‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 288 sur 329 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

nr. Lx RiCNvuLLiNce crrECTivE-PosiTivK.

I.a branche négative de la bienveillance effeclivc comprend, comme nous l'avons vu, l'aclion ou plutdl la négation d’action }>ar laquelle on évite rinflictioii de peines à autrui ; la branche positive consiste dans les actes qui ont pour résultat de con- IVrer du plaisir â autrui. Cette branche est braucoiip moins considérable que l'autre , en ce que le pouvoir que nous |>ossé«lons ( on que du moins possède la majorité des humines)dc communiquerdu bonheur à autrui, est beaucoup plus restreint que la puissance que nous avons de leur faire du mal. Il n’est presque pas d'homme qui n'ait le pouvoir d’infliger une {>eine , sous une forme quelconque, à presque chacun des êtres qui rcntoiirent.

U est iN'aucoiip de peines qu'un homme peut faire soulTrir à un autre, qui n’ont aucun plaisir correspondant dont il puisse lui offrir la jouissance. Il n'est aucun de nos sriis qu’il ne soit au pouvoir d'autrui d'affecter d'une manière désagréable ; mais ces mêmes sens ne sont [las également propres il |>ercevojr le plaisir qu'un voudrait leur roiutuuni- BtvriAa. — TovK ni.

quer contre notre gré, ou sans l’intervention de ' notre volonté. Tout homme en peut frap|>erou blesser un autre ; mais il n'appartieul pas à tout homme de pouvoir ajouter au bonheur d'un autre. I.a limitation de ce pouvoir est la conséquence néerssaire de ce fait, que l’homme est, dans une grande proportion, le créateur et le gardien de son propre buiiheiir. I..a portion pour l.'iquelle il dépend d'autrui est petite ; celle pour laquelle il ne dépend qud de liii-mèmc est grande; et c'est dans cette influence sur sou propre bonheur que ce bonheur, en grande partie, consiste. (}ui jugera des |>eines et des plaisirs aussi exactement que celui qui les éprouve? Quel est celui , si la chose était possible . qui confle> rait aux maiiisd'unaiitrcuiiedoinination absolue sur ses jouissances et ses souffrances ?Conflcriont*nous, pour un seul jour, n l'incessante surveillance, au dévoiirment sympathique, à l'alisoliie sagesse de qui que ce soit , toutes les sources de peines ou de plaisirs que nous avons «lans nous et hors de nous? Un moment d'oubli, un moment de malveillance, un moment d'ignorance , et tout l'édiflce tie notre félicité pourrait être brisé. Il est heureux }K>urrhoiiin)e qu'il soit le maître de son propre bien-être , et qu’à quelques rares exceptions près , il ne puisse »*en prendre qu'à lui-même lorsipi'il n'a pu se le procurer.

liais est-ce une privation que nous imjmse celte bienveillance effeclive-positive? Son action tend elle à nous appauvrir? Nous 6te-l-eltc plus qu'elle ne nous donne en retour? Il n’en est rien, car alors elle rentrerait dans la région de rim[iriidcnce, et la prudence est la première vertu de l'homme. Il ^ n'y a rien d'ajoulé au bonheur, si la prudence perd , plus que la bienveillance tic gagne.

Quoi qu'il en soit, il est une portion conddérablc de bienveillance qui peut être mise en activité sans « aucun sacrifice. Il y a eu , et il est encore des hommes ! qui considèrent tous les services rendus à autrui ' cumnie une ^lerte pour eux-mêmes : sentiment étroit et funeste ; car il est au pouvoir de chacun de faire du bien gratiiilenient , ou à si |>eu des frais , que ce n'csl pas la )>einc d'en parler. Faire iinv fureur i\c ce qui doit être une contribution S|>ontatiéc et volon- 'j taire au bonheur d'un autre, c'est faire preuve d'une | philanthropie de bas aloi; tandis que d'autre part, i jamais la bienfaisance ne brille aux regards du pu- | blic il'uii éclat plus pur, jamais clic n'est plus digne i d'cloge <|iie lursqu'iilc évite de faire étalage de ses i sacrifices. Kt ici, la sanction populaire est d’acconl arec le princi|vc déontologique.

I.a bicnveillanee et la bienfaisanre sont maximisées, lursqu’aiix moindres frais possibles pour luimême, un homme pro<liiil pour autrui la plus grande quantité «le bguhiur. Perdre de vue son

ANALYSE DES VERTUS ET DES VICES

propre bonheur* ne serait pas vertu, mais folie: mon propre bonheur forme et <loit former une por* lion aussi grande du horiheur générai , que le bon> heur de quelque autre individu quq ce soit.

I Or, supposons qu'un homme confère à autrui : une portion de bonheur moindre de celle qu’il I sacrifie; en d’autres termes , supposons que , pour j prorurer à quelqu'un une certaine somme <le plaisir, il renonce pour lui-mème à une somme de plaisir plus considérable, ce ne serait pas là de la vertu , mais bien de la folie ; ce ne serait pas de la bienveillnnceeffective.maisun faux calcul: la somme du bonheur général s'en trouverait diminuée.

C/est là une occurrence qui ne peul jamais avoir lieu d'une manière intentionnelle; nu), à moins d’élre fou, ne gaspille ou ne désire voir gaspiller le bonheur, encore moins le sien propre.

L’impulsion naturelle à chaque homme le porte à économiser le bonheur. Lorsqu’il fait le sacrifice de son bonheur au bonheur des autres , ce ne peut être que dans un intérêt d'économie; car si, de manière ou d’autre, il ne retirait plus de plaisir du sacrifice , qu’il ne comptait en retirer en s’abstenant de faire ce sacrifice , il ne le ferait pas , il ne pourlait pas le faire. Supposons qu’il y ait égalité entre e plaisir sacrifie et le plaisir communiqué ; suppo- ;ont qu'il ne s’en perde aucune porliou dans ce ransfert , alors viennent les plaisirs de la sympajhie, qui entrent dans le bonheur de l'homme |>our line portion aussi considérable qu’aucun des plaisirs purement personnels : ceux-là font pencher la fiance, et l'bomme qui les recherche est le juge /le plus compétent, pour oc pas dire le seul juge / compétent de leur valeur.

/ En supposant qu’il se trompe dans son calcul , I cela ne change rien à la question. Déontologie ' a pour mission de lui apprendre à bien calculer, de mettre sous ses yeux une évaluation exacte de la peine et du plaisir; c’est un budget des recettes et des dépenses, dont chaque opération doit lui vdonner pour résultat un surplus de bien-être.

^ Et ici , remarquons , en passant , que le déontologiste, soit dans ses discours, soit dans ses écrits, est lui-même un exemple de l’applicalion du principe de la bienveillance effective positive ; ce qui encouragera ses efforts, c’est la pensée que par là , peut-être, il produit plus de bonheur, et à moindres frais, qu’aucun autre moyen ne pourrait en produire. Et, en effet, ne contribue-t-il pas à agrandir le domaine du bonheur? El que lui en coûte-t-il pour cela? Le soin d’arranger et de combiner quelques phrases. Ces vérités, qui nu lui ont coûté que la peine de faire entendre quelques paroles ou d’emprunter, dans ce but, la voix infatigable de la presse , n’auroiU-<ües pas pour rçsultat

certain d’étendre le domaine de la félicité jusque dans des régions qui n’auront de limites que celles que la faiblesse de noire nature impose à toutes les entreprises de l'homme? C'est un acte positif de bienveillance effective que de déposer la semence de fruits utiles ou de fleurs brillantes dans un terrain laissé, de tout temps, sans culture. Combien elle est plus efficace, la bienveillance de celui qui jette des semences desquelles doit naître la félicité humaine, la félicité féconde, multiforme, ;»ermanente !

Et qu’on n’oublie pas que plus sera grande l’indigence de celui qui reçoit, plus grande sera la valeur du don; plus grand sera le besoin, plus grand le bienfait. Or il est certain que des principes erronés d'action ont pro<luit beaucoup d'indigence morale, beaucoup de malheur, que le moraliste éclairé a la mission de faire cesser. Quelle mission ' plus haute que celle-là? Quelle occupation plus noble? En rendant aux autres d’inestimables services, il établit son droit irrésistible aux services des autres; il exerce une puissance qui elle-même est un plaisir, la plus délicieuse des puissances, celle de la bienfaisance ; il l'exerce à l’égard de tous, sans distinction ni exception.

Kfi cela, point de sacrifice, point de sacrifice d'intérêt personnel ; c’est par ces moyens , et d'autres semblables , que chacun peut seconder les progrès et accélérer le triomphe du bonheur universel. Chaque homme a plus ou moins de temps à sa disposition . Combien en est-il à qui le temps pèse de tout son poids 1 Que ne le mettent-ils à profil? Que n'en joui&sent-ils? Qu’ils remploient à faire le bien !

La bif nuisance a pour carrière le monde entier, * mais plus spécialement les lieux où chacun exerce une influence particulière, soit personnelle, soit domestique , soit sociale. I^s occasions qu’on peut trouver pour l’exercer dépendent en partie de ces influences ; avec nos inférieurs ou nos égaux, les occasions sont }>ermanenies; avec nos supérieurs, transitoires. Dans la partie de ce volume consacrée à la pratique , nous nous occuperons d’une manière spéciale de ces rapports.

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