‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 206 sur 442 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

FLORIMANT, CÉLIANE.

C E ne sont pas les yeux de Nise que tu vois , Ingrat, ne force point tes gestes ni ta voix; Ce n'est pas mon sujet qui te rend solitaire, Et ce n'est plus à moi que tu tâches de plaire; Mon pouvoir est trop foible à te contraindre tant. Et tu fais trop languir la beauté qui t'attend.

FLORIMANT.

Quel envieux destin , homicide inhumaine , Vous peut rendre suspecte une foi si certaine? Quelle humeur vous a fait résoudre mon trépas, Et quel jaloux soupçon m'a changé ces appas? Mes devoirs vous ont dû rendre plus assurée De la fidèle ardeur que je vous ai jurée.

Quoi! ce que j'aperçus quand Nise te toucha > Les agréables traits qu'elle te décocha, Le transport qui parut en ton âme saisie, Les vœux que tu couvrois du nom de courtoisie ,

296 LA CÉLIAINE,

Les regards amoureux que je te vis jeter,

La peine qu'on te vit souffrir à la quitter,

L'humeur qui t'a depuis éloigné de ma vue,

Cette altération qu'à ton abord j'ai lue,

Et ces froids entretiens prouvent-ils pas assez

Que Nise a dans ton cœur mes appas effacés ?

FLORIMANT.

Mon âme t'a paru sous une fausse image : Céliàne est la seule à qui je rends hommage; Voyant mes actions de l'œil de la raison, Tu ne te plaindrois pas de cette trahison. Je jure de tes yeux l'agréable lumière Que je conserve encor ma passion première. Et que ton seul objet causoit le doux souci Dont l'aimable entretien me retenoit ici. Je songeois à tracer d'un style net et rare Ces innocens plaisirs dont tu n'es plus avare ; Le dessein d'exprimer comment ton œil me prit Etoit le doux ouvrage où revoit mon esprit : Je m'étois proposé de graver sur ces chênes La douceur de tes yeux et celle de mes peines; Puis j'eusse écrit au bas la candeur de ma foi. Et qu'ils ont beaucoup moins de fermeté que moi. Que de foibles raisons t'ont formé cet ombrage, Et qu'en ce changement je me ferois d'outrage! Ah! que tu juges mal de mes plus doux souhaits, Qu'à ton opinion moi-même je me hais!

Traître , que tes pareils savent bien d'autres feintes Quand ils veulent cacher leurs nouvelles atteintes , Et que ton lâche esprit, dont le crime est vainqueur.

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