui s'étoient faits sur cette dispute, et le convainquirent si bien de sa méprise, qu'il rétracta aussitôt
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sa déposition Dar des lettres c[u'il leur permit de rendre publiques.
Après la mort de M. de Marca , il se passa près de dixhuit mois pendant lesquels on ne pressa point la signature : on crut même un temps que les affaires alloient changer de face; car la cour de Rome, pendant qu'on élcvoit en France son autorité, outragea le roi en la personne du duc de Créqui, son ambassadeur. Le roi ressentit vivement cette offense, et résolut d'en tirer raison. Comme la querelle pouvoit aller loin, par Fopiniàtreté du pape à soutenir les auteurs de cet attentat , le parlement et les ministres du roi commencèrent à ou\Tir les yeux sur le trop grand cours qu'ils avoient laissé prendre à ce qu'on appelle en France les opinions ullramontaines. On ne dit pourtant rien aux jésuites; mais, sur l'avis qu'on eut d'une thèse qu'un bachelier breton se préparoit à soutenir, où il y avoit des propositions moins exorbitantes à la vérité que celles du collège de Clermont, mais qui étoient contraires aux libertés de l'église gallicane, et qui, en donnant au pape une autorité souveraine sur l'église, établissoient son infaillibilité, et détruisoicnt la nécessité des conciles, le parlement prit cette occasion d'agir. Il manda le syndic de la faculté qui avoit signé la thèse, le bachelier qui devoit la soutenir, et le docteur qui devoit y présider ; et , après leur avoir fait les réprimandes qu'ils méritoicnt, il donna un arrêt par lequel la thèse étoit supprimée, avec défense d'enseigner, Ure et soutenir dans les écoles et ailleurs aucune proposition de cette naturej et i|
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étoit ordonné que cet arrêt seroit lu en pleine assemWée de la faculté, et inséré dans ses registres.
A peine cet arrêt venoit d'être rendu , qu'on eut avis d'une autre thèse à peu près semblable, qui avoit été soutenue au collège des Bernardins, signée encore du même syndic de la facuilé. Le parlement donna un second arrêt, plus sévère que le premier, contre le répondant et le président; et, par cet arrêt, îe syndic fut suspendu pour six mois des fonctions de son syndicat.
Ce syndic étoit le docteur Grandin, fameux molinislc, et qui avoit en la principale part à tout ce qui s'étoit fait en Sorbonne contre M. Arnauld. Lui et les autres partisans des jésuites souflTircnt beaucoup de voir ainsi attaquer la doctrine de l'infaillibilité, qui étoit leur doctrine favorite. Ils firent même, quoique inutilement, plusieurs eliurts pour cmpêclier la faculté d'enregistrer ces arrêts, mais la plus saine partie des docteurs saisit cette occasion de laver la faculté du reproche qu'on lui faisoit publiquement d'avoir abandonné son ancienne doctrine. Ils travaillèrent avec tant de succès, que la faculté di^essa la fameuse déclaration de ses sentiments , contenus en six articles , dans lesquels elle cxposoit combien elle étoit éloignée d'enseigner ni que le pape etit aucune autorité sur le temporel des rois, ni qu'il fût infuliible et supérieur aux conciles. Elle présenta elle-même ces six articL-s au roi, et ensuite au parlement , qui la félicita d'être reutrée dans ses véritables maximes, et de s'être assurée contre toutes ces nouveautés dangereuses , que la cal^alo des
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moines et Je quelques paiiiculicrs lies d'intérêt avec eux avoit depuis vingt ans iiilrodiiilos dans les écoles.
Presque en même temps il y eut un autre arrêt pouï réduire, selon Tancicn usage, le noml)re des docteurs mendiants à deux de chaque ordre dans les assemblées de théologie. Quelques moines voulurent protester contre cet arrêt; et l'un deux eut Taudace de reprocher à la faculté que, sans leur grand nombre, on ne seroit jamais venu à bout de condamner les jansénistes. Le roi pubHa une déclaration par laquelle il ordonnoit que les six articles scroient enregistrés dans tous les parlements et dans toutes les universités du royaume, avec défense d'enseigner d'autre doctrine que celle qui y étoit contenue. Ils le furent ' sans aucune opposition : il y eut seulement un jésuite à Bordeaux, nommé le pcrc Camin, qui se démena fort pour empêcher l'université de cette ville de les recevoir. Quelque remontrance que le recteur lui pût faire, il persista toujours dans son opposition; et il est marqué au bas de l'acte d'enregistrement que le p^re Carain a refusiî de le signer.
Ce jésuite ne Hu'soit en cela que suivre l'esprit àa sa compagnie : car, dans le môme temps que l'on prenoit er» Franco ces précautions contre les entreprises des ultramontains , les jésuites du collège de Clerraout j à l'occa^ sion d'une thèse de malliémaliques, soutinrent publiquement une proposition où ils donnoient en quelque sorte au tribunal de iinquisition la même infaillibilité qu'ils evoient donnée au pape dans leur ihésc du mois de
décembre 1661 ; et ce qu il y eut de singulier, c'est qu'ils la firent soutenir par le fils de M. de Lamoignon, premier président. La proposition fut aussitôt déférée à la faculté, qui se préparoit à la condamner; mais le premier président , pour ne pas vraisemblablement voir flétrir une thèse que son fils avoit soutenue , empêcha la censure , et fil donner, sur la requête du syndic, un arrêt qui imposoit silence à la faculté.
Pendant que ces choses se passoient, il y avoit eu un projet d'accommodement pour terminer l'afiaire et la querelle du jansénisme ; les premières propositions en furent jetées par le père Ferrier, jésuite de Toulouse. Ce jésuite, homme très fin , et qui songeoit à se faire connoitre à la cour, crut ne pouvoir mieux y réussir qu'en se mêlant d'une querelle si célèbre. Il le fit trouver bon au père Annat, qui avoit une grande idée de lui, et qui ne croyoit pas que la cause des jésuites put péricliter en de si bonnes mains. Le père Ferrier s'adressa donc à M. de Choiseul , évêque de Comminges, et s'offrit d'entrer en conférence avec les défenseurs de Jansénius sur les moyens de donner la paix à l'église. Ce prélat en écrivit aussitôt à M. Arnauld. Quelque défiance que ce docteur et les autres théologiens qui étoient dans la même cause eussent de la bonne foi de ces pères, dans l'envie néanmoins d'assurer la paix de l'église, ils oflrirent de conférer, à condition qu'il ne seroit point fait mention du formulaire, et qu'on n'exigeroit rien d'eux dont leur conscience put être blessée. Le père Ferrier parut approuver cette condition , et
bientôt après M. de Comminges reçut ordre du roi de se transporter à Paris, où le père Ferrier s'étôit déjà rendu. MM. Lalane et Girard, deux célèbres docteurs, se trouvèrent aux conférences (en i663) au nom dos défenseurs de Jansénius, et le père Ferrier au nom des jésuites. Ces deux docteurs présentèrent cinq articles qui contcnoient toute leur doctrine sur la matière des cinq pi^opositions. Ce sont ces mêmes arUcies que les docteurs de Louvain ont encore depuis quelques années présentés au pape, et qui ont eu l'approbation de toute l'église. Le père Ferrier n'osa pas nier qu'ils ne fussent très catholiques, bien que très opposés à la doctrine de Molina , disant qu'il importoit peu à Féglise que ses enfants fussent de l'opinion des thomistes ou de celle des jésuites. Il y eut seulement un endroit de l'un de ces articles où il souhaita quelque adoucissement, qui lui fut aussitôt accordé. Ainsi, tout le monde étant d'accord sur la doctrine, l'évêque de Comminges jugea l'affaire terminée, et il le fit entendre au roi. Mais ce père Ferrier, qui, comme nous avons dit, ne pensolt à rien moins qu'à un accommodement , trouva bientôt moyen de le rompre, et, contre la parole donnée, déclara qu'il falloit encore convenir que la doctrine condamnée dans les cinq propositions étoit celle de Jansénius. Ou eut beau s'écrier qu'on avoit stipulé avant toutes choses qu'on ne parleroit point de cet article, il soutint hardiment que cela n'étoit point véritable ; de sorte que ces conférences n'aboutirent qu'à un nouveau démêlé avec ce jésuite. Il écrivit, et on fit contre lui quantité
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d'ouvrages pleins de raisons très convaincantes, auxquelles il répondit sur le ton ordiui»"'4à de &a «ocicté, c'est» 4-dirc avec beaucoup d'injures.
L'évolue de Comrainges , fort irrité de la tromperie qu'on lux avoit faite , songea néanmoins à accommoder l'afTaire par une autre voie. Il se fît mettre entre les mains «n écrit signé par les principaux défenseurs de Janscnius, par lequel ils lui donnoient plein pouvoir d'envoyer en leur nom au pape les cinq articles dont nous avons parlé, déclarant qu'ils les soumcttoient de bonne foi à son jugement; qu'au reste ils supplioieût très humblement sa sainteté de croire qu'ils avoient une véritable douleur de toutes les fâcheuses et importunes disputes qui troubloient d?îpuis si long-temps léglisc; qu'ils n'avoient jamais eu la moindre pensée de blesser en rien l'autorité du saint-siôgc, pour lequel ils avoient toujours eu et auroient toute leur vie un entier dévouement; que, bien loin de s'opposer aux deux dernières constitutions, ils étoient prêts d'y déférer avec tout le respect et la soumission que demandoient sa majesté et la souveraine autorité du saint -siège apostolique; enfin que, si sa sainteté vouloit encore exiger d'eux une plus grande preuve de la sincérité avec laquelle ils i adhéroient à la foi établie par ces constitutions, ils conseutoient de la lui donner. Les principaux défenseurs de Jansénius avoient eu assez de peine à souscrire à çc dernier article, qui mettoit le pape en droit, pour ainri dire, de leur imposer telle loi qu'il voudroit. Cependant l'évéque de Commiuges ne laissa pas d'envoyer cet écrit à sa
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sainteté, avec une lettre très respectueuse qu'il lui dcrivoit sur ce sujet. Il y avoit apparence que cela serait reçu très agréablement à Rome.
En effet j que pouvoit-on exiger de plus précis deâ défenseurs de Jansénius qu'une explication si orthodoxe da leur doctrine , et une soumission si sincère aux constitutions du saint-siège? Il arriva néanmoins tout le contraire de ce qu'on espéroitj car dans ce temps-là même le pérQ Ferrier ayant aussi envoyé à Rome une relation fausse et très odieuse de tout ce qui s'étoit passé dans les conférences, le pape, prévenu contre révêque de Commiuges, qu'il regardoit comme un des chefs du jansénisme , crut que toutes ces soumissions n'avoient en effet rien de sincère. Au lieu donc de faire réponse à ce prélat j il se contenta d'écrire un bref aux évoques de France en général , où, sans leur parler de formulaire, il les louoit fort de leur zèle à faire exécuter en France les constitutions du saint-siège, reconnoissant que c'étoit par leurs soins et leur bonne conduite que les principaux d'entre les jansénistes , revenus enfin à une plus saine doctrine , avoient tout nouvellement offert de se soumettre à tout ce que 1» saint-siège voudroit leur prescrire. Il les exhortoit donc à poursuivre un ouvrage si bien commencé, et à chercher les moyens les plus propres pour obliger les fidèles à exécuter de bonne foi les deux dernières constitutions.
L'évêque de Comminges fut fort piqué du mépris que le pape lui avoit témoigné en ne daignant pas lui faire
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réponse- Pour justifier donc et sa conduite dans toute cette affaire, et le procédé des défenseurs de Jansénius, il apporta au roi un nouvel acte signé d'eux , qui contcnoit des protestations encore plus humbles et plus soumises (jue celles qu'ils avoient envoyées au pape ; car ils déclaroient par cet acte qu'ils condamnoient sincèrement les cinq propositions, et qu'ils ne les soutiendroient jamais, sous prétexte de quelque sens et de quelque interprétation que ce fut ; qu'ils n'avoient point d'autres sentiments sur ces propositions que ceux qui étoieiit exprimés dans les cinq articles qu'ils avoient soumis â sa sainteté, et dont par son bref elle témoignoit netre pas mécontente; qu'à l'égard des décisions de fait comprises dans la constitution d'Alexandre VII, ils auroient toujours pour ces décisions toute la déférence que l'église exige des fidèles en de pareilles rencontres, avouant de bonne foi qu'il n'apparte» noit pas à des théologiens particuliers de s'élever contre les décisions du saint-siège, de les combattre, ou d'y résister-, enfin qu'ils étoient dans une ferme résolution de ne jamais contribuer à renouveler ces sortes de disputes dont ils voyolent avec regret l'église agitée depuis si longtemps. Le roi fut assez satisfait de cette déclaration , mais ne voulut rien ordonner de son chef sur une matière purement ecclésiastique j il renvoya tout à l'assemblée du clergé, qui se tenolt alors à Paris : c'étoit tout ce que demandoit le père Annat. En effet, comme cette assemblée étoit composée de personnes entièrement opposées à Jansénius j le bref y fut reçu avec un applaudissement gêné-
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rai, et regardé comme une tacite approbation du formulaire : au contraire , la déclaration des défenseurs de Jansénius fiit jugée captieuse, conçue en des termes pleins d'artifice, et cachant sous l'apparence d'une soumission en paroles tout le venin de Thérésie. Il fut donc arrêté (jue, suivant les exhortations du saint-père , on chercheroi t les voies les plus propres pour extirper entièrement cette hérésie ; et n'y en ayant point de plus courte que la signature du formulaire , il fut résolu qu'on la poursuivroit de nouveau plus fortement qu'on avoit fait jusqu'alors. On écrivit pour cela une nouvelle lettre circulaire à tous les évoques de France, et le roi fut très humblement supplié de convertir les arrêts de son conseil qui ordonnoicnt cette signature en une déclaration authentique. Eu effet, peu de jours après, le roi apporta lui-même au parlement cette déclaration ; on la fit publier dans toutes les provinces du royaume , mais on songea sur-tout à la faire exécuter dans le diocèse de Paris.
Messire Hardouin de Péréfixe àvoit tout nouvellement reçu ses bulles (le 20 avril i664)j et venoit d'y être installé archevêque. C'étoit un prélat beaucoup plus instruit des affaires de la cour que des affaires ecclésiastiques, mais au fond très bon homme, fort ami de la paix, et qui eût bien voulu , en contentant les jésuites , ne point s'attirer les défenseurs de Jansénius sur les bras. Il chercha donc des biais pour satisfaire les uns et les autres, et entra même pour cela en quelques pourparlers avec ces derniers. La dispute , comme nous l'avons dit , avoit alors changé
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de face : l'opinion de M. de Marca sur TinséparaLililé du fait et du droit avoit été en (juelquc sorte abandonnée, et ou convenoit que c'étoit un fait dont il élolt question; mais les ennemis de Jausénius persistoicnt à soutenir que l'église j en quelques occasions, pouvoit ordonner la créance des faits, même non révélés, et obliger les fidèles, non seulement à condamner les erreurs enseignées par les hérétiques, mais à reconnoître que ces hérétiques les avoient enseignées ; quelques-uns même osoient encore avancer qu'on devoit croire, de foi intérieure et divine, les faits décidés par les papes, à qui, disoient-ils, l'inspiration du Saint Esprit ne manquoit jamais. Mais cette opinion n'étant pas soutenable , lc3 plus sensés se contentoieut de dire qu'à la vérité on devoit une foi à ses décisions, mais une foi simplement humaine et naturelle, fondée Sur la vraisemblance de la chose. Cette distinction plaisoit meiTeilleusemcnt au nouvel archevêque ; il se ilatta qu'en la bien établissant il accommoderoit sans peine toutes choses, et^engageroil. tout le monde à signer. Il fit donc un mandement par lequel il ordonnoit de nouveau à tous doyens, etc. , de souscrire dans un mois le fi-rmulairc de foi mis au bas de son ordonnance, etc., à faute de quoi, etc. Mais dans ce môme mandement il déclaroit qu'à l'égard du fait , non seulement il n'exigeoit pas une foi divine , mais qu'à moins d'être ignorant ou malicieux, on ne pouvoit dire aue ni les constitutions du pape , ni le formulaire des évcques l'eussent jamais exigée, demandiint seulement une foi humaine ci ecclésiastiq[ïiej
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gui obligeolt à soumettre son jugement à celui de ses supérieurs. C'étoicnt ses termes.
Les défenseui'S de Jtinsénius triomphoient fort de cette ordonnance qui établissoit si nettement la distinction du fait et du droit , et traitoit d ignorante ou de malicieuse une doctrine tant de fois avancée par leurs adversaires, et que les jésuites avoient soutenue daus des thèses publiques. Mais en môme temps ils firent paroître quantité d'écrits où ils montroient invinciblement que l'église ni les papes n'étant point infaillibles sur les faits non révélés, on n'étoit pas plus oljligé de croire ces faits de foi humaine que de foi divine ; et qu'en un mot , personne n'étant obligé de croire de foi humaine que les cinq propositions fussent dans Jansénius, ceux qui n'étoient pas persuadés qu'elles y fussent ne pou\ oient , sans blesser leur conscience et sans rendre un faux témoignage, reconnoître qu'elles y étoient, c'est-à-dire signer le formulaire. Et, à dire n'ai , si les défenseurs de la grâce s'étoient un peu moinâ attachés aux règles étroites de leur dialectique et à la sévérité de leur morale , il étoit aisé de voir que, par cette foi humaine, l'ai'chevêque n'exigeoit guère autre chose d'eux que cette même soumission de respect et de discipline qu'ils avoient tant de fois olFerte. Mais ils vouloient qu'il le dit en termes précis j et ni l'archevêque ne vouloit entièrement s'expliquer là-dessus , ni les défenseurs de Jansénius entièrement l'entendre.
Celles pour qui l'ordonnance avoit été faite , et qui ' s'accommcdoient le moins de ces distinctions, étoient les
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religieuses de Port-Royal, persuadées quil ne falloit point biaiser avec Dieu, et qu'on ne pouvoit trop nettement dire sa pensée. L'archevêque se flattoit pourtant de les réduire. Aussitôt après la publication de son ordonnance il setoit transporté lui-même chez elles, et n'avoit rien oublié, tant que dura sa visite, pour les engager à se soumettre à son mandement sur le formulaire.
Sa première entrée dans cette maison fut fort pacifique : il en admira la régularité; et, non content d'en témoigner sa satisfaction de vive voix , il le fit même par un acte signé de sa main-, en un mot, il déclara aux religieuses qu'il ne trouvoit à redire en elles que le refus qu'elles faisoient de signer le formulaire. Et sur ce qu'elles lui représentèrent que ce refus né toit fonde que sur la crainte qu'elles avoient de mentir à Dieu et à l'église en attestant un fait dont elles n'avoient aucune connoissance, il leur répéta plusieurs fois une chose qu'il s est bien repenti de leur avoir dite, c'est àsavoi'', « Qu'elles feroient un fort grand péché de signer ce fait si elles ne le croyoient pas; mais qu'elles étoient obligées d'en avoir la créance humaine qu'il exigeoit par son mandement. » Làdessus il les quitta , en leur disant qu'il leur accordoit un mois pour faire leurs réflexions, et pour profiter des avis de deux savants ecclésiastiques qu il leur donnoit pour les instruire.
Ces deux ecclésiastiques étoient M. Chamillard, vicaire de Salnt-Nicolas-du-Chardonnet , qu'il leur donna même pour être leur confesseur, et le père Esprit, prêtre de
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l'Oratoire. Il ne pouvoit guère clioislr deux hommes moins propres à travailler de concert dans cette affaire ; car M. Chamillard, convaincu que le pape ne peut jamais errer sur quelque matière que ce soit , étoit si attaché à cette doctrine de l'infaillibilité, qu'il en fut même le martyr dix-huit ans après', ayant mieux aimé se faire exiler que de consentir en Sorbonne à l'enregistrement des propositions de rassemblée de 1682. Le père Esprit étoit au contraire là-dessus dans les sentiments où a toujours été i église de France; mais comme cetoit un bon homme, plein d une extrême vénération pour ces filles, il eût bien voulu qu elles se fussent un peu accommodées au temps , et qu'elles eussent signé par déférence pour leur archevêque. Cette diversité de sentiments étoit cause que ces deux messieurs se contredisoient assez souvent l'un l'autre en parlant aux religieuses. Enfin, après plusieurs conférences , ils se réduisirent à leur proposer de signer avec de certaines expressions générales, qui, sans blesser, disoient-ils, leur conscience, pourroicnt contenter M. l'archevêque, et ôter à leurs ennemis tous moyens de leur nuire. Mais elles persistèrent toujours à ne vouloir point tromper l'éghse par des termes où il pourroit y avoir de l'équivoque; et, de quelque grand péril qu'on les menaçât, elles ne purent jamais se résoudre à ofi'rir autre chose à M. l'archevêque que la môme signature à peu près qu'elles avoient oflerte aux grands -vicaires du cardinal de Retz, c'est-à-dire un entier acquiescement pour le droit j et, pour ce qui rcgardoit le fait, un rcs-
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pect et un silence convenables à leur ignorance et à leur
état.
M. larchevôque, fort surpris tic la fermeté de ces filles, vit bien qu'il s'étoît engagé dans une affaire assez fâclieusc, et d'autant plus fâcheuse que les monastères des religieuses n'ayant point été compris dans la dernière déclaration du roi sur le formulaire, il n'étoit pas en droit de les forcer à signer; mais excité par les instances continuelles du père Annat, qui ne cessoit de lui reprocher sa trop grande indulgence, et d'ailleurs justement rempli de la haute idée qu'il avoit de sa dignité, il crut qu'il y alloit de son honneur de n'avoir pas le démenti. Il résolut donc d'en venir à tout ce que l'autorité peut avoir de plus terrible. Il se rendit à Port-Royal; et ayant fait venir à la grille toute la communauté, comme il vit leur résolution à ne rien changer à la signature qu elles lui avoient fait offrir, il ne garda plus aucunes mesures. Il les traita de rebelles et d'opiniâtres, et leur dit cette parole, qu'il. a depuis répétée en tant de rencontres : « Qu'à la vérité elles étoicut pures comme des anges, mais qu'elles étoient orgueilleuses comme des démons.» Et sa colère s'échauffant à mesure qu'on lui alléguoit quelques raisons, il descendit jusqu'aux injures les plus basses et les moins séantes à un archevêque , et finit en leur défendant d'approcher dos sacrements; après quoi il sortit brusquement pour u être pas témoin de leurs larmes et de leurs gémissements, en leur faisant entendre qu elles aui-oicnt bientôt de ses houïelies.
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1 leur tint parole; et huit jours après il revint accompagné du lieutenant civil, du prévôt de Tile, du guet, de plusieurs, tant exempts que commissaires, et de plus de deux cents archers, dont une partie investit la maison, et l'autre se rangea, le mousquet sur 1 épaule, dans la cour. En cet équipage il se lit ouvrir la porte du monastère, et alla droit au chapitre, où ii avoit fait venir toutes les religieuses. Là, après leur avoir tout de nouveau reproché leur désobéissauce, il tira de sa poche et lut tout haut une liste de douze des principales religieuses, au nombre desquelles étoit l'ahhesse, qu'il avoit résolu de disperser en différents monastères. Il leur commanda de sortir sur-lechamp de leur monastère , et d'entrer dans les carrosses qui les attendoient pour les mener dans les couvents où elles devoientêtre renfermées. Ces douze victimes obéirent sans qu'il leur échappât la moindre plainte ,. et firent seulement leurs protestations contre la violence qui les arrachoit de leur couvent; et tout le reste de la communauté fit les mêmes protestations. Il n'y a point de termes qui puissent exprimer l'extrême douleur de celles qui demeuroient : les unes se jctoient aux pieds de l'archevêque, les autres se jetoient au cou de leurs mères, et toutes ensemble citoient M. l'archevêque au tribunal du souverain juge , puisque tous les autres tribunaux leur étoient fermés. Elles s'attendrissoient sur-tout à la vue de la mère Agnès de Saint-Paul, qu'on enlevoit ainsi à l'âge de oixante-treize ans, accablée d'infirmités, et qui avoit eu tout nouvellement trois attaques d'apoplexie. Tout ce
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qu'il y avoit là de gens qui étoient venus avec l'arclievêque ne pouvoient eux-mêmes retenir leurs larmes. Mais l'objet, à mon avis, le plus digne de compassion éloit l'arclievèque lui-même, qui, sans avoir aucun sujet de mécontentement contre ces lilles, et seulement pour contenter la passion dautrui, faisoit en cette occasion un personnage si peu honorable pour lui, et même si opposé à sa bonté naturelle.
Quelques-uns de ses ecclésiastiques le sentirent, et no purent même s'en taire à des religieuses qu'ils voyoient fondre en larmes auprès d'eux. Pour lui, il étoit, au milieu de cette troupe de religieuses en larmes , comme un homme entièrement hors de lui ; il ne pouvoit se tenir en place , et se promenoit à grands pas, caressant hors de propos les unes, rudoyant les autres sans sujet, et de la plus grande douceur passant tout d'un coup au plus violent emportement. Au milieu de tout ce trouble, il arriva une chose qui fit bien voir lamour que ces filles avoient pour la régularité. Elles entendirent sonner nones, et en un instant, comme si leur maison eût été dans le plus grand calme, elles disparui-ent toutes du chapitre , et allèrent à l'église , où elles prirent chacune leur place et chantèrent l'office à leur ordinaire.
Au sortir de nones elles furent fort surprises de voir entrer dans leur monastère six religieuses de la Visitation, que M. l'archevêque avoit fait venir pour remettre entre leurs mains la conduite de Port -Royal. La principale d'entre elles étoit une mère Eugénie, qui j étant une des
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plus anciennes de son ordre, avoit été témoin de l'étroite liaison qu'il y avoit eu entre la mère Angélique et la mère de Chantai : mais les jésuites , à la direction de qui cette mère Eugénie s etoit depuis abandonnée , avoient pris grand soin d'effacer de son esprit toutes ces idées , et lui avoient inspiré , et à tout son couvent , qui étoit celui de la rue Saint -Antoine, autant d'éloignement pour Port- Royal que leur saint fondateur et leur bienheureuse mère avoient eu d'estime pour cette maison. Les religieuses de Port-Royal ne les virent pas plus tôt qu'elles se crurent obligées de recommencer leurs protestations, représentant que c etoit à elles à se nommer des supérieures, et que ces religieuses étant étrangères et d'un autre institut que le leur, n'étoient point capables de les gouverner. Mais M. l'archevêque se moqua encore de leurs protestations; ensuite il fit la visite des cloîtres et des jardins, accompagné du chevalier du guet, et de tous les autres officiers de justice qu'il avoit amenés. Comme il étoit sur le point de sortir, les religieuses se jetèrent de nouveau à ses pieds, pour le conjmer de permettre au moins, quelles cherchassent dans la participation des -sacrements la seule consolation qu'elles pouvoient trouver sur la terre: mais il leur fit réponse qu'avant toutes choses il falloit signer , leur donnant à entendre que, jusqu'à ce qu'elles l'eussent fait, elles étoient excommuniées. Cependant, comme si Dieu l'eût voulu démentir par sa. propre bouche , en les quittant il se recommanda avec instance à leurs prières. Quoique les religieuses ne fussent guère eji état d'es- RiciNE. 4. *^
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pérer aucune justice Je la part des hommes , elles se crurent néanmoins obligées pour leur propre justification, et pour empêcher autant qu'elles pourroient la ruine de leur monastère, d'appeler comme d'abus de toute la procédure de leur archevêque. A la vérité il n'y en eut jamais de moins régulière ni de plus insoutenable. Il interdisoit les sacrements à des filles dont il reconnoissoit luimême que la foi et les moeurs étoient très pures ; il leur enlevoit leur abbesse et leurs principales mères, introduisoit dans leur maison des religieuses étrangères, sans parler du scandale que causoit cette troupe d'archers et d'officiers séculiers dont il se faisoit accompagner, comme s'il se fût agi de détruire quelque maison diffamée par les plus grands désordres et par les plus énormes excès : tout cela sans aucun examen juridique , sans plainte et sans réquisition de son oîEcial, et sans avoir prononcé aucune sentence j et le crime pour lequel il les traitoit si durement étoil de n'avoir pas la créance humaine que des propositions étoient dans un livre qu'elles n'avoient point lu et qu'elles n'étoient point capables de lire, et qu'il n'avoit vraisemblablement jamais lu lui-même. Elles dressèrent donc dès le lendemain de l'enlèvement de leurs mères un procès-verbal fort exact de tout ce qui s'étoit passé dans cette action; elles en avoient déjà dressé un autre de la visite où M. l'archevêque leur avoit interdit les sacrements. Elles signèrent ensuite une procuration pour obtenir en leur nom un relief d'appel comme d'abus. Elles l'obtinrent en effet, et le firent signifiera M. l'archevêque,
ŒUVRES DIVERSES. â43
ttJLi fut assigné à comparoir au parlement. Il ne fii( pas difficile â ce prélat, comme on peut penser, d'évoquer toute cette affaiie au conseil, où il les fit assigner ellesmêmes. Mais comment auroient-elles pu se défendre? Il Y avoit des ordres très sévères pour leur interdire toute communication avec les personnes du dehors , et on mit même à la Bastilk un très honnête homme , qui , depuis plusieurs années , prenoit soin par ptire charité de leurs affaires temporelles. Ainsi il ne leur rcstoit d'autre parti que celui de souffrir et de prier Dieu. Il arriva néanmoins que sans leur participation quelques copies de leurs procès-verbaux tombèrent entre les mains de quelques personnes, et bientôt furent rendues publiques. Ce fut une très se^ible mortification pour M. l'archevêque : en effet, rien ne pouvôit lui être plus désagréaJjle que de voir ainsi révéler tout ce qui s etoit pasre en ces occasions. Comme* il n'y eut jamais d'homme moins maître de lui quand il étoit une fois en colère, et que d'ailleurs il naVoit pas cru devoir être beaucoup sur ses gardes en traitant avec de pauvres religieuses qui étoient à sa merci, et qu'il pouvoit pour ainsi dire écraser d'un seul mot, il lui étoil échapp é dans ces deux visites beaucoup de paroles très basses et très peu convenables à la dignité d'un archevêque, et même très puériles, dont il ne s'étoit pas souvenu une heure après; tellement qu'il fut fort surpris et en même temps fort honteux de se voir dans ces procès -verbaux jouant pour ainsi dire le personnage d'une petite femmelette, pendant que les religieuses, toujours maîtresse*
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d'elles-mêmes, lui parloieiit avec une force et une dignité tout édifiante. Il fit par-tout des plaintes amères contre ces deux actes, qu'U traitolt de libelles pleins de mensonges, et eu parla au roi avec un ressentiment qui fit contre ces filles, dans l'esprit de sa majesté, une profonde impression qui n'est pas encore effacée. Il se flatta néanmoins qu'elles n'auroient jamais la hardiesse de lui soutenir eu face les faits avancés dans ces pièces, et il ne dmita pas qu'il ne leur en fit faire une rétractation authentique, il les fit venir à la grille, et leur tint tous les discours qu'il jugea- les plus capables de les cffi-ayer : mais , pour toute réponse, elles se jetèrent toutes à ses pieds, et avec une fermeté accompagnée d'une humilité profonde lui dirent qu'il ne leur étoit pas possible de reconnoître pour fausses des choses qu'elles avoient vues de leurs yeux et enteU' dues de leurs oreilles. Cette réponse si peu attendue* lui causa une telle émotion, qu'il lui prit un saignement de nez, ou plutôt une espèce d hémorragie si grande, qu'en très peu de temps il remplit de sang jusqu'à trois serviettes qu'on lui passa l'une sur l'autre. Les rehgieuses de leur côté étoient plus mortes que vives, et même il y en eut une, nommée sœur Jeanne de la Croix, qui mourut presque subitement de l'agitation que cette affaire lui avoit causée. Elles ne furent pas long-temps sans recevoir de nouvelles mjjrques du ressentiment de M. l'archevêque, et, dès l'après-dînée du jour dont nous parlons, il fit ôter le voile aux novices qui restoient dans la maison , et les fit mettra à la porte. Il destitua toutes les oflScières qui
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avoient été nommées par l'abbesse, et mit de son autorité dans les charges toutes celles qui avoient commencé à se laisser gagner par M. Chamillard, et fît encore enlever cinq ou six religieuses qu'il croyoit les plus capables de fortifier les autres.
De toutes les afflictions qu'eurent alors les religieuses , il n'y en eut point qui leur causât un plus grand déchirement de cœur que celle de se voir abandonnées par cinq ou six de leurs sœurs, qui commencèrent, comme je viens de dire, à se séparer du reste de la communauté, et à rompre cette heureuse union que Dieu y entretenoit depuis tant d'années. Elles furent sur-tout étonnées au dernier point de la défection de la sœur Flavie : cette fille , qui autrefois avoit été religieuse dans un autre couvent, avoit désiré avec une extrême ardeur d'entrer à Port- Royal, et y avoit été reçue avec une fort grande charité. Comme elle étoit d'un esprit fort insinuant, et qu'elle tci moignoit un fort grand zèle pour la régularité, elle avoit trouvé moyen de se rendre très considérable dans la maison. Il n'y en avoit point qui parût plus opposée à la signature, jusque-là quelle ne pouvoit soufl^Hr qu'on se soumît pour le droit, sans faire quelque restriction qui marquât qu'on ne vouloit point donner atteinte à la grâce efficace : là-dessus elle citoit les écrits que nous avons dit que M. Pascal avoit faits pour combattre le sentiment de M. Amauld, et elle citoit même de prétendues révélations où elle assuroit que l'évêque d'Ypres lui étoit apparu. Ce zèle si immodéré, et ces révélations auxquelles on n'ajou-
û48 OEUVRES DIVERSES
toil pas beaucoup de foi, commencèrent à ouvrir \es yeuï aux mères, qui, reconnoissant l3eaucoup de légèreté dans cet esprit, leloignèrent peu à peu de leur confiance. Ce fut pour elle une injure qui lui parut insupportable j et voyant qu'elle n'avoit plus la même considération dans b maison , clic songea à se rendre considérable à M. Chamillard, Non seulement elle prit le parti de signer, mars elle se joignit même à ce docteur et à la mère Eugénie pour leur aider à persécuter ses sœurs, dont elle se rendit l'accusatrice, donnant des mémoires contre elles, et leur reprochant entre autres certaines dévotions qui étoient très innocentes dans le fond, et à la plupart desquelles elle-même avoit donné lieu. Nous verrons dans la suite l'usage que les ennemis des religieuses voulurent faire dç ces mémoires, et la confusion dont ils furent couverts, aussi-bien que la sœur Flavie ».
Revenons maintenant aux religieuses qui avoient été enlevées, Dans le moment de l'enlèvement, M. d'Aiidiily, qui étoit dans l'église, s'approcha de la mère Agnès, qui pouvoit à peine marcher , et lui fit ses adieux. Il vit aussi ses trois filles, les sœurs Angélique de Saint-Jean, Marie- Thérèse, et Marie de Sain te -Claire, qui sortirent l'une après l'autre. Elles se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent sa bénédiction , qu'il leur donna avec la tendresse d'un bon père et la constance d'un chrétien plein de foi.
f Ceci paroît indicjuer <juc l'auteur ctoit dans rtuteotion de çQBîJuuev cette histoire.
Il les aida à monter en carrosse. L'archevêque voulut lui en faire un crime auprès du roi, l'accusant d'avoir voulu exciter une sédition ; mais la reine mère assura que M. d'Andilly n'en étoit pas capable. En dispersant ainsi ces religieuses il cspéroit les affoiblir, en les tenant dans une duré captivité j privées de tout conseil et de toute communication.
Pendant qu'on tourmentoit ainsi les religieuses de Port- Royal de Paris pour la signature, on fut trois mois entiers sans rien dire à celles des champs, quoiqu'elles eussent déclaré par divers actes qu'elles étoicnt dans les mêmes sentiments que leurs sœurs, et qu'elles eussent même appelé comme d'abus de tout le traitement qu'on avoit fait à leurs mères. Quelques personnes crurent que l'archevêque les ménageoit à cause du cardinal de Retz , dont la nièce étoit supérieure de ce monastère; mais il y a plus d'apparence que, comme elles n'avoient point eu de part aux procès-verbaux, ce prélat; à qui tout étoit indifférent, ne se pressoit pas de leur faire de la peine, A la liu cependant il leur fît signifier une sentence par laquelle il les déclaroit désobéissantes, et, comme telles, les privoit des sacrements , et de toute vois active et passive dans les élections. Sur cette sentence elles se crurent obligées de. lui présenter une requête , pour le supplier de vouloir leur expliquer en quoi consistoit la désobéissance qu'il leur reprochoit, et qu'il punissoit si sévèrement; car si en exigeant la signature il exigeoit la créance antérieure du fait, elles le prioieqt de se souvenir qu'il leur avoit fait entendre
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lui-même qu'elles feroient un fort gt-and crime de signer ce fait sans le croire ; et il étoit à souhaiter pour elles que toute l'église sut que la seule raison pour laquelle on leur înterdisoit les sacrements , c'étoit pour avoir obéi à leur archevêque, en ne voulant pas faire un mensonge. Si a-u contraire, comme il l'avoit déclaré depuis peu à plusieurs personnes , et comme il l'avoit dit même expressément , dans sa lettre à 1 evêque d'Angers, il ne demandoit par la signature que le silence et le respect sur le fait , elles itoient toutes prêtes de signer en ce sens, pourvu qu'il eût la bonté de leur marquer qu'il n'avoit point d'autre intention que celle-là..
Cette requête étoit fort embarrassante pour M. l'archevêque , qui dans le fond ne tenoit pas toujours un langage fort uniforme sur la signature , disant aux uns qu'il en falloit croire la décision du pape , et aux autres qu'il savoit bien que l'église n'avoit jamais exigé la décision des faits non révélés. 11 y eut même quelques-unes des religieuses de Paris qui ne s'engagèrent à signer que parcequ il leur déclara qu'il leur permettoit de demeurer dans leur doute, et qu'il ne leur demandoit leur souscription que comme une marque de la déférence et du respect qu'elles avoient pour l'autorité de leur supérieur. L'archevêque, dans cet embarras , crut devoir prendre le parti de ne point répondre à cette requête , et il fit semblant qu'il ne l'avoit point reçue. Mais les religieuses des champs n'en demeurèrent pas là -, et ne pouvant supporter sans une extrême peine d'être privées des sacrements , sur-tout à la fête de
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Noël qui étoit proche , elles lui écrivirent lettres sur lettres pour le conjurer de les mettre en état de lui obéir. Enfin il leur écrivit ; mais au lieu de leur donner l'explication qu'elles lui demandoient, il se contenta de leur reprocher en termes généraux leur orgueil et leur opiniâtreté, les traitant de demi-savantes qui avoient l'insolence de demander à leur archevêque des explications sur des choses si faciles à entendre j et qu'elles entendoient aussi-bien que lui. Mais cette réponse ne le tira point encore d'affaire. Elles lui présentèrent une seconde requête plus pressante que la première, le conjurant au nom de Jésus -Christ de ne les point séparer des sacrements sans leur expliquer le crime pour lequel oîi les en séparoit. Ces requêtes firent grand bruit; et l'archevêque, qui vit que la requête et la demande des religieuses paroissoient raisonnables à tout le monde , conçut bien qu il ne lui étoit plus permis de demeurer plus long-temps dans le silence. Il écrivit donc aux religieuses qu'il étoit juste de les satisfaire sur les difficultés qu'elles lui proposoient , et qu'il y satisferoit dès que les grandes affaires des religieuses de Paris lui en donneroient le loisir. Mais cet éclaircissement ne vint point, non plus que les réponses qu'il avoit promis de faire à l'évêque d'Aleth et à d'autres prélats qui lui avoietit écrit sur la même affaire j et cependant les religieuses des champs demeurèrent séparées des sacrements , aussi-bien que leurs sœurs de Paris.
L'archevêque sentoit bien , par toutes les raisons qu'on objectoit tous les jours contre son mandement, et pat la
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Ijécessîté où il ^toit de se contredire lui-même en mille rencontres, que la foi humaine n'étoit pas si claire qu'il s'étoit imaginé j et il eut le déplaisir de la voir en peu de temps aussi décriée que la foi divine de M. de Marca son prédécesseur, Pas un évoque en France ne s'avisa de la demander, ou, pour mieux dire, il n'y avoit guère que le diocèse de Paris où l'on fut inquiété pour le formulaire. Le père Annat crut enfin que tout le mal venoit de ce qu'on ne vouloit point reconnoître l'autorité des assemblées qui en avoient ordonné la souscription, et jugea qu'il falloît s'adresser au pape pour lui demander qu'il confirmât le formulaire , ou qu'il en fit uu qui contînt les mêmes choses.
Le roi fit donc prier le pape (en i665) par son ambassadeur, qu'il lui plût d'envoyer un formulaire qui contînt le fait et le droit comme celui de l'assemblée , et d'obliger tous les ecclésiastiques du royaume , tant séculiers que réguliers, même les religieuses et les maîtres d'école, de le signer, sous les peines que les canons ordonnent contre les hérétiques. Nous avons déjà dit que le pape n'avoît jamais approuvé que les évêqiies s'ingérassent de signer des formulaires de foi, ni d'en exiger la souscription , et que dans tous les brefs qu'il avoit écrits aux assemblées du clergé pour les louer du grand zèle qu'elles apportoient à faire exécuter sa constitution et celle de son prédécesseur , il s'étoit bien gardé de leur dire un mot de leur formulaire. Ce fut donc pour lui un fort grand sujet de joie , que , regardant comme iputiJe cet ouvrage qui avoit oc-
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lîupê tant d'assemblées j on cù\ enfin recours 5 l'autorité du saint-siège,
La cour de Rome ne pouvoit sur-tout se lasser d'adraïrer (ju'après tout l'éclat qu'on yen oit de faire en France contre rinfaillibilité du pape , même dans les choses de fûij après qu'on avoit fait cpregistrer dans tous les parlements et dans toutes les universités les articles de la Sorbonne sur cette matière , on en vînt à supplier le papa d'établir cette même infaillibilité dans les faits non révélés, et d'obliger toute la France à reconnoître cette doctrine sous peine d'hérésie. Le pape envoya le formulaire tel qu'on le lui dcmandoit, c'est-à-dire tout semblable à celui des évcqucs, excepte que, pour en rendre la signature plu#authcn tique, il y ajouta un serment par lequel ceux qui signoicnt prenoicnt Dieu à témoin de la sincérité de leur souscription ; et ce formulaire fut inséra dans un bref que sa sainteté adrcssoit au roi.
Mais ce bref étant arrivé , on s'aperçut tout à coup qu'on n'en pouvoit faire aucun usage, à cause que le parlement, oii on vouloit le faire enregistrer, ne reconnoît d'autres expéditions de Rome que ce qu'on appelle des constitutions plombées. Il fallut donc renvoyer le bref, et prier le pape de le changer en une bulle. Le roi porta luimême cette bulle au parlement , et y joignit une déclaration, la plus foudroyante que l'on put faire, pour obliger tout le monde à la signature. Celte déclaration enchérissoit beaucoup sur la bulle : on y défeiidoit toutes sortes d explications et de restrictions j sous les mêmes peineç
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qui étoîent portées contre ceux qui refuseroienl de souscrire. Tous les ecclésiastiques y étoicnt obligés par la privation de leurs bénéfices, les évêques eux-mêmes par la saisie de leur temporel, et personne ne pouvoit plus être reçu au sous-diaconat sans avoir signé.
Cependant toutes ces' précautions n'empêchèrent pis qu'il n'y eût beaucoup de diversité dans la manière dont les évêques exigeoient les signatures dans leurs diocèses : plusieurs d'entre eux reçurent les restrictions et les explications sur le fait ; il y en eut un grand nombre qui déclarèrent de bouche à leurs ecclésiastiques que , l'église ne demandant sur les faits que le simple respect, on ne s'obligeoit point à autre chose par les souscriptions. Il y en eut même qui insérèrent ces déclarations dans Ws procèsverbaux qui demeurèrent dans leurs greffes j et enfin quatre évêques, les plus célèbres qui fussent en France pour leur piété, je veux dire les évêques d'Aleth, de Beauvais, d'Angers, et de Pamiers, firent ces déclarations par des mandements qu'ils firent publier dans leurs diocèses. L'évêque de Noyon fit aussi la même chose. Nous verrons dans la suite l'effet que produisirent ces mandements. L'archevêque de Paris ne fut pas peu embarrassé sur la manière dont il tourneroit le sien : il n'avoit garde d'exiger la même créance sur le fait que sur le droit , après avoir accusé d'extravagance et de malice ceux qui confondoient ces deux choses 5 il n'osoit pas non pUis reparler de sa foi humaine , qu'il voyoit abandonnée de tout le iDondei Voici l'expédient qu'il prit pour essayer de se
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tirer d'affaire. Il distingua le fait et le droit dans son ordonnance ; mais il se servit pour cela de termes si obscurs qu'on ne savoit positivement ce qu'il demandoit, disant qu'il falloit une soumission de foi divine pour les dogmes, et, quant au fait, une véritable soumission par laquelle on acquiesce.
L'obscurité de cette ordonnance, et le serment dont fal parlé, rendirent aux religieuses de Port -Royal la signature de ce second formulaire bien plus difficile que celle du premier. Mais, avant que de passer plus loin, il est bon de dire ici en quel état étoîent ces filles quand la nouvelle bulle arriva en France.
Nous avons vu que l'archevêque en avoit fait enlever jusqu'au nombre de dix- huit, qu'il avoii dispersées en dlft'érents couvents. L'abbesse fut conduite à Meaux par l'évêque de Meaux son frère , à qui on l'avoit confiée , et qui la mit dans le couvent de la Visitation qui est dans cette ville. La mère Agnès fut renfermée dans le couvent de la Visitation du faubourg Saint-Jacques, avec une de ses nièces qu'on voulut bien laisser auprès d'elle pour la servir. Les autres furent séparées en différents monastères tant à Paris qu'à Saint-Denis, et principalement dans les couvents d'ursulines, de célestes ou filles-bleues, et de la Visitation. On lès avoit voulu loger dans d'autres maisons, entre autres chez les carmélites; mais comme on savoit l'intention de M. l'archevêque, qui étoit de détenir ces filles dans une très rude captivité) on avoit fait de très grandes difficultés dans la plupart de ces maisons de les
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recevoir, et de contribuer aux mauvais traite merits qti'on leur voulôit faire. Il y eut entre autres une abbesse à qui on en voulut donner une; mais elle déclara en la recevant qu'elle prétendoit lui donner la même liberté qu elle auroit pu avoir à Port-Royal, et la traiter comme une de ses filles. Elle tint parole , et fit tant d'honneurs à cette religieuse, que l'archevêque la lui ôta au bout de deux jours. On ne peut s'empêcher aussi de rendre justice à la mère de La Fayette, supérieure de Chaillot, qui, ayant été obligée de recevoir une de ces religieuses, la traita avec une charité extraordinaire tout le temps qu'elle fut dans ce monastère. Il n'en fut pas de même des autres maisons où ces religieuses furent enfermées. On peut voir dans la relation de là sœur Angélique Arnauld la manière dont elle fut traitée chez les filles-bleues de Paris. La plupart des autres le forent à peu près de la même sorte.
La signature de ce second formulaire fut même à quelques-unes qui âvoient signé une occasion de comprendre la faute qu'elles avoitnt faite et de la réparer. Ainsi tout ce que fît l'archevêque pour engager ces saintes filles à signer son nouveau mandement et le formulaire d'Alexan- * dre VII fut absolument inutile.
Le très grand nombre , tant de celles qui furent dispersées que de celles qui demeurèrent dans leur monastère, se soutint au milieu de cette violence et de cette sédition, La sagesse et le courage que raontrèrentcesreligieuses est un lUiracledelamain du Tout-puissant, qui a peu d'exemples dans l'higtoire de l'église. EUesavoient dressé diverses rela*
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lions » de ce qui se passa dans cette persécutiofl. On y voit les attaques qu'elles ont en â soutenir ^ les situations étranges où se sont trouvées celles qui étoient captives; dans différents couvents , les sentiments et les lumières par • lesquelles Dieu les soutenoit dans leur aiflîction. C'étoit par obéissance à leurs supérieures qu'elles avoient dressé ces relations, qui contiennent un portrait bien naturel de leur esprit et de leur cœur. On y trouve, avec une simplicité et une candeur inimitables, une sublimité de vues, une générosité, une sagesse, une piété, une lumière, qui feroient presque douter que ce fût l'ouvrage de ces filles â ceux qui ne connoitroient pas l'esprit de Port-Royal, et qui ne feroient pas réflexion que Dieu se plait très souvent à faire éclater la force de sa grâce dans ce qa'il y a de plus foible.
Une société d'hommes superbes osolt disputer â Dieu sa toute-puissance sur les cœurs : il étoit digne de Dieud'en donnerune preuve éclatante en remplissant de simples filles persuadées de leur néant, et qui attendoient tout de la grâce, d'une sagesse et d'une magnanimité qui fait encore le sujet de l'admiration et de la confusion des hommes les plus forts et les plus éclairés. Ce que nous venons de dire ne paroîtra pas exagéré â quiconque lira les relations de Port-Royal, ou seulement celle de la mère Angéliquai de Saint-Jean, fille de M. d'Andilly.
Dieu soutenoit et conduisoit par lui- même ces admî-
» -Oa « donné au publie «««j iclatious en tnzlf.
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rables vierges. Les grands hommes qui auroient pu les éclairer et les encourager étoient eux-mêmes obligés de se cacher pour éviter les violences que l'on vouloit exercer contre eux. Ainsi ils ne pouvoient que rarement et avec une extrême difficulté faire parvenir leurs avis jusqu'à ces religieuses ; et ils ne le pouvoient en aucune sorte à l'égard de celles qui étoient captives en différents couvents. Dans le peu de commerce qu'ils avoicnt avec les deux monastères de Port-Royal, ils étoient plus occupés à modérer leur courage qu'à leur en inspirer. Elles avoicnt en effet une peine infinie à entrer dans les condescendances et les tempéraments que les théologiens croyoient permis. On peut voir dans l'Apologie de Port-Royal quelle peine elles eurent de signer le premier mandement des grands-vicaires du cardinal de Retz , tant elles craignoient tout ce qui sembloit leur faîr^ prendre' quelque part à l'espèce ce conspiration formée contre la vérité.
Quelques unes cédèrent; on ne doit point en être surpris; ce qui est étonnant, c'est qu'il y en ait eu si peu qui aient succombé à une si terrible tentation. Parmi quatrevingts religieuses de chœur qui étoient dans les deux maisons quand la persécution commença en 1661 , il étoit difficile qu'il ne s'en trouvât pas quelqu'une, ou qui n'eût pas une vertu solide, ou qui ne l'eût pas à l'épreuve d'une telle tempête. Dans la privation totale de tout conseil, quelques-unes des captiA'^es se déterminèrent à signer, parcequ'on s'étudia à embrouiller cette affaire par des subtilités qu'elles ne pouvoient déraôler, et qui leur cachoient le
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véritable état des ehoses ; Tarchevêque même , pour le» porter à la signature, leur déclaroit verbalement qu'il ne demandoit pas d'elles la créance du fait. Mais quelque pardonnable que fut leur faute, elles en conçurent une vive douleur dès qu'elles connurent l'état des choses, et que le trouble où elles s'étoient trouvées se fût dissipé. Il y en eut deux dans la maison de Paris, les sœurs Flavie et Dorothée , dont la chute fut bien plus funeste , parceque l'ambition en fut le principe. Elles signèrent le formulaire, et contribuèrent à séduire huit ou dix de leurs sœurs, qui étoient des esprits foibles , et dont il y en avoit deux d'imbécilles. Elles agirent ensuite de concert avec M. l'archevêque et les filles de la Visitation pour tourmenter celles qui demeuroient fidèles à leurs devoirs et à leur conscience. Cependant la cause d6 ces saintes religieuses , ou plutôt celle de l'église, étoit défendue par des écrits lumineux. M. Arnauld, aidé de M, Nicole, entreprit de faire connoître leur innocence : l'Apologie de Port-Royal , les Imaginaires, et tant d'autres ouvrages solides et convaincants, manifestoient à toute la terre rinjustice de cette persécution. Mais comme on ne pouvoit montrer l'innocence des religieuses sans dévoiler la turpitude de leurs persécuteurs , ces mêmes écrits qui justifioicnt les religieuses opprimées mettoient en fiu-eur leurs ennemis, qui les persécutoient encore avec plus de chaleur.
Au reste, M. de Péréfixe lui-même faisoit leur apologie, en avouant qu'il n'avoit rien trouvé que de régulier et 4'édifiant dans la visite ^u'U avait faite. I] publioit sou-
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vent, dans le temps même (ju'il les traitoit avec la plus grande rigueur, que ces filles étoient pures comme des anges; mais il ajoutoit (ju elles étoient orgueilleuses comme des démons; parcequ'il lui plaisoit de traiter d'orgueil insupportable le refus d'obéir à un commandement qu'il n'auroit pas dû leur faire, qui, quand il auroit été juste, n'étoit d'aucune utilité, et auquel elles ne pouvoieut se soumettre sans blesser la sincérité. D'ailleurs il avouoit quelles n'étoient attachées à aucune erreur, et qu'il se trouvoit quelquefois embarrassé quand elles le pressoient d'expliquer nettement ce qu'il leur demandoit : c'est ce que nous avons vu en parlant des requêtes que lui présentèrent les religieuses du monastère des champs.
Louis Racine parle d'une épitaphe en latin et en prose de mailemoiselle de Vertus , morte à Port-Royal , qu'il attribue à son père : elle n'est insérée ni dans le Nécrôlogc de cette abbaye, ni dans aucune édition des œuvres de Racine. On â fait des recherches infructueuses pour se la procurer. (Note de l'Lditear.J
FIN DE L'ABRÉCÉ DE t'HISTOISE DE PORT-HOYAI..
DISCOURS