C1L\PITRE VII
Resptee/tnem. Le but de l'action étant déflni, on ne doit pas le perdre de vue, et il ne saurait rien y avoir de plus important que de rechercher les moyens les plus efficaces de l'aUeindre. Ces moyens se présentent dans les stimulants qui opèrent sur la conduite, lis amènent la conduite cl ses conséquences dans la région des espérances et des craintes ; des espérances qui offrent une balance de plaisirs; des craintes qui prévoient, par anticipation, une balance de peines. Ces stimulants peuvent s’appeler sancitons.
Ce qui constitue la mesure de la force d'une tentation à mal faire , c'est la proportion dans laquelle, dans la pensée de la personne tentée, la somme de plaisir doit remporter sur l’intensité de peine qui en résultera, le tout combiné avec la proximité et la probabilité apparente de cette peine et de ce plaisir.
I.e$ sanctions , comme nous l'avons dit , sont les stimulants à l'action. Elles supposent l’existence des tentations. I/es tentations sont le mal ; les sanctions, le remède. Hais sanctions et tentations ne sont que des {>eine8 et des plaisirs, agissant séparément dans les tentations , et simultanément dans les sanctions.
Mais , pour qu'une sanction exerce son influence, il n'est pas necessaire que l’imlividu connaisse l’existence de ce stimulant. C'est ainsi que Balaam fut arrêté par le pouvoir d'un ange que ses yeux ne pouvaient voir.
Il est des cas où la nécessité est et doit être l'excuse de la conduite ; ces cas sont exceptionnels et en dehors des règles ordinaires. En l'examinant de près on trouvera que celte excuse est l’aveu de l'in^iiflisancc du châtiment à empêcher l'acte en question. II est rare que les moralistes ou les législateurs aient reconnu, dans l'inefficacité du ebâtimeiu, la raison pour laquelle un ne peut contrôler certains actes. Cesl cependant la seule raison vraie
^ cl lenaMe. Ost la cause réelle, mais inaperçue, de rindiience de Ja nécessité. Pourquoi , dans tel F cas donné, un homme s'esl-il déterminé pottr telle ' action? II a senti une répiif^nance à faire autrement ; r il n’a pas pu résister au des(K)lisme de cette répu>
* gnance; il n'a pas pu même sVn rendre compte;
* c’est ce qui arrive fréquemment. Qu’en conclure? Qu’aucun châtiment n'était assez proche, assez
^ grand pour le retenir.
Les sanctions se combinent en raison de leur nature ou de leurs sources. Selon leur nature, elles sont, ou punituires par les peines ou la perte des plaisirs, ou rémunératoires par le plaisir ou IVxemption des peines. Elles se divisent en sanctions physiques, sociales, morales, politiques et reli> ^ ..«gieuscs. De toutes ces sources procèdent les punitions et les récompenses, les peines cl les plaisirs.
1 . 1.a sanction physique se rapporte à la |>ersoane de l'individu , considérée sous le point de vue i>hysique et psychologique, en tant que les peines et h'S plaisirs alTeclenl le corps. Elle se déduit de la constitution physique de l'homme en général, et SC trouve modihée par la sensibilité particulière de I l’individu. En thèse générale, on peut dire que la sanction physique est cette influence provenant de la nature ordinaire des choses, qui accompagne tel ou tel acte en particulier, imlépendamment de la volonté d’autrui. C’est cette influence qui est liidépendanle des motifs dérivés de sources étrangères à i'inJividu ; c’est la sanction qui existerait dans loule sa forme, si un homme était entièrement isolé du reste du monde , sans communication avec ses semblables, sans foi dans le gouvernement de la Providence. Elle repré.Henle ces peines et ces plaisirs qui n émanent pas positivement de la }>osilion sociale, politique ou religieuse, bien qu’elle soit la base de la puissance de tous ]t*s antres stimulants; car, ce n'est que par leur influence sur l’organisatioD physique de l’homme, par la puissance qu'elles ont de produire des souffrances ou des jouissances dans l’individu , qu’ils peuvent devenir des molit^ d'action.
Ü. La sanction sociale , ou sympathiipic , est celle qui résulte des relations domestiques ou persou- ^ nelles de l’individu ; c'est une sorte de mélange de rinlérêl personnel et social. Jusqu’à un certain point, son jugement est créé par scs propres in-
* fluences. C’est l'application qu'il se fait, à lui-même, I de ce code domestique à la confection duquel il a
lui-même pris part.
1 Ceci n'a qu'une vérité relative : vrai pour rAosU-terre, ce ne «aurait l'étre pour la France ; no« moetir* militiirei oni, dcpuii loQsterops, fait pénétrer le duel dans let ranga le« plua iotimea de la démocratie, t. 'amour de l'égalité a
S’il est père, scs enfants, dans la proportion de leur respect pour ses opinions et ses actes, reconnaîtront son autorité , et adopteront ses idées de bien et de mal. La sanction domestique peut être plus ou moins efficace , ]iliis ou moins éclairée que la sanction populaire; son opération est plus directe et plus immédiate que ne peut l'être la sanction populaire, en ce sens que le bonheur d’un homme dé|>end , en général , plus de ceux qui l'entourent habituellement ou fréquemment , que de ceux qui sont éloignés de lui. Les sanctions sociale et populaire agissent et réagissent l’une sur l'autre; la sanction populaire n’étant, par le fait, que le grand récipient de toutes les sanclione sociales.
5. La sanction morale ou populaire est celle qu'on appelle commiinémenl opiniou publique ; c’est la «iccision de la société sur la conduite, décision reconnue et qui fait loi. La sanction populaire peut se diviser en deux branches, l’une démocratique , l'autre aristocratique, les<|uelles attribuent à des actes de la même nature une portion bien différente de récompense ou de punition. Une sanction, toutes les fois qu'elle est exécutée , constitue et met en vigueur une loi , et les lois constituées par la sanction aristocratique sont , pour une portion considérable du domaine de la conduite, en opposition avec celles constituées par la sanction démocratique.
Ainsi, dans les méfaits qui alFectent les personnes, la sanction démocratique tolère le combat à coups de poing ou la tentative d’infliger une douleur physique * ; elle ne tolère pas le duel ou la tentative de tuer. La sanction aristocratique, au contraire, non-seulement tolère , mais encore récoinjiense la tentative d’infliger la mort. Quant aux méfaits affectant la propriété , la sanction démocratique donne la préférence aux dettes commerciales sur les dettes du jeu, tout au rebours de la sanction aristocratique. La première puniU la friponnerie sous toutes ses formes, la seconde la récompense dans un propriétaire à majorât.
Dans l'échelle de réprobation de la démocratie, ce qui nuit passe avant ce qui n’est que ridicule; chez l'aristocratie, ce qui est ridicule avant ce qui nuit. La démocratie rap^vorte, ou du moins a, de jour en jour, une tendance plus grande il rapporter toute chose à rulililé; au prlncit>c de la maximisation du lionhciir; l’aristocratie, autant et aussi longtemps que possible, au principe du goût, ayant
amené auisi ce réiullal. Depuis que tout Françaii peut être maréchal de France, le droit de tuer aon homme en duel o'a pu rester k monopole d'une classe privilégiée.
{Noie du traducteur.)
SANCTIONS
tlu reste grand soin de s'en constituer l’arbitre siiprCine.
Parmi tes plaisirs et les [>eines dérivés de la sanction morale ou populaire, et exerçant une vaste influence sur la vertu et le vice, et par suite sur le bonheur et le malheur, il fout compter un certain nombre d'entités Actives qui demandent attention : telles sont, entre autres. la réputation , l'honneur, la renommée , la célébrité , la gloire , les dignités. Elles ont cela de commun que , bien que Actives, elles constituent néanmoins des objets de possession ; elles différent des autres objets de possession en ceci, que leur recherche, dans quelque proportion que ce soit, n'est pas réputée inconvenable. Tout le monde accorde qu’il peut y avoir excès dans l’amour de l’argent; il en est autrenicnt de la recherche des biens dont nous venons de parler.
Mais, dans les erreurs commises â leur égard, dans les éloges prodigués à ceux qui les recherchent ou les possèdent, ou trouvera l’une des sources les plus abondantes de mal et d'improbité. l^s moyens dont un homme peut disposer, il les emploiera non-seulement pour conserver ceux de ces biens qu’il possède déjà , mais encore pour obtenir ceux qu'il désire; leur possession est un instrument d’influence, et cette influence peut devenir funeste en raison directe de son étendue. Le mal est à son minimum quand il est limité à un individu ; il est à son maximum quand il opère sur le domaine national ou international.
Appliqués à la vie privée, le principal inconvénienl que l’un ou l'autre de ces ap|>ellalifs peut produire est le danger résultant du i/ue/. L*c bien que se propose le duel est la répression de toute conduite offensante; ce bien, on pourrait sans doute l’obtenir, et plus fflicacement, à moindres frais; mais c'est là, du moins, un bien qu’on peut mettre en regard du mal.
Mais, dans leur application aux affaires nationales et-ittternalionales, ces choses conduisent aux excès en matière de gouvernement, c’est-à-dire aux usurpations de pouvoir; et à la guerre, c’està-dire aux ravages, à la rapine, à la destruction, sur la plus vaste échelle ; et la somme de mal dépendra de la somme d'influence exercée par celui qui met en action ces éléments de misère.
Si c’est un souverain, le domaine de son action est ou national ou international ; si c’est aux dépens de ses propres sujets qu’il recbtu'cbe l'honneur, la gloire, la renommée, etc., le mal, auquel ces ap|>ellations vont conduire, est l’invasioR des droits nationaux; en cas de non résistance, l’oppression et l’arbitraire; en cas de résistance, la guerre civile. S'il recherche ces distinctions aux dépens des autres nations , alors vient la guerre étrangère,
qui se traduit par le meurtre , la rapine , la dévas- * talion , sur une grande échelle ; le tout aux dépens , de ses sujets et de ceux de l’État étranger.
Un souverain n'est |>as , il est vrai , l'exécuteur 4 immédiat de tous ces malheurs , de tous ces crimes, et chacun de ses sujets peut y avoir sa part de * complicité ; il peut , en raison de sa position , en avoir été le premier instigateur. C'est ainsi qu’un, ministre, un conseiller légal de la couronne, un membre de l’une des branches de la législature ou * même d’une association non officielle, un journaliste, peuvent , chacun dans sa sphère , exercer une , puissante influence.
1.8 quantité de ces influences, dont un souverain pourra disposer, sera proportionnée à la quantité* r de puissance dont il est investi; la puissance que . lui et ses sujets possèdent relativement aux autres ^ nations, la puissance qu’il posséile )ui-mèmepar* , rapport à la. nation à laf]uelle il commande. Or le désir de posséder ces biens étant lUimilé , les efforts « pour les obtenir deviennent pareillement illimités.
De là, dans leur carrière dévastatrice, on voit** délmrder sans frein et sans contrôle les conquêtes sur réiranger, les agressions, les usurpations; f' l’avilissement à l’inlcrieur, les déprédations à l’extérieur, et des actes qui , commis dans une capacité privée, porteraient le nonr de crimes et en rece- | Traient le châtiment.
II est des cas, il est vrai , où il n’a pas été abusé du pouvoir; où, au contraire, on l'a fait servir ^ au bien public : c’est ainsi qu’on l’a queh|iiefois employé à établir à l'intérieur de sages lois ou à maintenir et manifester la justice nationale à t réiranger. '
Mais ces cas sont rares, et plus rares encore ceux où la gloire, la célébrité, et toutes ces possessions’ * brillantes, ont été recherchées et puisées a une* source aussi bienfaisante.
Il est rare , en effet , que ces noms d'honneur et de gloire ne se tient pus à des actes sanglants ou , funestes. .•
I.a réputation acquise par la bienveillance est ^ comme inaperçue, comparée à colle que des entre-, prises abominables et atroces oui procurée à cer- r tains rois.
Que faire , lorsque , malheureusement , de toutes * ces choses magnifiques , si |>elile est la part qu’ou ^ peut se procurer par des moyens innocents, si grande par des voies coupables? Que faire, sinon | lie présenter le portrait du vice et de la vertu dans le contraste de la beauté de Tune et de la laideur de . l'autre; sinon de peindre sous leurs véritables cou- I leurs cet malfaiteurs près desquels un incendiaire ordinaire est aussi inferieur dans l’écholledu crime, f qu’une petite quatililé de mal sous une seule forme 4
-est inférieure à celte masse immense tie fléaux de toute sorte que romit sur un peuple la guerre civile ^ou étrangère?
Peut-être dlra-t-on qu’on fait servir ces colifi- ^ chets à un but utile, l'intérêt national. Non, certes; car ceux qui les préconisent ont grand soin de ' rejeter le mol vulgaire cl sordide iVintérê/. Quel ^déclamateur parlera jamais de sacrifier la gloire à l'intérêt, l'honneur à la prudence? Oh, que non ’ pas ! Arrière la substance pour l’ombre ! Arrière le ^réel, donnez nous l’imaginaire! C’est le cri du patriolisme et de la nationalité.
* Non qu’il ne soit possible de servir l’intérêt national sans danger pour la probité et la prudence,
*d’une manière plus persévérante et plus irrépro- ,chable que l’intérêt privé. Une acquisition de territoire peut servir l’intérêt privé, non l'intérêt public. <Be même la con<|uêtc, la colonisation , tout cela peut servir les intérêts du petit nombre des gouverf nants , jamais ceux de la masse des gouvernés.
Chose élrangeque tous les malheurs produits par /lês influences que nous avons décrites, malheurs, sur une si vaste échelle , si formidables par leur P intensité et leur durée, soient envisagés presque toujours avec le calme de l’indifférence ou l'ciUraloement de l’admiration; et, chose plus étrange ^ encore, que ce ealme; cette admiration , on les trouve dans les mêmes hommes qui n’hésiteraient ^ pas à appeler sur des actes ou même des }>ensées qui n'ont rien de nuisible, les manifestations de la haine, ^ les châtiments de ro]>inioD, ou même l'application des lois pénales !
La sanction populaire assume des noms bien ^divers. Par exemple, un auteur, décrivant la fortitude avec laquelle les Indiens soutiennent les dou-
* 'leurs de la torture, dit :
^ «I La constance des victimes dans ce drame tertrible, démontre l’étonnaiile puissance des insliiuplions, et une soif de gloire qui fait imiter à ces . hommes, et même dépasser, tout ce que la phiio^ .^top/tie et la religion peuvent effecluer L »
La philosophie n’est ici pour rien, mais bien la y force de la sanction populaire appliquée d’une manière s;>éciale. Ce mot doit signifier le désir de t paraître philosophe, et par là d’acquérir ou de con* . server le respect attaché à ce caractère. 11 ne peut , ' signifier l’art de bien calculer les peines et les plai-
* sirs ; car ce sentiment là n’inspirerait pas des ef^rls
* ^d’hérofsme sous le poids d'une douleur connue pour [ être tout à la fois transitoire et inallégeable.
l.a sanction morale doit sa plus haute efficacité \ aux progrès de rinlclli ’cnce.
^ Dans un état de barbarie , les hommes sont gou-
* ’ £labliitcmenit des Européens en Âmérit/ue, vj.
vernés en tout par des impressions soudaines , en rien par la réflexion. L’expérience des siècles pré- ^ cédeots est perdue pour les siècles qui les suivent. / Alors, la sanction morale a, tout juste, assez t d’influence pour inculquer la vertu du courage, . vertu de première nécessité, qui s’introduit l’une / des premières dans le cœur des hommes. La véra- | cité, rinlégrité ne viennent qu'ensuite. Celle qui ' rient la dernière est la tolérance. ,
De là on peut déduire cette règle générale, que :
Plus une nation est éclairée , plus a de force l'in- j fluence de la sanction morale.
Les Romains ne font pas exception à celte règle. / La vertu, dit-on, a caractérisé l'enfance de ce. peuple, la dépravation son déclin; et pourtant, à / la dernière de ces époques , il était plus éclairé qu'à la première. |
1. On peut répon<ire d’abord , qu'on ne peut pas dire que jamais la masse du peuple romain ail été ^ éclairée, même à la dernière époque. I.a littérature était abondante , mais peu répandue. Ces ouvrages étaient en grand nombre , mais il n’en existait qu'un I petit nombre d'exemplaires. *
8. Ensuite, la dé|»ravation qui nous frappe si fort ■ dans la décadence de l'empire romain n'était pas ' celle des particuliers, mais de quelques hommes publics corrompus par l'abus et la mauvaise direc-^ lion de la sanction politique. L'influence delà sanc-' lion morale n'est pas retracée dans les portraits imparfaits et mutilés de ces temps, qui sont par-’ venus jusqu’à nous.
5. Les exemples qui nous ont été transmis, suffi-l sent pour prouver que le peu de vertus qui existaient I dans les premiers temps de Rome, étaient dues plutôt | à l'influence de la sanction politique qu'à celle de la t sanction morale. La sanction politique était dirigée | de manièreâ produire une certaine portion de vertu i publique , en même temps que la vertu privée était | réduite au taux te plus bas; témoin les empoison- ■ nementa dont parle Tite-Live. Nous voyons aussi | que la dépravation privée ne fut remarquée que lorsqu’elle se fut élevée au point de mettre en dan- , ger l’existence de l'État.
I^a sanction |K>pulaire, lorsqu’elle est éclairée^ par le principe déonlologiipic , corrige les aberrations du jugement individuel , et place le coupable hors de la région où les intérêts et les passions du juge lui feraient prendre la vengeance et non la justice pour base de sa sentence. La vengeance ne saurait être regardée comme le but du cbàlimeiU; car si la vengeance est le but, le ressentiment de la personne lésée doit en être la mesure ; il n’en saurait être d’autre. Mais le ressentiment d’un homme contre un acte nuisible à la socictc,cst presque toujours plus ou moins grand que le mal; rarement
proportionné : quelquefois il sera dirigé contre des actes qui ne sont point nuisibles. Il diffère d’un homme à un autre, il diffère même dans le même homme ; et, dans aucun cas , aucune règle ne peut être fixée, aucun expédient prescrit pour établir le nireaii , si ce n’est en partant du principe de l’uti> lité.
Quelquefois, une plus grande somme de châtiment sera infligée , qu'il n’est nécessaire potir effrayer les coupables ; en sorte qu’on aura détruit une portion de bonheur en pure perte. Une autre fois, le châtiment infligé sera insuffisant pour atteindre ce but; en sorte que le châtiment aura été infligé, et le dommage n'en continuera pas moins.
Ceux à qui est attribuée la dispensation de la sanction morale se contentent de moins de preuves qu’on n’a le droit d’en exiger de ceux qui sont appelés à dispenser la sanction politique. Les premiers peuvent plus facilement arriver aux preuves que raclion eile-méme fournit. Pour expliquer une action, ils évoquent toutes les actions de la rie d'un homme; ils examinent tous les témoins, compétents ou incompétents.
Il serait à désirer que le nom de chaque homme fût écrit sur son front aussi bien que gravé sur sa porte; que, ce qu’on ap|>ellc secrets, n’exisiât pas, et que la maison de chaque homme fût de verre : le coeur de chacun serait bientôt connu. Les actions sont une assez bonne interprétation des sentiments, quand c’est l’observation qui nous en fournit la clef.
Plus les hommes vivent en public, plus ils sont justiciables de la sanction morale. Plus les hommes sont dans la dépendance du public, c’est-à-dire plus il y a d'égalité parmi eux , plus les preuves ont d'évidence, plus elles acquièrent de certitude. La , liberté de la presse met tous les hommes en présence du public. La liberté de la presse est le plus puissant levier que possède la sanction morale. Placés sous une telle influence, il serait étrange que. les hommes ne devinssent pas.de jour en jour, plus vertueux. Il est certain qu’ils le deviennent, et qu'ils continueront à s’nmeliorrr jusqu’à ce que leur nature ait atteint sa perfection. S'arrèteronl-ils dans celle voie? néirograderont-tls? Autant vaudrait demander si les fleuves suspendront leur cours ou reflueront vers leur source.
Une seule chose pourrait sus|>endre le mouvement d'amélioration , et cette chose est hors de la sphère des probabilités.
Ce serait l'asservissement soudain et universel de ces influences morales par une nécessité pfiysiquc.
Un royaume, le globe tout entier, sont devenus comme une vaste arène où chacun s’exerce sous les yeux de tous. Le moindre geste, la moindre oscil- , latioD du corps ou du visage, dans ceux dont les
mouvements ont une influence visible sur le bon- ] beur général, sont épiés et remarqués. *
La constitution de l'esprit humain étant décou* • verte par degrés, le labyrinthe est exploré, le fU , Iil>éra(eur est trouvé , à savoir, l'influence de l’intérêt, non cet intérêt partial et vil qui asservit les âmes sordides, mais cet intérêt à vues larges et ' bienfaisantes qui règne sur tous les esprits éclai- f rés. Ce fll est mis entre les mains de tous. Chaque jour voit expliquer les chiffres et dévoiler les mys- * tères dont riuiquilé voudrait voiler ses projets mal- * adroits. Encore un peu de temps, et il n’y aura plus * d’énigmes.
Qui sait même, qui sait si celui qui écrit ces lignes n'aura pas contribué , par ses humbles travaux, à « avancer cette œuvre glorieuse , et si celte prophétie • n’aura pas, comme tant d’autres, jusqu'à un cer- f lain point , amené son propre accomplissement ! *
4. La sanction politique ou légale. Elle a deux i branches; Judiciaire et administrative. Comme judj- \ claire , elle agit principalement par voie de puni- ] tion ; administrative, par voie de récompense. Cette I sanction devient loi, et s'applique à tous les actes | contre lesquels la législation prononce des peines ou qu'elle estime dignes de récompenses publiques, j En d’autres termes, la sanction politique s’applique ‘ à ces vices qui, étant considérés comme délits ou crimes , entrent dans le domaine des dispositions pénales , et sont , par conséquent , placés sous Tac* lion de l’autorité officielle; elle s'applique pareille- \ ment à ces vertus ejui sont désignées à l'État comme dignes d’être récompensées par lui.
Le scandale est à la sanction morale ce qu’est le parjure à la sanction politique.
fl. I.a sanction religieuse ou surhumaine. Elle a deux sources principales d’influence qui, lorsqu’il est possible de les appliquer aux actions humaines, lui confèrent nécessairement une grande somme d’autorité et de puissance; car, en premier lieu, elle suppose dans le souverain Être une connaissance complète de tous les méfaits qu’il s'agit de réprimer; secondement, en lui attribuant la connaissance de toutes les circonstances aggravantes et atténuantes, elle le suppose instruit de la qualité et de la quantité exacte de criininalitc de chaque acte. Par là, toutes les chances d'échapper à l'observation ou au châtiment , chances qui diminuent l'efficacilé de toutes les autres sanctions, se trou- ) vent écartées de celle-ci, qui place le coupable en la présence immédiate d'un juge suprême (|ui voit tout, connaît tout, et rétribue chacun selon ses œuvres.
C'est donc aux interprètes <ie la religion qu’il ’ appartient de traiter des peines et des plaisirs que ' la religion atUiehe aux actes J’abslinencc ou de ^
SAXCTIONS.
I dérèglement qu'elle prescrit ou défend. La tâche du !• déontologue est de s'enquérir jiiS4|ir.î quel point I ces moyens atteignent le but que la morale se propose ; s'ils sont inefficaces , de rechercher les causes I de cette inefficacité, et d'appliquer rinstriimeot, dont lui-méme dispose, à cultiver la portion du domaine de la pensée et de l'action que l'enseignement religieux a laissé en Friche. Et on est en droit d'espérer qu'en travaillant ainsi de concert avec les interprètes de la religion nu service de la vertu et j* â la recherche du bonheur, le déontologue sera
* considéré, non comme un rival à supplanter, mais I comme un coo{>éraleiir digne d'afFection. I^s bien- ' faisantes influences de la sanction religieuse ne
* |>euvent qu'être fortifiées en appelant à leur aide t toutes les autres sanctions. Ceux-là même ont sou-
I vent déploré son inefficacité qui n'hésiteraient (>as
* à l’armer des plus grands |K>uvoirs. Elle ne saurait donc être hostile à des auxiliaires amis.
I Et, s'il est des opinions religieuses qui soient * hostiles au bonheur de l'bomme, sans doute c’est là une preuve qu'elles n’ont point la vérité |K>iir base. l..a vraie religion ne saurait jamais avoir pour I objet de fermer les sources de la félicité, d'ouvrir celles du malheur.
^ Lors<|u'un homme est moins heureux qu'il ne pourrait l’être, qu'importe que ce soit le résultat de l’action d’autrui ou de scs propres opinions? Une religion porterait donc en elle-même une évidence de fausseté, tout aussi bien en mettant obstacle à celte portion du bonheur d'un homme que, sans cet obstacle, il lui eût été possible de se procurer, qu’en se rendant complice de cette portion de malheur qui peut lui être infligée par autrui.
(^uaod .la superstition , qui n'est que la fausse direction imprimée à la sanction religieuse, n'aurait pas d’autre résultat funeste que de qualifier de criminels des actes indifférents au bonheur de la société , de créer des crimes nouveaux et factices , de jeter parmi les hommes de nouvelles causes de division et d'amertume, lorsque celles qui existent par la nature même des choses, ne sont déjà que trop nombreuses; la superstition n'eûl-etle que ce tort, c’en serait un immense et qui suffirait (>our la faire consiilérer comme le plus graml flé-au dont la malheureuse humanité puisse être affligée. En effet , elle affaiblit rborreiir que doivent inspirer les crimes véritables en la prodiguant pour des ^ crimes imaginaires; elle confond les idées du bien \ et du mal. C'est par là que les hommes, après avoir I découvert le vide de ces dénominations dans leur 1 application à plusieurs objets, se trouvent naturel- ^ lement dis|>osés à les croire également indifférentes dans toutes les applications.
S’il ne nous reslait pas encore, à l’époque actuelle, ^ une teinte de superstition , jamais nous n'aurions , vu publier un ouvrage sous ce titre : « Des vices privés , considérés sous le point de vue de leur ulî- | iilé publique.
On remplirait un volume des témoignages des r écrivains religieux sur la nécessité de fortifler de • sanctions empruntées à d'autres sources, celles dont ils sont appelés à surveiller l'influence. Prenex j l'exemple de Louis XI, de Philippe II, de Muley Ismacl, ces trois prodiges de dévotion, ces trots t monstres de dépravation; et, sans parler ici do | l'emiHTeiir more, les tyrans de France et d'Espagne ^ étaient dévots à une religion qui , quelques devoirs additionnels qu'elle impose, prescrit du moins ^ l'accomplissement de tous ceux qui sont eisenliels à la conduite morale de la vie. Que contient cette | religion? Des devoirs moraux utiles à observer, d'autres devoirs moraux inutiles , des cérémonies . à accomplir et des dogmes à croire. Si , dans toutes ' les communions chrétiennes, les devoirs inutiles, les cérémonies , les ;>oinis de dogme , n’entrent pas ^ pour une proportion aussi considérable que dans . celle à laquelle appartenaient ces deux hommes, f il n'en est aucune néanmoins qui ne puisse voir | naître dans son sein de tels monstres. L'exemple de Henri VIII peut soutenir le parallèle. |
Toute instruction qui contribue à fortifier l'attachement aux trois dernières de ces classes d’observances, contribue à affaiblir l'attachement à la première, c’est-à-dire aux devoirs moreaux vrai- j ment utiles ; ce sont trois branches dans un levier, placées du même c6té du point d'appui , et ayant ( à fonctionner contre une branche placée au cûté ) opposé. l>a dépression de cette branche unique t suivra nécessairement l'élévation de chacune des J trois autres.
A quoi fnut-il attribuer l'inefficacité de la sanction religieuse ? Car, si son pouvoir est ce qu'on nous le représente , ce doit être le plus influent des instruments, en tant que l'infini est plus grand que le fini . et que les peines et les jouissances qu'elle promet l’emportent sur toutes les autres en |»ermaneocu et en intensité. Et qu’il soit bien entendu, une fois pour toutes, qu'on ne le propose |>as ici de supplanter son autorité, mais bien de fournir des forces auxiliaires capables d’ajouter à son infiucnce. Les jouissances et les souffrances d’une vie future étant inaccessibles à l'expérience soit de nous, soit d’autrui; personne n’élaiit encore venu raconter, pour rinstriiclioii de ses semblables, ce qui lui était avenu par delà la toml>e , et jiersonnc n'ayant encore approprié celle inslruc- , tion à son usage, ces jouissances et ces souffrances ' ne nous représentent rien que nous puissions rap- 1
SANCTIONS
porter à nos iilées de peine et de plaisir. I^iir ilislance étant éloignée , leur application à une action particulière étant incertaine et non médiale , leur caractère indéfini, leur opération inrUible. il ne faut |>as s'étonner <]u'il leur arrive souvent de penire de leur pouvoir en présence d’influences immédiates, certaines, palpables. Des événements placés si Fort au delà des limites de la vie et de la science ne sont |>as, il Faut en convenir, siiscep* libles de faire sur notre esprit une impression aussi vive que ce qui est placé à notre portée. Iiorsqiie nous laissons derrière nous les objets les plus élevés et les plus sublimes , bien qu’ils soient substantiels, nous les voyons par degrés <Iécrottre, puis enfin disparaître dans réloignemcnt : il en est ainsi des craintes et des e«{téraQCfS solennelles que la religion foit briller à notre vue : leur influence s’affaiblit, et finit par se perdre dans le lointain de l’clernilé.
La sanction religieuse serait beaucoup forti- % fiée par la croyance en une providence spéciale, croyance souvent proclamée, mais tpii parait n’exer* cer qu’une faible influence sur ceux-là même qui la proclament. Si cette sanction existait, si l'intervention constante de la Divinité suffisait pour punir et récomfienser à propos les actions vicieuses ou vertueuses, il est évident que toute législation humaine serait de trop et déplacée; pernicieuse lorsqu’elle ne serait pasiniiliie, inutile lorsqu'elle I ne serait pas pernicieuse. La foi en une providence t spéciale rendrait la sanction religieuse toujours présente; mais nul n’a assez de confiance en cette foi pour abandonner la société à sa seule influence.
Une autre condition importante de l'efficacité d’un châtiment , c’est la célérité. Personne ne met sa main au fou; pourquoi? Parce que la souffrance suit immédiatement l’action.
Il y a des maux qui suivent avec presque autant de certitude les actes destinés à les proiiuire que la brûlure suit l’action <le mettre sa main au feu ; cependant ces acies se commettent; pourquoi? Parce que la consé(|uence pénale est éloignée.
I Le délai permet aux obstacles d’intervenir; toute I diminution de célérité est donc nécessairement suivie d’une apparente dimioiilion de certitude..
Et, dans l'interTalIe, on a la chance de mourir, ce qui met à l’abri du châtiment pénal.
Et puis, la compassion a du temps pour opérer, pour empêcher ou adoucir la peine ; et la compassion détruit une portion des effets de celte dernière.
sanction religieuse est éminemment inefficace sous le rapport de la célérité. Locke n’hésite pas à confesser rfnefficacité de la sanction religieuse, Itet il CD donne en partie la raison. Les hommes,
dit-il, n’y attachent pas assez d'importance pour ^ en faire la règle de leur conduite , et il est dans leur nature d’en agir ainsi ; et cependant ils le doivent, I et c’est folie à eux de ne pas le faire; car, s’ils ré- I fléchissaient mûrement, ils verraient que, dans l tout acte de Iransgression, la peine, tout corn- \ pensé, doit être plus grande, et cela dans toute j proportion donnée, que le profil du crime. Car les trésors de la justice divine étant supposés infinis, on doit supposer que ce que la peine a pu perdre de sa puissance en célérité. Dieu le compensera en intensité et en durée.
Il ne réfléchit pas que c’est la valeur apparente d’une peine, et non sa valeur réelle, qui constitue sa puissance sur l’esprit de l’homme ; et qu'aucune augmentation dans la quantité ne peut compenser la (liminiilion produite fiar rinccrtiliide, la distance et le délai. C’est la foi <lans la peine , et non sa réalité , qui opère salutairement , et la force de la sanction politique consiste en ceci : que la présence constante de la réalité «lonoe la foi , et la rend ^ efficace.
C'est par suite de semblables considérations, ou vaguement préoccupés de ce qu'elles ont de grave , et pour s’affranchir de l’emltarras que leur cause l'inefficacité reconnue de la sanction religieuse isolée de toute autre, que quelques écrivains religieux { le docteur Price , par exemple ) ont supposé que le châtiment est dû au crime, c'est-à-dire, au crime passé, non parce que c’est un moyen d’empêcher le crime, c’est-à-dire le crime futur de la > même espèoe , mais parce que la chose est de droit. I Ce droit, quand on l'examine, n’est autre chose que la disposition où se trouvent ces écrivains de croire l ou de déclarer que tel délit doit être suivi de telle ' punition. Pour justifier cet arrangement, dans lequel ni la sagesse ni la bienveillance ne peuvent avoir été consultées, ils n'essayent même pas d'assigner le moindre motif. A quoi bon? La punition I doit suivre et suivra, non qu'il en soit i>e$oia, ' mais parce qu'ils l’ont ainsi déci<Ié. Et la démons- i
tralion de leur proposition, vous la trouverez {
dans leur infaillibilité. Us sont disposés , ils ne peu- i vent dire )>ourquoi, et ils ne consentiront pas à s'enquérir pourquoi; quoi qu’il en soit, ils sont disposés à croire cela; par conséquent, cela doit être. Celte robuste ignorance , ce rejet audacieux des moyens que fournit la science, à savoir les recherches et la logique, étant meilleurs et plus sûrs, à ce qu'il parait, que la science, devront la remplacer et usurper son nom. (^uant à l’écrivain lui-même , la chose peut être excellente et lui coo- I venir de tout point, si elle lui plaît, et qu'il soit J convaincu par elle. Mais à quoi bon la mentionner ( ou essayer de l’imposer aux autres? Quel bien J
SANCTIONS
I peut-il en résulter? C*esl ce qui mériterait bien aussi quelque considération. Si celui à qui la chose est présentée partaf^e déjà celle opinion , elle ne peut lui élre (Kaucune utilité. Mais s'il pense d'une I manière diamétralement opposée, elle ne fait rien i pour lui ; elle ne lui donne même pas. et ne pré- ( tend pas lui donner le moindre motif pour changer de sentiment.
t Ces considérations, qu'on ne l'oublie pas, sont I tout à fait en dehors de la réfëlation. On affirme, sans s'appuyer sur aucune autonté révélée, qu’il y a, dans la Divinité, une disposition à produire une peine sans but, et sans qu'il en résulte aucun I bien.
• On affirme même que c’est là le vrai moyen de I prouver les qualités morales de la Divinité; et ce I sont ces qualités morales ainsi décrites qui doivent
servir à prouver la révélation.
\ Que tous ces sophismes sont funestes! Combien t on nuit aux bienfaisantes influences de la sanction I religieuse, en la mettant en roniradiclion , en up- ^ position arec tous tes motifs avérés des actions, toutes les lois de l'expérience, toutes les influences ^ de }>fiiie et de plaisir! El en quoi se résout toute cette théorie? Kn affirmations vagues, en théories, en théories dogmatiques.
I II est une classe d’ecclésiastiqucs qui ont toute autre chose en vue que le développement et l'exercice de la raison. Leur tâche à eux , leur occupation constante, est de l’asservir, de la fouler aux I pieds. Ils n'oseraient encourager la pensée, ou tendre une main amie à la philosuplive : ils n'ont garde! Ceux d’entre eux qui sont doués de discré- ^ tion et de prudence (et les autres suivent par instinct ), ceux-là savent qu'il est une puissance en t hostilité naturelle avec eux, et qui, exercée d'une manière lilsérale et universelle, amènerait infailliblement leur défaite. Ils se rappellent la fable de I l’homme et du serpent, et ils en font une juste application.
lis savent, et Ms voient avec horreur et confti- \ lion , combien la vraie science est propre à révolter les hommes contre leurs doctrines. Celte expansion de l’âme que son acquisition procure, ces habi- . tudes d'investigation que sa culture fait naître,
• sont mortelles aux doctrines mensongères dont leurs systèmes sont étayés.
^ Ils savent qu’ils ont tout à craindre de la philosophie. et c'est pour cela qu'il n'est pas un sentier auquel ils n’appelienl les hommes de préférence à . celui de la science morale ; car, de tous les sentiers, » ils préfèrent voir les hommes s’engager dans celui qui, seipciilanl au pied de la montagne, et déro- \ banl à la vue les approches de son sommet, offre partout des fleurs aux regards fascinés du voyageur,
et le retient à la base en prolongeant inutilement / sa route.
Telle est la carrière de la littérature classique. ^ I.à croit le lotus qui a fixé les pas de plus d’un ^ Jeune aventurier dans ces régions de sléiile beauté, y et lui a fait boire rouhli d’une plus noble gloire.
Si, après tout. Dieu est innniment sage et infl- ^ iiimetit bon , que peut-on faire qui lui soit plus ) agréable que d'obéir à ses lois, qui ne )»euvent y avoir d'aiUre objet que ce qui couslitiie le grand, , le nécessaire, le seul résultat de la sagesse et de ta bonté, à savoir la production du bonheur? ('.eque ^ nous devons à Dieu n'esl-il pas nécessairement y contenu dans le cercle de nos devoirs envers la race humaine, nous-mêmes y compris? Et, s’il y * a plus de bienveillance que d'orgueil dans les altri- ^ buts de sa nature divine, nos devoirs envers nos frères ne doivent-ils pas, à ses yeux, (lasser avant ^ oe que nous lui devons à lui-même? Nos obliga- ^ tiüiis, à son égard , peuvent-elles être plus urgentes * que celles qu'il nous a im|K>sées envers la grande | famille des hommes.
Prouver que le souverain Être a prohibé te plaisir, ce serait accuser, nier et condamner sa bonté; ce serait mettre notre expérience en opposition avec sa bienveillance. -i
Que telle ou telle chose soit une cause de peine ou de plaisir, c’est là un point de fait et d'expérience; que Dieu en ait défendu l'usage, c'est là une matière hypothétique et purement conjecturale.
Que l’usage en ait été |>crmis par celui qui pouvait l'empêcher d’être, si cela lui eût convenu, c’est un point de fait et d'ex|HTieace ; que la chose soit interdite par des raisons autres que celle tirée de son impropriété , c'est une matière encore d'hypothèse et de conjecture.
Il faut avoir convaiDCii un homme sur une infinité de points avant d’arriver à lui {HTSuader d'une manière satisfaisante qu'un plaisir quelconque, qui u’a rien d'impropre, peut avoir été interdit par ce même Dieu qui en a mis la capacité et le désir dans notre eonstitiilion physique cl intellectuelle.
que soient les preuves que l'on produise à l’appui de cette prohibition |>ar l'Ètre suprême, on n'aura réussi à prouver qu’une chose, c'est l'incompatibilité d’une telle défense avec la bien- | veillance divine. I
l.es idées généralement répandues sur une vie |« future, ne sont ni consolantes pour la bienreil- » lance, ni encourageantes pour la vertu. l
Le nombre de ceux qui doivent jouir de ce bon- ' heur à venir est si petit, com|>aré à ceux qui sont } dévoués à un malheur éternel , quê la probabi- ' lité qui se présente à chaque homme , avant tout •
SANCTIONS
examen , rebtivemenl aux moyens qiril a de faire son salut , est naturellement pour la chance contraire.
Cette chance nV)it pas rendue pour lui beaucoup plus favorable par la considération de la possibilité qu’il a , par des moyens dépendants de sa volonté propre, de s'assurer une place parmi les élus.
Dans le. système de la prédestination , il o'a point cette possibilité; la chose est déjà décidée; elle l'était avant sa naissance : son sort dépend d'événements qu'il ignore, et qui sont hors de la sphère de son influence ; c'est pourquoi la chance qu'il a d'échapper au malheur est dans la proportion du nombre de ceux qui doivent être heureux, comparé au nombre de ceux qui sont destinés au malheur; et, en supposant que le nombre des heureux est à celui des malheureux comme un est à dix, il y a à parier dix contre un tju'il sera dans ^ la catégorie des malheureux.
En rejetant la prédestination , et en admettant la théorie commune sur les peines futures, on est obligé de convenir que, quelques moyens qu'ait un homme d’échapper au malheur à venir, tout autre homme a les mêmes moyens; et cependant il doit y avoir bien plus de malheureux que d'beur
Continuons. On dit que les moyens d’éviter le malheur futur consistent dans la foi et dans les bonnes œuvres, soit séparés, soit réunis.
Quant à la foi, malgré tous 1rs sophismes et toute l’adresse employés à déguiser la vérité, il n'est personne qui ne se soit quelquefois aperçu que la I faculté de croire n’est point en sa puissance; que de même qu'il lui est impossible de croire que ce qui lui parait blanc est noir, de même il lui est impossible d’ajouter foi à une chose quand il voit des motifs plus grands de croire le contraire.
Pour ce qui est des bonnes œuvres, pour les 'prendre dans leur plus large acception, elles coii- , sisleiit à éviter les mauvaisex actions et à en faire de bonnes.
El comment , après tout , déterminer ce qui est bien ou ce qui est mal , si ce n'est par le principe de rutililé?
Quelle assurance peut obtenir un homme d'être sauvé par ses actes? Dans quelle proportion doivent être, en nombre et en quaiitc, les mauvaises actions évitées aux mauvaises actions commises , ou ^ les bonnes actions accomplies aux bonnes actions omises? C'est ce que nul ne saurait dire,
^ lin homme qui aurait dix chances d'avoir un revenu perpétuel de deux cent cinquante mille livres , * contre une chance d’avoir un accès perpétuel de la \ colique ou de la pierre, ne serait pas tres-rassuré,
et se trouverait , sans aucun doute , en proie a une * ' anxiété cruelle. Mais ici il y a dix chances , peut- . j être cent, peut-être mille, pour la colique cl la^ pierre; il n’y en a qu'une pour le revenu de deux ^ cent cinquante mille livres. *
On peut conclure de là que, quels que soient ^ les sanctions ou les motifs de vertu que présentent * * les opinions communément adoptées sur une vie future, on ne peut les trouver que dans la partie ^ de ces opinions qui s’accorde avec le principe déon- . tologiqiie; que les doctrines généralement profrs* * sées sont incompatibles avec ce principe, ineompa- * tibles avec le bonheur de l'bonime, et ne peuvent , par conséquent, être fondées en vérité. *
Rien n’est plus éloigné de l'intention et des t convictions de l'auteur de cet ouvrage , que de nier , l'existence d'un système de récompenses et de châtiments à venir, dont l’objet serait de maximiser le * bonheur, et de mettre en évidence les attributs de ' la bienveillance divine. On ne se propose ici que de f démontrer, dans certàins cas s|>éciaux , combien certaines opinions orthodoxes sont en conlradic- t tion avec les vrais principes de la morale, et inconipUbles avec la production et l’augmentation [ de ce bonheur, qui est le but que la morale doit se * proposer.
La sanction religieuse est et ne peut être fondée 1 que sur les attributs moraux de la Divinité , et ces | attributs ne peuvent être contraires au bonheur de ) l’homme. !
J.a justice n'est utile qu'autant qu'elle a la bienveillancc pour compagne.
La justice est un des moyens destinés à accom- ! plir l’objet que la bienveillance se propose. 1
Si Dieu est juste, c’est parce qu’il est bien- | veillant. j
S'il n’existe pas d'être bienveillant qui veille sur I
nous , nous devons veiller sur nous'roêmcs. Nous devons, autant qu'il est en nous, nous créer notre propre bonheur. Quelle autre ressource nous est laissée ?
Si un être suprême veille sur nous, et qu’il ne soit pas bienveillant , dès lors il n'est pas juste; dès lors il est inutile de nous enquérir de ce qui lui plaît, ou déplaît, non plus que des moyens de lui plaire : notre sagesse doit consister à nous plaire à nous-mêmes.
S’il existe un être bienveillant, qui veille sur nous, qui punit et récompense d’une manière conforme à sa bonté, nous ne saurions lui déplaire en cherchant, autant qu'il est en nous, à nous rendre heureux; car, par bienveillance, nous entendons la disposition à contribuer au l>ouheur de l'homme , ou ce mol n’a plus de sens; et l’amour it le respect que nous témoignons à Dieu est en
Diÿ ‘ by GoOglc
DES CAUSES D'IMMORALITÉ
r raison «!e la conricUon que nous avons de sa bien*
1 reillance.
^ Nous allons essayer d'indiquer, par un eierople, la manière dont les diverses sanctions opèrent sur
* la conduite de rhomme.
Timothée et Walter sont deux apprentis. Lepre- |
* * mier est imprudent et étourdi; l'autre est prudent
et sage. I.e premier se livre au vice de l’ivrognerie ; le second s’en abstient. Voyons maintenant les conséquences.