AUX PROGRÈS DE L’INDUSTRIE INVENTIVE
tendance et TcfFel sont purement de réprimer les projets en tant que tels, sans avoir, comme je Tai montré, le pouvoir d'écarter les mauvais, peut être ^ésenlé sous un jour favorable dans son état actuel, où il n'a qu'une efficacité imparfôite, nonseulement il pourrait l'être encore, mais même alors il aurait t>eaucoup plus de droits à notre approbation si dès les commencements son efficacité avait été telle qu'il eût opposé une barrière insurmontable à toute espèce de projets; c’est-à-dire si , étendant son influence sur les premiers rudiments de la société, il nous eiU réduits à des huttes de t<rre pour habitations, à des poau.% de l)ête8 pour vêtements, et aux glands pour nourriture.
J'es)>€re que vous conviendrez volontiers que nous avons été assez bien servis par les projets des temps passés. J'ai déjà dit, en passant, que je ne verrais pas pour quelle raison nous pourrions craindre de l'être plus mal par les projets de l’avenir. Je me hasarderai â présent à ajunler qu’il y a tout lieu «te croire que nous serons toujours de mieux en mieux servis par les projets, et cela en vertu de la réduction que l'expérience, si elle mérite d’être comptée pour quelque chose, doit apporter dans la proportion des projets chimériques et malheureux , par rap(K>rt aux projets raisonnables et heureux.
La carrière de l'industrie, celle que parcourent les hommes à projets, peut être considérée comme une plaine vaste et peut-être sans limites , parsemée de gouffres seroblahles à celui dans lequel Ciirtiiis fut englouti. Chacun de ces gouffres ne se ferme qu’après avoir reçu une victime humaine ; mais alors il est fermé pour loiijotirs . et celte partie «le la carrière se trouve désormais sans danger pour ceux qui suivent. Si , dans la réalité , à défaut «l'une connaissance parfaite des premières erreurs , la vie humaine est moins heureuse que ne le suppose cette comparaison , la similitude au moins doit être reconnue , et l'on peut apercevoir en même temps le moyen sûr et efficace de rendre celle similitude toujours de plus en plus grande. Il ne s'agit pour cela que de faire i’hisloire «les projets des temps passés; et, ce qui serait beaucoup |rius facile à ^ire, d'une manière plus complète encore , pour peu que le gouvernemenl voulût s'y prêter, de recueillir et de publier, à mesure de leur apparition, tous ceux que l’avenir recèle dans son sein. Mais ce serait trop m’éloigner de mon sujet que de poursuivre cette idée, dont l’application d'ailleurs n'est point de ma compétence.
Il est consolant de penser que cet état de sécurité toujours croissante doit se rencontrer nécessairement non seulement dans la {>oursiiilc de la riclu'sse , mais encore dans tous les autres scntiiTS (Ida vie humaine. Dans la lutte «pic le génie cl l’in-
«liistriesoutiennenlavecla fortune, les siècles passés, siècles d'ignorance et de Imrbarie, se présentent comme des enfants perdus, jetés en éclaireurs, cl sacrifiés à l’intérêt de l'avenir, l/êge d'or, il n'est que trop vrai , n’est point le partage de la génération actuelle; mais si l’on peut se flatter de le trouver dans quelque partie de la carrière de l'hiimanité , je crois que ce n'est pas dans le passe qu’il faut le chercher, mais dans l’avenir.
J'en reviens aux lois contre Tusure, et à leur action restrictive sur les projets. J'ai démontré, je crois , que ces lois n'onl point le pouvoir de favoriser les bons projets à IVxclusion des mauvais , et qu'elles n’ont point même cette tendance. Ajouterai-je, ce qui pourrait être facilement démontré, je crois , que leur tendance est plutôt de favoriser les mauvais à l’exclusion des bons? On peut dire au moins , et cela revient au même, qu'il existe un cas dans lequel, quelle que soit la nature du projet, elles peuvent avoir une puissance préventive , et un autre cas dans lequel elles ne peuvent avoir cette puissance; que le premier cas est nécessairement accompagné d'une circonstance qui a une forte tendance à écarter tout projet mal fondé, tandis que cette circonstance ne se rencontre pas dans le second : je veux parler de Vacantage de la dis^ cussion.
Il est bien évident que ces lois sont parfaitement , et, si vous me permettez de le «lire, très-heiircusement , sans puissance à l’égard de tous les projets dont les auteurs possèdent les fonds nécessaires à leur exécution. Mais quant à ceux-là, ils n'ont point d'autre juge, préalablement à l'expérience, que rattachement partial de l'inventeur; et ce qui fait qu'ils n'en doivent point avoir d'autre, c'est que, dans le plus grand nombre des cas , tout l’avantage que peut présenter un projet dépend du droit exclusif de propriété à son ^ard , et , par conséquent, du secret dont on l'entoure. Considérez maintenant combien est different le sort de l'entreprise dont l'exécution est subordonnée à l'approbation d’un autre homme, de l’homme qui est en possession de l'argent dont l’inventeur a besoin , et devant lequel la nécessité le force à prendre au moins ratliliide d’un suppliant, heureux si dans l’esprit de son juge ne sc joint pat à ce caractère dégradant celui «l’un visionnaire enthousiaste, ou même d'un imposteur! (^oi qu'il en soit, il y a dans ce cas deux personnes intéressées h scruter le mérite du projet, contre une seule que l'on trouve dans l'autre; et de ces deux personnes il y en a une dont, selon toute apparence, les préjugés ne penchent point du côté favorable au projet. Dans les chances uombreuscs du hasard il )>ciit bien arriver sans doute qu’un novateur exalté rencontre
Diniîi. ■- r*.;. ' :: :
OBSTACLES APPORTÉS PAU LES LOIS CONTRE L’USURE
lin protecteur tout aussi exalté que lui , et que des espérances trompeuses corrompent le jugement de l'un comme celui de l'autre. Cependant vous con* viendrez » j’espère , que le cas contraire est beaucoup plus probable. Quelles que puissent être les espérances d’un homme à l'égard d’un projet qui n'est point sa propre conception, on doit supposer que ses craintes sont encore plus fortes. Le sentiment naturel de vanité qui nous dispose à nous exagérer le mérite de nos coneeptions nous dispose dans la même proportion à déprécier celles des autres hommes.
Est-il nécessaire d'ajouter que, quand il serait vrai , quami il serait prouvé de la manière la plus évidente que, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, il n'y a pas eu un seul projet qui ne se soit terminé par la ruine de son auteur, il ne résulterait pas même d’un tel fait que le législateur fût autorisé à concevoir seulement le désir de voir l'esprit d’innovation réprimé en la moindre chose?
décourageante sentence. Sic tôt non tobitj peut bien être la matière d’une sérieuse considération aux yeux de l’individu ; mais que signiflc-l-elle pour le législateur? Quel est le général qui ne sache, quelle que soit la supériorité des forces avec lesquelles il engage le combat, que des centaines et des milliers d’hommes doivent tomber au premier choc? Celle seule considération le retiendrat-elle inactif dans ses lignrj? Chacun pour soi , dit le proverbe; et Dieu pour tous, ajoute-t-il ; mais à Dieu il aurait pu ajouter encore le général, le législateur, et tout homme public. Ces sacrifices de l’intérêt individuel au bien-être général , sacrifices qui dans tant d’occasions sont offerts par des tiers contre la volonté des victimes, ne peuvent-ils donc plus être permis dès qu’ils sont volontaires? Il ne s’agit pas de lier bras et jambes à des individus et de les jeter dans les gouffres dont j’ai parlé ; mats si à chacun de ces gouffres se rencontre un Curtiiis disposé à s'y précipiter, le législateur, dans un accès de sensibilité de vieille femme, ira-t-il s’opposer à ce dévouement? En mettant l’intérêt public en dehors de la question, et en ne considérant que les sentiments des individus directement intéressés, c'est à peine ce que pourrait vouloir faire le législateur qui connaîtrait le prix de l’espérance, ce don le plut précieux du ciel.
Remarquez . monsieur, qu'il n’en est pas de la loterie de l’invention , celte grande branche de la loterie des projets , pour l’amour de laquelle Je défends toutes les autres (ce que Je continuerai à frire jusqu’à ce qu’on m’ait enseigné le moyen de U défendre avec plus d'avantage), comme de la loterie de la découverte des mines , comme de celle de la course maritime , et comme de tant d’autres
dont vous parlez, sans jamais en dire beaucoup de bien. Dans ces diverses loteries , le succès ne s’élève point, comme dans la première, des ruines ellesmêmes de l’insuccès, et ne se propage point, comme dans celle-ci , par une heureuse contagion , peut-être dans toute la durée des temps. Que Titius découvre une mine ou fasse une prise, il n’en est pas plus facile , et au contraire il n’en devient que plus difficile pour Seropronius de découvrir une antre mine ou de faire une autre prise. Mais que Titius invente une nouvelle couleur, plus brillante et plus solide que celles en usage; qu’il invente une nouvelle machine, plus puissante que celles qui existent; qu’il découvre un système de culture plus avantageux que celui qui est pratiqué : mille teinturiers, dix mille artisans, cent mille cultivateurs , peuvent reproduire et multiplier ses succès. Qu'importe alors au public que la fortune de Titius ou celle de soq usurier ait été sacrifiée à celte expérience?
Birmingham et Sbcffield sont citées par vous comme exemples, l’une d’une ville à proiett, et l’autre d’une ville s'en tenant à la pratique des vieilles industries : me pardonnerez-vous si je vous témoigne mon étonnement de ce que celte comparaison de votre propre choix ne vous ait pas suggéré quilques doutes sur la justesse de l’opinion désavantageuse que vous avez conçue des hommes à projets? Sheffield est une ville antique, Birmingham ne fait que de naître : que devons-nous penser en voyant la ville nouvelle plus considérable, plus florissante que l'ancienne? ('.e n'est pas que l'une , aussi bien que l'autre , ne doive l’existence à des hommes à projets : car< en supposant que TubalcaYn lui-même soit venu tout exprès d’Arménie pour bâtir Sheffield , Tul>alcain , dans ce cas, était, de son temps, un novateur tout aussi insigne que le fui-cnt jamais sir Thomas Lombe ou i’évèque Biaise. Si dans le langage ordinaire on est disposé à donner à Birmingham le litre de ville à projets y par opposition à Sheffield , c'est que , son existence étant encore toute nouvelle , les traces que l'esprit d’innovation y a laissées doivent naturellement aussi y être plus apparentes.
Lorsque le son otiieux du nom homme à projets n’importune plus vos oreilles, vous ne vous montrez point toujours aussi ennemi de la classe d’individus que ce nom a stigmatisée; il vous arrive même alors de représenter les projets, tout en leur donnant le nom iVexpéricnces coûteuses etdan^ gereusesy comme n’étant point indignes d’être encouragés , quand bien même pour cela il friidrait recourir au mono;M)lc, moyen que vous justifiez dans ce cas par son analogie avec cc«ix qui , dans d’autres cas, sont employés dans un intérêt semblable.