LETTRE X
FONDEMENTS DES mËJUQÉS CONTRE L'dSCRE.
Autre chose est de trourer les raisons pour lesquelles il est convenable qu'une loi existante ait été faite, autre chose est de trouver les raisons )K)ur lesquelles elle a été faite ; en d'autres termes, autre chose est de justifier une loi, autre chose est de rentire raison de son existence. Si les observations que j’ai pris la liberté de vous soumettre sont | justes, il est évident que, dans l'espèce qui nous i occupe, la première Ûche est impossible .'l remplir. Il n'en est pas de même de PautiT; et si celte recherche ne peut offrir de nouveaux motifs de conviction, elle peut au moins contribuer à satisfaire l’esprit. Rapporter une erreur à sa source, dit lord Coke, c’est la réfuter ; et il y a lieaucoup ! de gens qui , jusqu’à ce qu'ils aient reçu celle satisfaction , ne sauraient complètement s’affranchir d’une erreur, quelque évidente d'ailleurs qu’elle puisse leur |)aratlre. •* Si nos ancêtres ont été jusqu'à présent dans l’erreur, d’où cela vient-il, et comment y sont-ils tombés? » Telle est la question qui se présente en pareil cas. C’est que, en matière de loi principalement, tel est l'empire que | l'autorilé exerce sur nos esprits, et telle est la ! force du préjugé quVIIc crée en faveur de quelque ùislilulion que ce soit , lorsqu’une fois elle l'a prise j sous sa prolectiou, que, même après que nous avons découvert le vice ou la nullité de toutes les | raisons qui peuvent avoir été imaginées pour jusliher celte institution , nous ne pouvons pas cependanl nous empêcher de lui chercher encore quelque raison cachée, capable de la légitimer. Mais si, au I lieu de lui trouver une pareille raison, nous parvenons à découvrir son origine dans quelques notions dont l’erreur nous soit déjà démontrée, alors nous renonçons volontiers â lutter plus longtemps en sa faveur j mais c’est seulement alors que notre satisfaction est complète. <
Dans l’opinion du plus grand nombre de ceux qui nous ont transmis la religion que nous professons, la vertu, ou plutôt la sainteté, qui avait été substituée à la vertu, comme comprenant plus de )Krrfeclion , consistait dans l'abnégation de soimême; sentiment qui, chez les individus, n’avait point pour objet l'amour de la société, mais bien l'amour d'eux-mémes. De celle opinion résultait une règle générale , applicable à lu plupart des cas : .Ve fais point ce que tu voudrais faire ; ou , en if autres termes, ne fais point ce qui pourrait tourner à ton avantage. Pur là on entendait
parler de tout avantage temporel, qui, dans ta croyance générale, était regarde comme étant constamment et diamétralement opposé aux avantages spirituels : car. selon celle croyance, la preuve que l'Ètre doué de toute puissance et de toute bonté avait résolu de rendre heureux, dans une vie future, le petit nombre de ses favoris, résultait justement de sa volonté déterminée qu'ils demeurassent aussi étrangers que possible au bonheur dans In vie actuelle. Or, gagner de l’argent est l'objet de l’ambition de presque tous les hommes, attendu que quicon<|ue a de l’argent peut, en proportion de ce qu'il en possède, se procurer la plupart des autres choses qu’il désire. Personne ne devait donc chercher à gagner de l’argent; et, en effet, |)Ourquoi se lerail-on proposé d’en gagner lorsqu’on ne devait pas même garder celui qu’on possédait déjà? Prêter de l’argent à intérêt , c’est gagner de l’argent, ou au moins vouloiren gagner: ce fut donc un acte répréhensible que de prêter de cette manière, d’autant plus répréhensible que les conditions étaient plus avantageuses . mais qui l’était toujours dès qu’on en tirait quelque profit. Ce qu’il y avait de pis . dans cc cas , c'est que c’était se conduire comme un juif : car, bien que les premiers chrétiens aient été juifs, et que longtemps même après leur conversion ils aient continué à suivre les mêmes pratiques que les autres juifs, cependant on vint à découvrir, dans la suite des temps, qu’on ne pourrait jamais mettre trop de distance entre l'Église mère et sa hile.
Peu à peu de nouvelles manières de voir firent place aux anciennes. La nature l'emporta, cl les raisons qui avaient fuit regarder d’abord comme illicite tout effort pour gagner de l’argent perdirent en général tout crédit. Ce|>endaiil, cette manière Judaïque d’en gagner ( prêter de l’argent à intérêt ) fut considérée comme trop odieuse pour être tolérée. Les chrétiens persécutaient les juifs avec trop d’acharnement pour se laisser aller à la tentation de les iniiu-r, fùl-ce même pour gagner de l'argent. On suivit une méthode beaucoup plus facile, et qui , peudant longtemps , fut généralement en vogue. Cc fut de laisser les juifs gagner de l’argent comme ils l’entendaient, et de le leur prendre ensuite toutes les fois qu’on en avait besoin.
Lorsque, dans la suite des temps, toutes les questions vinrent à être discutées de nouveau, et entre autres celle-ci , qui n’élail pas la moins intéressante. le parti antijuif trouva un appui, qui n'était pas de peu d’importance, dans un passage d'Aristote, ce célèbre païen qui , sur tous les points où le paganisme n’avait point détruit sa compétence, avait établi un empire despotique sur le monde I chrclicn.il arriva, on nesaurail dire romment,quc
FONDEMENTS DES PRÙUGÉS CONTRE L USCRE.
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cc grand philosophe, avec tout son talent et toute sa pénétration , malgré le grand nombre de pièces d'argent qui avaient passé par ses mains ( nombre plus grand peut-être que celui qui ait jamais passé avant ou depuis dans les mains d'aucun philosophe), et malgré les peines toutes particulières qu'il s’était données pour éclaircir la question de la génération, ne put jamais jiarvenir à découvrir dans aucune pièce de monnaie quelque organe qui la rendit propre à en engendrer une autre. Enhardi par une preuve négative de cette force, il s'aventura à donner au monde le résultat de ses observations sous la forme de cette proposition universelle : f)ue, de xa nafureytouiarffentest ête'nfe.Xoui, mon ami, sur qui la saine raison a beaucoup plus d'empire que l’ancienne philosophie, vous aurez déjà rcmar’ qué, sans doute, que ce que l'on aurait dû conclure de cette observation spécieuse, s'il y avait lieu d'en conclure quelque chose, c'csl qu'on essayerait vainement de tirer pour 100 de son argent, et non pas qu'on ferait mal si on parvenait à en tirer ce profit. Mais ce fut autrement que les sages de I e|M>que en jugèrent.
Une considération qui ne s'est point présentée à l'esprit de ce grand philosophe, et qui , si elle s’y fût présentée, n’aurail point clé tout à fait indigne de son attention , c'est que, birn qu'une dariqtie fût aussi incapable d'engendrer une autre dariqtie que d’engendrer un bélier ou une brebis , un homme , cependant . avec une dai ique empruntée, pouvait acbeUT un belier et deux brebis, qui , laissés ensemble, devaient probablement , an bout de l’année, produire deux ou trois agneaux , en sorte que cet homme, venant, à l’expiration de ce terme , à vendre son bélier et ses deux brebis pour rembourser la darique, et donnant en outre un de ses agneaux pour l’usage de cette somme, devait encore se trouver de deux agneaux , ou d'un au moins, plus riche que s'il u’avait point fait ce marché.
Ces imaginations théologiques et philosophiques, qui étaient alors en parfaite harmonie avec l'état général des esprits, oc furent pas peu secondées par l'aclion d’autres causes d’une nature plus profonde et plus durable.
La proft'ssion de préteur d’argent , bien qu’elle n'ait été proscrite que depuis rétablissement du christianisme, et seulement chez les peuples chrétiens, n'a pourtant été populaire à aucune époque et dans aucun pays^ Ceux qui sacrifient le présent à l'avenir sont naturellement les objets de l’envie de ceux qui ont sacrifié l'avenir au présent. Les enfants qui ont mangé leur gâteau sont les ennemis naturels de ceux qui ont conservé le leur. Tant
I Voyez riDtroduction.
qu'on es{>ère obtenir l’argent dont on a besoin , cl quelque temps encore après qu’on l'a obtenu , on regarde celui qui prête comme un ami et un bienfaiteur ; mais bienlûl l’argent est dépensé, et arrive l'heure maudite où il faut payer. Le bienfaiteur alors se trouve avoir changé de nature : ce n'est plus qu'un tyran et un oppresseur , car c'est une oppression que de réclamer son argent, tandis qu'il est tout naturel de ne pas rendre celui qn’on doit. Chez les gens irréfléchis, c'est-à-dire dans la grande masse du genre humain, les affections égoTstes conspirent avec les affections sociales pour attirer toute la faveur sur le dissipateur, et |K>ur refuser toute justice à l'homme économe qui a fourni à scs l>esoin8. Le premier, quel que soit le point de sa carrière auquel il soit |>arvenu, est toujours assuré de voir l'intérêt public , sous une forme ou sous une autre, s'attacher à sa personne ; tandis que le second , à aucune époque de sa vie, ne doit s'attendre à une pareille faveur. Ceux qui vivent avec un homme sont intéressés à ce que sa dépense soit au moins aussi élevée que sa fortune le comporte, attendu qu'il n'y a point d’espèce de dépense dans laquelle un individu puisse se jeter, dont les avantages ne soient partagés à un degré ou à un autre par tous ceux qui l'entourent. De là, cette loi éternelle qui interdit à tout homme, sous peine d'in^mie, la faculté de réduire sa dépense au-dessous de sa fortune, en lui laissant toujours celle d'ailleurs de la porter au-dessus, tout autant qu'il peut juger à pro)>os de le faire. Or il peut bien arriver que les moyens que l'on attribue à un individu, par suite de cette loi , soient de beaucoup au-<lesius de ceux qu'il possède réellement , mais il n’arrive jamais qu'ils soient au-dessous. Il existe généralement une relation si intime entre l'idée de dépense et celle de mérite, qu'une disposition à dépenser trouve faveur, même aux yeux des gens qui savent que l’individu qui s'y abandonne excètle ses propres ressources, et que le premier venu, par suite de celte association d'idées, et sans autre recommandation qu’un penchant à la dissipation , peut facilement acquérir un fonds permanent de considération , au préjudice des individus euxmêmes aux dépens desquels il a satisfait ses ap|>étitset son orgueil. Le lustre que l'étalage d’une richesse empruntée a jeté sur son caractère soumet les hommes à son insolence pendant tout le cours de sa prospérité, et lorsque enfin la main de l’adversité vient à s’appesantir sur sa tête, le souvenir de la hauteur d’où il est tombé couvre scs injustices du voile de la compassion.
condition de l'bomme économe est toute différente. Son opulence permanente lui attire une partie au moins de l'envie qui s'attache à la splen-
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