‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 151 sur 329 · PRÉAMBULE DU DEUXIÈME ESSAI · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE DU DEUXIÈME ESSAI

seul. SansTadopUon de cedespolismc, les peuples sauvages seraient devenus la proie des nations voisines avec lesquelles ils soutenaient une guerre continuelle et d’extermination; l’on fut forcé de choisir des chefs militaires, et le pouvoir arbitraire s’établit sur le berceau même de la civilisation. Mais bientdl, délivré de ses premières craintes , 1e peuple sentit son imprudence; il lutta pour reconquérir une partie de cette liberté si légèrement abandonnée, et ce ne fut qu'apres de longs combats qu’il réussit , dans quelques pays seulement, à imposer des entraves plus ou moins fâcheuses â l’autorité absolue. Telle fut la marche con< stanledu despotisme. Telle futl’orlginedes systèmes monarchique, représentatif, aristocratique ou républicain. Partout la coufumr étendit son bouclier sur ce gouvernement absolu d’un seul, partout repoussé par la raison. Partout, malgré l'opposition formelle de la ration, la coutume vint étayer les faux raiionnements des hommes du pouvoir. Tout pour l’Aontrnr et les Aommei qui gouvernent ; rien pour l'immense majorité gouvernée : tel est l’absurde pivot de l’ordre social actuel ; tel est l’ouvrage de la coutume; tels sont tes principes mis en avant i par les chefs , soutenus par ces manufacturiers de papier noirci , qui , sous la stricte influence d’une autoritécorruptrice, ont mis en circulation des tissus de mensonges, destinés à la défense des gens qui les payaient.

L’esprit humain voulait cependant qu'on l'instruisit des principes qui le gouvernaient. Pour satisfaire à cette curiosité , on imagina de faire passer pour de la raiton ces faux raisonnements manufacturés à loisir par les agents du pouvoir. lU circulèrent, sous forme d'axiomes, ils devinrent monnaie courante; on les a vus se répandre en phrases sonores, en expressions énergiques, et faire sur les esprits du |»euple le plus étonnant effet. Dignité de la couronne, dignité du trône , splendeur nobiliaire, institutions antiques, souvenirs chevaleresques, bon ordre, tranquillité publiqsu; voilà quelques-uns de ces talismans magiques, quelques-unes de ces félicités verbales, de ces merveilles imaginaires, dont des scribes enrégimentés on fait un catalogue, et que des charlatans de place offrent au peuple comme l'arche sainte, qu'il faut conserver cl

chérir avec une ferveur, une dévotion, une persévérance sans limites.

Des siècles s’écoulèrent. La coutume étouffa pendant longtemps la raûon. Enfin cependant, après de longues années, le joug de la coutume fut brisé par quelques peuples. Les ratK>iiiKmcnr<dicléa par elle furent écartés dans quelques pays. Le bien-être du plus grand nombre fut reconnu en Amérique comme le principe et l’âme du corps social ; d’autres peuples dirigèrent leur attention vers ce principe; il gagna rapidement du terrain , cl bientôt on le regarda comme incontestable. On en vint à ce point , que les mieux payés , les plus avides des partisans du pouvoir, ne purent s’empêcher de convenir eux-mêmes qu’en etfet le but de toute société humaine est le plus grand bien du plus grand nond)re de ceux qui la composent.

Ce principe reconnu pouvait entraiuer des conséquences terribles pour la minorité gouvernante. Qu'ont fait les avocats du petit nombre qui gouverne ? ils ont, du haut des trônes, des pupitres, des tribunes, des chaires, des canapés et des bancs, fait retentir aux oreilles du peuple ces cris confus cl absurdes, d'expérience I et de sagesse, d'tn<ft<utton« anciennes, de splendeur aristocratique, de majesté, de dignité, de grandeur, mêlés des termes magiques de blasphème, licence, sédition, jacobinisme, turbulence, ordre social, anarchie, et cl vingt pages à'et catera.

Que la raison soit féconde: que la coutume soit stérile. Bacon, dans cet aphorisme, a dit ce qu’il voulait, et non ce qu’il voyait. Dans le domaine de la politique, la Raison, vierge sainte, a éléune vierge inféconde; la Coutume, femme sans honneur. a été honteusement productive.

La minorité se voyait perdue. Elle était cernée ; sa perte semblait certaine. S'aventurait-elle sur le terrain du raisonnement, elle prouvait sa faiblesse. Sa conscience la condamnait. La lumière inlellecluelle, dont les rayons gagnaient chaque jour de la force et de l'extension,lui annonçait la chute de son pouvoir.Alors, désespérant de tout, elle semblait agitée d’une flevre de rage, qui éclatait en actes atroces. La crainte, le dédain , la haine, la fureur la dominaient et l’agitaient. Elle haïssait ceux dont elle avait si longtemps sacriGé rinlérél à son intérêt propre. Elle méprisait ceux qui souf-

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