RÉFUTATION DES PROPOSITIONS ANTIDÉONTOLOCIQUES. SOUVERAIN BIEN. 3Ü
honneurs ? lionne réputation ou dignité politique et factice? car, dans notre langue, entre le singulier elle pluriel de ce mot, la distinction est grande.
Réputation , bonne renommée, est-ce cela? Nul doute qu’accidentcllement la bonne renommée ne puisse tomber en |>artage à l’homme déiiirritant, et la mauvaise à i'homme méritant. Mais si ce ruiiesle état de choses est possible , si on en est qu('l<|uefoi$ témoin , il est rare qu'il dure longtemps ; ccl argument, fùt-il même plus vrai, sivd mal à un moraliste. C’est un étrange moyen d'améliorer la moralité des hommes que de déprécier la puissance de la saiielion morale ; jeter son poids dans la balance de la fausse opinion , et employer ensuite cette fausse oplnion-comme un instrument a ses desseins, c'est un triste spectacle que donne là le moraliste. Que d'autres ravalent et rejettent la sanction morale , ce n’est pas à lui de le faire ; la rabaisser, c’est rabaisser ses propres travaux : ce serait ressemblera un marchand qui déprécierait injustement sa marchandise.
Veut-on parler des /lonneurt , en donnant à ce inot la signiKcalion plurielle, de la réputation factice enfin ? Là , comme pour les richesses , plus il y a d'inconvénient à les perdre , plus il y a d’avantage à les conserver ; la continuation de leur jouissance doit être mise en contraste avec la cessation de leur possession. C’est à les garder, et non à les perdre, que mettra son souverain bien quiconque l'aura placé là. L'ordinaire des choses est de les conserver, de les accroître ; les |>crdrc n'est qu’accidentel.
Mais qu'il s'agisse d'honneur ou de pouvoir , qu’entend-on en les qualifiant de faux et de simulés?
faveur qui a élevé un homme en honneur ou en dignité, pourquoi la qualiHerait-on de fausse? Lt si l’homme ainsi favorise, au lieu d'un titre dégradant, en avait un relevé de tous les ornements que peuteréer la plus magnifique phraséologie . en quoi cet homme vaudrait-il plus ou rooius? Serait-il mieux ou pire ?
Enfin , viennent des hommes auxquels le professeur d'Oxford donne le nom de théoriciens ; ces hommes voient le souverain bien dans la contemplation , dans la contemplation seule.
La contemplation ? Pour atteindre à ra)K)gée de In félicité humaine , un homme n’a autre chose à faire qu’à contempler. Qui ne voudrait , à ce prix, être un théoricien ? Crede quod habes, et habes : Croyez que vous avez une chose , et elle est à vous ; et si jamais il y eut un exemple de la vérité de cette maxime, le voici ; car , entre être heureux et s’imaginer l’étre , tant que dure l’illusion , où et quelle est la différence ?
On peut certainement dire de ces hommes , et avec non moins de raison , ce que Cicéron disait d’une autre secte : Jstoê viras sine contumelUl €lhnittimus ; sunt enim bonivirif et quando^ quidem ita sibi ipsis rideturj beati : Ce sont de braves gens qui , croyant être beiireiix , le sont par cela même.
Notre moraliste n’est pas de ect avis : ils auront beau s’estimer heureux, ils sont dans l’erreur ; il va leur démontrer poun{Uoi.
Pourquoi donc ? Nous sommes nés pour agir, dit-il; et afin de le prouver, il appelle en témoignage l'organisation de notre nature ; sur quoi il observe que si, dans nos actions , aucun acte , l’accomplissement d'aucune fonction (d’aucun devoir) n'a lieu , alors les plus hautes connaissances dans les arts ou les connaissances seront, jusqu’à un certain point, défectueuses , et de peu d’utilité au genre humain. C’est là une manière dégagée d'aliorder une question de fait ; si écrire c’est agir ( scnbêre est agere ) , il donnait une meilleure preuve en rédigeant sa philosophie. K n'y a ici que deux objections à faire : la première, c’est que tout cela ne signifie rien; la seconde, c’est que , cela signifiât-il quelque chose , cela ne fait rien à la question.
Voilà le théoricien enveloppé dans les çonlcmplalions, pensant à tout autre chose ou même ne pensant à rien , et s’imaginant être heureux, assez heureux pour avoir trouvé le souverain bien. Que notre philosophe vienne alors, avec sa théorie sur l'organisation de notre nature, essayer de battre en brèche la félicité du théoricien ; celui-ci en croirat-il ses sens qui lut disent qu'il a le souverain bien , ou le philosophe qui lui affirme le contraire ?
Enfin , qu'il rejette bien loin de lui les platoniciens, les académiciens et les stoïques; que ccux-Ià soient dans l’erreur autant qu'il lui plaira ; mais, pour le reste , il n’en est aucun d'aussi complètement dans l'erreur que liii-méme. Chacun d'eux , qu’il ait ou n'ait pas trouvé le souverain bien , a du moins trouvé quelque bien; mais notre philosophe n'a pas trouvé un seul atome de bien là où il i’a cherché. Comment l'y aurail-il trouvé ? Ce o’était pas là qu'il était. Les âiifres ont pu être dans l’erreur ; mais ils ne se sont pas contredits ; ils n’ont pas déiruil dans une phrase ce qu’ils venaient d’établir dans la phrase précédente.
Son souverain bien , tout souverain bien quel qu’il soit , n’aboutit à rien sans une portion de ces autres choses qu'il affecte de fouler aux pieds et sur lesquelles il déverse scs mépris. Hais dans quelle projiortion ? Il ne prétend pas le savoir. La dose doit être modérée ; c'est tout ce qu'il en peut dire. Avec tout autre souverain bien que le sien, vous
PLAISIR ET PEINE. — LEIR RELATION AVFX LE BIEN ET LE MAL
arpz quelque chose dans tous les cas ; avec le stcn vous n'arez qu'un sophisme, chose peu subslanlielle.
On peut (lire , après tout, que , quelque mauvaise qtic fût la logique (le tous ces philosophes, leur morale était bonne ; que , quelle qu'ait pu être la cause, l’effet du moins était bon , et que peu im< porte que la cause soit mauvaise quand l'effet est bon. Si vous aviez à choisir pour votre ami entre deux hommes , dont l'un raisonnerait bien et agirait mal à votre égard , dont l’autre raisonnerait mal , mais agirait bien , bésiteriez-vous dans voire choix? Certainement que non. Mais, des sages de l’anliquité , beaucoup de leur logique est venue jus(|u’à nous, peu de leurs actions. Raisonnant comme ils le foisaienl , leur condnite peut avoir été bonne ou mauvaise; rien n’est plus commun parmi les hommes que d'avoir deux théories, t'unc pour la montre, l'autre pour l’usage. Néanmoins, si la mauvaise logique est funeste quelque part, c’est surtout dans le domaine de la morale. Dt's doctrines semblables à celles que nous avons passées en revue n'oiit pu être adoptées qu’aux .dépens de rinlelli-^ gence ; et il Luit que rintelÜgence soit tomitée bien bas , que sa forée ail été bien affaiblie, pour accepter le joug de pareilles balivernes.
Mais ce sont des armes précieuses aux mains de ceux qui substituent leur pensée à la pensée publique , afin de s’en servir auprès d'hommes à qui les précédents tiennent lieu de raisonnement ; qui , ignorant ou $c souciant peu de savoir ce qu’il conviendrait de faire pour l’avenir, ne veulent entendre parler que de ce qui a été fait dans le passé.
En même temps , il est permis de soupçonner dans tout ceci la bonne foi des logiciens. Celui qui perd de vue la morale seule vraie et seule utile, celle qui laisse pour résultat un excédant de plaisir; celui qui semble plus désireux de conduire à bien une conversation que de trouver aux actions une règle ; en un mot , relui qui , en toute occasion, met en avant ce sophisme insensé et funeste , que ce qui est bon en théorie est mauvais dans la pratique, celui-là n'a réellement aucun droit à cette attention qui suppose le respect. Quand, par philosophie, on entend du bavardage et de vaines parades , ses absurdités peuvent servir de décorations ; mais si la morale est bonne , si le bonheur est bon , il n’est pas de non-sens qui réussissent à les rendre mauvais. La sanction morale, comprise et développée , les abritera sous son aile , et l'intérét général donnera unecfficacité de plus en plus grande à la vérité et à la raison , ces alliées puissantes à l’aide desquelles il établira un jour s;« souveraineté.