‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 284 sur 329 · DE L'INTÉKÊT PRIVÉ, OU PRUDENCE PERSONNELLE · texte numérisé non relu

DE L'INTÉKÊT PRIVÉ, OU PRUDENCE PERSONNELLE

f U rntme prudence de calcul (|u'un homme sage f applique à aet affaire* journalicres, soit appliquée * • à la plus imporlaotc de toutes les affaires, celle de félicité et du malheur. La déontologie ne pro- « fesse aucun mépris pour cet égoïsme qu'inroque le Tice lui-môme. Elle abandonne tous les points qui ne pcurenl pas être prouvés arantageux à l’individu. Elle consent même à faire abstraction du code du législateur et des dogmes du prêtre. Elle admet, comme convenu , qu'ils ne s'opposent point à son influence; que ni la législation, ni la religion, ne sont hostiles à la morale; et elle veut que la morale ne soit |>as op|>osée au bonheur. Montrez-lui un seul cas où elle ait agi contrairement à la félicité humaine , et elle s'avouera confondue. Elle ^ reconnaît que l’ivrogne lui-même se propose un but convenable ; mais elle est prêle ù lui prouver que ce but, l’ivrognerie, nç le lui fera pas atteindre. Elle part d'une >érité qu’aucun homme ne peut nier, savoir, que tous les hommes désirent être heureux. Elle n'a que faire de dogmatiser despotiquement; sa mission, à elle, est de nous inviter à faire du bien et du mal une sage estimation. Elle n’a d’intérêt i telle ou telle ligne de conduite , à tel ou tel résultat, qu’en tant qu'il s'agit d’une fraction de bonheur à retrancher du tout.

Tout ce qu'elle se propose, c'est de mettre un frein à la précipitation , d’empêcher l’imprudence de prendre des mesures irrémédiables et de faire un mauvais marché. Elle n’a rien à objecter aux plaisirs qui ne sont point associés à une portion de peines plus qu’équivalente. En un mol, elle régu- ! larise l’égoïsme, et, comme un intendant actif et ' sage , elle administre notre revenu de félicité , de manière à nous en faire retirer le plus d’avantages possible.

Mais elle o'esl pas aveugle et imprévoyante. Elle sait que le présent sera bientôt le passé, et que les opinions de l’heure uclueile seront modifiées par l’expérience de l'iicure qui suivra. C'est |H)iirquot elle désire que, dans le calcul de ce qui est, on fasse entrer, comme clément important , ce qui doit être. Ses cnseigneinenls consistent à nous dire : Pesez bien tout, pesez chacune des choses qui en* irenl dans le marché. Profilez des jouissances qui sont maintenant à votre disposition; mais si derrière est la souffrance ; si , en compensation des jouissances que vous allez vous procurer, il vous faut renoncer à des jouissances plus grandes , cst-ce là de la prudence? Si , pour acheter la jouissance que vous convoitez, il vous faut infliger à autrui une peine plus grande que votre jouissance , csl-ce là de la bienveillance? Ou si les autres vous ren- \ voient avec usure la peine que vous leur infligez , \ ou retranchent de vos jouissances une somme

plus grande que celle dont vous les privez , y a-l-U \ là encore de la prudence?

En fait, l’égolsme qui ne tient pas compte des choses à venir a aussi peu de prudence que de bienveillance. C’est véritablement tuer la poule pour en avoir les œufs d'or. * Moi seul , moi seul 1 » c'est le cri d’une âme insensible au bonheur ou au malheur provenant de causes extérieures; l’insensibilité au mal est un avantage évident pour son possesseur, mais à la condition qu’elle n’amènera pas^ de réaction. ^

L'amour-propre de Phocion diminuait à ses yeux le sentiment de son infortune. II n’y avait ni bienveillance, ni courtoisie a se représenter à son ^ compagnon de supplice comme plus digne que lui- / même de son admiration ; c'était pure arrogance.

1/amour-propre de Vitellius le portait à sc croire un droit absolu au respect des hommes, parce qu'il avait eu en partage la prospérité la plus haute, f Si cela pouvait lu consoler, c'était tant mieux pour lui; du moins cela ne nuisait à personne.

Hais la prudence |>ersonneUe n'est pas seulement une vertu , c’csl une vertu dont dépend l'existence même de la race humaine. Si Je pensais plus à vous qu'à moi. Je serais un aveugle conduisant un aveugle, cl nous tomberions ensemble dans le précipice. Il est aussi impossible que vos plaisirs soient , meilleurs pour moi que les miens, qu’il est impossible que votre vue soit meilleure pour mot que la mienne propre. Mon bonheur et mon malheur font tout autant partie de moi que mes facultés et mes J organes; et il serait tout aussi exact de dire je ressens plus douloureusement que vous-même^ votre mal de dent, que de prétendre que je suis plus inlcressc à votre bien-être qu’au mien. f

Toutefois bien des gens exagèrent le principe « personnel, an point de penser qu'en enflant l'idée, qu'ils ont d'eux-mêmes ils sont utiles à riiumanilé.

Eb quoi! la suffisance ou la vanité d’un homme ' rend-elle les autres plus heureux ? S'il en est ainsi ,

U y. a double avantage : nous nous donnons un ' plaisir, les autres aussi, ^'alfecle-t-elle autrui ni en • bien ni en mal? Il y a encore un avantage, car l'homme trouve du plaisir à se glorifier. Son orgueil i et sa vanité font-ils sur les autres une impression

désagréable? Voilà quelque chose » mettre dans

l’autre bassin de la balance. 11 faut calculer. Totilcs |

les sensations «lésagréables éprouvées par ceux que celle vanité blesse, doivent être additionnées clf balancées contre les plaisirs que causent à un homme sa vanité et son orgueil. On trouvera peut- i être que le dcsagrcmcut pour les autres est eu raison de l’intensité de la satisfaction que l'iiulii idu \ en <]uestion se procure. U est clair que , dans ce , cas, la balance aiigiiicnlera en proporliou.

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