‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 265 sur 329 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PRINCIPES GÉXI'rUIX. — ALLIANCE ENTRE t.'lNTLRÉT F.T LE DEVOIR.

C«Iui qui prend la parole dans une assemblée délibérante se met en quelque sorte hors de ligne, et s'attribue une supériorité véritable sur son auditoire. De même , celui qui , dans la république des lettres, se résout à prendre rang parmi les écriraios, celui-là se distingue par cela même de la foule des lecteurs, et tous deux assument une grande responsabilité. La différence est que toute erreur dans .. laquelle sera tombé l’orateur, pourra être à Tinstanl relevée, tandis que, dans cet auditoire Actif et qui ne s'assemble jamais , qui constitue le tribunal de l'opinion, le redressement de l'erreur n’est # jamais immédiat ; à l’abri, pour la plupart du temps, de toute contradiction , l'écritain est exposé à s’exprimer avec une assurance qde ne justifle pas sa , position.

Il y a des motifs pour qu’il ne donne pas à ses doctrines et à ses principes l’appui de raisons suffisantes , dont la production lui Imposerait un surcroît de travail , et dont le développement exigerait , un exercice additionnel de force iotellectuelle. Le

législateur légal , malgré l'étendue de ses pouvoirs , est moins despotique dans son langage que l’écrivain qui se constitue, de son chef, législateur du peuple. 11 promulgue des lois sans exposé des mollir, et en général ces lois ne sont que l’expression de sa volonté suprême cl de son bon plaisir. En elfet, il est malliciircux que les hommes abordent la discussion de questions importantes , déterminés d’avance sur la solution qu'ils leur donneront. On dirait qu’ils se sont préalablement engagés envers cuX'mêmes à trouver bons certains actes, certiins autres mauvais. .Hais le principe de l'utilité n’admet point ces décisions péremptoires. Avant de condamner un acte, il exige que son incompatibilité avec le bonheur des hommes soit démontrée. De telles investigations ne conviennent point à l’instructeur dogmatique. II ne saurait donc s’accommoder du principe de l’iitililé. Il aura pour son usage un principe à lui. Four soutenir son opinion, il fera de celte opinion un principe. » Je proclame que ces choses ne sont pas bien , dit-il avec une dose suffisante d’assurance; donc elles ne sont pas bien. »

11 est évident que cette manière de raisonner, par laquelle l’affirmation d’une opinion tient lieu de preuve et constitue une raison suffisante, doit mettre sur le même niveau les idées les plus extravagantes et les opinions les plus salutaires , et qu'il

5jC principes CÉNÉRAUX. — ALLIANCE ENTRE L'INTÉRÊT ET LE DEVOIR.

faillira désormais npprécirr la rérilé ou la faussolé d'une opinion par le degré de violence avec lequel on la soutient , et par le nombre de ses sectateurs. Mais si la violence constitue un moyen d’appréciation , comme rintensité d'une conviction ne peut se mesurer que par son Influence sur les actions , il en résultera que celui qui renverse son adversaire, est meilleur logicien que celui qui se borne à une prédication véhémente ; celui qui lui coupe la gorge, meilleur logicien encore, et quVnfin tous deux doivent céder la palme à celui qui met son antagoniste à la torture avant de lui Aler la vie; en sorte que la moralité d'une opinion sera en raison directe du degré de persécution employé pour la soutenir, et qu’à ce compte, le type le plus parfait de la vérité et de In raison, ce sera l’inquisition. Si c'est le nomiire qui doit décider, le christianisme devra céder le champ de bataille à l'idolâtrie , et la vérité cl la morale seront dans un état perpétuel d’oscillation , entre les majorités et les minorités qui changent avec toutes les vicissitudes des choses humaines.

Celui qui, dans toute autre occasion, dirait : « Cela est comme je le dis, parce que je dis que cela est ainsi, » celui-là ne paraîtrait pas avoir dit grand’chose \ mais en matière de morale on a écrit de gros volumes dont les auteurs, de la première page jusqu'à la dernière, répètent ce raisonnement, et rien de plus. Toute la puissance de ces livres, toutes leurs prétentions logiques, consistent dans la suffisance de l’écrivain, et dans la déférence implicite de ses lecteurs. Avec une dose convenable de ces ingrédients, on peut tout faire passer indifféremment. De cette arrogalion d'autorité est ne le mot obligation , du verbe latin oblign , je lie , terme vague, nuageux, dont tant de volumes écrits sur la matière n’ont pu dissiper encore l’obscurité qui a continué et qui continuera aussi épaisse, jusqu’à ce que , dans ce chaos , vienne luire le flambeau de l’utilité, avec ses peines et scs plaisirs, et les sanctions et les motifs qui en découlent.

Il est, en effet, fôrl inutile de parler des devoirs ; le mot même a quelque chose de désagréable et de répulsif. Qu’on en parle tant qu'on voudra, jamais ce mot ne deviendra règle de conduite.

Un homme , un moraliste s’étale gravement dans son fauteuil, et là, vous le voyez dogmatiser en phrases pompeuses sur le devoir et les deroire, Pourquoi personne ne l’écouté-t-il? Parce que, tandis qu'il parle de devoirs , chacun pense aux intérêts. Il est dans la nature de l’homme de penser, avant tout, à ses intérêts, et c'est par là que tout moraliste éclairé jugera qu'il est de son intérêt de commencer; il aurait beau dire et beau faire, à l'intérêt le devoir cédera toujours le pas.

I/objet que nous nous proposons dans cet ouvrage. c’est de faire ressortir les rapports qui unissent l'intérêt au devoir dans toutes les choses <le la vie. Plus on examinera altenlivement ce sujet, plus rhomogénéitc de l'intérêt et du devoir paraîtra évidente. Toute loi qui aura pour objet le bonheur d(S gouvernés, devra tendre à ce qu'ils trouvent leur intérêt à faire ce dont elle leur impose le devoir. En saine morale, le devoir d'un homme ne saurait jamais consister à faire ce qu’il est de son intérêt de ne pas faire, l.a morale lui enseignera à établir une juste estimation de ses intérêts et de ses devoirs; et, en les examinant, il apercevra leur coïncidence. On a coutume de dire qu’un homme doit faire à ses devoirs le sacriflee de ses intérêts. 11 n’est pas rare d’enten«lre citer tel ou tel individu pour avoir fait ce sacrifice, et on ne mampie jamais d'exprimer à ce sujet son admiration. Mais , en considérant l’intérêt cl le devoir dans leur acception la plus large, on se convaincra que , dans les choses ordinaires de la vie , le sacrifice de l'inUTêt au devoir n’est ni praticable, ni même In'aucoup à désirer; que ce sacrifice n’est pas possible, et que, s’il pouvait s'effectuer, il ne eoniribuerail en rien au bonheur de riinmanilé. Toutes les fois qu’il s’agit de moralcr, il est invariablement d'usage de parler des devoirs de l’homme exclusivcmcjit. Or, quoiqu’on ne puisse établir Hgoiircusemenl eu principe, que ce. qui n’est pas de l'inlérêt évident d'un individu ne constitue pas son devoir, cependant on peut affirmer positivement qu’à moins de démontrer que telle action ou telle ligne de conduite est dans l’intérêt d'un homme , ce serait peine perdue que d'essayer de lui prouver que cette action , cette bgne de conduite, sont dans son devoir. Et cependant c’est ainsi qu'ont procédé jusqu'à présent les prédicateurs de morale. « Il est de votre devoir de faire cela. Votre devoir est de vous abstenir de ceci ; » et l'on avouera que , de celte manière, la lâche du moraliste n'est pas difficile. Mais pourquoi cst-ce mon devoir? Voici quelle sera , à peu près , la réponse à celte tpiestion : M Parce que je vous l'ai ordonné , parce que c'est mon opinion , ma volonté. — Oui , mais si je ne me conforme pas à votra volonté? — Oh ! dans ce cas , vous atirez gA >d tort ; » ce qui veut dire : H Je desapprouverai '...tre conduite. •

Il est certain que tout homme agit en vue de son propre intérêt ; ce ifest pas qu'il vole lonjours son intérêt là où il est véritablement; car, par là , il obtiendrait la plus grande somme de bien-être possible ; et si chaque homme , agissant avec connaissance de cause dans son intérêt individuel, obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors rbumanité arriverait à la suprême félicité , et

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