PRINCIPES GÉNÉRAUX. — ALLIANCE ENTRE L’INTÉRÊT ET LE DEVOIR
lie but de toute morale, le bonheur universel J serait atteint. La tâche du moraliste éclairé est de [démontrer qu’un acte immoral est un faux calcul de l'intérêt }>ersonnel, et que l’homme vicieux fait une estimation erronée des plaisirs et des ptûnes. S’il n’a fait cela , il n’a rien fait ; car, comme nous l’avons dit plus haut, il est dans la nature des choses qu’un homme s’efforce d’obtenir ce qu’il croit devoir lui procurer la plus grande somme de jouissances.
écriraot cet ouvrage, nous avons* pour objet le bonheur de rhumanité, le bonheur de chaque homme en particulier, ton bonheur, lecteur, et celui de tous les hommes. Ce que nous nous proposons , c’est d’étendre le domaine du bonheur partout où respire un être capable de le goûter; et l’action d’une âme bienveillante n’csl pas limitée à la race humaine; car si les animaux, que nous appelons^ inférieurs , n’ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi s’appuieraient donc les titres de notre propre espèce? La chaîne de la vertu enserre ta création sensible tout entière. Le bien-être que nous pouvons départir aux animaux, est intimement lié a celui de la race humaine , et celui de la race humaine est inséparable du nùtrc.
11 serait , certes , ^grandement à désirer que quelque moraliste bienfaisant prit les animaux sous sa protection , et revendiquât leurs droits à la protection des lois et à la sympathie des hommes vertueux. Ce VŒU est peut-être prématuré aujourd’hui qu'^^iortion considérable de la race humaine est evmSre exclue de lexercice de la bienfaisance , et traitée comme des animaux inférieurs ; non comme des personnesy mais comme des choses. Les animaux, il est vrai, n’ont qu’une puissance d'action fort limitée sur la sensibilité humaine, que peu de moyens de faire éprouvera rinjiisUceel à la cruauté le châtiment qui leur est dû , et moins encore de donnera l'homme , par la communication dû plaisir, ta récoiiqiense de son humanité et de scs bieii^ls. Nous leur Otons la vie, et en cela nous sommes jnstihables ; la somme de leurs souffrances n'égale pas celle de nos jouissances : le bien excède le mal. JHais pourquoi les tourmenter ? Pourquoi les torturer? Il serait difficile de dire par quelle raison ils seraient exclus de la protection de la loi. La véri-
table question est (feile-ct : Sqnt ils susceptibles de souffrances? Peut-on leur communiquer du plaisir? Qui se chargera de tirer la ligne de démarcation ^ qui sépare les degrés divers de la vie animale, en commençant par l’homme, et descendant de proche en proche jusqu’à la plus humble créature capable de distinguer la souffrance de la jouissance? La distinction scra-t-elIc établie par la faculté de la raison ou celle de la parole? Hais un cheval ou un chien sont, sans coipparaison, des êtres plus rationnels , et des^ompagnons plus sociables qu’uîf enfant d'un jour, d’une semaine ou même d'un mois. £t, en supposant même qu’il en fût autrement , quelle conséquence en tirer? La question n’est pas ; Peuvent-ils raisonner? peuvent-ils parler? Mais : Peuvent-ils souffrir * ?
Hais , de tous les êtres sensibles , les hommes sont ceux qui nous louchent de plus près et qui doivent nous être le plus chers. Et comment pourrez-vous travailler le plus efficacement à leur bonheur? Comment, si ce n'est par l'exercice des vertus, de ces qualités dont la réunion constitue la vertu ?^3^ vertu se divise en deux branches , la prudence * et I la bienveillance effective La prudence a son siège dans l’intelligence; la bienveillance effective se manifeste principalement dans les affections , ces i affections qui, fortes et intenses, constituent les passions. f
La prudence, à son tour, sc divise en deux : / celle qui sc rapporte à nous, ou la prudence jhtsonncllc S celle, par exemple, qu’aurait pu exercer le prototype de Robinson Crusoé , le matelot Alexandre Selkirk dans son lie déserte ; et celle qui se rapporte à autrui, et qu’on peut appeler prudence extrapersonnelle.
La bienveillance Effective est ou positive ou né- 1 gative. Elle s'exerce par l'action ou par l’abstinence | d’action. Elle a pour objet ou une augmentation de plaisir ou une diminution de peines. Pour qu’elle I opère d’une manière positive , par la production du. plaisir, il Faut posséder tout à la fois la puissancel et lu volonté. Quand elle opère négativement enl s'abstenant d’agir, la volonté est seule nécessaire. \ Il y a des limites à la puissance de l’action bien- 1 veillante; il n’y en a pas à la puissance de l'abslt- 1 nence bienveillante, et l’abstinence d’action peut*
* Introduction aux Principes de la Morale, elc.,ch.xvti.
« On. a attaché au mot prudence une lignification étroite, excluiive, et dégagée de toute quahtUalioo morale ; -pgr prudence, on a coulume d'entendre r.ipplicalion conven)ble dei moyeui à une fin donnée. Il eil, sans doute, lupcrfludedire que ce u*ci( pas là le sens étroit dans icqtiel nous entendons cette eipre»slon.
> Mous avons dû employer ces deux mots, dans Fimpuissance où est notre langue d'exprimer par no mol
unique l'idée de la bonté active , ou de la bienveillance et delà bieoraisance réunies. La bienveillance, sans la bienfaisance* est un arbre tans fruit, et n'ajoute absolument rien au bonheur; la bienfaisance, sétvarée de la bienveillance, n'CAt plus une vertu, n'est plus une qualité morale; elle peut appartenir à un irooc d'arbre ou k un rocher, aussi bien qu'à un être humain.
* Mous employons ce mot dans le sens d'égolime, qui emporte une idée de isréfcrcnce vicieuse.