ACTE I, SCÈNE I
FILIDAN.
Quelle est cette Angélique?
LUCIDOR.
Eh quoi! ne sais-tu pas
FILIDAN.
Quoi?
LUCIDOR.
Que ma négligence a causé son trépas; Que j'ai coupé le fil de la plus belle vie Que les mains de la Mort aient encore ravie?
FILIDAN.
Je n'en ai rien appris.
LUCIDOR.
Ecoute en peu de mots Ce fatal accident qui trouble mon repos: Séjournant à Lyon, au logis de ma tante, Je vis et j'admirai cette beauté naissante ; Mes yeux furent charmés, et ses moindres attraits Furent à ma raison d'inévitables traits. Là, ce cœur consentit à ses premières peines; Là, je soumis ces bras à leurs premières chaînes; Et là je reconnus pour la première fois Du tyran de nos sens les redoutables lois : Je touchai ,- Filidan , cette âme de ma vie ; Je trouvai son désir conforme à mon envie ; Nos bras de mêmes fers se virent arrêtés, Et nos cœurs respiroient de mêmes voluptés. , Un dessein mutuel obligea nos deux âmes A n'éteindre jamais ces innocentes flammes : Sa foi me fut donnée, et d'un commun accord Je mis le changement au delà de la mort.
Enfin, par un avis d'une extrême importance, Je fus réduit au point de perdre sa présence. Je revins à Florence , obligé par serment De borner dans six mois ce triste éloignement ; Mais ce temps expiré , l'hiver et ma paresse Me firent différer l'effet de ma promesse, Et, sans me figurer sa tristesse et ses pleurs. J'attendis la saison qui se pare de fleurs; Lors je me disposois à revoir cette belle , Quand j'appris de sa mort la fatale nouvelle. Elle me soupçonna d'un honteux changement, Et sa perte suivit un si faux sentiment.
FILIDAN.
O dieux! que dites-vous?
LUCIDOR.
Après cette infortune , La mort m'est désirable et Célie importune ; Et je suis seulement la résolution, D'un père qui m'immole à son intention.