‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 240 sur 442 · ACTE 1, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE

Il faut que tout lui cède, et i-ien ne s'en défend. Tel est ce dieu cruel , ce tyran de nos âmes ; Telles plaisent aux yeux et telles sont ses flammes : Depuis que ses attraits ont vaincu nos esprits, Et qu'il s'est fait passage en de jeunes esprits. Il faut que tout se rende à sa force indomptable ; Il n'est tigre plus fort, lion plus redoutable; Il n'épargne tourmens, gênes, flammes, ni fers, 11 passe en cruauté la mort et les enfers; Il presse , oppresse , brûle, étouffe, désespère. Fait naître pleurs, soupirs, sanglots, plaintes, colère; Fait souhaiter la mort et mépriser le jour. Et, tout Amour qu'il est, il n'a rien moins qu'amour. Quelque droit toutefois qu'ait pris sur ma pensée De cet aveugle dieu la fureur insensée , Il perdroit contre moi le nom de triomphant, Et fille j'abattrois l'orgueil de cet enfant,

Si Mais , las! à ce mot, et de rage et de honte,

Je sens que tout mon sang au visage me monte.

CLÉANDRE

Madame, un tel portrait doit bien être important S'il vous ferme la bouche et vous afflige tant. N'est-ce point que la foi qu'il vous avoit donnée Vous lui fit avancer les douceurs d'hyménée ?

ALPHRÈDE.

Quelle foi, justes dieux! De quels traîtres sermens En ces occasions se servent les amans ! Je me laissai, chétive, abuser de la sorte: Je ne puis démentir le témoin que j'en porte ; Quelque art et quelques soins dont je voulusse user, Je sens bien que le temps est près de m'accuser.

348 LA BELLE ALPHRÈDE,

Apprends donc en deux mots quel est pour mon dommag*.- Le sujet qui me porte à ce triste voyage. Tu sais que le soleil a fait deux fois son cours Depuis qu'il est témoin de nos jeunes amours ; Et Barcelone eût vu , durant ces deux années , Le beau nœud d'hyménée unir nos destinées,

Si par des soins constans j'eusse pu conserver

Mais juge ce qui suit, je ne puis achever.

Mes faveurs toutefois sembloient croître ses flammes,

Et plus fort chaque jour s'unissoient nos deux âmes,

Son amour sembloit croître avecque ses plaisirs ^

Je me laissois régir à ses jeunes désirs,

Et lui laissai sur moi prendre tant d'avantage ,

Qu'il m'en a fait enfin porter le témoignage.

Mais écoute le reste : 6 mœurs ! 6 piété !

O ciel ! qui vit jamais semblable lâcheté ?

Attiré par les bruits d'un appareil de guerre ,

Sous l'aveu de son père il passe en Angleterre ,

Se fait voir quelques mois en ce fatal séjour,

Et, comme il vaut beaucoup, charme toute la cour.

Quelque jeune beauté, de ses charmes éprise,

Sans doute en ce pays captive sa franchise ;

Car depuis quelque temps s'étant rendu chez soi ,

J'ai vu que cet ingrat, au mépris de sa foi,

A traité mon amour de tant d'indifférence ,

Et flatté mes désirs de si peu d'espérance ,

Qu'à ma confusion j'éprouve bien, hélas!

Qu'il nuit de bien aimer et ne connoître pas.

Enfin ces jours passés j'appris que ce volage

Tenoit prêts des vaisseaux pour un second voyage :

Et ce perfide cœur, ô cruel désespoir!

M'a dédaignée au point de partir sans me voir.

Page 1