ACTE II, SCENE II. ^Sg
A pour vous de Tamour ou de l'aversion j Que sert de quereller cette aveugle déesse, Et que profitez-vous du courroux qui vous presse? Elle est indifférente à tout homme de cœur; Et savoir la souffrir, c'est en être vainqueur.
FERRANDE.
Toujours aux plus vaillans sa haine est plus nuisible.
Ah! que n'est à mes yeux cette peste visible!
Combien j'abaisserois cet orgueil insolent
Que ferme elle soutient sur son globe roulant!
Que d'un facile effort je romprois cette roue
vSur qui de nos desseins l'inconstance se joue,
Et que d'un bras léger j'atteindrois ces cheveux
Où tendent tant de mains et pendent tant de vœux!
De combien de héros je vengerois la perte!
Je romprois le bandeau dont sa tête est couverte ,
Changerois le hasard en libres actions,
Et son aveuglement en des élections.
Par la première loi qui lui seroit prescrite.
Elle feroit l'honneur compagnon du mérite ,
Consulteroit ses yeux, et, sans égard au sang.
Nous feroit d'un ignoble ou d'un illustre rang,
Sauroit ne perdre pas les faveurs qu'elle donne ,
Et jugeroit quel front mérite une couronne.
Mais puisqu'elle est un monstre invisible aux mortels ,
Ne pouvant démolir je souffre ses autels,
Et, réduit sous le joug d'un pouvoir adversaire,
J'embrasse le respect et vais vous satisfaire.
L'Espagne est mon pays , et Ferrande mon nom ,
Qui ne doit rien au bruit d'une illustre maison.
Et que mes actions honorent davantage
36o LA BELLE ALPHRÈDE,
Qu'un grand nombre d'aïeux ni qu'un grand héritage; Ce nom est trop célèbre, et mes moindres exploits Sont la frayeur du peuple et l'entretien des rois.
AMiNTAs, a part.
Sa folie est plaisante et nous peut être utile ;
(Haut.)
Poursuivons. Mais enfin dans quelle heureuse ville Prîtes-vous, grand guerrier, le bien de la clarté?
FERRANDE.
Barcelone est le lieu qui premier m'a porté: Ce fut là que les cieux obligèrent la terre Du présent animé de ce foudre de guerre.
AMiNTAS, a Acaste, Ciel! fléau des pervers, et protecteur des bons, Un succès trop certain suit mes justes soupçons, Et je ne puis fonder une fausse espérance Sur une si visible et si claire apparence. Mais en un si beau champ suivons notre dessein, Et tirons avec art ce secret de son sein.
(A Ferrande.)
Quel caprice du sort sur les humides plaines Peut obliger Alphrède à protéger vos peines , Et quel dessein lui fait, en ce déguisement. Commettre sa jeunesse à ce traître élément?
FERRANDE.
L'Amour a fait souvent de ces métamorphoses ; C'est un étrange dieu qui fait d'étranges choses. Mais qu'entends-je, grands dieux! que je reste confus! Quoi! la connoissez-vous ?
AMiJVTAS, a Acaste.
Que désiré-je plus?
O père fortuné , le plus heureux des hommes ,