AUX PROGRÈS DE L’INDUSTRIE INVENTI\’E
bons, mais seulement de dimiouer, autant que leur influence a pu se faire sentir, la somme totale des projets bons et mauvais : d'où il résulte que, quelle qu’ait été la tendance générale de l'esprit d’innovation avant l'existence de ces lois , telle elle doit avoir été depuis, quelle que soit d’ailleurs l’influence que les mesures qui ont eu pour objet de la réprimer aient pu exercer sur ses résultats.
Mais une considération qui peut nous aider à sortir de la confusion où nous sommes , confusion que l’argument auquel je viens de m’arrêter , comme étant le plus fort qu'on pût m’opposer , est plus propre à accroître qu'à dissiper, est celle qui résulte du peu d’importance que l’on doit attacher aux pertes qui , dans un espace de temps déterminé , peuvent avoir'été occasionnées par les projets déraisonnables , lorsqu’on les compare à celles que la prodigalité doit avoir entraînées dans le même espace de temps.
Des deux causes que vous signalez comme contribuant de la part des individus à retarder le progrès de la richesse nationale, l’une, comme je l’ai déjà dit, est Vesprit d’innovation, et l'autre la prodigalité. Mais en diverses occasions vous représentez le dommage que la société peut recevoir de l’action combinée de ces deux causes comme étant de très-peu d'importance, et, si je vous ai bien compris, comme étant de trop peu d’importance pour nécessiter l’intervention du législateur. Quoi qu’il en soit de votre opinion à cet égard, quant à l’esprit d’innovation et à la prodigalité réunis, je suis sûr au moins que , par rapport à la prodigalité, je ne me suis point trompé. A cette occasion vous prenez une attitude triomphante , et vous châtiez Fimpertinenct et la présomption des rois et des ministres avec un ton d’autorité qu’un homme de votre courage, seulement, pouvait s'aventurer à prendre, et qu'un génie comme le vûtre pouvait seul autoriser. Après avoir établi un parallèle entre l’économie des particuliers et la profusion des gouvernements , vous terminez ainsi : » C’est donc de la part des rois et des ministres le plus haut degré d’impertinence et de présomption que de prétendre régler la dépense des particuliers , et que de leur tracer des limites à cet égard, soit en établissant des lois somptuaires, soit en prohibant l'importation des objets du luxe étranger. Eux-mêmes sont toujours et sans exception les plus grands dissipateurs de la société. Qu'ils veillent à leur propre dépense , et ils peuvent en sûreté s’en remettre aux particuliers du soin de régler la leur. Si l'État n’est pas ruiné par leur extravagance , il ne le sera point par celle de leurs sujets. »
Je conviens avec vous que les mesures dont vous parlez ici sont généralement inconvenantes, qu’elles
le sont peut-être sans exception, et que, dans l>caucoup de cas même, elles deviennent ridicules, cl Je ne m’arrêterai point à Jiistifler des mêmes reproches un autre moyen que j’ai suggéré plus haut Mais, quelque présomptueux et quelque impertinent qu’il puisse être de la part du souverain d'entreprendre par des restrictions légales de réprimer la pro<iigalité des individus , ce reproche lui est bien plus applicable encore lorsqu’il s’ingère dans l’administration de leurs affoires pour les préserver des dangers de l'innovation. Se perdre par la prodigalité est le lot de beaucoup d’individus , encore que leur nombre, comme vous l’observez très-bien , soit de très-peu d’importance relativement à la masse de la société, et l'étoffe convenable pour faire un pro<ligiie peut fôcilcmcnt se trouver dans le premier cabaret venu. Mais s'égarer même dans les voies de rinnovation ne peut être le partage que de quelques organisations privilégiées. La prodigalité , quoiqu'elle ne soit pas assez commune pour pouvoir porter une atteinte notable à la richesse nationale, n’est pas assez rare cependant pour qu’on puisse la considérer comme une singularité ; tandis que la disposition qui porte un homme à sortir des sentiers de la routine suffit pour établir une véritable distinction entre cet bomme et un autre : car, alors même que celte disposition se renferme dans des limites où elle oc comporte ni génie, ni talent extraordinaire, comme par exemple dans le cas où scs résultats ne s'étendent pis au delà de la découverte d'un nouveau marché, elle suppose au moins, par ce seul résultat , un degré de courage qui ne se trouve pas dans le commun des hommes. Qu'est-cc donc lorsqu’à cette qualité se joint ledon si rare du génie , comme on doit le supposer dans les hommes auxquels nous sommes retlevables de toutes les entreprises successives par lesquelles les manufactures et les arts ont été élevés de leur néant primitif à leur splendeur actuelle? Songezà quel petit nombre doivent se borner, dans la communauté, les individus capables d'imaginer et de tenter de pareilles entreprises, en comparaison de la famille des prodigues, famille que vous-même jugez être de trop peu d’importance, seulement sous le rapport de son nombre, pour mériter qu’on y fasse attention! Cependant la prodigalité, dès qu'elle se montre, et autant qu'elle se montre, est essentiellement et nécessairement nuisible à la fortune publique, tandis que l'esprit d'innovation ne t'est seulement que par accident. Tout prodigue, sans exception, jtar cela seul qu'il est pro<ligue, compromet et altère sa fortune, si même il ne la détruit pas complètement. Il n’en est pas ainsi de tous les hommes à projeta, el
« Vojrz U IcUrc iii, page 154.
Digiîi. . -
OBSTACLES APPORTÉS PAR LES LOIS CONTRE L’USURE
OD ne p€u( pas supposer que, si quelques-uns «Tentre eux écbappi'nt â ta ruine commune , c’est aux lois qui ont pour olqcl de réprimer leurs efforts qu’ils en sont rederables : car enfin, dans chacune des parties nombreuses dont se compose l'édifice de la richesse nationale , édifice dont tous proclamez le constant accroissement arec une exallation si (généreuse, il a bien fallu que la main réprourée d'un Aomme à projets posât la première pierre ;et on doit supposer que, dans le nombre des mainsqui ont été employées ainsi, quelques-unes au moins ontdù l'ètre heureusement. Lorsque, en comparaison du nombre des prodig^iies, déjà trop restreint pour valoir la peine qu’on s’en occupe , le nombre total des hommes à projets est si peu considérable, et lorsque de ce petit nombre il faut retrancher encore, ce qui n’en forme pas une faible partie, tous ceux qui réussissent, et tous ceux qui, pour exécuter leurs projets, n’ont point besoin d'emprunter , je vous laisse à penser si la réduction de ce «lui reste {icut être un objet digne par son importance, en supposant qu’il le soit par sa nature, de fixer l’attentioa du gouvernement.
S'il est encore douteux que l'autorité doive entreprendre de contrôler la conduite des individus qui sont évidemment et incontestablement sous l'empire de la passion , et (]ui cèdent à cct empire en opposition aux inspirations de leur propre raison, afin de les obliger à agir conformément à ce qu'euxmèmes, comme tous les autres hommes , rccounaissent éti-e raisonnalde, pourrait-on tolérer que le législateur substituât violemment sa prétendue raison , fruit d'un coup d’œil superficiel et dédaigneux provoque par la présomption et l’arrogance bien plus que par une sollicitude éclairée pour l'intérêt de la société, à l'humble raison individuelle, s'applii(uanl 4ie toute sa puissance à apprécier le cas parliciilicr sur lequel elle est appelée à prononcer? Il ue faut point oublier que , dans cette étrange coni- |>élilion, la connaissance (a plus parfaite, la plus détaillée que le double intérêt de la réputation et de la fortune puisse contribuer à donner à un homme, se trouve de côté du l’individu, tandis que, du côté du législateur, il ne peut y avoir que la plus complète ignorance. Tout ce que sait celui-ci, tout ce qu’il [iciit savoir, c’est que telle entreprise est un projet, et que, par cela seul qu'elle est susceptible de recevoir ce nom détestable, il est de son devoir, à ce qu’il s'imagine au moins dans sa suffisance puérile, d’y apporter obstacle. Il y a longtemps que, pour «xprtmer le comble de Tobsurdité, on a demandé s’il convenait qu’un aveugle en conduisit un autre ; que faut-il donc penser d'un homme qui, étant néeessaircmcnl aveugle, a la prélcution de guider dans des roules qu'il n'a jamais
parcourues d'autres hommes qui y voient datr ?
Si vous parvenez à vous justifier d’avoir professé dans une autre occasion que celle-ci , bien que précisément sur la même question , l’opinion à laquelle je voudrais vous voir définitiveraenl arrêté, ce ne peut être que par quelque distinction trop délicate pour que mon esprit puisse la saisir.
N II est évident, dites-vous, que chaque individu dans sa situation locale est en état déjuger beaucoup plus sainement qu'aucun homme d'Élat ou qu'aucun législateur ne pourrait le faire pour lui, de l'espèce d'industrie domestique à laquelle son capital peut être appliqué arec le plus d'avantage. L’homme d'Élal qui entreprendrait de diriger les particuliers dans l'emploi qu'ils doivent faire de leurs capitaux , non-seulement se chargerait d’un soin très-inutile , mais encore s'arrogerait une autorité qui ne saurait être confiée avec sécurité , je ne dirai pas a une seule personne , mais même à aucun conseil ou sénat que ce puisse être , et qui ne présenterait jamais plus de dangers qu'au casoù elle viendrait à se trouver entre les mains d’un homme qui aurait assez de folie et de présomption pour se croire capable de l'cxerccr utilement.
M Donner le monopole du marché intérieur aux produits de i'iniluslrie domestique dons quelques branches particulières, c'est en quelque sorte diriger les particuliers dans l’emploi qu'iU doivent faire de leurs capitaux , et dans presque tous les cas une p.ireille direction doit être ou superflue ou funeste.» Et moi, j’ajoute que limiter riulérèt légal au taux aiKpiel seulement il peut être convenable d'empruiUer, pour ceux qui sc trouvent engagés dans les industries les plus anciennes, les mieux établies et les moins hasardeuses, c'est donner à celle classe d'industriels le monopole du marché ttar^erU aux déjMMis de ceux qui veulent tenter de nouvelles routes , puisque , {>ar le fait seul de leur nouveauté , ces routes, comme je l'ai démontré, doivent toujours paraître nécessairement plus hasardeuses que les anciennes.
Mais tous ces arguments ne présentent comparalivemcnl rien de concluant , et je ne m'y suis arrêté que {K>iir ôter toute ressource aux apologistes du système que je combats. Je reviens donc à inoo premier moyen , cl je vous prie encore une fois de considérer si parmi les nombrenses manufactures que nous conlrmploiis l’un et l’autre avec tant de satisfaction, parce que nous y voyons les causes cl les éléments <lc la prospérité nationale , il est {>ossiblc qu'il s’en trouve une seule qui , dans ses cooimencemenls, ail pu exister autrement que sous la fyrmc d'un projet. Mais si un règlement doiU lu
• Moijcj nurkrl.