‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 303 sur 329 · COUP D’OEIL SUR LE PRINCIPE DE LA MAXIMISATION DU BONHEUR · texte numérisé non relu

COUP D’OEIL SUR LE PRINCIPE DE LA MAXIMISATION DU BONHEUR

iVètre repr<^Dté dans ces assemblées auxquelles est déléguée une part de la souveraineté ! Les pauvres seraient livrés en masse aux riches . qui en feraient leurs esclaves, et auraient le droit de les traiter comme tels I Ainsi resclavage corporel , pire encore peut-être que l'esclavage politique, serait sanctionné; et orf ferait au gouvernement un devoir de produire et de maintenir un tel état de choses !

C’est dans les colonies des Indes occMlentales que devrait aller chercher l’application de sa théorie, le prétendu champion de la liberté et d'un bon gouvernement. Et , en effet , on aurait pu , à bon droit . appliquer la théorie de John I^ocke à la justification de l’esclavage, c’est-à-dire, du pire de tous les fléaux, du malheur poussé-é ses dernières limites.

Neanmoins , il faut le dire pour la justification de ce philosophe, qui, apres tout, a un droit réel, immense et incontestable à la reconnaissance du genre humain; son expérience ne s’était pas élevée au delà de l’aristocratie, au delà de la minorité riche et influente des gouvernants. Quant à la masse nationale , quant à la majorité pauvredes gouvernés, elle n'était point entrée encore dans la sphère de scs inresligalions. Elle n'était point encore arrivée à un degré suffisant d'importance pour qu'il lui fût néct^sairede s’occuper d’elle.

Ce qui prouve que, sous le |>oinl de vue de l’expérience , tel était, en effet , l'état de son esprit . et que dans rapplicalion de celte ex|>érience. ses vues en morale , en politique et en législation , étaient en conséquence très-bornées , c'est la constitution qu'il rédigea pour rime des Carolines ; oeuvre dans laquelle, tout le monde en convient, il a complètement échoué.

Locke est donc l’idole qui , dans le temple de la dévotion britannique, compte le plus d’atlorateurs parmi ces hommes qui ont adopté pour évangile politique la constitution parfaite et sans pareille émanée de la glorieuse révolution de 1Ü88, cette constitution qui compte parmi ses bienfaits immédiats le despotisme protestant et l'esclavage des catholiques.

Ce fut en 1783 que Paley publia ses Éléments de Philosophie morale et politique. Il fait meulion du principe de l’utilité , mais il ue parait pas sc douter de ses rapports avec le bonheur. El en supposant même qu'il en eût eu l'idée, il eût été le dernier à l'exprimer. Il écrivait pour la jeunesse de l'université de Cambridge , où l’on sait qu’il professait. Sous un tel méridien, les yeux étaient trop faibles (et il n'arail nulle envie de les forlifier ) pour supporter la lumière de l’astre de la félicité utilitaire. Dépourvu lui-même de toute sincérité, défenseur déclai'é et audacieux de l'imposture, qu'attendre de son courage fl de sa vertu? J.tii-niême , lorsqu'il était entre

deux vins , il s’avouait l’ami et le champion de la corruption, assez riche pour avoir un équipage, « pas assez pour avoir une conscience. » Pendant les vingt dernières années de sa vie, son ouvrage fut le livre classique des universités anglaises ; mais il laissa la question utilitaire où il l’avait trouvée, ne daignant pas même honorer d’un mot de plus ce principe bienfaisant.

En 1789 parut Y Introduction au.v Principesde la morale et de lalégislation, l.à, pour la première fois, les peines et les plaisirs sont définis séparément, et régulièrement groupés, et leur classification et leur définition est si complète, pour tous les besoins ordinaires des investigations murales et législatives, que dans la suite Beiilbam n’a trouvé presque rien à modifier ou à ajouter dans cette liste. A côté des peines et des plaisirs on a présenté les motifs correspondants . et une idée claire et déterminée a été attachée aux ressorts des actions, en montrant leur opération séparée. En outre , l'auteur met à nu et passe au creuset cette phraséologie (}ui a fait tant de mal dans le domaine du juste et de l'injuste , en substituant le jiigcmemt des mo~ lifs an jugement des actes , en sorte que le même motif est souvent décrit on termes opposés et contrailicloircs. Quelquefois la forme ciilogistique est adoptée pour exprimer des sentiments d'approbation; d'autres fois la forme dyslogistiqiie pour communiquer un sentiment de désapprobation ; quelquefois la forme neutre pour éviter rexpression soit de reloge , soit du blâme ; mais tous les cas, ces qualifications inconvenantes et trompeuses ne servent qu’à égarer la marche de l'investigateur et à défigurer la vérité. Nous avons eu l'occasion d’entendre exprimer sur cet ouvrage extraordinaire, et vcrilahlemenl pbilu»upbi<|ue, l'opinion des hommes les plus éclairés et les plus tlisliugucs de nos jours, étrangers à l'école utilitaire. Nous les avons entendus, après uue discussion sur l'ccuvre littéraire qu’on doit cousidérer comme la production intellectuelle la plus remarquable du siècle dernier, décerner unanimement cet honneur à Yhdroduclion aux Principes de la morale et de la législation. Cependant, dans les dernières années de sa vie, Bentham était loin de considérer cet ouvrage comme complet. Il n’avait point fait entrer dans sa nomenclature les intérêts cl les désirs de l’homme, et il y avait employé la phraséologie de l'utilitc au lieu de celle du bonheur.

I>a première partie de la Chreslumathie fut publiée en 1810; la seconde partie parut l’année suivante. l.e principal objet de cet ouvrage était de grouper ensemble les diverses branches des arts et des sciences, et de faire voir comment elles conduisent au bonheur ; d’indiquer les rapports qui les

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nnisMDt par suite de celte propriété coramuno, et de leur imprimer à toutes une direction capable de pro<hiirc pour résultat la maximisation du bonheur. Dès Tannée 17G9ce sujet avait occupé Tesprit de Bentham. Dès celte é|KM]ue il avait imaginé de faire du imnheur la souche commune de laquelle s’élèveraient toutes les branches de la science , formant ainsi un arbre encyclopétÜque parfait. Il avait trouvé dans les écrits de Bacon Tarbre primitif; d’Alembcrt Tarait en quelque façon amélioré. Mais ni le philosophe anglais, ni Técnvain français, n'avaient fait attention à celte propriété, la plus utile de toutes, vers laquelle tendent tous les arts et toutes les sciences, et de laquelle ils tiennent toute leur valeur. I..C8 arbres qu’ils avaient plantés n'avaient jamais pu prendre racine; et, devant la noble création He Bentham, ce ne sont que des troncs stériles qui ne font qu'embarrasser le soi.

Ce fut en 1817 que parut le Tableau des ressorts de nos actions, be but de Tauteur était de fournir des moyens de comparer et d’observer les rapports mutuels entre les peines et les plaisirs , les attractions ou motifs, les désirs et les intérêts. Il tâcha de compléter la liste des éléments qui influent sur la conduite. Dans ses premiers écrits ses investigations s'étaient principalement }>ortées sur les peines, les plaisirs et les motifs. Bentham y ajouta en cette occasion les désirs et les intérêts correspondants, proposant en même temps, pour rendre le travail plus complet et plus logique, que chaque intérêt fût désigné par un nom |>articulier. Uelvétius avait attaché des noms à certains intérêts; Bentham proposa de perfectionner la nomenclature, et de faciliter l'association entre tous les points de comparaison, en présentant les objets sous la forme synoptique. A ce tableau il joignit des notes expliquant le sens et déterminant l’expression d’autres termes psychologuiues ; tels que passions , vertus, vices , bien moral , mal moral , etc., indiquant leur connexion avec les objets contenus dans le tableau. Bien que le principe de la maximisation du bonheur fût constamment présent à l’esprit de Bentham, et exerçât sur ses idées une Influence toute-puissante, il n’est pas mentionné nominativement dans les Ressorts de nos actions.

Néanmoins ce livre indique un progrès dans la philosophie utilitaire, ba manière dont les motifs opèrent sur la conduite avait été expliquée avec beaucoup de clarté dans Y Introduction aux principes de ta morale et de ta législation, l..es motifs, sources de l'action dans toutes ses mmliflcations, sont associés aux plaisirs et aux peines sur lesquels ils influent ; en effet , un motif n'est autre chose que la crainte d’une peine devant résulter d’un certain mode d’action , et qu'on demande â la

volonté d’éviter, ou Tcspérance d’un plaisir qu’on demande â la volonté de créer, bes Ressorts de nos actions firent pour les intérêts ce que T/n/roduction avait fait |M>ur les motifs ; cet ouvrage établit aussi la distinction entre les rootifsel les désirs. A chaque désir Benlh.im attacha les adjectifs par lesquels on avait qualifié ce désir, afin de répondre au besoin de ceux qui, dans leurs discours ou leurs écrits , auraient occasion d’en parler dans des ternies d'éloge ou de blâme; le même désir ayant ordinairement trois désignations , une d'éloge, une de blâme et une autre neutre.

Ayant observé Temploi prodigieux de ces qualifications collatérales comme instruments d’erreur et de déception, surtout aux mains d'imposteurs intéressés , il ;>ensa que ce serait faire un chose utile que de noter et de signaler |iar des dénominations appropriées, la différence qui caractérise chacune de Cl 8 trois classes. C'est ainsi que, pour désigner le cas où â Tidée de désir celui qui parle attache dans sa pensée Tidée de désapprobation , il employa Té- Y\\\ïkitéie dgslogistique ou improliatif , et que pour désigner le cas où à Tidée de désir te joint l’idée d'approbation, il employa Tépilbète iVeu/ogistigue ou approbatif.

Bentham a fréquemment déclaré que, dans tous ses travaux et toutes ses investigations, une idée dominante avait toujours été présente à son esprit. Si, armé de sa devise célèbre, «Texiiérience, >• Bacon s’est justement honoré en faisant, pour Tavaurement de la philosophie naturelle, plus qu'aucun homme n'avait fait avant lui, de son côté BculUam , avec sa devise toujours présente, « l’observation, » a droit d’être placé au premier rang parmi les hommes qui ont contribué par leurs travaux aux progrès de la philosophie morale.

Les phénomènes du monde matériel , dans Tordre où iis se présentent , ou dans lei|uel on peut les faire se présenter avec les relations des causes aux effets et des effets aux causes qui paraissent exister entre eux, peuvent sans réserve aucuns { en évitant tout dommage aux personnes et aux cboses)être pris |>our sujets d’expérience aussi bien que d'observation en tant qu'appliqués au monde matériel. Dans la science morale et politique les sujets d’observation sont les peines et les plaisirs , eu tant qu'ils résultent respectivement des diverses moiiiflcatioDs dont la conduite ou l’action humaine est susceptible. On peut les prendre sans réserve pour matière d'observation; mais non sans l>eaucoup de réserve et de prudence pour matière d’expérience, surtout lors(|ue Texpérimenlaliste n’est ni le souverain, ni Tune des |>ersonnes investies à cet effet de son autorité. C’est donc par l’observation des occasions et des formes dans lesquelles les |>eines

SA

— T'i«R III.

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ou Im plaisirs, mais spécialement les peines, résultent des modes d'action qui les produisent respect! * Tement.que Bentham constate la quantité et la qualité des curatifs à appliquer aux maux que les actions delà classe malfaisante amènent à leur suite; et, tandis que la plume est occupée à tracer leurs qualités ou leurs formes res;>ectires. il faut que la balance les pèse arec exactitude et fasse connaître leurs quantités respectires.

Dans Tapplication de la législation aux choses de la rie , le législateur n'a que le choix des maux. Il ne peut y aroirde gouvernement sans coercition, de coercition sans souffrance; et , envisagée isolément, celte coercition doit être un mal. I^s fonctions pénales du gouvernement consistent dans l'application de ce mal aux délinquants , à l'effet d’obtenir, dans Tintérét de la communauté , une exemption de maux plus grands, ou la production de plaisirs d’une valeur plus grande que les souffrances créées par l’interposition coercitive.

C'est ainsi que le principe de la maximisation du bonheur amène le législateur dans le domaine des peines et des plaisirs particuliers, et la première émanation de ce principe est le principe du nondésappointement. H est la seule base de la propriété. Car si la perte de la propriété n’entralnait aucun désappointement , le sentiment d’aucune souffrance, il ny aurait aucune nécessité de punir la violation de ce qu’on est convenu d'appeler le droit de propriété. Que le désappointement soit empêché autant que possible : pourquoi ? Pareeque le désappointement ne peut avoir lieu sans peine. Inséparablement unie à l’idée du dësappoinlemcut est celle de l'attente, de l'attente agréable. I.e désap* pointement empêche l’attenle de se réaliser. Le législateur a pour mission de protéger les gouvernés contre les peines de ce désappointement.

Une observation de lady Holland ht beaucoup d’impression sur l’esprit de Bentham. Elle lui dil un jour que sa doctrine de l'utililé mettait un veto sur le plaisir, tandis que lui s’était imaginé que l’allié le plus précieux et le plus influent que pût trouver le plaisir, c'était le principe de l’utilité. Dès lors, il était évident que, non-seulement le mot d'utilité ne transmettait pas à la pensée des autres les idées que Bentham y attachait , mais leur communiquait, au contraire, des idées differentes et tout opposées. Et, U faut l’avouer, si la maximisation liu bonheur n’est pas reconnue préalablement comme le but définitif de l'utile, il est à craindre que la doctrine de Tutilité ne soit représentée comme ultie à d'autres fins ; et si , à la recherche du plaisir, on vient à attacher une idée de désapprobation . il est clair que ce sera à s'abstenir de cette recherche

que devra consister Vutfifté. C'est ainsi que les objections de Bentham contre la phraséologie taire se fortifiaient de jour en jour.

Ce fut en 18S2 , dans son Projet de codification, que Bentham fit usage pour la première fois de cette formule : « Le plus grand bonheur du plus grand nombre. » Tout ce i]ui est proposé dans cet ouvrage y est subordonné à une nécessité fondamentale , « le plus grand bonheur du plus grand nombre. » Dans ce livre, le bonheur, l'utilité, les peines, les plaisirs, s’expliquent l’un par l'autre, et l’augmentation de la félicité de tous, par l’accroissement des plaisirs et l’exemption de |>eines, est l'objet constamment présenté à la pensée. Ce qui contribue beaucoup à retarder les progrès des sciences philosophiques , c'est cette absence d'expressions propres que présentent plus ou moins toutes les langues connues. Si au mot utHité il eût été possible d’associer habituellement et irrévocablement l'idée de bonheur, le mol utilitairianisme eût convenablement désigné le principe ayant pour objet la maximisation du bonheur des hommes, et par utHUairea on eût désigné les partisans et les défenseurs de celte doctrine. Bentham eut une fois l’ùlée d’exprimer le principe ulilitaire par le mot eudaimonotogie , et ses adhérents par celui d'ewdaimonologiste». Pour ceux qui savent le grec , ces mots eussent été suffisamment intelligibles; mais celte connaissance est si peu répandue, qu’il ne jugea pas convenable de recommander l'adoption générale de ces termes. Ajoutez à cela rhabitiide où l’on est généralement d’écrire ce mol eudœmonty logie, et la crainte, qii'ainsi présentée, cette expression n'effarouchât la piété de certains hommes qui auraient pu y associer l’idée d'une doctrine, d’un art, d'une science, ayant les démons pour objet. Plus lard , lorsque le principe se sera popularisé dans d'autres pays, et surtout dans ceux dont la langue se rattache à la langue latine, il sera possible alors de trouver un terme ayant chance d'être admis dans la phraséologie générale. On }>ourra alors pro(>oser l’adoption des mots félicitisme, félicUiite, félicitairianisme, féticHairee. En français , le subelanKf félicité n'a d'autre dérivé que le verbe féliciter, complimenter quelqu'un sur son bonheur. Les Anglais ont encore felicitout, heureux , dont 00 doit se féliciter. Une plus grande abondance de dérbés serait dans nos langues modernes d'un secours précieux, surtout dans le cas dont il s’agit ici. Cependant, pour donner au mol félicitieme toute sa portée, l'idée superlative est nécessaire. Celle idée pourra être exprimée par les mots maximitation et maximiser, empruntés à la langue si énergique, si pittoresque de Bentham. Le bonheur maximisé, ou la maximisation du bon-

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h«ur^ serait alors le terme le plus exact qui pùt être employé.

Nos lanf^uei modernes, plus ou moins empreintes du caractère (gothique, ne se prêtent que difficilement aux besoins de rutililairinnisme. Il est plus difficile encore de tirer de leurs radicaux des dérivés capables de remplacer ceux que le latin fournit en abondance,

be principe de la maximisation du bonheur a pour antagoniste le principe absolu et magistral qui a pour devise ipse d(xi\ je l’ai dit. Pourquoi de cette appellation ne tirerait-on pas ses dérives? Pourquoi n’en formerait-on pas les mots à'ipjiedi'xdtsie et d'ipsedixttisme?

Pendant que nous sommes sur ce sujet, il n’est pas hors de propos de dire ici, en réponse à ceux qui ont si souvent blâmé Bentham de l'étrangeté de 83 phraséologie, qu'il n'est aucun objet qui ait plus habitueilemenl occupé son esprit que la recherche de termes propres à exprimer ses i»lées. Nul n'était plus pénétre de l'importance d’une nomenclature convenable, comme instrument nécessaire d'un raisonnement logique, pour l'inlroduclion et la propagation des idées justes. Un empereur romain avait mis toute son ambition à créer un mot nouveau que sanctionnerait l'usage et la postérité. Bentham en a créé au moins deux que les langues modernes ont adopté : c’est Vadjeclif miernationai et le sul»slantif coii/^ca/fon, dont on a fait codifier et codificateur ; et bien que l’emploi des mots maximiser^ maximisation ^ wmmwer, minimisation, également créés par lui. n’ait pas encore été aussi universellement adopté , néanmoins le cours qu’il leur a donné, la valeur qu'il y a attachée, suffisent pour donner l'assurance qu’ils ne tomberont jamais dans l'oubli.

Mais il n’est pas jusqu’aux mots qui sont dans la bouche de tout le monde, qui ne soient employés sans une connaissance exacte de leur signification précise et réelle. Qu’esl-ce que la vertu et le rice, la justice et Vinjustice? Comment, si ce n’est à l’aide du principe de la maximisation du bonheur, peut-on faire, d'aucun de ces termes, une application utile? Toutes les fois, en effet, qu'on les emploie, on implique ou on exprime quelque relation avec le principe de la maximisation du bonheur, ou arec le principe qui lui est directement contraire, le principe ascétique ou dogmatique, c'est-à-dire ripsedixilisme. Dans le but proposé il faut adopter pour critérium ou le bonheur, ou le malheur, ou une opinion quelconque, suffisante par elle-même pour déterminer le crîlcrinm. (/appellation d'ipsedixitisme nVsl pas nouvelle; elle nous a été transmise par une autorité ancienne et respectable. Cicéron nous apprend que c’était le principe adopté

par les disciples de Pythagore, r)>3e (c’est-à-dire, lui, le maître, Pythagore); ipse dirit, il l’a dit, le maître l’a dit. Il a dit que cela était ainsi ; donc, disaient les disciples de ce sage illustre, cela est ainsi.

Qiiantt Bentham publia V Introduction aux principes de la morale et de la législation, il pensait que le principe de la sympathie et de l’antipa- Ihie devait être considéré comme la base de l'une des théories de la morale. Plus tard il découvrit que ce n’étail là que le principe dogmatique, que l'ipsedixitisme, divisé en deux branches, celle de la sympathie appliquant les récompenses, celle de l'dnltpalhieappliquaolles punitions ; mais qui, lorsqu'on les sépare du principe de la maximisation du bonheur, n'expriment que l’autorité qui sert de fondement à la doctrine de l'ipsedixitisme.

Il imagina ensuite et employa l'expression de principe du caprice pour désigner celte branche de ripsedixilisme qui s'applique à la loi civile ou non |>cnale, laquelle embrasse tout ce qui n’est pas du domaine de la loi pénale; cette loi civile ou non pénale qui est dominée tout entière par le principe du non-désappointement.

Mais revenons au vice et à la vertu. Par vertu on entend, sous l'empire du principe de la maximisation du bonheur, une ligne de conduite et une disposition correspondante propre à conduire au bonheur : par vice, ce qui n'est propre qu'à conduire au malheur. Néanmoins, à l’égard de la vertu, il est nécessaire d'admettre ici un correctif. Fn effet, l’exercice des actes qu’on appelle vertueux exige toujours une somme plus ou moins grande d'abnégation, c'est-à-dire le sacrifice de quelque bien présent , consistant soit en plaisir, soit eu exemption de peine , à un plus grand bien à venir. Pour maintenir le principe en question dans les limites du vrai , ce correctif est indispensable. Il y a , à cet égard , évidence irrésistible. Parmi les actes dont l'exercice a pour objet la continuation de l’existence, et parmi ceux au moyen des<|uels le plaisir est goûté, la peine évitée ou écartée, il en est peu auxquels puisse convenablement s’appliquer la dénomination de vertus. Pourquoi? Parce que dans leur exercice il n’y a point d’abnégation, point de sacrifice d’un bien présent à un bien à venir.

Mais ici se présente une objection. Supposez un homme qui $c soit tellement accoutumé à dominer ses appétits et ses désirs, que, dans le sacrifice d'un bien actuel moins grand à un plus grand bien à venir, il n'éprouve aucune répugnance , rien en un mot de ce qui constitue l'exercice de cette vertu qu'on appelle abnégation : direz-vous de cet homme que, dans sa conslilution intellectuelle, la vertu rst à un moindre degré de perfection que dans celui

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dans reprit duquel se renourelle continiifllement ' la hiUe entre l'esprit et la chair, entre le bien infe- I rieur actuel et le Men supérieur à venir? Non, certainement. Mais il nVn est pas moins vrai que, pour appliquer aux habitudes ou aux dispositions d'un homme l'appellation de vertu ^ H est indispensable de supposer que ces habitmles sont accompagnées d’une certaine somme de répugnance, et par conséquent d'abnégation : dans le cas dont il s'agit, rien de pareil n'a lieu; mais la chose a dû avoir lieu à une époque antérieure quelconque; seulement le temps a, |>ar degré, affaibli la répugnance, de même qu’une longue' hnbiliiile huit par nous rendre agréable un travail qui nous répugnait d'abord.

Le principe de la maximisation du bonheur n’a pas eu seulement à souffrir de l'hostilité des principes qui lui sont directement contraires, il a encore eu à résister aux usurpateurs cachés et puissants de son nom et de son anlorité; et c’est de cette source que les coups les plus funestes peutêtre lui sont venus. On l’a cité, on lui a rendu hommage en réclamant son alliance pour des principes qui. par le fait, se rattachaient onlièreiuent à l'ipsedixilisme. Telle a souvent été la |>osilion de ces hommes qui . se couvrant d'un manteau et d’un titre respecté, se sont faits les prédicateurs de la justice , et qui vont débitant leurs préceptes, leurs lois, leurs commandements . de quei((ue nom qu'on lesvfuilleappeler. s'écnanl à qui veut les entendre:

M Faites ceci et cela, car la justice l'exige. » II y a là deux assertions qui toutes deux représentent le système de l’i{>sedixitisme; à savoir, premièrement, que la justice est le critérium auquel tout, doit se référer; et secondement, que ce qu’on vous demande de faire est exigé par la justice : assertions, nous n’avons pas besoin de le dire, que n'appuie aucun argument, qui toutes deux sont purement gratuites et dogmatiques.

Quand Godwin intitula son ouvrage si connu : Üe /a Justice politique ^ il se rendit coupable d'un acte d’insubordinalion . pour ne pas dire «le rcivel- Iion et de haute trahison , contre la souveraineté du seul principe légitime et tout-puissant.

La justice est ou n'est pas subordonnée au principe de la maximisation du bonheur ; ses préceptes enseignent ou n’enseignent pas à minimiser le malheur, à maximiser le bonheur. S'ils renseignent, jusque-là ils s’accordent avec ce principe et le représentent.

Mais supposons qn'ils different, qu'il y ait entre ces deux princi|tes dissonance et hostilité, lequel doit succomber? La justice ou le bonheur? Les moyens ou la bu?

Pour avoir une intelligence convenable de la signification du mot justice et de son application, {

il faut la iliviser dans ses deux branches, l'une civile, ratitre pénale. Car rien de plus vague, de plus obscur, de plus incomplet, que les idées attachées au terme de justice dans le sens qu’on lui donne d’ordinaire.

La justice civile . c’est la reconnaissance de tous les droits de propriété, quelle que soit leur forme , soit comme objets de désir, soit comme objets de possession. Troubler le possesseur dans ses espérances ou dans sa |H>sses8ion . ou l’t-n priver, c’est créer dans son esprit les peints du désappointement , peines que le principe de la maximisation du iKinheur nous fait un devoir d'ecarter. Ce principe du non désappointeineiil ne le cède en importance qu’au principe qui se propose la création du bonheur.

I>a partie pénale de la justice présente un aspect différent. Elle a pour objet de minimiser les torts. Les moyens qu'elle emploie sont la prévention, la répression, la satisfaction, la punition. Ce n’est qii’autant que les torts sont une cause de malheur, qu'il est necessaire de recourir aux voies pénales. Réduire la somme des torts, et par là les sources de souffi-ances qui en résultent, et obtenir ce résultat au prix île la moindre i]uanlilé de peines possible, c’est là ce qu’exige la justice qui s'allie au principe de la maximisation du bonheur. .Mais il n’est pas rare que, sous le nom de justice, on pro{N>se des fins et des moyens d’cxécuUou bien dilfereiits.

Bentham, dans les dernières années de sa vie. apres avoir soumis à un examen plus approfondi cette formule : •> Le plus gr-and bonheur du plus grand nombre, » crut ne pas y trouver cette clarté et cette exactitude qui l'avaient d'abord recommandée à son attention. Voici les raisons que luimême assigne à ce changement de son opinion. Nous donnons textuellement ses paroles ;

M Prenez unesociélé quelconque; divisez la en deux « parties inégales ; apindez l’une majorité, l'autre K minorité. Déduisez du total les sentiments de la «t minorité ; ne faites entrer en compte d'autres « sentiments que ceux de la majorité.— -Vous trou- « verez pour résultat de l'opération une balance,

« non de profit, mais de {>erte sur la somme du «I bonheur total. l.a vérité de celte projmsitioii sera

d'autant ]>lus palpable, que le nombre de la mi- « norité sc rapprochera plus de celui de la majo- » rité; en d'autres termes, que moindre sera la •1 différence entre les deux parties inégales; et en «t sup|M)sant les deux parties égales, la quantité U d'erreur sera alors à son maximum.

H Soit le nombre de la majorité éOOl, le nombre U de la minorité 2000 ; soit , d'abord , la masse «I de bonheur divisée de telle sorte, que chacun

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