ACTE I, SCÈNE IL
Instruite là-dessus, vous saurez qui je suis, Et jd partagerai vos soins et vos ennuis.
CLÉANDRf.
Mon pays est Épire, où depuis tant de lustres La race des Tjiaunians , en tant d'exploits illustres , A ce peuple guerrier fait révérer ses lois, Et se rend redoutable à tous les autres rois. Le vaillant Thaumasis , successeur de ces princes , Depuis long-temps déjà gouverne ces provinces. Mais que sa fille, hélas! par ses attraits vainqueurs, Bien plus absolument y gouvernoit les cœurs! Florondc fut le nom de cet ange visible Qui charmoit le plus dur et le plus insensible, L'amour et le plaisir des âmes et des yeux , Et l'abrégé mortel des merveilles des cieux. Sa beauté captivoit tous les princes d'Epire, Et j'osai comme tel entrer sous son empire : Je la servis long-temps ; et mon amour enfin , Plus par un malheureux que par un bon destin. En son cœur innocent se donna de l'entrée, Et me fit envier de toute la contrée.
Certain instinct secret unit les volontés, Et dispose des vœux, des cœurs, des libertés; Il surprend la raison, et sa seule puissance Des inclinations forme la différence :
Ce fort instinct, sans qui tous nos efforts sont vains, Fit à cette princesse agréer mes desseins; Et j'eus de son amour de si certaines marques, Que j'étouffai tout seul l'espoir de cent monarques. Mais que j'ai do malheur, et que l'ambition Eut un contraire obstacle à notre affection ! Tome II. 12
Le père au plus puissant voua cette princesse ,
Et pour le roi de Thrace engagea sa promesse.
Dieux! que ne peut l'amour en de jeunes esprits!
Floronde eut sa grandeur et son sceptre à mépris ;
Après ma passion toute autre l'importune ,
Elle remet sur moi le soin de sa fortune ,
Et d'un commun accord notre fidélité
Sur un traître élément cherche la sûreté ;
Neptune, qui voyoit ses grâces infinies,
Sous ce faix glorieux a ses ondes unies;
Le ciel nous obligea d'un favorable aspect,
Eole à tous les vents imposa le respect.
De petits alcyons chantans venoient en troupe
Se percher sur le mât et voler sur la poupe ,
Et six fois le soleil nous ramena le jour
Sans que nous connussions autre ennemi qu'Amour?
Mais Neptune bientôt montra son inconstance :
Des traits qu'elle dardoit ce lâche dieu s'offense;
Parce qu'elle le brûle il la veut submerger,
Et des feux par les eaux résout de se venger ;
Tous les vents mutinés sortent à sa prière,
Une épaisse vapeur nous cache la lumière ,
L'orage d'un beau jour fait une obscure nuit,
L'air retentit partout d'un effroyable bruit ;
11 en sort un faux jour, mais qui nous est contraire.
Et qui nous éblouit plus qu'il ne nous éclaire;
D'un choc impétueux les vents et les rochers
Font naître la frayeur dans le sein des nochers :
L'air redouble ses bruits, et le vent son haleine;
Ce fier tyran des airs fait cent monts d'une plaine;
Il rompt, déchire, fend cordes, voiles et mâts.
Et ce triste vaisseau ne se reconnoît pas :