‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 268 sur 329 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Ue OtiE c'est qOE L.V DÉO.NTOLOGIE. — IH>IRQII01 CETTE DÉ.NU)IINATIU?t k ÉTÉ AOOrTÉE.

^ Le mol Déontologie est dérivé de deux mots grecs, rè<Acv(cequi est convenable) et (connaissance); cVsl-à-dire, la connaissance de ce qui est juste ou convenable. Ce terme est ici appliqué â la morale, c’esl-à-dirr, à cette partie du domaine des actions qui ne tombe pas sous l’empire de la législation publique. Comme art, c’est faire ce qu’il est convenable de faire ; comme science, cVst connaître ce qu'il convient de faire en toute occasioo.

Mais la question, en tant qu’appliquée par l'inilividu à sa propre règle de conduite , se résume à savoir ce que lui-mèroe approuve , et quelles sont les conditions nécessaires pour qu’une chose mérite d’ètre approuvée dans une occasion donnée.

Et pourquoi inaniFestera-t-il son approliation d'une ligne particulière de conduite? Sans doute pour que celte approbation amène l'adoption de cette ligne de conduite. El c'est ainsi qu’elle en constitue un des motifs déterminants. L’opinion publique se compose d'opinions individuelles ; et l'opinion publique est ce qui constitue la sanction populaire ou morale. L'opinion publique dispose d'une somme considérable de récompenses pour agir sur nos es(>éranccs,dechâlimculs pour influer* sur nos craintes. Chaque individu de la communauté constitue une partie de cette puissante influence, cl il peut exercer cl appliquer sa portion de récompense ou de punition ; de récoinpvmse pour les actes qui méritent son approbation, de punition pour ceux qu'il désapprouve. II possède ainsi une puissance sur les motifs déterminants, en proportion de la somme de plaisir ou de peine dont il l>cut disposer. .Ces motifs peuvent être mis en action par la seule iodication de leur existence ; quelquefois ausi, ils peuvent être créés : dans l'un et l'autre cas, ils influeront sur la conduite des hommes,

et il est impossible d’en prévoir toujours les résul- f lais; les afl^eclions et la volonté sont affeclées par r les motifs qui leur sont assignés, comme la harpe « éolienne (>ar les vents qui font vibrer ses cordes.

Eu offrant desniolifs. nous nécessitons des actes ; ' en éveillant raltenle de peines ou de plaisirs ëven- * luels, nous influons sur la moralité. La déférence « du disciple sera en raison de sa confiance dans les opinions et la sympathie du maître ; et la puissance , de ce dernier, pour prescrire ou défendre certains « actes, sera en proportion de la peine ou du plaisir * excités par la désapprobation ou rop|trohalioii qu’il . lui aura été possible d'attacher A ces actes. Pour * Juger du mérite de l'œuvre qu’il a entreprise, il f devra voir si elle s'accorde avec certains principes par lesquels il consent que les infractions soient Jitgécs.

La tâche du Déontologiste est de retirer de l'oliscurilé où on les a enfouis, ces points de devoirs dans lesquels la nature a associé les intérêts de l'individu à ses jouissances, dans lesquels son propre bien-être a été lié, combiné, indeiUifié avec le bienêtre d’autrui ; sa tâche, en un mot, est de donner au moteur social toute l’influence du moteur personnel. Il faut qu’il se serve, pour la production de la plus grande somme de bonheur, de ces éléments de bonheur que tout homme porte eu lui-même; qu’il étende le domaine de la félicité, en développant les principes qui font partie intégrante del'exislence de l’homme, le principe personnel étant nécessairement cl heureusement le plus fort. Son activité ne manquera pas d'exercice. Elle n'en saurait manquer, tant qu'il y aura au monde des maux A guérir. Sa tâche est d’établir ses pro|>o5itions , en faisant sortir de chacune d'elles une balance de bonheur, une balance en faveur de quelqu'un, individu ou société.

La base de la Déontologie, c'est donc le principe de l'utilité, c'est-à-dire, en d’autres termes, qu’une action est bonne ou mauvaise, digne ou indigne, qu’elle mérite l’approbation ou le blâme , en proportion de sa tendance A accroître ou à diminuer la somme du bonheur public. El U serait inutile de l' chercher à prouver que la sanction publique, en I tant que la q^icslion sera comprise, s'allachera à la | ligne de conduite qui contribue le plus au bonheur !• public. .*.4

Ici trois questions se présentent, et nous les *’ aurons sans cesse sous les yeux dans le cours de ' 4ÎOS investigations : '

Qu'exige le bonheur public? '

L’opinion publiipie est-elle d'accord avec ^ rintérêt ou le bonheur public? *

3** En ce qui concerne l’application pratique, ^ quelle ligne de conduite faut-il suivre dans chacun *

CE QUE C’EST QUE LA DÈOiNTOLOGIE.

(les c<is qui se présentent à notre considération ?

Le but étant indiqué , ce but étant reconnu bon et sage, il s’agit d’abord de savoir s'il est effiracement allelnl par les opinions professées, et la conduite stiivitr conformément à ces opinions; si, en un mot, ce que le monde appelle du nom de morale est réellement l’instrument de l>onheur qu'il doit être. El la question doit être faite , et répreuve appliquée dans toutes les parties de notre conduite.

I.a morale, la religion, la politique , ne peuvent avoir qu’un seul et même objet.

Si l’homme politique, le moraliste et te prêtre, comprennent leur mission, leur but doit être le même.

l.c but de l'homme d'État , tel qu'il est universellement avoué, est le bonheur, le bonheur de l'état, la plus grande somme de bonheur jiossible pour les individus d'un État, dans le cours de leur vie mortelle.

Tous les partis, quelles que soient leurs opinions morales ou religieuses, s'arcordenl, d’une voix unanime, ù reconiiaitre à riioinme d'État le droit de tendre vers ce but.

Cela étant, M serait ctrangequ'on trouvât bon que le moraliste et l’homme de la religion eussent un but dilT(‘renl ; car, s’il en était ainsi, si ces derniers poursuivaient un but dilTérent et même opposé, si le moraliste et le prêtre sc proposaient des résultats contraires ù ceux que se propose l’homme d’État, ils seraient vis-à-vis l'un de l’autre dans im état de guerre permanent et universel. Chacun d’eux serait réduit, dans riiilérêt de sa sécurité et de l’objet qu’il a en vue, de combattre les deux autres avec toutes les armes doul il peut disposer. Le prêtre dénoncerait son antagoniste à la vengeance du tribunal üiwn; il imaginerait ou fabri«|uerait les décrets du ciel, et s’efforcerait de les faire exécuter par ses auditeurs. Le moraliste, s’érigeant en arbitre de la morale ou du sens commun, comme quelques-uns affectent de le designef, fulminerait sesanathèmes ; il infligerait à son ennemiles éjulhètes d'ignorant, de scélérat, d’hypocrite, d’insensé, et engagerait ses auditeurs a le traiter comme tel. L’homme politique, à son tour, s’il sc sentait incommodé par ce feu croisé, serait réduit à se défendre par tous les moyens en son pouvoir. Et en effet, si les choses en venaient là, les deux adversa res ne sc trouveraient pas de force à lutter contre l’homme polili({ue; qu’eu adviendrait-il, s'il n'était retenu par ses principes, et par la conscience de leur solidité? Il adviendrait qu’etendaiU les bras, il les aurait bienl6l saisis et mis à la porte sans céré* monte. Ce n’est pas que nous lui recommandions d’en agir ainsi (quoiqu’en bonne justice ils n’auraient

aucune raison de se plaindre), parce que, autant qu’on peut prévoir l’avenir, Il ne sera jamais nécessaire d’en venir à des actes de violence pour réaliser le but que nous avons en vue dans cet ouvrage. Nous n’appellerons jamais la persécution au secours de notre enseignement moral. Mieux vaudrait mille fois nous réunir à nos antagonistes ; car, de toutes les causes qui peuvent entraver la marche de la Tcritc et détruire ses résultats . Il faut placer en première ligne l'infliction de souffrances mutiles. C’est ce que le Uéonlologiste ne conseillera jamais à l'homme politique ; mais ce qu’on peut lui conseiller en toute srtrelé de conscience (et l’emploi de ce moyen suffira amplement et comme châtiment et comme moyen de défense), c’est de laisser les declamateiirs déclamer, cl de ne point se soucier de ce qu'ils disent. Qu'il poursuive son but avec persévérance; qu'il fasse voir qu’il le poursuit; il peut être assuré que dans un pays libre, et même dans quelque pays que ce soit, où un pareil exemple sera donné, la m;«jorité nationale lui prêtera tôt ou tard son secours, et il trouvera dansleDéontoIogisle un allié puissant.

I.a ligne qui sépare le domaine du législateur de celui du Déonloiogiste est suffisamment distincte et visible. Là où les récompenses et les punitions légales cessent d’intervenir dans les actions bumairu'S, là viennent sc placer les préceptes moraux cl leur influence. I.es actes dont le jugement n'est point déféré aux tribunaux de l’État, tomtient sous la juridiction du tribunal de l’ojMnion. II y a une infinité d’actes qu'il serait Inutile de chercher à réprimer par des peines legales, mais qu'on |>eul el qu'on doit abandonner à une répression exlraoffi cïelie. Une grande portion des actes nuisibles à la société échappent lUTessaircmcnt aux cbdlimcnls de la loi pénale; mats ils n’ccliappent pas au contrôle el au regard tout autrement vaste et pénétrant de la justice populaire, et celle-là se charge de les punir.

Ainsi les crimes reconnus par le code pénal, s’ils érhap|>ent a l'action de la loi, soit faute de preuves suffisantes, soit par toute autre cause, peuvent rentrer dans le domaine de la Déontologie. Mais eu n’est pas là le sujet que nous nous proposons de traiter. Il est désirable sans doute d’élargir le champ de la murale et de rétrécir celui de l’action politique. La législation n'a que trop empiété sur un (orritoire qui ne lui appartient pas. Il ne lui est arrivé (juc trop souvent d’intervenir dans des actes où son intervention n'a produit que du mal ; cl , ce qui est pire, elle est intervenue dans les opinions, el S]>écialcment dans les opinions religieuses, où sou intervention a été on ne peut plus pernicieuse. Eu un mot, on peut considérer la Déontologie ou morale

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