CHAPITRE IV
PLU^lR ET mSE. — I.I-UR RF.L\TIOX XVCC I.R rr LE MAI .
Tout plaisir eit, primâ facie^ un bien, et doit être recherché; de même toute peine est un mal, et doit être évitée. Quand , après avoir goûté un plaisir, on le recherche, cela seul est une preuve de sa bonté.
Tout acte qui procure du plaisir est bon , toutes conséquences à part.
Tout acte qui procure du plaisir sans aucun résultat pénible est un bénéfice net pour le l>on1ieur ; tout acte dont les résultats de peine sont moindres que scs résultats de plaisir, est bon jus(|u’â concurrence de l'excédant en faveur du boniu-iir.
Chacun est non-sculcmcnl le meilleur, mais encore le seul juge compétent de ce qui lui est peine ou plaisir.
C'est pure présomption et folie que de dire : « Si je fais cela, je n’aurai aucune balance de plaisir; donc, si vous le faites, vous n’aurez aucune balance de plaisir, m
C'est une absurdité que de dire : •> Si je fais cela, je n’aurai aucun excédant de plaisir; mais si vous le faites, vous pouvez avoir un excédant de plaisir, et cependant U n'est pas convenable que vous le fassiez. * Et si j'inflige une somme quelconque de mal , sous quelque forme que ce soit , pour empécIkt le mal, il y a injustice et dommage; et si, pour empêcher l’acte eu question, J'en appelle ù la puissance gouvernementale, il y a tyrannie.
En faisant abstraction de toutes conséquences de futurs contingents, la longue conliDiiation, par un individu, de l’excrcicc libre et habituel d'un acte, est une preuve que cet acte est, pour lui, productif d’un excédant de bien pur, et doit, par conséquent, être recherché. Par libre exercice d'un acte , nous entendons un acte qui n’est pas de nature à être l’objet de récompenses et de punitions provenant d'une source étrangère.
Pour justifier l'affirmation qu’un acte donné est mauvais, il faut que l’affirmaleur puisse prouver non-seulement qu’il en résultera du mal , mais cn^ core que la somme du mal qu'il produira sera supérieure à la somme du bien.
Si , par une fausse représentation des conséquences, ou un raisonnement erroné, et plus encore par la crainte d’un cbâlimenl pbysi(]ue, moral, politique ou religieux, on interdit à un homme la jouissance d'un plaisir , on lui inflige un dommage
PLAISIR ET PEINE. — LEUR RELATION AVEC LE BIEN ET LE MAL
^dont la somme est é^ale i l’excédant de plaisir dont : on l’a privé.
I J«a somme de culpahilüé attachée à ce domroaj^e sera proportionnée à l’état de IVspril du coupatile par rapport aux conséquences de son acte. I.'ahsence de mauvaise intention diminuera le délit sans diminuer le dommaf;;e. Le délit est maximisé quand la mauvaise intention est maximisée dans le cceur du délinquant.
La somme de dommage causée par la prohibition d’un plaisir dont on aurait pu jouir, est égale à l’infliction d’une somme égale de peine qu'on aurait pu éviter.
La législation pénale couvre de sa protection la propriété, par le seul motif que la propriété est un instrument servant à obtenir le plaisir et à écarter la peine. M l^islation est inutile partout ailleurs que dans ses rapports avec les plaisirs et les peines.
Si, par les raisonnements erronés d’un homme, un autre homme est privé de plaisir, ce n'est pas un motif sufRs.vnt |>our punir le raisonneur erroné, ^ car un I>on raisonnement est le meilleur moyen à * opposer à un mauvais ; et ce n’est ))as par des châtiments, ou par la crainte des châtiments, qu'on réussit le mieux â prouver et à dévoiler l'erreur. Plus une opinion sera erronée , plus on aura I recours aux châtiments pour la soutenir; et il n’y a rien qui prouve, d’une manière plus concluante, l'erreur d’une opinion, comme de lui voir employer, ou chercher à employer, les châtiments I pour ses auxiliaires.
Celui qui, dans le but d’obtenir pour lui-mème la richesse, la réputation ou le pouvoir, cherche à interdire aux autres les actes qui leur laissent un excédant de jouissances, ressemble à un homme qui, placé à un étage su{>érieur, d'une main empilerait des pièces d’or, et de l'autre jetterait des oniures sur la tête des passants. Et celui qui , en matière de morale, parle à tort et à travers, et sans raisons valables, de ce qu’on doit et de ce qu'on ne doit pas, peut être comparé avec raison à la domestique étourdie qui, de la fenêtre d'un second étage, déchargerait un seau d’eau dans la rue sans s'enquérir de ceux qui passent au même moment.
k La valeur des peines et des plaisirs peut être estimée par leur intensité, leur durée, leur certitude, leur proximité et leur étendue. Leur inten- 1 sité, leur durée, leur proximité et leur certitude regardent les individus. Leur étendue concerne le nombre des ptTsonnes placées sous leur influence. Ce que cerlaines de ces qualités ont en plus , peut conlre-bûlancer ce que certaines autres ont en moins.
* Un plaisir ou une peine peut être productif ou
■ KVTBAI. — TOVR lit.
stérile. Un plaisir peut être productif de plaisirs on ^ de peines, ou de tous deux ; par contre, une peine ' peut être productive de plaisirs, de peines, ou de I tous deux. La tâche de la Déontologie consiste à les peser et à tracer, d’après le résultat, la ligne de conduite qu’il faut suivre.
L’estimation de la peine et du plaisir doit donc être faite par celui qui jouit ou qui souffre. Il n’est pas jusqu’à la miilttlmle imprévoyante et irréfléchie qui n’aime mieux s'en rapporter à son ex)>érience et â ses propres observations , que d’en croire la parole de gens inconnus.
En conséipience . le seul moyen de tirer parti de cette manière, de l'idée de peine, est de la Axer sur quelque genre spécial de maux. Kt c’est ainsi que les prédicateurs, dont les discours abondent en images animées et en portraits frappants des peines de l’enfer, exercent sur la multitude une influence bien plus considérable que les prédicateurs plus , éclairés. L’ecclésiastique que des études et des re- f cherches critiques ont convaincu que le langage • des Écritures est métaphorique, en ce qui concerne , le caractère spécial des |>eines qui seront un jour infligées aux méchants, emploie nécessairement, s'il agit conformément à scs convictions, un instrument de terreur bien moins eflScace que celui qui ^ ne craint pas de présenter le tableau de souffrances • matérielles, et d’étaler aux regards de ses auditeurs le feu inextinguible, le soufre brûlant, les vers dé- • vorants, et toutes ces images qui frappent énergi- • qnemenl les sens. ,
U n’est pas jusqu’aux plaisirs, dont les traditions religieuses les plus populaires embellissent la de- t meure des bienheureux, qui ne soient assicijlés aux plaisirs de l’amuur. Ces plaisirs , bien que les pré- • dicateurs, dans leurs descriptions, les séparent de leur base terrestre, ne laissent pas, à la faveur d'une certaine confusion de termes et d’idées, de t tirer, secrètement et imperceptiblement, une grande partie de leur force de la région des sens. Pour se ' figurer les transports célestes, ils appellent au se- « cours de leur imagination le souvenir des transports qu’ils ont éprouvés sur la terre ; lesipiels, bien qu’éloignés en apparence des passions sexuelles, * n’auraient pu exister, cependant, sans ces passions, r En voici une preuve : c’esf que le mol amitié, qui présente à l’esprit l'idée d'une affection enlièremenl f séparée de la base des sens, ne se trouve pas parmi t les expressions qui ont été adoptées comme propres / k créer ces vives impressions que leur objet est de produire.
Dans l’analyse des plaisirs et des peines, ou \ • plutôt dans la séparation des plaisirs et des peines en leurs üifTércnles classes ou espèces, il peut être / nécessaire de revenir sur ce qui a déjà été dit a cet /
PLAISIR ET PEINE. — LEUR RELATION AVEC LE BIEN ET LE MAL
* ^ égard dans « rinlrcNluclion aux principes de la morale et de la législation » (chapitre V).
1 Les premiers qui se présentent sur celle liste, ' sont les plaisirs et les peines des sens, comprej nant ceux du go lit , de l'odorat, du toucher, de I l'ouïe , de la vue ; ceux provenant de l'organisation { sexuelle , de l'étal de santé ou de maljidie ; les plaij sirs de la nouveauté , et les peines de l'ennui ; Secondement, les plaisirs de la richesse, plaisirs soit d'ac(]uisilioo , soit de possession, dont les peines correspondantes constituent des peines de
(privation et se réfèrent à une autre classe;
. Troisièmement, les plaisirs de la ca{>acilé et les I peines de l'incapacité;
Quatrièmement, les plaisirs de l'amitié * et les peines de l'inimitié;
Cinquièmement , les plaisirs qui naissent d'une
I bonne réputation et les peines résultant d’une mauvaise renommée;
I • Sixièmement , les plaisirs que procure l'exercice du pouvoir;
Septièmement, les plaisirs de la piété, ou les plaisirs religieux, avec leurs peines correspond dantes ; plaisirs provenant de la conviction où nous sommes de posséder la faveur de la Divinité ; |>eines résultant de la crainte où nous sommes de la ré" probation ;
Huitièmement, les plaisirs et les peines de la - sympathie ou de la bienveillance;
Neuvièmement, ceux de la malveillance; Dixièmemenl, ceux de la mémoire; Onzièmement , ceux de l'imagination ; Douzièmement , ceux de l’aUenle ;
Et enfta , ceux de l'association des idées.
Il est une classe générale de peines qui se résolvent dans toutes les classes de plaisirs qui lui correspondent. Ce sont les |H-ines de la privation, les • peines qui résultent de l'absence de jouissance. Quelques-unes d'entre elles occupent un terrain neutre entre la région des peines et celle des plaisirs. Par exemple, le désir peut appartenir aux uns ou aux autres indilTéremmcnt. Longtemps continué , sans être satisfait, il ne manque jamais de devenir une peine. Quand la jouissance est assez • proche et assez certaine pour créer l'assurance , et que l’atteote de la venue cesse subitement , alors * survient la peine du désappointement. Quand une • jouissance est passée, et que l’on ne {>eul en pré- * voir le retour, vient la peine du regret. Il est des peines fondées sur des plaisirs, et des plaisirs [ fondés sur des peines. Tel est le plaisir du soulage-
s ment , quand la peine cesse ou diminue. De toute
* Le pUitir de TaiDour un plaisir mixte, composé dee plaisirs de Tsmiiié, auxquels soot ajoutés ceux des seos.
la liste des peines et des plaisirs, deux classes seu- 1 lemenl se rapportent à autrui , ce sont ceux de la ' bienveillance et <le la malveillance; tous les autres se rapportent à l'individu lui-même.
Ces plaisirs et ces |)eine$ , robleolion des uns, réloignemeiil des autres , sont les seuls motifs qui président à la conduite des hommes. On a adapté à la plupart d’entre eux une phraséologie emportant l'idée d'un sens bon , indilTérenI , ou mauvais. Par exemple , l'amour de la réputation , dans un mauvais sens , s’appelle faux honneur, orgueil ou vanité ; dans un sens indilférenl , on l'appelle ambition , mot susceptible d'interprétation et inclinant laïUùl vers le vice , tantôt vers la vertu ; puis , dans un sens favorable , le même root se traduit par honneur, amour de la gloire : le motif religieux prend toutes les nuances du zèle, de la piété, de la dévotion , de la superstition, de l’enthousiasme, du fanatisme. Mais, quelque variée que soit la phraséologie qui les désigne, on trouvera, nous le ^ croyons, que ces motifs appartiennent à l'une ou j à l’autre des classes de plaisirs ou de peines que 7 nous avons énumérées. *
Il est un grand nombre de plaisirs et de peines * qui, bien que capables d'agir, et agissant en effet , * comme motif déterminant, n’ont cependant qu’un i rapport éloigné avec le sujet. Le plaisir de la nou- • veaulé , par exemjde , est l'anticipation d'une jouissance indéfinie, ou qui n’est que parliellemeot ^ définie : c’est l'acquisition d’une connaissance nouvelle, ce peut même être une sorte de désappoin- « temenl agréable; quelquefois il prend la forme • d'une difficulté vaincue. 11 est fréquemment trèsdifficile de rattacher le plaisir à sa cause.
Le plaisir de la mémoire est un plaisir résultant de l'exercice de la puissance agissant, par l'inter- \ médiaire des idées, sur les choses qui promettent « l’utilité. Nous rap{>eler ce que nous désirons nous i rappeler, est une sorte de triomphe, et de la * volonté, et de l'intelligence; car, dans l'étrange ' travail de l’esprit humain, il est des choses que • nous nous efforçons en vain de nous rappeler ; il en est d’autres qui assiègent malgré nous notre mé- ' moire : ce que nous désirons le plus nous rappeler, échappe à tout l’effort de nos souvenirs; ce qui nous déplaît le plus se retrace avec une force et * une influence loiitc-piiissanle. Les plaisirs de la . conception ou de l'imagination , ne se rattachent au vice ou à la vertu qu’en raison de leur sujet et ; de leur source.
Les individus sont plus ou moins sensibles à l'influence de la peine et du plaisir en général , ou d'une peine cl d’un plaisir en particulier, en raison de l'organisation corporelle et intellectuelle de chacun, des connaissances, des habitudes, de la
Dipiîi’c:: !■«
PLAISIR ET PEINE. - LEUR RELATION AVEC LE BIEN ET LE MAL
fomlition domestique et sociale , du sexe , de l'âge, du climat, du gouvernement, en un root, de circonstances si variées et si complexes , que le développement de retendue exacte et du caractère de chacune d'elles est « peut-être , sinon absolument, l'imc des lâches les plus difficiles assignées a la physiologie morale L » Ce serait d'ailleurs prendre une inutile peine que d'essayer de suivre celte investigation dans ses ramifications infinies, puisque, après tout, chaque homme doit être le meilleur juge de sa propre sensibilité, et des peines et des plaisirs qui agissent le plus efficacement sur elle. En matière pénale, de telles considérations sont d'une haute importance, parce que c'est par elles que devront, en grande partie, être évaluées la quantité de crime et la somme de châtiment. Bais , en matière de Déontologie , l'homme est constamment traduit à son propre (rihunal, rarement à celui d'autrui.
La tâche du moraliste est donc d'amener dans les régions de la peine et du plaisir toutes les actions humaines, afin de prononcer sur leur caractère de pro|uiélé et d’impropriété, de vice ou de vertu. Et efTectivement, en examinant la chose, on trouvera que, depuis l'origine du monde, les hommes ont souvent, d’une manière imperceptible, et en dépit d’cux mêmes, appliqué ce critérium utilitaire à leurs actions, au moment même où ils le décriaient avec le plus d'achnrncmcnt. ^^En effet, des hommes se sont rencontrés qui sc sont imaginé qu'en s'infligeant à eux -mêmes des souffrances, ils faisaient une action sage et vertueuse. Mais leurs motifs , après tout, étaient les mêmes que ceux du reste des hommes; et, au milieu «les tortures qu'ils s’imposaient , ils comptaient .sur un résultat de bonheur. Ils pensaient qu'une moisson de plaisirs futurs devait croître sur le sol des peines présentes; et dans l'aUenle de cette moisson , qu'ils se figuraient abondante et sans limite, ils trouvaient leur jouissance. Ils prétendaient encore que la patience était une vertu, le courage une vertu , et que l'homme juste serait récompensé pour les avoir pratiquées. Ils paraissent n'avoir pas compris que l'Être divin , s'il est juste et bon , ne saurait vouloir qu'aucune portion de bonheur soit inutilement sacrifiée , aucune soulfrance inutilement endurée : leur ascétisme était de l'utilitairianisroe renversé. Ils imaginèrent d’approuver des actions, parce qu’elles entraînaient avec elles des souffrances , et d'en désapprouver d'autres , précisément parce qu’elles produisaient du bonheur. Peut-être mêlaient-ils à dessein , à leurs théories,
1 Introduction aux principes de morale et de législation.
une certaine dose de mystère et de difficultés. Il leur répugnait de faire entrer, dans les attrihuta du dieu qu’ils adoraient , ce que , dans les hommes, ils ne pouvaient s'empêcher d’appeler justice et sagesse, prudence et bienveillance ; car il est naturel que le mystère se «lélecle dans les régions imaginaires. C’est pourquoi ils tracèrent et imaginèrent d'autres principes de conduite pour la Divinité ; ils s’amusèrent à déployer leur autorité et à exercer leur sagacité à concilier l'inconciliable et à prouver l'impossible. Us introduisirent des impostures qu'ils appelèrent plaisirs, tandis que les vrais plaisirs prenaient leur vol , et fuyaient à tire d'aile loin de ces fronts austères et chagrins.
I. .e principe ascétique n’est donc que la fausse application du principe qui prend pour base la maximisation du bonheur ; et on se convaincra que toute autre base donnée à la morale n'est que du despotisme et de l'égoïsme.
J. e sens moral de lord Sfaaflesbury équiraut simplement à celte déclaration, que l'opinion, le sens moral de celui qui agit, est la véritable règle de son action. Affirmer l'existence de ce sens moral, ce n'est, après tout , que poser la question : ce n'est pas la résoudre. Si les hommes ont ce sens moral , c’est bien; mais c'est parce qu'ils ne l'ont pas , qu'il est nécessaire de le chercher ou de découvrir quelque chose qui le remplace.
Il y aurait danger à le considérer comme le principe et le moteur des bonnes actions , et à adopter ses décisions ; ce serait exclure ou entraver tous les autres principes , et le principe de l'utilité luimême. Où tracer la ligne de séparation? Comment concilier des éléments hostiles? Des forces opposées pourraient du moins sc neutraliser l’une l’autre. Ainsi voilà que tout est confusion-: le caprice lui-même est érigé en loi.
L’impossibilité absolue de tirer de ce principe une iilililé pratH|ue, doit suffire, ce semble, pour en dégoûter ses partisans.
ïiC sens commun du docteur Beattie est une ! prétention de la même espèce , puiiwpi'un homme ï>ourra toujours refuser d'adopter comme règle obligatoire tout sens commun qui différera du sien, l'intelligence i\u docteur Price se révolterait contre l'intelligence d'un homme poursuivant une carrière morale différente de celle dans laquelle il est lui-même entré ; et il en sera de même de tous ces grands mots pleins d'arrogance , ta raûon, la raison véritable ^ la nature, la toi natuf-elle , la justice naturelle, le droit naturel, Véquité naturelle, le bon ordre, la vérité. Tous constituent des dogmes par lesquels certains hommes exigent une obéissance implicite à leurs décrets. Et en effet , rien qui flatte plus l'esprit d’indolence ,
PLi^lSIR ET PEINE. — LEUR REIATION AVEC LE BIEN ET LE MAL.
de charlatanisme, de domination, qui nous est plus ou moins commun à tous, que cette prétention qu'affiche un homme , d'unir, dans sa personne, le double caractère d'avocat et de juge.
Le sens moral, disent quelques-uns, nous porte à la générosité; mais détermine-l-i! ce qui est généreux? Il nous porte à la justice ; mais décidc-t-il de ce qui est juste?
I II ne |>eut terminer aucune controverse , concilier aucune dissidence. Amenés un motleriie partisan du M'ns moral et un ancien Grec, et demandez-leur si <les actions réputées permises dans l'antiquité, mais touchant lesquelles l’opinion a , subi depuis de grands changements, doivent être tolérées dans un Étal. Nullement, dit le moderne,
, mon sens moral les repousse, donc elles doivent I être interdites. Mais le mien les approuve, dit i l’ancieu, donc je conclus qu'il faut les tolérer. I.à I finira la discussion , si le moderne garde ses prinj cipes et son sang-froid. En partant du sens moral,
I il n'y a pas moyen d’ajouter un mot de part ni I d’autre; et il en résulte que les actes en question sont tout à la fois louables et détestables. moderne donc, qui, il est probable, ne saura garder ni son sang-froid ni ses principes, dit à l’ancien : « Votre sens moral ne signifie rien du tout. Il est corrompu , abominable , détestable : tous les peuples n’ont qu’un cri contre vous. — Il n'en est rien , répond l’ancien, mais quand même cela serait, qu’est ce que cela prouverait? Il s’agit ici de savoir, non ce que les peuples pensent ^ mais ce qu’ils doivent penser, h Sur ce. le moderne chasse l’ancien à coups de pied, ou lui crache au visage, et, s'il en a la force, il le brûle tout vif. El en effet, il n’y a pas d'autre moyen naturel et raisonnable de continuer la discussion.
Si vous ))ouvez leur persuader à tous deux d’adopter pour leur guide le principe de Futililé, le débat prendra une tout autre tournure; le résultat sera qu'ils tomlieronl d'accord, ou, s’ils ne sont pas d’accord , ce sera au sujet de quelques faits, et il n’y a pas lieu de supposer aucun d'eux assez déraisonnable pour se ^cher contre son adversaire, parce qu'il «liffère avec lui sur une question de fait ; ils se sépareront avec la résolution de faire des recherches tendant à éclaircir certains faits, s’ils sont de nature à être éclaircis à la salisfaclion de l'investigateur; et, dans le cas où ils seraient convaincus de l'impossibilité d'arriver â un sentiment commun , ils se quilleronl avec la résolution d’agir chacun selon son opinion , et ils auront ^ du moins la satisfaction de savoir sur quel point 'i précis porte leur dissentiment.
Ainsi, en terminant la discussion, il se trouverait V qu'ils différent sur certains faits, et ce serait là la
seule conclusion possible ; car, en procédant d’après le principe de rulilité , ce serait là tout l'objet des investigations, le seul sur lequel il Fût possible de Fonder un dissentiment quelconque.
Certains hommes estiment que c’est trahir la cause de la vérité que de l'exposer au doute en la rendant l'objet d'une enquête. Qu’ils nous disent s’ils pensent qu'il est probalde que le résultat d’une enquête si {paisible et si calme puisse jamais aboutir à la justification du meurtre, du brigandage, du vol, de la dévastation, de la malfaisance préméditée, du parjure, en un mol de l’un de ces crimes généralement redoutés comme mortels à la paix sociale. Si l’on ré(»ond non, alors, ou il faut que les actions en question n'aient pas le même caractère de criminalité . et , dans ce cas, il n'y a pas lieu de les traiter comme telles ; ou elles ont ce caractère , et l'enquête le constatera.
On a t>eau en appeler au sentiment, et rien qu'au senlitneni, pour engager les hommes à accomplir les actes que nous appelons vertueux, il faudra quelque chose de plus que le sentiment pour qu'une personne, instruite de toutes les circonstances d'un tel acte, c'est-à-dire du total de son influence sur les plaisirs et les peines, lui donne son approbation.
Quand ta science leur échappe, les hommes cherchent derrière <(uoi abriter leur ignorance.
ÛD convient que le sens moral n’est autre chose que la propension (|u’a un homme , premièremenir à faire une certaine action, secondement à l'approuver.
Mais celle propension, sous ces deux formes, peut exister à l'égard de plusieurs actions que les partisans du sens moral sont aussi disposés à condamner que qui que ce soit.
Espérons que le temps est venu où la traductioa de généralités vagues et d’assertions arbitraires dans le langage simple des plaisirs et des peines, va bannir graduellement une phraséologie qui, plus que toute chose, tend à couvrir toutes les questions de vice et de vertu d'un nuage impénétrable. Ainsi, par exemple, un acte est qualifié de dénaturé, et réprouvé en conséquence; et ceux qui emploient ce langage , ce sont souvent les mêmes hommes qui prétendent que toutes les propensions naturelles de rbumanité ont le vice pour objet; mais, en passant celteexpressiou au creuset du bon sens, on trouvera qu’elle signifie seulement que l’acte en question est inusité et peu commun. Mais il n'y a rien là qui implique nécessairement vice ou vertu, mérite ou démérite. Les actes d’héroïsme les plus sublimes empruntent leur lustre de rareté. On peut dire d’eux qu’ils sont inusités, peu communs. Esl cc à dire qu'il faille les réprouver? Loin de là»