DES DÉNOMINATIONS
J la mésexpressioD se manifeste d’une manière fnrn plus apparente et incontestable dans le cas de la Philosophie naturelle. Quelques personnes , par exemple, donnent ce nom à la même branche que d’autres appellent Philosophie expérimentale. Ces mots , tous les deux déplacés , doivent-ils ou ne doivent-ils pas être synonymes dans leur signification moderne? Aucune de ces dénominations ne donnant la moindre indication du sujet auquel on les applique , qui est-ce qui entreprendrait de répondre à celle question? El il est assex clair que les significations primitives de ces mots ne fournissent }>oint de données propres à nous faire résoudre cette difficulté.
L’Astronomie, par exemple,(quoiqu’à bien parler, on doive la rapporter plutôt à i’Histoire naturelle, en tant qu'elle consiste en observations simples , sans leur application à la pratique), l'Astronomie est ordinairement regardée comme appartenant à la Philosophie naturelle ; doit-elle donc être aussi rap- |K>rlée à la Philosophie expérimentale? I>a lumière qui provient des astres, à la bonne heure; mais peut ou prendre pour sujets d'expériences les étoiles elles-mêmes, comme on peut le faire à l'égard dea étoiles de mer?
Et la Chimie appartient-elle ou n’apparlieDt-elle pas au domaine de la Philosophie naturelle? Oui , répondra tel auteur, car il la comprend sous cette dénomination. Mon, répondra tel autre, car il ne l'y comprend {>a$. En tout cas n'apparlientelle pat à la Philosophie expérimentale? M'y a-t-il pas tout autant, pour ne pas dire plus, d'expériences dans l'etude de la Chimie que dans aucune partie de la Mécanique , qu'on a plus particulièrement appelée Philosophie expérimentale?
Mais eticore, pour décider la question si la Chimie doit ou ne doit pas être comprise dans la Philosophie naturelle, il est très-évident qu'on ne |)eut SC fonder ni sur la raison ni sur le plus ou moins d'analogie qui existe entre elles : ainsi les discussions que pourrait soulever cette difficulté seraient interminables ; car tandis qu'un de ces termes, la Philosophie naturelle, est non-seulement inexpressif mais aussi mésexpressif , l’autre, la Vhimie, par l’obscurité de son origine, ne donne aucune indication de son sujet.
Quelques auteurs, comme je l’ai déjà dit, ne regardent pas la Chimie comme faisant partie de la Philosophie naturelle, parce que celte dernière branche avait été longtemps enseignée avant qu'on se fût occupé de la Chimie, dont ou ne connaissait alors que quelques fragments epars; ainsi, dès qu'on se fut adonné à l’étude de celle nouvelle branche, elle fut regardée comme entiéremeiil distincte et indépendante.
SYSTÈME DE D'ALEMBERT
CcftI ainsi que, lorsque les limiles de ces portions aussi considérables du champ d'art et science ne sont fixées que par l’arbitraire , l'idée que tout esprit en conçoit ne peut être que plus ou moins imparfaite et toujours erronée ou indécise.
Cherchons maintenant la source de ce vice si généralement ré|>andu dans la nomenclature scientifique. Elle me parait se trouver dans la grande düFérence qui existe entre l'état actuel de ces branches d'art et science, et celui où elles se trouvaient lorsque, pour la première fois, on jugea convenable de lier dans l'esprit par un seul nom ce qu'on en connaissait. A cette époque, les dilTérenles expériences et observations particulières faites sur une branche d'art et science, <|uoique nombreuses, peut-être, n'ont dû être qu’isolées et éparses, et l’idée qu'on entretenait de leur ensemble n'a dû être que fort imparfaite. Ainsi, quand même le nom qu’on aurait choisi exprimât bien cette idée, ce qui n’a pu être que très-rare, les connaissances plus exactes qu’on a pu acquérir postérieurement sur le même sujet, eu changeant cette idée, ont dû né cessairemenl rendre dès lors le nom impropre à leur désignation.
Prenons pour exemple la branche d'art et science qui porte encore le nom A'ElectricUé, La racine de ce mot lire du grec signifie ambre ; si on l'eût prise du latin , on aurait dit Ambéritme, On ne l'a ainsi appelée que parce que , au milieu du grand nombre des différentes substances qui , en subissant la même 0{>éraliun , présentent les mêmes opparences ( savoir, d'attirer et ensuite de repousser les corps légers } , le hasard fit qoe l'ambre fut la première où l’on découvrit cette propriété.
I..C terme üagnéthme ne fut pas d'abord aussi impropre à désigner les phénomènes qu'il représente déjà depuis longtemps; mais cette signification a etc beaucoup elendue par des observations postérieures. On a donné ce nom à la branche qui traite des propriétés qu'on a découvertes dans la substance minérale nommée en latin magnat , en français aimant , et que l'on croyait exclusivement |K)ssédécs par ce minéral. Tins tard , on a trouvé, non-seulement que cette propriété peut être transmise au fer ( une des substances élémentaires de l'aimant ) , mais encore qu’elle appartient naturellement au nickel, autre substance métallique qui n'a de commun avec les deux premières que les propriétés possédées par tous les métaux.
On voit donc que ces deux termes Électricité cl Magnétitme n’exprimcnl que lrès-im|>arfailcmeul i 'objet de la branche d'art et science à laquelle on les a appliqués , quoiqu’ils soient ( surtout le dernier ), jusqu'à un certain degré, caractéristiques et expressifs. Hais dans le mol Galranismv
nous avons l'exemple d'un nom qui n’a |»as le moindre rapport avec les objets qu'il désigné. Un Italien nommé Galrnni observa des phénomènes^ dans lesquels on ne trouva d’abord d'analogie avec aucune autre classe de phénomènes. On connaissait l'homme qui , pur sa sagacité et son génie, les observa ou les découvrit ; et ce fut d'après lui qu’on les appela d’abord les Phénomènes observés ou découverts par Gaicani, Bientôt , pour abréger , les philosophes naturels du Jour les appelèrent Galva^ nisme.
Ce n'est pas dans la partie physique seule du champ d'art et science que l'on observe ces défauts dans la nomenelature;on pourrait de mêmeen faire voir un grand nombre dans la partie éthique.
CIIAPITKE 11.
bLS CLXaSU'ICATlO.XS EXISTA'VTES. — tXllIKN DE CELLE DE M. a'ALEMBCBT.
J'ai fait voir dans le chapitre précédent les défauts des dénominations existantes lorsque leur objet n’est que la désignation simple des dilTerrntes branches d’art et science. Il faut maintenant les considérer comme devant être rapprochées l’une de l'autre , et par leur arrangement méthodique, former un système de classification du champ entier.
Celle classification peut être présentée de deux manières différentes, soit par un discours suivi , soit en forme de table synoptique. Le premier a l'avantage de ne point mettre de limites à la matière qu'on veut y faire entrer , mais il offre l'inconvéiiient de ne pouvoir nous présenter les objets qu'il embrasse que l’un après l'autre; et, pour )>eu que le discours soit long, on ne peut faire la comparaison d'une partie arec une autre, sans la gêne et l'embarras continuels de tourner et de retourner les feuilles, et sans un pénible effort de mémoire. Le système en forme de table ou table systématique donne au contraire , au premier coup d'œil , une idéederenserable du sujet et facilite la comparaison récipi*o<jue entre ses differentes parties ; ces partiel étant arrangées de manière à ce que l'œil puisse les parcourir, à toutes les occasions et dans tous les sens , avec la rapidité de ta pensée. La table a rinconvénient, il est vrai, de ne présenter qu'une quantité limitée de matières ; mais , comme dans une carte géographique , il est rare que cette quantité ne soit pas suffisante pour le but que l'on te propose.
SYSTÈME DE D'ALEHBERT.
Avant Bacon, on a souvent tenté de classer les branches d’art et science connues alors : on les a présentées sous la forme de table systématique , * aussi bien que sous celle du discours suivi ; mais le mérite de tous ces essais a été tellement éclipsé par celui qu’a présenté ce philosophe anglais, qu’ils ne méritent plus d’être mentionnés *. Depuis Bacon , il n'a rien paru qui puisse être coroparéé sa classiliCBtIon , jusqu’à ce qu’un Français , d'Alemberl , philosophe aussi distingué par l’étendue de ses connaissances que par les lumières qu’il a répandues sur tous les sujets dont il s’est occupé, eût présenté dans le Discours préliminaire de l’Ëncy' clopédie , son Système figuré des Connaissances humaines accompagna en même temps d’un mémoire intitulé : Explication du Système figuré des Connaissances humaines. Ce tableau fut rédigé principalement, comme il le dit lui-même, d’après celui de Bacon. Dès que ce Système parut, on fut tellement frappé des avantages que pouvait offrir un pareil travail, que, malgré ses débuts, il excita une ailmiration universelle.
Depuis d’Alembert , on n’a pas manqué d’apercevoir les nombreuses iro[>erfections de son tableau; mais telle a été la réputation littéraire de cet auteur, que personne ne s’est encore hasardéà les critiquer; et si , dans le but d'y reméilier , on a essayé de proposer de nouvelles classifications, elles sont en
* Od poiirnil en excepter peut-être VArWe attribué d'ordinaire S Porphyrius, mais qui paraît être l’ouvrage du P. Ramée. C'est peut-être le premier exemple d’une méthode de division bifurquée, quoiqu’elle y soit encore très-imparfaite. Je reviendrai plus tard sur ce tableau.
* Au moment de la publication du CArrsfomalAia en anglais, H. Bentham reçut le Discours préliminaire du supplément de la nouvelle Encyclopédie britannique d’Edimbourg, par Dugald Steward, daté du mois de décembre IfiiS. La préface de ce discours commence ainsi : ■ Lorsque je me décidai à composer cette esquisse c rapide d’une histoire de la philosophie, depuis la • renaissance des lettres, ma première pensée fut de la t faire précéder, à l'exemple de d'Alcml>crt, par un t tableau général, composé des diverses branches des ■ connaissances humaines. Je pensaisalors que l’esquisse t d’un tableau, tracé par le génie étendu de Bacon, et t amélioré par les corrections de son illustre disciple , « devait donner une beaucoup plus grande facilité pour « adapter cette carte iutellectuelle h ravanccment actuel % des sciences; et je me Oaltais de plus que l’autorité « accordée par les hommes h ce résultat de leurs tra- ( vaux réunisauraitfaU recevoir avec plus d’indulgence I un semblable essai d'une main moderne; ccf»endant, « après un examen plus rélléchi, je me vis forcé d’a- « bandonner ce dessein. Je commençai par concevoir < des doutes sur ta justesse de leurs vues logiques, cl « je finis bientAt par me convaincre que ces vues étaient « esMnUellemcnt et radicalement fausses. Au lieu donc
petit nombre et bien loin d’avoir surpaué le Système figuré •.
Le grand mérite de la table de d’AlemberC consiste en ce qu’elle fut U première qui eût offert à la fois à la vue toutes les branches d’art et science connues à celte époque; mais en même temps on ne peut se dissimuler qu’elle ne présente encore un grand nombre de défauts qui doivent nécessairement en diminuer beaucoup l'utilité. Mon dessein est d'essayer dans ce chapitre de les examiner en délai! avant de proposer les moyens d'y remédier; et , dans ce but , je crois qu’il serait convenable de les séparer sous les titres suivants ;
Défauts ,
1* Dans la désignation du sujet ;
S* Dans le choix de la source première des divisions ;
3* Dans la méthode de division ;
4* Dans les noms des branches ;
3* Dans les caractères distinctifs des différentes ramificalions;
6* Dans la fréquence des répétitions.
§ 1". DèVACTS DAHS LA OéSlC.VAÎlON DU SCJET.
Le champ d'art et science étant le sujet dont il s’agit d'élaMir des divisions , je crois qu'avant d'examiner sous quel point de vue d’Alembert l’a envi-
c de chercher à répandre encore des principes que je t croyais errouéa, je crus plus convenable d’exposer t leurs défauts les plus essentiels, défauts qui, je f l’avoue, sont beaucoup plus aisés à voir qu’à éviter.
< Les remarques critiques que j'aurai occasion de faire
< sur mes prédécesseurs serviront assez à montrer pour- « quoi je me suis abstenu de substituer une carte de t mon invention à celle à laquelle les noms de Bacon et
< de d'Alerol>ert ont donné une célébrité si grande et si ■ bien méritée, et feront peut-être douter que le temps « soit arrivé de hasarder, avec un espoir légitime de t succès, une tenuiive aussi hardie. Si ces observations
< préliminaires paraissent un peu longues, on voudrm I bien les excuser en faveur de l’importance des quest tiens qu'elles embrassent et par la haute autorité des I écrivains dont j'ose combattre ici les opinious. > M. Stewart passe ensuite en revue quelques-uns des défauts les plus frappants de la table de d'Aleoibert , et surtout sa division des sciences, d’après les trois facul • tés intellectuelles auxquelles il suppose que les différentes branches doivent être pins particulièrement rapportées. Ce savant professeur se trouvait donc occupé du même sujet, et en même temps que M. Bentham. Le premier, craignant de lutter contre des philosophes aussi justement célèbres, s’est borné à ex])oaer leurs erreurs; l'autre s’est hasardé à faire un nouvel essai dans le but d’y remédier, nonobstant le découragement que devait lui faire éprouver le mérite de ses prédécesseurs.
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SYSTÈME DE D’ALEMBERT
ugé « il coüTiendrait d’entrer dam qitelquea délaila I sur l’emploi respectif de ces deux mots art et ' science.
L’idée ordinaire qu’on entretient à ce sujet parait être que, dans le champ immense de la pensée et de l’action, il existe un certain nombre de dirisions I marquées par des limites fixes et naturelles, dont les unes sont occupées chacune par un art seul I sans aucun mélange de science , d'autres par une science seule sans aucun mélange d’art , et qu’il en est d’autres encore oii il n’est jamais entré et ne \ pourra jamais entrer ni art ni science ; et c’est sur 1 de pareilles suppositions que sont fondées les qiies- ! lions telles que les suivantes : Combien y a-t-il I d’arts? Combien de sciences ? Telle chose . est-ce ' un art ou gne science ? c’est-à-dire : Tel mot dé- ^ signe-t-il un art ou une science ?
Mais nous allons voir que ces suppositions sont entièrement fausses : il n’existe pas un point dans le champ entier d’art et de science qui conlienue l’un de ces deux objets à l’exclusion de l’autre. Partout où l’un se trouve, l’autre l'accompagne ; toujours ils sont associés et liés inséparablement l’un à l’autre.
^ ^ L’art est l’exécution d’une opération quelconque, mentale ou corporelle : la science est la connaisj ssocedes moyens de parvenir à cette exécution.
La langue latine ulTre l’avantage de comprendre ces deux termes dans le root disciph'natj de dtscoy j’apprends. Le mot français discipline est tiré de la même racine ; mais il ne peut guère être employé ‘ dans ce sens, à cause de la signification restreinte qu’on lui a donnée : j'ai été donc forcé de me servir toujours du terme reçu art et science y malgré les inconvénients qui résultent de l’emploi de celte expression composée.
Tout art ajton objet, toute science a son sujet. Ainsi, la science de la Chimie, par exemple, a pour sujet les propriétés élémentaires des substances qui exigent l'exercice de l'art humain pour les faire paraître. De même l’objet de l’art de la Chimie est de ^irc paraître ces propriétés , ce qui ne peut se faire que sous la direction de la science correspondante. On pourrait voir de la même manière la liaison intime de tout autre art avec sa science correspondante.
On ne peut rien faire qu’en tant que l’on sait comment le faire; on ne peut rien savoir non plus qu’en tant que l’on aura pratiqué l’art de l’apprendre, c’est-à-dire que l’on aura fait certaines opérations nécessaires à l'acquisition de la science. Ainsi, à chaque branche de science correspond au moins
une branche d’art , et il n’y a point de ligne exacte de démarcation entre les deux. Lorsque ce qui se faites! plus apparent que la connaissance nécessaire à l’exécution, on est porté à les désigner tous les deux par le mot art : lorsque la connaissance est plus apparente que la pratique, on les désigne d’ordinaire par le mot science.
Il n’y a point non plus de démarcation bien disliocle entre l’art et la science d’une part, et 1a pratique non artificielle et la connaissance non scientifique de l’autré. L’art et la science en cheminant ensemble gagnent tous les jours sur le domaine inculte de la pratique non artificielle et de la connaissance non scientifique.
Nous en trouverons «les exemples dans les branches nouvellement étudiées et connues sous les noms iV Électricité, de Galranisme , de Géognosie, de Patêologie zoologique et phgtologique. La chimie même comprend , sous un nom ancien à la vérité , une masse immense de science entièrement neuve depuis quelques années. La Néphélognosie aussi (si l'on peut ainsi désigner la suite d’observations partielles qu'on fait depuis quelque temps sur les nuages) réclame maintenant une place dans le champ d'art et science. On voit aussi s’élever dans le domaine de l'Éthique , la Statistique et V Economie politique, branches nouvelles qui traitent des sources de la population, des richesses et de la force des nations.
Tandis que de nouvelles branches d’art et science s’élèvent ainsi sans cesse et se rangent parmi les autres , il y en a , au contraire , qui s’en détachent à mesure que l'on reconnaît la fausseté de leur existence : telles sont, par exemple, l’Alchimie, mot qui désignait l'art de changer tous les métaux en or, quelquefois aussi l’art de composer une drogue ou panacée universelle propre à guérir toutes tes maladies possibles , même les plus opposées l’une à l'autre; l'Astrologie, ou l'art de découvrir par l’observation des astres les événements futurs qui pourront influer sur la prospérité des habitants de la terre ; la Nécromancie, ou l’art de prédire l’avenir en s’entretenant avec tes morts. On pourrait ajouter à cette liste une quantité de branches d'art et science dont les noms sont tous terminés en mande, et dont l’objet est de prédire l'avenir en tirant la connaissance de différentes sources tout aussi |>eu capables de la donner
Tels sont les rapports qui me paraissent exister entre l’art et la science, ainsi qu’entre l'art et la science d’un cOlé et le reste du champ d'action et de pensée de l'autre ; rapports que le lecteur trouvera,
cependant que cct auteur leur trouve une place dans sa table, en les y rangeant comme produits de ia Raison.
'Quoique l’absurdité de ces prétendus arts ou sciences e&t été déjà reconnue avant d'Alembert, nous verrons
SYSTÈME DE D’ALEMBERT
je i'i’9pire« assex exacts, et ilunl on ne vuil la moindre indication, ni dans la table de d'Alembert, ni dans son explication.
Système figuré des Connafssances Aumames est le titre sons lequel vient sc ranger tout le con* tenu de sa table. Iji poésie même, quoiqu’elle y soit donnée comme le produit principal de l'imagination , est comprise dans les branches des connaissances humaines. Dans le même alinéa et quatre lignes après, il parle de celle table comme d'une distribution généalogique (oUf si l’on veut, mappemonde ) des sciences et des arts ; et ce n est ({u’à cette occasion qu'il fait mention des arts ilans le sujet général de son travail. Et quoiqu'il convienne que la llcliun entre nécessairement dans l'idée qu'il faut avoir de la poésie, il ne présente I>ourtanl nulle part ce mot comme le nom d'un art, mais seulement comme celui d'une branche de science.
Je viens de faire voir que le sujet du travail entrepris par d'Alembert consiste en l'art et la science toujours liés ensemble dans tous leurs embranclu-ments ; c'est donc sous ce nom qu'il aurait dd en faire mention dans le titre de son tableau, et non sous celui des connaissances seules, qui ne sauraient comprendre que les scimccs à l'exclusion des arts.
II parait que le génie de d'Alembert s'est abstenu d’exercer toute sa force sur cette difliculté. Son prédécesseur Chamlnrs l'a voulu aborder dans la préface de son dictionnaire, mais sans aucun succès, comme on s'en convaincrait facilement en parcourant ce travail détaillé.
} S. 0£FAOTS DAKS t£ CHOIX DE LA SOURCE PREMlfcRE DE DlTtSlOM.
Quelle est la source première des divisions de d'Alembert? Ce n'est pas la nature du sujet, la seule qui peut fournir des divisions claires et exactes, mais bien la nature des facultés humaines, qu'une singulière méprise lui fait considérer comme appar tenant exclusivement aux diverses parties du sujet.
Cette méprise doit vraiment paraître bien étrange, s’il est vrai qu'on ne peut pas nommer une seule branche d'art ou de science à laquelle toutes les differentes facultés humaines ne puissent s'appliquer d'une manière ou d'une autre.
l.a liste qu'il donne ici des facultés humaines n'est composée que des trois suivantes: la uiciuoire, ta raison, et l'imagination. Si, à quelque autre occasion, on eiH demandé à d’Alembert une liste de ces mêmes facultés, aurait-il donné celle-ci pour complète ’J.a perception, par exemple, pour ne pas aller plus loin , ne l'aurail-il pas ajoutée et
même placée avant la mémoire?Et,en effet, quoique d’Aleml>ert ne nommed'abordqueees trois facultés, il fait mention, dans les ramifications ultérieures, non-seulement de la perception , mais encore de plusieurs autres.
Mais que sert-il de donner ici une liste de ces facultés, si elle n'est pas complète? Pourquoi en choisir ces trois , à l'exclusion de toutes les autres? Est-ce donc qu'il en est d'autres qui ne s’appliquent à aucune branche d'art et science? Ea faculté de perception ne peut-elle s'appliquer à l’histoire naturelle, par exemple? S'il est vrai qu'il y a de pareilles facultés, cette vérité n’est certainement pas si manifeste et si incontestable qu’on soit dispensé d'en donner la preuve afin d'en convaincre le lecteur. <'ar comment la faculté réteative , ou la mémoire , peut-elle recevoir des impressions extérieures , si ce n'est |tar le moyen de la faculté perceptive?
Nous verrons tout à l’heure que ces facultés ne (M'uvent nullement servir de base aux divisions du champ d’art et science, puisqu’elles sont également applicables à toutes ses parties. Ce|>endanl, puisque d’Alembert les a ainsi présentées, et que nous aurons souvent occasion de parler de toutes les différentes facultés de l'esprit, j'ai pensé qu'il serait utile d'en donner ici la liste suivante *,qui paraîtra, j’espère, asses complète :
Perception, ou faculté perceptive.
2*, Jugement, ou faculté judiciaire.
3*, Mémoire, ou faculté rétentive. Faculté de retenir une impression ou un jugement.
4*, Déduction, ou faculté déductive, c'est-à-dire raisonnement. Faculté de déduire un jugement d'un autre ou de plusieurs autres jugements, c’est-àdire de tirer une conséquence d'une ou de plusieurs propositions, d'un ou de plusieurs jugements. Abstraction, ou faculté abslractive.
6”, Synthèse, ou faculté synthétique, c'est-àdire combinaison. Faculté de réunir plusieurs jugements en un seul.
7*, Imagination, ou faculté imaginative. Faculté ' de rassembler, comme dans une image ou tableau, un certain nombre d'idées abstraites. Celtcopéralion est une combinaison qui opère sur les produits d'une abstraction qui l’n précédée.
8*, Invention, ou faculté inventive. Faculté de former de nouvelles combinaisons d'idées abstraites, c'est-à-dire des combinaisons que personne u'a faites encore. L’invention est l'application de l'imaginalioD à l'accomplissement d’un but particulier.
' Cette liste ne comprend qoe les facultés inUUecfwUes, 00 de l’esprit, à l'excliisioD des facultés «enat- (it'ri et de cellci de la volonté.
Di-,
SYSTÈME DE D'ALEMBERT
9*, Àltentionj ou factiUc attenUve. I/excrcice de celte facuilé parait ^tre un rëaullat de la volonté. C'est la faculté d'nppli(|iier l'esprit à fixer une ou plusieurs des facultés ci-dessus nommées, à leurs différentes o|>ération8, pendant un certain temps et avec un certain degré <lc force.
10«, Observation , ou faculté obserraliTe. Celte facuilé comprend la perception, la mémoire, le jugement, et souvent aussi le raisonnement, rnis en œuvre par Tallention, et ordinairement dirigés à raccomplissemenl de <|iiel((iic but particulier.
1t*, ComjHjraison y ou faculté de comparer. C'est une application faite de l'attention et du jugement. Dans ce cas, rattenlion se porte alternativement sur les sujets que l'on compare , afin de découvrir leurs rapports mutuels.
1i*, Généralisation J ou faculté de généraliser. C’est une modification de l'imagination. Après que l'observation a fait découvrir une certaine propriété dans un ou dans plusieurs Individus , on imagine, en généralisant , un nombre infini d'individus tous doués de la même propriété. Cest une combinaison faite par l'imagination et guidée par l'observation.
1S*, Induction f ou faculté inductive. C'est une espèce de déduction ou de raisonnement. Cette faculté s'exerce sur le résultat de la généralisation ; c’est un jugement qui prononce que la conformité qu'on a imaginée en généralisant a été réalisée dans le cas en question.
14% Analyse y c’est-à-dire , ou faculté
analytique; je parle de l'analyse logique ou noologique. C'est le contraire de la généralisation : une nouvelle séparation des objets que cette opération antérieure a réunis. En généralisant, on combine une suite d'individus ou de séries d’individus , en vertu de qitel<(ue propriété qu'on suppose leur apjmrlenir en commun; et l’on en forme un ensemble J ou réunion imaginaire, à laquelle la propriété commune sert de lien. Eu analysant, on divise et soiis-divise celle réunion imaginaire, en donnant des noms correspondants à chacune des parties qu'on aura ainsi formées.
Il est une autre opération qui semble au premier abord précisément le contraire de l’analyse : c'est la Synthèse. I.a signification littérale de l’analyse est la séparation ; celle de la synthèse , le rassemble^
* Young, par exemple, dans son excellent ouvrage sur la Philosophie oaturetic, appelle tynihète l'opération qu'avec la plupart des auteurs nous nommons analyse, et son analyu est notre tynlhète.
* Condillac {Logiqut, chapitre VU) ne nomme que six facultés, savoir ; 1* Attention, S* Comparaison, 3* Jugement, 4* Réflexion, S* Imagination, et 6* Raisonnement. On pourrait peut-être se faire un exercice utile en comparant cette liste à celle que j’si donnée
ment. Si cette opposition était exacte , la synthèse et la généralisation seraient synonymes, et pourraient être employées l’une pour l'autre; mais il n’en est pas ainsi : toute opération qui rassemble un certain nombre d’idées, qiieb|ue hétérogènes qu’elles soient, peut être nommée synthèse : mais l’analyse ne sc fait que sur des idées en quelque sorte homogènes; son sujet est un genre qu'on divise en espèces , en sous-espèces, et ainsi de suite. La synthèse ne correspond à l’analyse que lorsque les idées qu'elle rassemble sont de nature à ce que cpüe opération puisse aussi recevoir le nom de généralisation.
La synthèse et Panalyse , la méthode synthétique et la méthode analytique , sont des locutions qu’on n’emploie que trop souvent sans y attacher de signification claire et déterminée. Cequc l’un appelle synthèse y raiilre l’appelle analyse %
\^^y Méthodisation ou arrangement: faculté méthodique, ou tactique. Cette faculté arrange les objets auxquels elle s'applique en un certain ordre propre à faciliter l’opération de presque toutes les facultés que je viens d'énumérer.
16*, Distfibutiony ou faculté distributive. L’elfet de celle opération est à peu près le même que celui de la division ; mais il est proiluit d’une manière un peu différente. Le sujet de la division est considéré comme ne formant qu’un seul ensemble, qu’il s'agit de diviser en parties : la distribution n’opère que sur des objets déjà en état de séparation l'un de l'autre. Celte faculté ainsi que la division sont des instruments sur lestpiels opère la mélliotltsation.
17*, Communication , ou faculté communicative. Les produits ou résultats des facultés ci-dessus nommées sont les sujets de la communication. parole , l'écriture , la pantomime , sont autant d'instruments dont elle se sert
Ayant ainsi présenté une rue générale des facultés de l’esprit humain voyons maintenant les inconvénients qui résultent de l'emploi qu'on a fait de trois seulement, à l’exclusion de toutes les autres.
D'Alcmbert, par sa table, indique quelques branches d’art et science comme appartenant exclusivement au domaine de la mémoire, d’autres à
ci-dessus, et observer si c'est dans la mienne que s<* trouvent quelques articles de trop, ou bien si celle de CottdilUe ne serait pas défectueuse, si, par exemple, il n'a pas oublié la Mémoire comme faculté.
> Pour mieux faire comprendre les opérations distinctes de ces différentes facultés, je voulais en ajouter ici des exemples; mais j’ai vu que cela m'entraînerait trop loin , et qu'ils ne pourraient trouver place que dans un traité séparé sur ce sujet.
Dk
5ld
SYSTÈME DE D'ALEMBERT
celui du raisonnement , d'autres enfin à celui de l'imagination : nous allons voir combien peu cette distribution est exacte.
L'inrenlion, la décourerte l’enseignement, ou l’étude, mettent au contraire chacun en jeu les mêmes facultésiians chaque branchcd’art et science, et non-seulement dans chaque branche principale, mais encore dans chacun des plus petits rameaux. La mélhodisalion , par exemple, dans chacune de ces branches, est un des buts de l'inTention et de la découverte; et à mesure que la méthode est produite , elle devient un instrument utile dans les mains de l’inventeur ou deVobserrateur. De toutes les branches d’art et science, rilisloire naturelle est celle qui a le plus exercé l’observation et la méthode.
Celui qui apprend , de même, quelle que soit la branche qu’il étudie, n'a besoin que de l’attention et de l’observation appliquées aux impressions et aux idées produites par la perception, le jugement, la mémoire et le raisonnement. 11 n'a aucune occa< sion d'exercer l’abslracUon, l'imagination , l’invention, la découverte, la mélhodisation , ou la communication.
La situation de celui qui enseigne, outre les facultés necessaires a celui qui apprend , demande encore celle de la communication, eide plus celle de l’invention , en tant qu'il puisse se trouver dans sa méthode quelque chose qu'il ait imaginé lui-même sans qu’aucun autre l'eût fait auparavant à sa connaissance.
Sans faire la moindre mention de ces distinctions, d'Alembert rassemble, sous le chef de l'Imagination , la Poésie , la Musique , la Peinture , la Sculpture, l’Architecture et la Gravure , comme si l'imagination était toujours nécessaire à l'exercice de ces difierentes branches tl’art et science, sans qu'elle le fût jamais à aucune autre.
Mais qui est-ce qui ne reconnaîtrait que la faculté imaginative n’est nullement nécessaire à l’exercice des différents arts du musicien, du peintre, du sculpteur , de l'architecte ou du graveur? Ils en ont besoin, il est vrai, lorsqu'il s’agit de trouver quelque chose de nouveau ; mais, dans ce cas, il n'y a rien en eux qui ne soit commun é tout autre artiste.
Aristote , par exemple, était observateur et inventeur; car, quoiqu’il l’ail si peu perfectionné, il a inventé l’art et science de la Logique, maltresse de tout autre art et science. Bacon , de même, était observalrm* et inventeur, car il inventa l’art d'enseigner l'Histoire naturelle. Liuné était observateur
* La découverte est, par rapport à la science, ce qu'est l'inveotion par rapport S l’art.
et méthotliseur inventif. Tous ces grands hommes ont donc beaucoup exercé la faculté de l'invention et par conséquent celle de l'imagination : quelqu'un d’entre eux a-t-il jamais été pour cela musicien, peintre, graveur ou architecte?
Le mot Raison, dans la place que d'Alembert lui assigne , suffit pour envelopper le sujet entier d'un nuage. Si son objet eût été de porter partout la confusion et le découragement , ce mol n’eût été que trop bien choisi ; car par sa nature même, il ne peut donner que des idées fausses ou embrouillées. Que veut-il désigner par ce mot Raison? Une des facultés, sans doute, de Tesprit humain, savoir celle du raisonnement, y compris le jugement. Mais ce mot Raison ne désigne d'ordinaire la faculté du raisonnement qu'aux occasions où celui qui parle en approuve l’exercice. Ainsi donc le nom donné à celle faculté , exprimant déjà une proposition implicite d'approbation de la part de celui qui parle , ne peut plus servir lorsqu’on veut présenter cette même faculté comme un objet d’improbation, ou seulement lorsqu’on veut éviter de marquer son approbation.
Sous le chef de la Mémoire se trouve rangé lont le domaine de l’IIisloire naturelle, ainsi que celui de rUtsloire ; et sous le litre Raison , le domaine de la Philosophie naturelle. Quant à cette distribution, il est vrai que, dans la formation et la rétention des idées qui ont rapport à la Philosophie naturelle, on donne d'ordinaire beaucoup plus d’exercice à la faculté du raisonnement qu’à une autre qui est bien plus exercée dans l’Histoire naturelle. Mais quelle est cette autre faculté? Ce n’est pas la Mémoire , à laquelle Bacon , aussi bien que d'Alembert, renvoient si souvent; mais bien la Perception, ou Appréhension, à laquelle ils ne renvoient jamais.
L’Histoire même, dans l'acception la plus restreinte et la plus commune du mot, savoir, /a relation des états de choses et des événements comme on les suppose avoir eu lieu dans les temps passés, rilistoire, même dans ce sens limité , ne peut guère être attribuée au domaine de la Mémoire avec plus de justesse que THistoire naturelle ou la Philosophie naturelle. 11 est vrai que toutes les générations successives ont dû presque exclusivement à la Mémoire toutes les notions qu’elles ont pu acquérir sur les événements avant l’invention de l’art d’écrire. Mais , une fois qu’on eut exprimé par des signes permanents la description d’un événement ou d’un étal de choses qui avait eu lieu à quelque époque aulérieure, la faculté de la conserver ne dépendait pas plus de la mémoire que la faculté de retenir le sujet de toute autre branche d'art et science. I/C rapport, par exemple, entre l'acquisition
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des pouroirt méeaDÎques et le sacrifice de la rélocilé, ou la composUioo de l'eau ou de l’air , le principe d’après lequel tous les angles tracés autour d'un point donné sont éqiilTaleols à quatre angles droits ; tous ces objets n'exercent-ils pas autant la Mémoire que la description d’un combat ou de l'état politique d'un pays à telle époque déterminée?
Il est une proposition à laquelle il parait que ces deux philosophes n'ont pas fait attention, quoique personne ne puisse la nier dès qu’on la présentera. C’est que ce n'est pas le gouvernement intérieur et la communication internationale seuls qui ont leur h'stoire, mais encore toute autre branche d’art et science : l'Histoire naturelle, la Philosophie naturelle , la Poésie, la Musique , la Logique ; tout , en un mot. Si l’état de notre globe s’est présenté à différentes époques sous direrses formes, par rapport à la guerre et au gouTernemenI, il en a été de même par rapport à la Mécanique, à la Chimie, à la Poésie , à la Musique et ainsi de suite : car à quelle partie du champ entier de la pensée et de l’action ne peut-on pas appliquer la distinction entre le passé et le présent?
Le titre Écarts de la nature donné comme branche d'Uistoire naturelle , sous le chef de la Mémoire , présente une tache qu’il serait peut-être bien d'effacer tout à fait. Il est d’autant plus étonnant que d'Alembert l’ait laissée subsister , que les terreurs qui s’étaient emparées des esprits du temps du philosophe anglais avaient déjà perdu une grande partie de leur force lorsque <l’Alembert s’occupait à former sa Table encyclopédique. Dans l’âge de Bacon (au commencement du dix-septième siècle) on s’alarmait de tout ce qu’on supposait extraordinaire, étant persuadé que tout prodige , s’il ne produisait le malheur, le préilisait au moins. Les esprits et les sorciers composaient alors une grande partie de la population, et lesdiables y entraient par occasion. 11 n'y avait pas longtemps que Jean Dee , protégé par la reine Elisabeth, avait cessé son commerce avec ses amis immatériels. Lilly se préparait aussi à l’intimité qu’il réussit à lier avec les siens. Le patron royal de Bacon sc tenait toujours prêt à brûler les hérétiques, à pendre les sorciers, et â combattre les diables. Mais tous ces combats aériens avaient sans doute cessé du temps de d'Alembert.
Dans celte classe à' Écarts de la nature , d’Alembert rassemble, comme sous -divisions, les Prodiyes célestes ^ les Météores pt'odigieux ^ les Prodiges sur la terre et sur la mer y les Minéraux monstrueux , les Végétaux monstrueux y les Jnimaux monsh'ueuxy et les Prodiges des éléments y comme autant de branches des con-
naissances humaines ; et tout leur ensemble fbrme une division des produits de la Mémoire. Il me parait que la plupart d’entre elles seraient bien mieux placées sous le titre de l'Imagination. Certes, on ne peut approuver beaucoup une classification où l’on mettrait d’un côté les hommes de taille moyenne, et où l’on rassemblerait de l'autre les grands avec les petits.
Selon l'ordre établi des choses , l’essai précède toujours la réussite , l’expérience en petit précède rétablissement en grand. Les différents usages établis dans les arts, les manufactures et les beauxarts ont dû nécessairement être précédés par des recherches expérimentales dans chacune de leurs parties. J’ai donc placé , dans ma nouvelle table, la Philosophie expérimentale avec la Technologie.
n n’en est pas ainsi chez d’Alembert. Longtemps avant la Philosophie expérimentale se trouvent les produits achevés des arts avec leurs et cœtera rangés sous l’Histoire naturelle. En même temps , le titre général MémoirCy s’il ne les indique comme produits de cette faculté seule , donne du moins à entendre que ce n'est que par son moyen que l’on peut connaître ou faire tout ce qui y a rapport.
Quelle suite d’idées a donc pu amener un déplacement aussi étrange? On peut tirer une réponse conjecturale des termes mêmes de la table. Il parait l’avoir basé sur ce principe, que, dans tout exercice de l’art , on met en usage quelque produit de la nature.
Les arts et les manufactures sont , {lar conséquent , placés comme usages faits de la nature. Mais ne pourrait-on pas, du même droit, comprendre aussi la Poésie sous le chef de l’Histoire naturelle, et ses produits, un poeme dramatique par exemple, comme l'ouvftge du la mémoire, ou du moins comme appartenant en quelque sorte au domaine de cette faculté 7 Car qu’est-ce que le cerveau qui l’a dicté , qu’esl-ce que la plume qui l'a tracé, sans compter la noix de galle , le sulfate de fur et l'eau qui ont fourni à la plume les moyens de le tracer ? Que sont-ils , si ce n’est des produits de la nature ? Quant à ce qui a pu faire placer l’Histoire naturelle comme branche de l’Histoire, il est évident que ce n’est que la mésexpression totale du premier de ces noms qui a pu faire rapprocher ainsi ces deux branches d’art et science, dont i'iine est subordonnée à toutes les autres branches du champ entier.
On peut donc voir que , si deux de ers trois termes généraux ( Mémoire et Imagination ), quoique déplacés, sont néanmoins, jusqu’à un certain point, convenables à leurs buts, le troisième ( Raison), les sépare, les embrouille et répand sur tout le tableau sa couleur fausse et délusivc. Les deux
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premiers» tout simples qu’ils sont, furent Touvrüge des logiciens. Ce fut le rhétoricirn qui choisit celui de Raison j ou plutôt on peut y voir l’exemple d’un de CCS nombreux termes que le poète et le rhêtoricien ont forgés de concert. Ils se sont réunis pour en faire une espece de déesse , rnnctitie perpétuelle d’une autre déesse Passion » et quelquefois rivale incommode , quelquefois utile subordonnée d'une troisième déesse ReligioHy sœur atnéc de la Raison. Ce ne sont pas de pareilles fables qui donneront jamais une instruction claire ou correcte.
§ 3. DéFAUTS DANS I.C STSTf.ar DE DIFISIOS.
J’aurai occasion de faire voir que le système des divisions bifurquées sur un principe exhaustif est le seul qui soit parfaitement convenable au projet d'une table systématique d’art et science. Nous verrons que la méthode suivie par d'Alembert fait un contraste frappant avec la régularité et Xumnicompréhension qui caractérise le système des bifurcations.
Je ne m’arrêterai pas longtemps à détailler les preuves de l’existence de ce défaut dans le Système figuré. Un coup d'œil jeté sur la table les ferait apercevoir en un moment. Peu de mots suffiront pour les suivre dans la branche de la Mémoire.
Le tronc commun est V Entendement. Il se ramifie en trois branches : Mémoire^ Raison et Ima- ; division trifurquée. Sous Mémoires trouve Histoire ; point de division. Sous Histoire sont Histoire sacrée y ecclésiastique , civile , ancienne et moderne y et naturelle; division qiiadri ou quinqiié furmiée. Sous Histoire naturellCy Uniformité d^la nature. Écarts delà nature et Usages de la nature. Le titre Uniformité a sept branches ; le titre Écarts en a également sept, et à côté de celui des Usages de la nature on trouve Jrts, Métiers et Manufac* turesz ki, point de division. Mais ensuite ce terme comprend neuf branches avec un et cætera; et chaque branche en a plusieurs autres, chacune avec son et cætera.
Cet exemple doit certainement suffire sans qu’il soit nécessaire de suivre, de la même manière, les irrégularités dans la division et sous -division des cheft Raison et Imagination.
% 4. DéVACTS DANS I.A Dé>0«(.NAT10:< DF.S bhamches.
Je n’ai point observé d'autres exemples de ce genre de défauts que ceux qu’on peut attribuer au langage en général, rt dont j’ai fait voir les exem-
)tles les plus frappants dans le dernier chapitre. Ce sont, 1* l’Histoire naturelle ; 2* la Philosophie naturelle embrassant la Physique divisée en générale et en particulière I sans pourtant que l’une ou l’autre comprenne THistoire naturelle); 3« les Mathématiques.
D’Alembert entreprit de présenter une masse d'instruction relative à toutes les branches d’art et science que l’on considérait alors comme existantes. On ne doit donc s’attendre à trouver dans sa table que la collection des noms par lesquels on les désignait à cette époque, et on ne peut blâmer cet habile philosophe des défauts qui se trouvaient dans ces dénominations. Il ne parait pas, au reste, qu’il ail rien ajouté à cette masse de défauts.
§ 3. DéPACTS OA^CS LES 0ISTt?(CTI0!tS DES BRANCHES.
On verra sous le liire suivant , des répétitionSy des exemples de ce genre de défauts.