CHAPITRE XIII
BIeXV'EILLA^CK EFFECTIVF.-SÉCATIVE.
Nous avons parlé de la bienveillance effective comme se divisant en deux branches , l'uDe, po#f-
t/rOt ou qui confère des plaisirs à autrui , et l'autre, négatit€f ou qui s'abstient de leur infliger des peines. Le mot bienveillance implique disposition^ à faire des actes de bienfaisance. Le domaine de l’une est limitrophe de celui de l'autre : non que l’une ail nécessairement l’autre pour compagne; H peut f avoir bienveillance sans la puissance de traduire en actes ses impulsions ; il peut y avoir bienfaisance sans la plus légère portion de bon vouloir, et par conséquent sans bienveillance.
Le bien produit par la bienveillance effective est restreint, comparé à celui que produisent les motifii personnels. Les affections sympathiques ne sont pas et ne peuvent pas être aussi fortes que les affections personnelles. I,e transfert des richesses, la circulation des moyens de subsistance, la production de l'abondance en tant que ces choses ont été faites par nous en:vue du bonheur d'autrui , sont peu de ebose, comparés à la somnae de ce que nous faisons en vue de nous mêmes. Ce qui est donné sans équivalent ne |>eiit se comparer à ce qui est donné en retour d’autre chose et sous un point de vue commercial. Les contributions volontaires, faites au gouvernement dans rinlérèt public, sont bien bibles en comparaison de celles que l'État prélève par des ré(|uisilions obligatoires.
Aux yeux du senlimcntaliste, la bienveillance, accompagnée ou non de la bienfaisance, a le droit le plus étendu à son estime , et il s’efforce d'obtenir pour elle la plus grande portion de l'approbation publique. Mais la bienveillance qui ne porte pas des fruits de bienfaisance n'est qu'un arbre inutile; et les sentiments, de quelque nom qu'on les décore , n'ont de valeur qu'autant qu'ils servent dcj moteurs à des actes bienfoisanls. La bienveillance isolée n'est qu’une ombre de vertu ; elle n’est réellement vertu que lorsqu’elle devient effective.
On doit ajouter que , dans la plupart des cas , les inspirations de la prudence président aux lois de la bienveillance effective, et occupent avec elle, et d'un commun accord , la même place dans le domaine du devoir, lin homme qui se fait plus de mal à lui-même que de bien à autrui, ne sert pas la cause de la vertu; car il diminue la somme du bonheur général. La bienveillance, ou sympathie, peut être une source d’inutile peine, lorsqu'elle ne peut se produire en actes de bienfaisance. La vertu n’exige pas qu'un homme se rende témoin volontaire de peines qu’il ne peut contribuer en rien à éloigner ou à soulager. Nous ne faisons de bien ni à nous ni aux autres en nous condamnant à voir des souffrances qui ne sont susceptibles d'aucun adoucissement , ou qui ne peuvent être allégées par nous.
\a bienveillance effective se manif^te par des actes ; elle suppose un bien capable ü'aiiginenta-
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BIENVEILIANCE EFFECTIVE-NÉCATIVE,
f lioD , on un mal susceptible ilVIoignement ou de diminution. Les poètes nous disent que, dans l'Élys^e , chaque homme se suffit à iui-mème. Ce doit être là une vie fort ennuyeuse et intolérable, un pur égoïsme, sans association de bienveillance. Otez le plaisir, et de ce qui restera vous ne ferez pas du bonheur. Autant vaudrait essayer de bâtir un palais
* arec de la fumée et des brouillards.
I I/influence qu'un homme exerce sur la société , > par ses vices et ses rertus , s'étend en raison de son < élévation sociale. La puissance du bien et celle du mal
* augmentent simultanément. Les amours d'Henri IV , ont produit une masse incalculable de maux. Il fit ^ . la gïierre à l’Espagne, afin de s'approprier la femme
d'autrui. Plus d'une fois, il lui arriva de laisser
* sacrifier une portion de son armée pour prendre , ses ébats avec sa Gabrielle. Approuve qui voudra un . tel monarque; pour nous, rien ne nous y oblige.
Si , en se livrant à scs plaisirs . il lui était arrive de , perdre un bras ou une jambe, quels cris on efit jetés ! comme l'inlérèt et la sympathie se fussent manifestés à son égard ! Il a fait périr, par sa faute,
* des milliers de ses partisans, sans qu'il en ettt souci.
* A la piiisiance.de la position sociale, il faut joindre la puissance de l'intelligence, pour donner sanc-
* lion au bien ou au mal; Charles XII eût été plus
* dangereux , s'il n’eût été fou. Pour faire le mal en
* grand , son obstination fut aussi funeste que l'ont
* été les amours d'Henri IV. I/un et l’autre , dans un intérêt de jouissances égoïstes, quoique différentes,
. ont sacrifié des milliers d’hommes. Quand les lois
* de la morale seront comprises, quand la sanction populaire sera suffisamment éclairée, le monde ne sera plus victime des caprices des rois.
Dans la partie politique du domaine des actions , la recherche de ce qui constitue les lois de la prudence, ainsi que des signes auxquels on peut recon« naître les actes de la bienveillance eifeclive, ne rentre que d’une manière indirecte dans l'empire de la déontologie privée. Cependant , il n'est pas hors de propos d'oWrver que le flambeau de Putilité pourra seul guider, d’une manière sûre , PhéroYsme du patriote. Là, comme ailleurs, les discussions dogmatiques sur de droit et les droits, ont souvent contribué à égarer les hommes, à mettre de la confusion dans les projets les plus salutaires, et à détruire l'héroïsme des intentions les plus bienveillantes. Permelire la résistance lorsqu'il en doit résulter plus d’utilité que de la soumission , c'est mettre un bouclier aux mains de la liberté. Enjoindre la résistance sur la foi de je ne sais quelle injonction imaginaire de la loi naturelle ou de la révélation, c'est confier une torche aux mains du fanatisme.
Quand la bienveillance effective sera ramenée sous
l'empire des lois déontologiques , quand le plus f grand bien , le bonheur le plus universel , deviendront le point central auquel se rapporteront tous les actes , c’esl alors que commencera Pâge d’or de la science morale. Quand son influence sera partout sentie, sa présence universelle, la puissance des récompenses rendra inutile, en grande partie, J la puissance des châtiments. Nul plaisir ne sera4 gaspillé ; nulle peine inutilement infligée. Jusqu’ici . un faible rayon de bienveillance universelle a jeté \ une lueur incertaine sur le champ des actions hii- * maincs. Quelquefois d'inutiles méditations l’ont absorbe; d'autres fois, il s'est exhalé en déclama- , lions périodiques, trop souvent voilé de mystère, • ou dispersé par l’orage des passions égoïstes. *
La partie négative de la bienveillance effective consiste à s'abstenir d’agir, là où celle abstinence écarte une peine , ou crée un plaisir dans la pensée ou la personne d’autrui. Cette partie de la vertu présuppose le pouvoir d'infliger une souffrance ou de conférer une jouissance, et elle est destinée à arrêter les effets de cette disposition qui , si on la laissait agir, augmenterait la somme de malheur, ou diminuerait la somme de bonheur.
Elle a pour objet d’arrêter la parole ou l'action qui infligerait du mal à autrui , et , s’il est possible , de réformer la pensée propre à créer ou à exciter l’action ou ta parole ayant une tendance ou un^ effet funestes. Afln de lui donner de l’efficacité , il est à propos de remonter à l'origine des motifs hostiles à cette classe de vertus. On trouvera cette origine.
1. Dans l’intérêt personnel qui, en effet, dans certains cas, peut so trouver en hostilité avec les sympathies bienfaisantes, et, dans de telles occurrences, il faut que ces dernières succombent. Il n'y a pas de remède; elles sont les plus faibles. Heureusement que ces cas sont rares; car il est rare qu'un mal quelconque soit infligé, sans qu'il y ait réaction de la part de celui qui en est victime. Un homme ne {>eut en haïr un autre, sans qu’en retour il ne suscite contre lui-même quelque portion de baine. Il ne peut agir contre un autre d'une manière hostile , sans retrancher quelque chose des affections amicales de cette personne à son égard. Toute voix , soit de bienveillance , soit de malveillance, a un écho ; il y a une vibration qui répond à tout acte, soit en bien , soit en mal. Ceci fait rentrer la bienveillance qui s'abstient dans le domaine de la prudence personnelle , à laquelle , après tout , la bienveillance doit déflnitivement en appeler.
S. La crainte de se déranger, l’insouciance , sont une autre cause de l'absence du principe «l'abstinence. Il y a des hommes qui ne prendront pas la peine d’éviter une i>eine à autrui. Ils n’ont aucun
BIENVEILLANCE EFFECTIVE-NÉCATIVE.
* désir prticulicr dp nuire ; mais ils ne se dérang^cronl pas pour vous évi(vr un inconvénient. Ils aiment mieux dormir qu’agir. Ils énoncent une opinion hasardée, pour s’épargner la peine d'une recherche.
i)ls agissent à la bâte, et se compromeUenl de gaieté de cœur. Ils ne prennent pas la peine de se demander à eux-mémes s’ils doivent douter; encore moins sont-ils disposés à appliquer le vieil ad.igc : « Dans le doute, abstiens-toi. » Une prompte décision flatte leur paresse. Ils aiment à se débarrasser d'une question dont la discussion ou i’examén eût coûté quelque chose à leur attention. Ils pensent, par une solution péremptoire, s'ôlre déchargés d’un far- • deau.
* 3. Les intérêts de l'orgueil et de la vanité étouf-
fent souvent la voix de la bienveillance qui s’abstient. C'est un instrument bruyant et sonore qui faire taire la voix de la philanthropie.
? ]/orgiieil et la vanité produisent le dogmatisme. Ils s'attribuent une supériorité , et cette stii>ériorité cherche sans cesse à se proiUiire par la parole. Ils trouvent , dans quelque acte que ce soit , des motifs I de réprimande ; insouciants des conséqiiinces , ils • réprimandent.
i La bienveillance commencerait par s'enquérir, si ! la réprimande a chance d’être utile, soit au répri- \ mandeur, soit au réprimandé. I.,a \ anilé et l’orgueil â sont trop orgueilleux et trop vains pour demander ou pour recevoir les conseils de la momie.
(tuelquefois ils donnent des avis inopportuns on déplacés. La bieiivetllance leur aurait appris à s’en abstenir. Des conseils déplacés sont des paroles en pure perle, qui produisent sur la |H.*rsonne con> seillée une peine sans compensation, f>eiiie beaucoup plus grande que le plaisir savouré par la vanité conseillère.
H est d’autres occasions où l'orgueil et la vanité consistent à communiquer bénévolement des informations qui ne sont ni désirées, ni acceptées en bonne part. L’information peut paraître un reproche à celui qu’elle prétend instruire. Elle prend souvent les dehors de la suffisance et du dogmatisme. Comment s’étonner quelle trouve des rebelles?
Dans toutes ces occasions, et il en est un grand nombre d'autres encore , la bienveillance effective met son ve/o.
4. Les intérêts du mauvais vouloir, ou l'antipathie. Ceux-là prennent des formes multipliées, et demandent un double frein ; car ils sont funestes aux deux parties, et, de l'un comme de l’autre cûté, laissent après eux un surplus de mal-être. Ils sont d'autant plus funestes qu'il n'est pas toujours possible d'apercevoir la nature malveillante de leur origine.
Quelquefois, c’est la rivalité des positions qui les fait naître.
Cet homme |>eut avoir obligé votre paresse à se déranger; il peut avoir blessé votre orgeuil et votre vanité, avoir niii à votre ami . avoir calomnié vos Opinions politiques ou religieuses : ce n’est pas une i raison pour lui biirc du mal. I.a morale et votre J propre intérêt exigent que vous vous absteniez de * lui faire du mal. Pesez les résultats, les peines du mauvais vouloir, le plaisir de la vengeance , puis la réaction de la vengeance sur voiis-mênie, et peutêtre sur autrui. Vous trouverez qu’en ce qui vous concerne , qu'en ce qui concerne votre intérêt i^ersonnel, la balance est contre vous ; et quant a ce qui concerne l'individu qui est l’objet de votre mauvais vouloir, il y a une somme de souffrance sans ' déduction aucune.
En outre , vous donnez une preuve non-seulement d’immoralité, mais de faiblesse. Vous n'avez aucune influence sur l’esprit de celui qui vous déplaît ; vous faites voir , à l.i fois . qu'il y a en vous absence de contrôle sur vous-même et malignité d'intention , preuves de faiblesse intellectuelle et de défectuosité * morale. *
Le mauvais vouloir (rourera encore, dans les différences de goûts, matière à des actes que la bienreillance réprime ; ces différences ont souvent « servi de base à des paroles ou à des actes de haine ; * et dans aucune partie du domaine de l’action , la malveillance ne s'est précipitée avec plus d'acharnement. C'est là , surtout, qu'il faut s’appliquer à éviter tout ce qui peut produire de la peine ; ce soin , est de rigueur partout où la peine infligée est inutile ou funeste, et c'est ici, surtout, qu’elle a cc caractère.
Enfin, la bienveillance effective, dans ses nécessités négatives, exige qu’en toute occasion on s'abstienne de l’infliction du mal «excepté là où cette infliction met fin à un plus grand mal, ou amène un bien plus qu'équivalent.
Son action ayant pour objet d'éviter des peines à autrui, il est important, pour l’estimation exacte et complète de son opération , d'étudier loutes les sources de peines. Afin de se procurer le remède, il faut savoir ce qu'il coûte ; et cela est d'autant plus nécessaire, qu’il y a une multitude de maux dont on parait ignorer l»eaucoiip trop l’existence ou les consé<|ucnccs douloureuses.
Examinez les diverses classes de peines et de plaisirs, ainsi que leurs modifications ; considérez les peines dont les sens sont suceplibles, celles-là, ^ comme de raison, dont la répression n'appartient pas à la législation )>énale ; considérez aussi les peines de privation , les plaisirs résultant d’une ^ lionne répiilalioii , en un mol tout l'arsenal des,
DE LA BIENVEILLANCE EFFECTIVE POSITIVE
jouÎMances et des soiifFranees. Faites entrer en ligne (le compte les suscet»til)ilit<is générales, et, autant que leur appréciation est possible, les susceptibilités imliviiUielles.
Les vertus secondaires qui se rattachent à cette branche de la Déontologie sont celles de la |K)titesse et du savoir-vivre ; c'est ce qui cmistitue, à proprement parler, la petite morale. Le savoirvivre s’applique à toutes les occurrences ordinairrs, et qui, prises séparément, paraissent peu inijiortantes; il consiste.^ s'abstenir de ce qui peut faire de la peine à autrui. Lorsque, dans ces occasions, on fait des actes qui confèrent du plaisir à autrui, ces actes appartiennent non à la branche négative ou d'abstinence, maisi la branche positive ou d'action. Mais c'est à la première 4|ue doivent se rap{>orler la plupart des lois du savoir-vivre ; et ici son exercice est constamment nécessaire, et le domaine de son action est vaste. I.a prudence personnelle la plus ordinaire et la plus indisjiciisable. est un frein suffî* saut à ta grossièrelé et aux mauvaises manières. I.a disposition à contribuer, par tous les moyens (>er* mis, à la satisfaction dt's autres, et à s'abstenir de tout ce qui peut leur déplaire, c'est ce qui eunstiliie la véritable politesse et le vrai savoir-vivre.