‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 295 sur 329 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

DES PASSIONS

,a passion est l’émotion intense ; l'émotion est la passion passagère.

La nature des passions ne peut être comprise que par leur division en plaisirs et en peines. <^)uantaux principesqut doivent les gouverner, il faut se référer à la liste des vertus et des vices.

Analysons la passion de la colère, et suivons-la dans ses conséquences. Un homme placé sous son influence, souffre ; il souffre par la contemplation de l’acte qui a excité sa passion. f.a conséquence immédiate est un désir de produire de la peine dans l'âme de celui qui a éveillé la colère. La colère a <K>nc deux éléments constitutifs permanents ; la peine soufferte par l’individu irrité, et le désir d’infliger de la peine à la personne par <|ui la colère a été cxcKée.

Venons maintenant à la question de vertu et de vice. Comme il n’y a pas de colère sans peine, l’homme qui s’attire une peine sans la compensation d’un plaisir plus qu’équivalent, enfreint la loi de la prudence.

Vient ensuite le désir de produire de la peine dans l'âme de celui qui est l'objet de notre colère. Ce désir ne peut être satisfait sans malveillance et malfaisance. C'est une violation évidente de la loi de la bienveillance. Nous avons ici un exemple de la relation qui existe entre la passion d’une part, et la peine et le plaisir de l'autre ; entre la passion , et le vice et la vertu.

Ne ]H)uvons-nous donc nous livrer a la colère sans qu’il y ait vice sous sa double forme sans imprudence , sans malfaisance ?

Nous ne le pouvons pas, du moins toutes les fuis ’ que la colère s’élève à l’état de passion. Kt ici sc présente à la vue un résultat plus éloigné, mais plus Lineste, dans la violalioii de la loi de la prudence personnelle. La passion ne {leut être satisfaite, si ce n'est par la production d'une peine dans l'âme de celui par qui la colère a été excitée; et cette peine ne peut être produite sans éveiller le désir de renvoyer celle peine , ou une |>einc plus grande, à celui qui l'a produite. I.a (H;iiie de rboiimie irrité cesse, ' et hâi>ituellemenl elle ne tarde pas à disparaître t qui peiilsssigiuT une limite à la peine éloîgnéequ'on peut considérer comme le troisième anneau dans cette chaîne des effets et des causes ? La colère peut avoir obtenu ce qu’elle appelle sa vengeance, mais l'exercice de cette vengeance peut avoir créé la passion durable de l’inimitié, aux conséquenept de I laquelle il est impossible d'assigner une limite.

Puisque la colère ne peut exister sans vice, que faire? Un homme peut-il vivre sans colère? Sans colère , pouvons-nous éûter qu’on ne nous nuise ; pouvons-nous pourvoir à notre défense et à notre conservation ?

Nous ne le pouvons certainement pas sans production de peine pour celui qui nous a infligé un dommage. Hais la colère n'est pas du tout nécessaire à la prudiiclion de celle peine ; pas plus qu'elle | n’est nécessaire au chirurgien qui, pour épargner I des souffrances à son malade, ou pour lui sauver la 1 vie, lui fait subir une opération douloureuse. Il l n’éprouv'e point de colère à la vue des souffrances qu’il inflige, ou par la contemplation des maux plus grands qui suivraient sans son intervention. Il nVst pas possible de faire que la colère n'ait Jamais lieu; cela n’est ]ias compatible avec l'organisation de l’esprit humain. Mais on peut dire, et cela en toute occasion et sans exception , que moins il y en aura , et mieux ce sera : car quelle que soit la quantité de peine requise pour produire un effet utile, celte l>eine sera beaucoup mieux mesurée sans la passion que par la passion.

Hais on dira qu’il est des circonstances dans lesquelles non-seulement la |ieine, effet naturel de la colère, la peine proiluite à dessein, mais la colère elle-même, la colère considérée comme passion, est utile et même nécessaire à l'existence de la société ; et que ccUe nécessité s'étend, dans nos sociétés actuelles, à tout te domaine de U jurisprudence pénale. On m’a volé. Le coupable , s’il est reconnu tel ' par les tribunaux , sera puni de mort ou déporté. Le . ferai-je mettre en jugement ? Non , si je ne prends i l'avis que de la prudence personnelle; car elle me I dirait : N’ajoute pas, à. la perte que l’a infligée le I vol, la dépense que vont le causeries frais de justice. | Non , si je consulte la bienveillance ; car elle me dira j

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que la peine esl disproporlionnée à l’offense. Et ce sont là les motifisqui , personne ne rîgnore, et sur* tout quand il s'agit de la peine de mort » déterminent fréquemment Ja conduite de l'homme placé dans cette position.

Mais on peut dire à cela que si la chose était mûrement considérée, on répondrait affirmativement : Oui, poursiiivei ; car l'intcrét de la société commande de n’épargner ni la souffrance <lu coupable , sous la vole de punition , ni la rdtre , à vous, plaignant, dans les démarches et les dépenses que ce dernier devoir vous impose. Fort bien! Mais je n’en ai pas les moyens. saertftee pécuniaire esl pour moi plus grand que le bien éloigne qui naîtra des poursuites et de leurs résultats. Ici les conseils delà bienveillance n’ont aucune influence sur moi. Quelque décisifs qu'ils puissent être , ils n'obtiennent pas sur mon esprit un pouvoir déterminant.

Dans le cas dont il s’agit , ni la prudence ni la bienveillance ne pourront déterminer l'action. F.t cependant, si on n'agit pas en cette circonstance , la société éprouvera un grave préjudice, d’autant plus grave que sa répétition sera plus fréquente; et si celte répétition était constante, la société serait détruite, et ta ruine de la propriété suivrait immédiatement. Il y a dans la prétendue vertu, sous l’une et l’autre de ses formes , impuissance à conserver la société ; et la colère, quelque antisociale que soit sa nature, est d’une nécessité indispensable.

Dans l’état actuel de la législation pénale , ce rai* sonneroent n’est pas d’une réfutation facile ; mais on verra bientôt que la nécessité de la passion ne résulte pas de la nature de la qui^stion en elleraëme, mais est produite, en grande partie, par l’imperfection de nos lois. Car, si ces imperfections étaient corrigées, on peut croire qu'à tout événement, la nécessité de la passion de la colère serait beaucoup diminuée. Si l’on réduisait les frais et les difficultés qui accompagnent une poursuite criminelle, il est probable que la prudence personnelle donnerait un conseil tout oppose. Et si nous supposons un état de l’âroe dans lequel la passion de la colère serait soumise aux prescriptions de la prudence et de la bienveillance, combien seraient rares les occasions où cette passion trouverait un motif pour s’exercer ?

Le législateur qui a pour but de réprimer les délits, et dont l’action doit s’étendre sur l’échelle nationale tout entière, a, sous ce rap(K)rl, des devoirs différents de ceux de l’individu. Les motifs personnels ne sont pas, à ses yeux, les plus im^mrtants; et tandis que la répression de la passion chez es individus semble commandée |>ar la vertu , la

bienveillance commandera au législateur l’infliction de peines qui doivent avoir pour résultat de minimiàer la quantité de crimes.

La colère a cela 4le particulier qu’elle s'accroît par' ses propres manifestations. Celui qui jure parce qu’il est en colère , voit sa colère s’en augmenter encore. C’est un appétit qui s’accroît sans être satisfait , par l'aliment même dont il sc nourrit.

Ce que nous avons dit de la colère s'applique à l’envie et à la jalousie. Toutes deux impliquent la présence de la peine. La prudence exige que nous en préservions notre àme. Si elles n’y existent que d’une manière inerte et sans agir , la prudence seule exige leur suppression ; s’il y a probabilité pour qu’elles s'éveillent cl prmliiisenl une influence malfaisante à autrui, leur suppression est commandée par la bienveillance.

Mais pourquoi la raison est-elle impuissante contre la passion ?

Elle ne peut présenter des images assez vives.

I.a raison, appliquée au gouvernement des passions , consiste à faire pencher la balance en faveur de plaisirs plus grands , de préférence à des plaisirs moindres.

La volonté cède nécessairement aux sollicitations du plus grand bien apparent.

Et les causes qui font que les influences de la {vassion dominent les influences de la raison , sont :

1* Ix manque d'intensité apparente dans le plaisir éloigné que promet la raison ; le manque de vivacité dans l’idée de ce plaisir ;

Le manque de certitude apparente , le manque de discernement immédiat, pour remonter sur-lechamp l’échelle des effets et des causes ({ui favorisent ou en)|>échent la production du plaisir lointain.

De là l'emploiilerexpétlienl fréquemment recommandé, et qui consiste à se servir d'une passion pour en combattre une autre. En exerçant habituellement l’esprit à Faire l’application du vrai critérium de la morale, on habituera les affections et les passions à une tendance et à une conduite vertueuse. Et les occasions en sont inflnies; elles se présentent à tous les instants de notre existence, et aucune ne doit être dédaignée. Comme des flocons de neige qui tombent inaperçus sur la terre, ainsi se succèdent 1rs événements de la vie qui semblent sans importance. Comme s’amasse la neige , ainsi se forment nos habitudes. Aucun des flocons ajoutés à la masse ne produit un changement sensible ; aucune action isolée ne crée le caractère de l'homme , bien iiu'elle puisse le manifester; mais, de même que la tempête précipite l'avalanche au bas de la montagne et engloutit l'habitant et son habitalioii, ainsi la passion agissant sur les élcnKOts de mal ,

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