‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 381 sur 442 · ACTE I, SCENE I. 53i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I. 53i

CépHISE.

Ma sœur, un changement est aisé s'il est doux :

Je me plaignois de même, et toutes comme nous.

Notre sexe rougit d'actions innocentes;

La honte dans nos cœurs suit ces ardeurs naissantes;

Mais elle se dissipe, et le temps à la fin

Nous fait de notre amour bénir notre destin:

Il est doux d'obéir à son pouvoir suprême;

Je trouve des plaisirs dans la tristesse même;

Et, quoique je révère un ingrat qui me fuit.

Qui me vient conseiller de l'oublier me nuit.

THÉANE.

Ma fortune est meilleure, et j'ai cet avantage

Que ce que j'ai d'amour Thimante le partage;

Je possède ses vœux, et cet aimable amant

Me considère seule , ou feint subtilement.

Mille fois mes rigueurs l'ont réduit à se plaindre:

Il est vrai qu'il est homme, et tout homme sait feindre;

La nature pour nous lui prescrit des regrets

Qui, comme ils sont communs, doivent être suspects.

Toutes ont des appas, toutes semblent leur plaire,

Et son sexe lui rend ce vice nécessaire;

Il prise un beau visage , et , complaisant qu'il est ,

Prise souvent aussi celui qui lui déplaît.

CÉPHISE

L'homme doit tout priser, au moins en la présence; La nature l'oblige à cette complaisance. Mais par ses actions on connaît aisément S'il parle en courtisan ou s'il parle en amant : Pour l'une il a des vœux, pour les autres des feintes; Celle qu'il n'aime point lui cause peu de plaintes;

53i LE FILANDRE,

S'il la voit sans dessein et n'est qu'officieux ,

Elle ne tire point de larmes de ses yeux,

Il ne l'appelle point du nom d'inexorable,

Il ne réputé point son destin misérable.

Notre cœur par nos yeux ne se peut démentir ;

Et pour bien exprimer il faut bien ressentir.

Les plaintes, les respects et les pleurs de Thimante,

Vous figurent assez l'enpui qui le tourmente.

Que n'est-il Célidor, ou que cet inhumain

N'a-t-il pour mon sujet un aimable dessein!

THÉANE.

Comme tu vois pour toi son cœur inaccessible , Rien ne captive-t-il ce vainqueur insensible?

CJÉPHISE.

Nérée en est chérie, et ses vœux mutuels Entretiennent mes maux si longs et si cruels.

THÉANE.

Quoi! la sœur de Thimante?

ciPHISE.

Oui, l'aime et le captive:

Il vous donne des vœux lorsque sa sœur m'en prive ; ' Il vous offre son cœur tandis qu'elle me perd; La sœur me désespère , et le frère vous sert : Mais qu'il ait tous les biens que le ciel lui destine , Et que mon intérêt ne soit point sa ruine. Vouez votre franchise à ce fidèle amant , Et ne reculez point pour mon avancement ; Que son repos, ma sœur, succède à ses supplices; Et mon soulagement naîtra de vos délices. Voyant en son bonheur la justice d'Amour,

Page 1