‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 286 sur 329 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ne L4 nane.'tce aetATivE a autrui, ou prudexce

EXTBAPCRSO.'tReLLS. f

Quoiqu'il appartienne au gouvernement d’augmenter cl d'étendre la connexion qui existe entre ^

3i>C DE LA PRUDENCE RELATIVE A AUTRUI ,

la prudence el la bieoveillaiice elfeclirc , là oi'i la •inclion politique est applicable, le devoir du professeur de morale publique est de faire remarquer leur concor4lance et de lui donner toute l’action el touireffet que son influence peut lui communiquer.

C’est à l'opinion publique , ou , en d'autres termes, ü la sanction |>opiiiaire ou morale que nous devons nous adresser pour l’action du sentiment social sur le Sfiiliment personnel. Cbacun des iiuliûdus de la communauté peut être membre du tribunal public. Tout homme qui exprime soit par des paroles , soit par des actions, son appréciation de la conduite des autres, est un membre actif de ce tribunal.

Celui qui l'exprime par la voie de la presse en est un membre influent. Son infliiemce sera proportionnée à l’approbation qu’il recevra de scs lecteurs, à la force de riniprcssion qu'il proiiuira sur leur esprit, ainsi qu’au nombre et à l'influence de ces derniers.

Le mauvais vouloir d'un homme lui fait d»irer d'en frapper un autre. Son mauvais vouloir peut être retenu par la crainte que le coup ne soit rendu par celui à qui il est destiné, ou par un tiers présent à la chose; il peut encore être retenu par la crainte du clidlimeiit légal. C'est , dans le premier cas, la sanction physique, dans le second la sanction politique qui opère ; et dans l'un ni dans l'autre l'application du principe déontologique n'est nécessaire.

Mais , quand ces deux sanctions ont failli , quand elles ne fournissent qu'un remède insuffisant , alors viennent les sanctions populaire et sociale, pour occu]>er celle portion du domaine de l'action que les autres motifs ont laissée vacante. Ces deux sanclions sont inlimemeut et étroitement liées; car les relations sociales {>énê(renl naturellement et nécessairement toute la substance de la société. Il n'est presque pas d'individu qui ue soit rattaché à la société générale, par quelque lien sot'ial, plus ou moins fort. Le cercle s'étend, riiUiinitc se furlifle à mesure que la société s’éclaire. L'intérêt d’abord renfermé dans la famille , s'étend à la tribu , de la tribu à la province , de la province à la nation , de la nation au genre humain tout entier. Et à mesure que les sciences politique el déontologique seront mieux comprises, on verra augmenter la dépendance de chacun de la l>onne opinion de tous , cl la sanction morale se forlifler de plus en plus. Ajoutons que s.i force sera de beaucoup accrue, lorsqu’elle jiourra faire une apprc'ciatioii plus exacte lie sa propre puissance ; en sorte qu’oii |H*iit prévoir ré|HH|Uc où l’esprit public ne s'égarera plus dans t’eslimalion du devoir, cl où ta sanction morille rendra inutile une portion de la sanction {>olitique.

Mais , entrons ici dans quelques détails. Coosidé- ' / rons, dans l’exemple déjà cité, l’influence d'une action sur les individus dont elle affecte le Ivonheur. ' ^ On reconnaît que l’homme qui porte un coup à un autre, lui inflige nn dommage corporel. Celui ^ qui porte le coup doit craindre d'éprouver, par r représailles , ce même ou un semblable dommage » personnel. Cette crainte conslitiie la sanction phy* * • siqiie. ^ •

La sanction politique ou légale , le risque de l'in- * tervenliun du magistrat , }>eut trouver, et proba- • * blemenl trouvera ici son application , quoique cette * intervention ne puisse s'np|>uyer que sur le principe , même qui sert de base à l.i déontologie, à savoir, ^ » le principe de la m.iximisation du bonheur. Mais » f que les sanctions politique el physique inlervien- ^ * lient ou non , la sanction morale sera , en tout cas , • | mise en action. En effet, comme l’expérieuce et « • l’observation ont appris que de tels actes de vio- •

leiice ont la souffrance |K>ur résultat, il y aura f

désapprobation dans un degré proportionné au degré de soulfrance infligée. I.a sanction sympa- « Ihique et sociale ne peut manquer d’avoir son effet.

(^r bien que, dans un étal de barbarie sociale, cette sanction soit trop faible pour arrêter les passions individuelles, et que dans quelque étal social que ce soit, elle admette im grand nombre de mo- (iiticutions d'individu à individu , cipendaiil , à une époque de civilisation comme celle dans laquelle nous vivons , la sanction sociale opère d'une manière très-puissante, el elle 6pcrera dans des cas où la sanction morale, plus générale, aura quelquefois été impuissante. Celui-là même qui serait dis|>osc à rester indifférent au bonheur de ceux avec ^ lesquels il n'a aucun rapport, sera moins disposé à se montrer indilféreiil au bonheur de ses amis ou de sa famille, dont son propre bonheur dépend plus iimuédiatcmeitl. Telle qu'elle est, el bien qu’elle agisse dans une sphère plus étroite , la sahcliou syni|ialliiqüe doit être plus forte que l.i sanction morale. Il est peu d'individus qui puissent ron- Irmpler, sans qurbiuc sentiment douloureux , les soulTraucesdc leurs semblables, surtout lorsqu'elles s’üifrent d’une manière spéciale à leur perception ou à leur imagination ; el si la personne souffrante est un ami, l'indifférence sera plus rare el plus difficile encore. Le sentiment de la sympathie est universel. On pourrait dire ((u’il n'y a pas d'exemple qu'un homme soit arrivé à l'âge de maturité, sans jouir du plaiair d’un autre, sans souffrir de sa peine.

Ce scnlimenl |»eut être re.slreiiU à un cercle dômes- . tM|iie, et ce cercle être, pour ainsi dire, en guerre | avec le gi'iire liiimùo. l.a communauté d’intérêts ou 1 d'opinions lui donnent naissance. Celte sympathie T opposera un obstacle à rinfliclion des peioes. Elle 1

ou PRUDENCE EXTRAPERSONNELtE.

aura toujours Cf rôsullat « excrplë lorsqu'un motif opposé et plus fort opérera dans une direction contraire; et toutes ces sanctions agissent arec une puissance toujours croissante. Si on examine Tesprit de Thomme, considéré individuellement . on le verra, d'une génération à l'autre, croître en force et en persévérance dans la connaiss>ince de ses facultés , dans l'empire qu'il exerce sur elles . dans la somme d’observation et d’expérience qu'il accu* mule pour son usage et sa gouverne ; en partant de ce fait, on (>eul raisonnablement espérer que les MDCtions diverses associées à l’esprit universel , obtiendront de plus en plus leur juste développement. Il en est île même de l'Iionime considéré comme espèce. Il y a une époque où le principe |»ersonnel est le seul qui soit dans une opération très-actif; il occupe tonte la sphère de l’esprit, qui s'étend à |>einc au drii de la sanction physique. En cet état, la conduite de l'homme consiste presque uniquement à saisir les jouissances immédiates, sans aucun calcul de bonheur ou de malheur éloignés. C’est U l’état sensuel pur auquel, par une étroite association , viennent le joindre les affec- Uons irascibles oti dissociales (comme les ap|>ellc Aristote), qui, bien que d’un caractère si difRirent, agissent dans In même direction. I.es affections sensuelles sont réprimées par l'action des affections irascibles de ceux aux dépens desquels les premièr(*s cherebeut è se satisfaire , ou , en d’autres termes, par l.i crainte des représailles, conséquences naturelles du ressentiment. On a reman|iié que c'est dans l'enfance des sociétés comme d.ins l’enfance de l'honinie, que l’affection sym)uithique a iSon développement le plus faible. Elle étend son influence avec l’extension de l'existence, commençant par les relations immédiates , dans lesquelles les liens du sang, les affinités, les rap|>or(s domestiques ou d’amitié ont le plus de force, et s’avançant avec rex|>érience et la culture intellectuelle , dans une sphère d’action plus elenduc. Les lient se multiplient et deviennent à un haut tiegré capables tl’exicnsion et d’accroissemi-nt. Ils forment differents cercles : ainsi naissent, tour à tour, le cercle domestique, social, professionnel , civique, provincial, national, ultra-national, universel , les uns isolés , les autres dans une mutuelle dépendance. Et,è proportion que les affections sympathiques |>euvcnl être mises en action, leur tendance doit être d'accroître le honheiir de celui qui les met en pratique ; et si cette tendance productive de l>onheur ne conduit i aucune conséquence d'un effet contraire, ou d'une somme égale, ou a pour résultat un prchiuil net de itonheiir ajouté à la masse du bonheur général. C'est ainsi que raffeclion personnelle, employée comme source de jouissances pri-

vées, met en action une grande masse de bonheur J public. Il n'est pas jusqu'à la contagion du princifie , ;)ersonnel qui ne soit bienfaisante. Un homme témoin des services rendus à quelqu’un par son ^ voisin , contracte l'inclinatton de payer l’affection ^ par l’affection, de rendre bieo^ils pour bienfaits. X Le mode le plus facile de s’acquitter, et en considé^^ rant son extrême facilité, ce n'est pas le moins efficace, consiste à donner en toute occasion une exfircssion extérieure aux affections bienveillantes , d'employer dans la conversation , aussi fréquemment que possible, le langage de la bienveillance. Louer les actions vertueuses d'un homme, c’est ilispenser à la vertu une récompense positive ; c'esi, en même temps, diriger la sanction populaire vers rcncoiiragement d'actes scmldables ; et c’est ainsi que le princi{K* personnel produit raffeclion sociale qui, à son tour, produit l'affection |K>pidaire , et de ^ leur combinaison s’accroît le bien général.

Mais la sym|>athie excitée en faveur d'un individu t dé(>end-elle de l’influence de ses actes sur le bien I général ? Un homme est-il jugé à raison de la ten- • dance de sa conduite vers le bonheur public? Helas ! I pas toujours ; car la sympathie la plus ctenduo, ^ l'approlMtion la plus générale, ont été fréquemment excitées, non pardes actes productifs de bien, mais par des actes produrtih» de m<d; nén par une conduite favorable au bonheur de l’humanité, mais au contraire nuisible et destructive au plus haut degré du bonheur public : par la victoire et la conquête, par exemple; par la déprédation, b dévastation et le carnage sur la plus grande échelle; ou par l’arquisilion ou la possession du [K>uvoir, en qiianlilé illimitée, de quelque manière qu’il ail été acquis ou qu'il ail été exercé.

Kl même, relativement aux actes dont les conséquences ont été, sous quelques rapports, bienfaisantes à la société, il a pu se faire que le bien n'ait etc ni pur de tout alliage ni pré}K>ndérant ; or, comme la tendance de la sym{>athie est toujours de / produire la ré|>étition de l'acte qu'elle approuve, la sanction morale , mal dirigée, peut avoir pour résultat de pro<luire des actes définitivement pernicieux au bien-être social. Un acte qui est bienfaisant dans ses premiers effets et ses résuilals les plus apparents, lorsipie scs effets sont vus dans leur ensemble et froidement calculés . |>cut, après tout , être pernicieux. De même, un acte dont les conséquences paraissent )>crnicictise8 au premier abord, peut, tout balancé, être bienfaisant. Dans les deux cas, il est évident que la sympathie qui conduirait à la production de l'un de ces actes, et l'antipathie qui empêcherait la production de l'autre , seraient toutes deux funestes au bonheur public, et conséquemment en contradiction avec les vrais principes ^

BIENVEILLANCE EFFECTIVE-NÉGATIVE

de la morale. Décourrir les erreurs cachées sous , la surface des choses , prévenir les alterrations de la sfmpalhie et de l'antipathie, produire et mettre en activité les sources (raclions dont l'opération amène une balance incontestable de bonheur; c'est I .là la partie importante de la science morale.

J.e déootologiste , on ne doit pas l'oublier, n'a

• pofQlde puissance coercitive, et on serait peiit-éire t porlé à en conclure trop vite que sa misslu^.ÇSt

• terminée lorsqu'il a rassemblé un certain nombre

• de phrases, impuissantes à influencer la conduite

• des hommes.

, Hais nous osons croire qu'il peut au moins résulter de ses travaux trois conséquences favorâbles. Là, où il ne peut créer un motif, il peut indiquer son existence. 11 peut mettre en lumière et ^ montrer l'influence qu'ont sur la conduite des ^ hommes ces sources d’actions qui font partie de rintelligence de chacun de nous, bien qu'inertes et

• cachées à l'observation ; il peut nous indiquer certaines conséquences de l'action et de l'abstinence

« d'action qui ne s'étaient pas présentées à nous.

En second lieu, il peut donner plus d'efficacilcàla sanction populaire ; il peut proclamer ses arrêts; et si cela ne lui est )>as possible, il peut prendre l'initiative de ses lois et appeler l’attention publique sur des discussions propres à amener la reconnaissance de son autorité. Tout au moins, des propositions en faveur du bien public peuvent émaner de lui, avec la chance d'obtenir l'approbation de ceux à qui elles seront adressées.

Enfin, U peut exercer quelque influence sur les hommes qui ont en main la puissance législative ou exécutive; il peut les amener à donner à la sanction populaire l'important appui de la sanction politique, toutes les fois qu’elle est applicable à la production de cette An importante qui ne peut trop souvent

* être offerte à nos regards, à savoir, la maximisation du bonheur public.

En connexion intime avec les lois de la prudence I sont celles de la bienfaisance. Dans un grand nombre

* de cas, l'action bienveillante est prescrite par des < considérations de prudence. L'intérêt personnel ne I peut, dans ses calculs, faire abstraction du bonj licur d'autrui.

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