ACTE V, SCENE V. ^aS
JULIE
Tu crois que ce discours m'oblige infiniment, Et que l'amour me cause un sensible tourment. Non, non, que cet objet occupe ta pensée; Adore constamment cette fille insensée.
PHILIDOR
Que me dis-tu, Julie?
JULIE, le méfiant dans sa chambœ.
Approche seulement, Et vois cette maîtresse, ou plutôt cet amant : Une jalouse humeur l'a mise en cette sorte. Crains bien de t'engager dans une amour si forte.
cÉLiANE, à Nise.
Merveille de ces lieux , doux charme des esprits , Quelle soumission peut changer tes esprits? Quel effet merveilleux d'une ardeur sans seconde Te peut rendre évident le plus beau feu du monde ? Oblige mon courage aux plus sanglans hasards Qu'on ait jamais courus sous les drapeaux de Mars, Quelques difficultés où ton désir m'engage, Crois que ce vil habit couvre un noble courage. En ton nom je puis tout ; et, sans témérité, J'affronterois la mort pour servir ta beauté.
NISE.
Voyez quelle manie a sa raison troublée , Et le sensible ennui dont son âme est comblée; La seule jalousie a causé son tourment; Elle prie , elle pleure , et me parle en amant.
Donc mes soupirs sont vains?
324 LA CELIANE,
NISE.
Je plains ton infortune ; Mais que puis-je répondre à ta plainte importune?
Réponds-moi seulement , inhumaine beauté , Que tu seras sensible à ma fidélité ; Souffre que cent baisers pris sur ta belle bouche M'assurent aujourd'hui que mon amour te touche ; Vois d'un œil favorable un malheureux amant Dont ta seule bonté peut finir le tourment.
PHILIDOR
Dieux! si j'offre des vœux à cette âme insensée , Après ce que je vois, que la mienne est blessée!
Si rien ne peut fléchir ce courage inhumain ,
J'implore au moins l'honneur de mourir de ta main.
Achève les rigueurs de mon sort lamentable;
Une si belle mort ne m'est point redoutable :
Seulement quand ta main m'aura percé le flanc ,
Verse une goutte d'eau pour un fleuve de sang ;
L'espoir d'être pleuré des plus beaux yeux du monde
Fait qu'au point de mourir ma joie est sans seconde.
Accorde à mes désirs cette félicité.
Quoi ! rien de tes faveurs , rien de ta cruauté 1
Le temps me vengera, cruelle dédaigneuse,
Et le ciel punira ton humeur orgueilleuse.
Hélas! que j'ai souffert d'inutiles douleurs!
Elle est sourde à ma plainte et se rit de mes pleurs.
NISE.
Que vous puis-je accorder, et qui croyez-vous être?