AUX PROGRÈS DE L’INDUSTRIE INVENTIVE
« I<ortqu*une astocialion de marchands , ditesvous , entreprend à ses risques et périls d'établir un nouveau commerce avec quelque nation lointaine et barbare , il peut n'èlre pas déraisonnable d'organiser ces marchands en compagnie i fonds réunis , et, en cas de succès, de leur accorder, pendant un certain nombre d'années, le monopole du commerce qu’ils ont fondé. C'est le moyen le plus foclle et le plus naturel que puisse avoir l'État de les récompenser pour avoir hasardé une expérience dangereuse et coûteuse, dont le public, dans la suite, doit recueillir les fruits. Un monopole teroporalrede cette espèce peut être justifié par les principes en vertu desquels on en accorde un semblable i l'inTenleur d'une nouvelle machine et d l'auteur d'un nouveau livre. »
Le respect que je vous porte ne doit point m empêcher de saisir cette occasion de donner aux hommes un avertissement salutaire : si un esprit aussi original, aussi indépendant que le vôtre, n'a pas toujours pu se préserver d'élre ramené dans les sentiers du vulgaire par le pouvoir des mots, avec quelle attention les esprits ordinaires ne doivent-ils pas examiner leurs jtigements, s'ils veulent ne point se laisser ^arer par de pareilles illusions !
J'ai souvent été (enté de^^roire que , si la loi pouvait proscrire les mots comme elle peut proscrire les hommes , la cause de l’industrie inventive retirerait peut-être un aussi grand avantage d'un bill de proscription contre les mots projets et hommes à projets que celui qu'elle a obtenu de l'acte qui autorise les concessions de brevets d*intenti(m. J'ajouterai cependant que cet avantage ne serait que temporaire : car, même alors , Tenvie , la vanité et l'orgueil blessé de la race dépourvue de génie ne manqueraient pas, nn peu plus tôt ou un peu plus tard, de répandre leur venin sur quelques autres mots dont ils feraient de nouveaux tyrans, chargés , comme leurs prédécesseurs , de guetter à sa naissance l'enfont du génie , pour l'étouffer dans son berceau.
Peut-être m'acctiserez-vous de pousser la malice au deU de toute mesure, si je vous oppose l'autorité d'une réunion d'hommes aussi nombreuse et aussi respectable que celle que présente la Société pour V encouragement des aria. Mais peu m'importe , car vous inspirez trop de respect pour avoir aucun droit à riudulgence. Au moins vous ne m'accuserez pas «Tcxciler contre vous des ennemis barbares et de vous livrer à la vengeance des Cherokees et des Chiscasawi.
L'objet capital et avoué de celle institution populaire est rencouragemenl des projets et la propagation de cette race criminelle dont vous regardez la destruction comme un exercice convenable pour
le bras du pouvoir. Hais s'il est juste d’écraser les malfaiteurs , il serait tout à f^it inconséquent de ne pas écraser en même temps, ou plutôt de ne pas commencer par écraser ceux qui les provoquent. Rendez donc grâces à l'oubli , à la générosité ou à la prudence <lu pouvoir, s'il n'a pas encore donné l'ordre de brûler solennellement un livre qui fait honneur au siècle qui l'a produit.
Après avoir eu la hardiesse d’accuser d'erreur un aussi grand maître , m'cst-il permis de prendre la liberté, plus grande encore, de chercher à expliquer de quelle manière il a pu se laisser égarer? Il n'est donné , peut-être , à aucun esprit inventeur, quel que soit l’objet auquel il applique sa puissance, de porter ses conceptions à un point de perfection tel, qu’il ait examiné par lui-même, et sans exception, tous les fondements de ses assertions. Vous avez entendu la voix publique , sanctionnée par l'autorité de la loi, proclamer tout autour de vous que l'usure était une chose ^cbeusc, et que les usuriers étaient une race corrompue et pernicieuse. D’une de ces sources , au moins , vous avez appris que les hommes à projets formaient une classe méprisable et extravagante, ou même improbe et destructive. Entraîné par l'autorité du nombre , et pensant très-naturellement que ce que tout te monde disait devait avoir quelque fondement, vous avez joint votre voix à la clameur publique , et ajouté votre suffrage à celui de la foule. Peut-être aussi, dans le nombre des hommes à projets que le hasard vous a fait rencontrer, l’espèce déraisonnable et dangereuse s'est-elle trouvée dans une si forte proportion par rapport à l'autre, ou s'est-elle présentée à vos yeux sous des couleurs si vives, que celte circonstance aura contribué à donner dans votre esprit , è la notion populaire , plus de poids qu’elle n’en aurait en , si , dans votre expérience personnelle, la proportion contraire se fût offerte a vous. — Ne pas accorder plus de valeur aux. faits qui tombent sous nos yeux qu'à ceux qui se passent loin de nous ; ne permettre à notre esprit , en aucune occasion, de se livrer à une généralisation trop hâtive et trop étendue ; ne donner accès à aucune proposition avant de lui avoir fait subir tous les retranchements nécessaires pour la renfermer dans les limites de la stricte vérité : telles sont les lois dont l'observation constitue le dernier terme, et, jusqu'ici au moins, et peut-être pour toujours, le terme idéal de la sagesse humaine.
Vous avez défendu contre une censure non méritée deux classes d’hommes dont l’une au moins est innocente, et dont l’autre est grandement utile : savoir, celle qui transporte l'industrie anglaise dans les pays étrangers, et celle qui distribue cette denrée nécessaire qui est appelée par excellence le soutien
OBSTACLES APPORTÉS PAR LES LOIS CONTRE L’USURE, ETC
()e la vie Puis-jc me flatter d’avoir réussi, par mes efforts, à recommander au moins à la même protection deux autres classes d’bommes tout aussi utiles et egalement persécutés, les wurien et les hommes à projets ? Pour le moment, au moins , je m’abandonnerai à une idée si flatteuse , et en conséquence, laissant de côté les usuriers, sur le compte desquels Je me suis expliqué assex au long , je me considérerai maintenant comme associé arec vous dans raccomplissemenl d’une même tâche, celle de débarrasser les hommes à projets du fardeau décourageant qui leur est imposé par les lois contre l’usure, en tant que ces lois peuvent les concerner particulièrement. Dans ma manière de voir sur cette matière, il n’est ni nécessaire ni convenable d’avoir recours à un terme moyen : la seule mesure efficace , la seule convenable dans ce cas , consiste à détruire complètement tous les obstacles. Mais comme il n’y a rien de plus commun parmi les hommes que de les voir accueillir d'une manière toute contraire des conclusions découlant avec une même nécessité d'un même principe, tâchons de mettre nos vues à l’abri du danger dont cette disposition pourrait les menacer.
Je dirai donc que l'objet que l'on devrait se proposer, au cas particulier, serait d'obtenir, en faveur des hommes à projets seulement, une exemption de la rigueur des lois contre l’usure, de la nature de celle, par exemple, dont jouissent les personnes engages dans le commerce maritime , par suite de l'indulgence accordée au prêt à la grosse. Quant à l'abus qui pourrait être fait de cctle exemption, je ne vois pas pourquoi le danger serait plus grand dans ce cas que dans celuidonl je viens de ))arler;il ne me parait pas plus difficile, en effet, dcconstatcr qu’une somme d’argent est employée dans telle ou telle entreprise nouvelle sur terre, que de constater qu'elle l'est dans telle ou telle aventure commerciale sur mer; et d’ailleurs, dans ce cas comme dans l'autre, le payement des intérêts, aussi bien que le remboursement du capital, pourrait être subordonné au succès de l'aventure. Pour limiter plus sûrement le bénéfice de cette exemption aux nouvelles entreprises, on pourrait imposer, comme rondilion, à quiconque le réclamerait, d'avoir obtenu
I Les accapareurs de blé.
pour quelque invention un privilège dont le terme ne fût |K>inl expiré. A cela on pourrait ajouter l’obligation de produire des déclarations expresses de l’usage qu’on en veut faire, et celle de déposer des billets, avec sûretés pour répondre de l'exécution des projets déclarés; enfin, pendant toute la durée du contrat, on pourrait encore exiger des attestations annuelles ou plus fré<|iienles, qui , à chacune des époques où elles seraient produites, feraient connaître â quel point l’exécution de l’entreprise projetée est parvenue.
Que si, après tout cela, on jugeait que les lisières ne sont point encore assex tendues, on pourrait établir des bureaux de censure pour les tendre, davantage. Mais ici s'ouvre une carrière sans fin de vexations et d’intrigues : perle de temps pour se concilier la faveur des membres du bureau; perle de temps pour ouvrir leur intelligence, obstruée |>eu(-èlrc par l’ignorance, et assurément par le dédain, la fatuité , la vanité et l'orgueil; la faveur (car l’orgueil fera une faveur de la préférence) accordée à l'homme le plus versé dans l'art d'in- Irigucr et de se rendre agréable, mais dépourvu d’ailleurs de génie inventif, et refusée au mérite réel, étranger à la pratique de cet art; perle de temps de la part des personnes elles mêmes engagées dans cette impertinente enquête; et enfin perle de l’argent employé à les payer pour cette |>erte de temps. Tous ces maux peuvent être nécessaires lorsqu'il s'agit de disposer de l'argent du public ; mais combien n'est-ü pas absurde de s'y soumeUre lorsqu'il s'agit de l’emploi de celui des particuliers â leurs affaires personnelles? Je ne vous fatiguerai point à rechercher de qui devrait se composer ce bureau de bonnes d’enfants pour des hommes faits ; mais ne fût-ce que pour en fiuir, je dirai qu'on pourrait en donner les fonctions aux comités de la Société des arts. Ici vous avez un corps exercé â diriger des enquêtes de cette nature, et qui déjà ressemble en tout point, excepté en ce <|ui pourrait le rendre ridicule, à celui dont nous nous occupons. Je soutiens que les membres ou les représentants de ce corps démocratique s'acquitteraient de celte lâche avec autant de fidélité et d'intelligence que quelque corps aristocratique que ce fût qu’on pourrait mettre en leur place.
Crichocr, danâU SUMie BlaiicSe. reart 17B7.